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MÉMOIRE D'ADRIEN MITON

L'existence de ce Mémoire n'était pas tout-à-fait inconnue. La première trace qu'on en trouve est dans le manuscrit de Y Histoire de Neufchâtel-en-Bray, composée, en 1753, par dom Bodin, qui en avait détaché une dizaine

d'extraits, pris en divers endroits du manuscrit, pour les joindre aux Additions et Remarques1 de son ouvrage.

Que devint ensuite ce Mémoire? On n'en sait rien, sinon que le catalogue d'une bibliothèque vendue à Paris, le 25 juillet 1806, rue des Fossés-Montmartre, n°3, portait cette indication : « 131. — Journal de la ville de Neufchâtel en Normandie depuis 1520 jusqu'en 1640. Manuscrit in-4° cartonné2. » Il provenait des cartons de Bois-Jourdain. Sous ce titre abrégé, le seul nom de Neufchâtel et l'étendue de la période de son histoire (1520-1640) montrent bien qu'il s'agit de l'ouvrage inédit de Miton.

Depuis 1806 jusqu'à nos jours, on avait si bien perdu la trace de ce Mémoire qu'on se livrait à des regrets sur sa disparition, et sur la précieuse source d'informations que l'on avait ainsi perdue.

Cependant, en 1881, un manuscrit' du Mémoire de Miton revint au jour de la façon la plus inattendue. M. Chéruel, plus d'une fois sollicité par nous de prendre part aux travaux de la Société de l'Histoire de Normandie, était au plus fort de ses recherches pour sa belle Histoire de France sous le Ministère de Mazarin, quand il nous écrivit : « Je voudrais, au moins, vous prouver que je n'oublie pas entièrement la Normandie, et que, si je ne peux m'occuper activement de vos travaux historiques, je ne néglige pas les indications que je puis vous fournir. En faisant mes recherches aux Affaires étrangères, j'ai trouvé, dans la série Provinces, Normandie, une chronique de

1 Notre Société doit publier, plus tard, ce manuscrit inédit, dont l'impression a été votée.

2 Note conservée dans la Bibliothèque publique de Neufchâtel et qui nous a été montrée par M. Courtin, son conservateur.

Neufchâtel-en-Bray, par un bourgeois de cette ville nommé Miton. Elle va de 1520 à 1640.» (Lettre du 15 juillet 1881.)

Mis ainsi sur la voie, nous adressâmes à M. le Ministre des Affaires étrangères la demande de l'autorisation nécessaire pour consulter le manuscrit du Mémoire de Miton, déposé dans ses Archives. La réponse de M. Barthélemy- Saint-Hilaire fut favorable : « Je vous autorise volontiers à le consulter et même à le publier. » (Lettre du 14 octobre 1881.) Nous n'en fûmes pas trop surpris, grâce à l'active intervention d'un autre Normand, notre ami et camarade d'enfance, M. Frédéric Baudry, administrateur de la Bibliothèque mazarine.

Une fois de plus, il faut s'applaudir du régime libéral inauguré dans nos archives diplomatiques, car il a produit déjà les plus heureux résultats. Un bon nombre d'œuvres historiques importantes sont sorties des recherches que l'on y a faites : les Négociations relatives à la succession d'Espagne, par M. Mignet; les Manuscrits de Saint- Simon; les Souvenirs du règne de Louis XIV, par M. le comte de Cosnac ; enfin c'est là aussi que M. Chéruel a recueilli les nombreux matériaux, si habilement mis en œuvre dans son Histoire de France pendant la Minorité de Louis XIV et sous le Ministère de Mazarin (7 vol. in-8°, 1879-1882). Neufchâtel, à son tour, s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, se réjouira sans doute de cette même libéralité, qui a permis à M. Chéruel de retrouver l'un des titres les plus curieux de son histoire, dû à la plume de l'un de ses enfants, et que l'on croyait à jamais perdu.

Au mois de novembre 1881, M. de Ribier, chef du

bureau des Archives étrangères, où se font les communications au public, nous remettait un volume manuscrit, in-4°, qui, dans l'ancienne classification, était indiqué : « Provinces françaises, Normandie, 239, » et, dans la nouvelle : « France, 1662. » Il contient trois manuscrits reliés ensemble : 1° Mémoire de Miton; 2° Erection de Duché pour M. Delbeuf; 3° Mémoire sur la Généralité de Rouen, dressé par M. de la Bourdonnaye, Intendant en 1698. Une note porte : « Acquis en 1810. »

Ce manuscrit du Mémoire de Miton est une copie, qui paraît avoir été faite, à la fin du xvme siècle, d'une écriture peu soignée, sur 84 feuillets in-4°. A cause de son format, plus petit que celui des deux autres manuscrits, on l'a relié par cahiers placés successivement, mais inégalement, à la suite l'un de l'autre, de manière à ne pas faire de disparate choquante pour la reliure des trois manuscrits. Cette circonstance du format in-4°, et la date de l'acquisition, 1810, nous donnent à penser que le manuscrit des Affaires étrangères n'est autre que le « manuscrit in-4°, cartonné, » vendu à Paris, en 1806.

Celui qui a fait la copie du xvme siècle a dû la faire d'après le manuscrit même de Miton ; mais, très peu versé dans la lecture d'un manuscrit du siècle précédent, et complètement étranger à l'histoire de Neufchâtel, à la topographie et à la géographie de ses environs, il a commis les bévues les plus grossières et a estropié les noms de lieu et de personne à plaisir. Ainsi, il lit : Bernosant pour Bemesaut; Breanbet pour Beaubec; Bourbin pour Bourbon; Tamennes pour Tavannes; Ravillet pour Raollet ou Raullet; Saint-Sevre pour Saint-Sere, ou Saint-Saire; Ildemet pour Ildevert ou Hildevert ;

Rouaires pour Louviers; Orgnies pour Orgueil (Argueil); Romer et Jalliette pour Roméo et Julliette, etc., etc. Les fautes de ce genre se retrouvent presque à chaque page, et c'est la partie du texte qui nous a offert le plus de difficultés. Il faut aussi lui imputer plusieurs anachronismes dûs à une mauvaise lecture des chiffres du texte de l'auteur.

Cependant, malgré ces nombreuses altérations du texte de Miton, on doit reconnaître que la perte du manuscrit original donne à cette copie, même défectueuse, d'un mémoire inédit, une valeur d'autant plus grande, que, sans elle, nous serions privés de tous les documents qu'elle fournit sur l'histoire de Neufchâtel.

Quant à l'expédition de cette mauvaise copie, relevée pour notre Société, elle a été faite avec le plus grand soin par un employé du Ministère des Affaires étrangères et révisée par M. Chéruel, ce qui en garantit la plus scrupuleuse exactitude. Si notre ami, au milieu de ses importants travaux, s'est astreint à collationner les 144 feuillets, petit in-f°, de notre expédition, écrite sur le recto, c'est qu' « il a été bien aise de prouver à ses confrères de l'Histoire de Normandie qu'il était tout dévoué à leur œuvre fort utile l. » (Lettre du 25 novembre 1882.)

L'un des premiers mérites du Mémoire de Miton est de nous fournir quelques détails biographiques sur leur auteur, disséminés çà et là, et dont voici le résumé.

1 Au rappel des services que M. Chéruel a rendus à la Société de l'Histoire de Normandie, services consignés dans le discours de M. Ch. de Beaurepaire, son vice-président, à la séance générale du 23 novembre 1882 (Bulletin III, pp. 195 et 196), nous joindrons nos remercîments personnels pour tous ceux que nous devons à sa correspondance si fréquente sur le même objet.

Adrien Miton était fils « d'Antoine Miton, avocat, pourvu à 1 état de Lieutenant des Forêts au Neufchâtel en 1550, et de Catherine Bourgoise. » Né à Neufchâtel, le 21 juillet 1551, il y fut baptisé dans l'église Saint-Jacques. Le 15 janvier 1571, il épousa Marguerite Engren, fille de Jacques Engren et de Michelle de La Boe, dont il eut seize enfants. Appelé à l'état d'Elu, à Neufchâtel, il devint, en 1581, Lieutenant particulier des Eaux et Forêts de la Vicomte d'Eu, quand l'élection de Neufchâtel eut été supprimée, l'année précédente. Le 8 avril 1585, « la communauté de Neufchâtel le nomma pour commander en la place du château. » Le 1er juillet suivant, il résigna son état de Lieutenant des Forêts à Charles de Biville, et, le 20 octobre 1587, il prit possession de l'état de Président en l'Election de Neufchâtel. En 1588, le Tiers-Etat de la Vicomte de cette ville le députa à Caudebec pour procéder à la nomination des députés qui devaient représenter le Bailliage de Caux aux Etats-Généraux de Blois. A la mort de Henri III, il se rangea dans le parti de Henri IV, et, en vrai royaliste, il resta toujours l'adversaire de la ligue. Malgré cela, « le 8e septembre 1589, revenant de Rouen, il fut fait prisonnier par des cavaliers en garnison au château de Blainville, et mené en iceluy; il y resta cinq jours et ensuite fut relâché et ramené à Rouen, sans payer de rançon. » Il y avait eu méprise, car ce château était alors occupé par le trop fameux Christophe II d'Alègre, qui, dès le mois d'août précédent, s'était rallié, au parti royal. Quand les Espagnols eurent surpris Amiens, en 1597, et qu'on put craindre une marche sur Rouen, le duc de Montpensier, gouverneur de la Normandie, le nomma commandeur de Neufchâtel, afin de faire face au péril. Le même

honneur lui échut encore, en 1610, à la mort de Henri IV. « Pour conserver cette place au service du Roy, le Maréchal de Fervacques, gouverneur de Normandie, manda aux principaux de cette ville de Neufchâtel d'élire un homme d'entr'eux capable de leur commander, et, du consentement unanime de tous les habitants de cette ville, je fus nommé, moy Miton, Président, en ladite charge de commandeur, et tous promirent m'obéir. » En 1612, il résigna son état de Président de l'Election de Neufchâtel à Guillaume Le Fèvre, et, le 28 mars 1614, il perdit sa femme, Marguerite Engren. Mais il resta veuf bien peu de temps, car, parmi les faits de cette même année, il a consigné celui-ci : « Noces deuxièmes de moy, Adrien Miton, sr de Hodent, Grumesnil, avec Claude Bodin, veuve de Me Jean Bit, avocat, en 1614. » S'il ne se donne plus, après la résignation de ses fonctions, son titre de Président, on voit qu'il en prend d'autres, et pour la première fois. Chargé quelquefois de missions délicates, toutes de confiance, il fut, en 1620, « nommé et élu eschevin de Neufchâtel; » mais ces fonctions lui causèrent bien des ennuis et des pertes d'argent par des poursuites en reddition de finances.

Nous ne trouvons plus rien, à partir de cette année 1620, qui le concerne dans son Mémoire, dont les dernières lignes portent la date de 1640. Ce fut aussi probablement celle de sa mort, car il n'avait pas moins de 89 ans, à cette époque.

On voit donc que, pendant longtemps, Miton fut un personnage considérable, dans sa ville natale, à cause des fonctions diverses qu'il y a exercées, et quelques-unes d'entre elles donnent la mesure de la grande confiance qu'il y inspirait. Par les parrains et marraines de ses

nombreux enfants, dont il a eu grand soin de donner les qualités avec les noms, on peut se faire encore une idée avantageuse des relations honorables que son mérite personnel lui avait values.

Malgré toutes ces fonctions publiques, son nom serait resté dans un complet oubli, si l'idée ne lui fût pas venue, un jour, de consigner par écrit le souvenir des faits dont il avait été le témoin, et d'en composer un recueil intitulé : Mémoire des mariages, naissances, et dèceds, et ensuite de ce qui s' est passé digne de mémoire en la ville de Neufchâtel et ès-environs, d'autant qu'il en ser oit venu à ma connoissance de moy Adrien Miton, Président en V Election de Neufchâtel, et dont fay reçu avis certain de mes Devanciers, encore que depuis icelles écrites et insérées en ce présent Mémoire, il est venu à ma noterie plusieurs choses que je n'ay pu employer doutant confusion, et aussi de ce qui concernoit le public, fen ay fait recueil séparément et à part dans un Inventaire de la France.

En rassemblant ces notes, Miton suivait le courant de xvie siècle, si fertile en ouvrages de cette nature; il se conformait à la recommandation qu'en faisait un des esprits les plus singuliers de ce temps de la Renaissance. Dans le chapitre où Bonaventure Despériers examine « le profit qu'avons des lettres et livres, » il n'hésite pas « à prier tout le monde d'en composer d'autres, en quelque langage que ce soit, quand il voit qu'aucun le peut faire. » — « Un curé, dit-il, un vicaire, un simple prêtre, je le prêche et sollicite tant que je puis, qu'il fasse livre, non-seulement

de ceux qui naissent et meurent en la paroisse1, mais aussi des races et feux, et de l'état de ses paroissiens, et de l'étendue et richesse de sa dite paroisse. » Le mathématicien, le physicien, le capitaine, les serviteurs du roi, les magistrats sont également engagés à faire des livres sur les sujets de leur compétence, aussi bien que les marchands et les gens de toute condition. « Par ce moyen il ne tiendra à moi que n'en ayons des livres. » Le profit en sera considérable et le voici : « Entre autres choses, il n'y aura pays, ville, village, bourg, église, château, maison, famille, montagne, colline, terrier, fontaine, soit chaude ou froide, douce ou salée, prés, bois, vignes, etc., qui n'aie chacun son livre, ou, pour le moins, son chapitre en plus grand livre ; laquelle chose donnera un singulier plaisir à ceux qui viendront après nous, quand ils pourront savoir d'ond (undè, d'où) ils seront venus 2. » La nécessité de l'histoire locale n'est donc pas d'invention moderne, etMiton en sentait l'utilité préconisée si bien ici, quand il composait son Mémoire.

Dans le titre explicatif qu'il lui a donné, tout est à considérer, car il contient bon nombre d'indications utiles : le sujet et les limites du sujet; les sources, l'étendue et le mode de composition de l'ouvrage, enfin l'annonce d'un ouvrage très vraisemblablement perdu.

Tel sera aussi l'ordre de nos remarques sur son travail.

1 L'ordonnance cie Villers-Cotterets, rendue par François 1er, en août 1539, venait de prescrire la tenue des registres où les curés devaient inscrire avec exactitude la date de la naissance des fidèles qu'ils baptiseraient. Bonaventure Despériers leur demandait davantage.

2 Discours non plus mélancoliques que divers de choses mémement qui appartiennent à notre France. Chap. XV. L'auteur est mort en 1544, et le livre parut en 1557.

Pourquoi Miton l'a-t-il intitulé Mémoire, et non pas Mémoires? comme on l'a dit quelquefois. Selon nous, c'est qu'il a senti que son œuvre n'avait rien de ce qu'on trouve, avant tout, dans les Mémoires, dont le cachet distinctif est le récit des événements contemporains, avec les impressions et avec les jugements de l'auteur. Ici, rien de semblable. Miton se borne à la mention pure et simple des faits, sans y mêler la moindre réflexion, sans révéler ses sentiments. C'est avec l' indifférence d'un grenier officiel qu'il enregistre les naissances et les morts de ses amis, de ses parents et même de ses enfants. On voit que son but était de faire un Mémento, un Aide-Mémoire, un Mémorial, comme on disait alors, pour conserver le souvenir des faits qui l'intéressaient, et non des Mémoires, dans le sens où ce mot se prend aujourd'hui.

Son sujet est plus nettement défini. Il veut dresser, à son usage, une sorte d'Etat-civil « des mariages, naissances et décès » de toutes les personnes de Neufchâtel qui l'intéressent, et y joindre « ce qui s'est passé digne de mémoire en la ville de Neufchâtel. » C'est sur ces quatre points principaux que se porte toute son attention, et il faut reconnaître qu'il a rigoureusement rempli son programme. La mention des mariages, naissances et décès occupe quelquefois des pages entières.

La limite qu'il s'était posée de ne pas sortir « de Neufchâtel et des environs, » il l'a rappelée deux fois. Au milieu des faits relatifs à l'année 1623, il dit : « Je n'ay fait ici mention de noces consommées cy-devant solenni-

sées, à diverses fois , à raison que cela se seroit fait hors

de la ville de Neufchâtel, et que la visée où j'avois tendu n'étoit que pour faire mention de ce qui se seroit passé en

ladite ville et pour ceux qui habitent en icelle. » Une page plus loin, à l'occasion des décès, il le répète : « Il faut icy noter que je n'aurois fait icy mention des trépas cy-devant

arrivés (sa liste donne 46 noms d'hommes) , encore

qu'ils soient tous décédés de mon temps, attendu que les uns sont morts aux lieux hors de ma connoissance, étant de la nouvelle opinion, et aussi que mon dessein n'étoitque de faire mémoire de ce qui se seroit passé dedans cette ville de Neufchàtel et ès-environs. »

Voilà bien son plan primitif; mais il y a quelquefois dérogé, puisqu'il a mentionné le siège de Rouen de 1562 ; un miracle arrivé à Soissons, en 1609; l'incendie de l'Hôtel-Dieu de Rouen, en 1624; l'inondation de Pavilly et l'empoisonnement des Capucins de Calais, en 1625; enfin le siège de la Rochelle, en 1628. Toutefois, c'est vers la fin du Mémoire qu'il se permet ces excursions hors de Neufchàtel et des environs.

Ses sources d'information sont « sa connaissance person- « nelle des faits contemporains, arrivés sous ses yeux, et «l'avis certain de ses devanciers.» Son Mémoire commençant avec l'année 1520, c'est-à-dire 31 ans avant sa naissance, il a dû forcément recourir aux souvenirs d' autrui pour les faits de cette période, aussi bien que pour ceux qui sont antérieurs à son mariage, en 1571 . Cela représenterait une cinquantaine de paragraphes. Mais pour les 936 autres, il les a réunis lui-même, d'année en année, jusqu'en 1640, où la rédaction s'arrête. Enfin il s'est aidé de « Mémoires tombés entre ses mains, » d'où il a extrait des faits antérieurs à l'année 1520, sans jamais descendre au-delà du xve siècle, encore bien rarement. A ces sources appartiennent les détails sur l'ancien Bailliage de Saint-Pierre

à Neufchâtel, en 1500; la mention du séjour de la reine Marguerite, à Neufchâtel, en 1476; celle des prises de cette ville, par Charles d'Artois, comte d'Eu, en 1449, et par Charles-le-Téméraire, en 1472.

A s'en tenir au titre, où l'auteur dit : « Mémoire de

moy Adrien Miton, Président en l'Election de Neufchâtel, » on serait tenté de croire que la période sur laquelle il donne des renseignements s'étend seulement de 1587 à 1612, c'est-à-dire pendant les 25 ans qu'il occupa ce poste. Il n'en est rien. Il fournit aussi des documents sur les 67 années qui ont précédé cette présidence et sur les 28 autres qui l'ont suivie, de sorte que son Mémoire comprend 120 ans de l'histoire de Neufchâtel, de 1520 à 1640. Arrivé à la fin de son travail, il aura tenu à rappeler, dans le titre, sa présidence de l'Election, le plus beau fleuron de sa carrière administrative, bien qu'il l'eût résignée depuis longtemps, sans songer à en faire la limite de son Mémoire.

Son procédé de composition, si le mot peut s'appliquer à un travail qui n'a rien de littéraire, est un enregistrement de notes détachées les unes des autres, d'une sécheresse extrême. La seule préoccupation, la seule règle de l'auteur, a été de les inscrire dans l'ordre des événements, du commencement à la fin du Mémoire, sauf de rares exceptions que nous expliquerons bientôt.

Comme, le plus souvent, Miton se borne à la simple mention du fait, ces notes ne sont jamais développées. Elles ont depuis une ligne jusqu'à dix ou quinze lignes, et il n'y en a guère que cinq ou six qui vont jusqu'à la page entière, à cause de l'importance qu'il attachait aux faits.

Nous pensons qu'à partir de l'année 1571, date de son

mariage, quand il avait 20 ans, il commença à consigner ses notes personnelles dans son Mémoire, sans régularité, tandis qu'à partir de 1578 elles sont plus nombreuses et dans un ordre chronologique plus rigoureux. Il continua de fournir cette tâche jusqu'à l'année 1632, après laquelle on trouve une lacune de six ans. Il avait alors 81 ans, ce qui explique comment, en huit ans, de 1632 à 1640, il n'a plus consigné que quatre notes fort succinctes.

Nous ne possédons plus la rédaction primitive des notes qui ont servi à faire le Mémoire, mais une seconde rédaction, faite par lui, une sorte de mise au net de ces notes. Le tour général des phrases l'indique clairement, ainsi que certains mots, certains membres de phrase et plusieurs des dates que n'admet pas une transcription contemporaine des faits. Ainsi, en parlant d'une maison qu'il construisit à Neufchâtel, en 1577, il ajoute : « qu'elle fut malheureusement brûlée en 1592, et qu'il n'en a eu aucune récompense. » A la date de 1584, il met : « Feu Mgr de Rosse, » et ce prélat ne mourut qu'en 1596. En 1585, il a soin de prévenir que : « Le château était lors clos et fermé de murailles. » Cet état de choses n'existait plus, quand il transcrivait ou révisait son texte, parce qu'elles furent démolies en 1595.

Il y a encore d'autres additions plus considérables que le titre du Mémoire faisait pressentir, quand Miton disait: « Depuis icelles (choses) écrites et insérées en ce présent Mémoire, il est venu à ma noterie plusieurs choses que je n'ay pu employer, doutant confusion. » Si le souci de la vérité lui en a fait rejeter bon nombre, par crainte de « confusion, » il est sûr qu'il a admis toutes celles qui lui paraissaient bien établies. De là sont venus les para-

graphes précédés de ces mots : « Nota ; » ou : « Faut icy noter ; » ou bien : « Convient icy noter » et autres tours semblables. Ce sont des additions placées dans le texte, ou sur la marge, et dont le placement a quelquefois dérouté le copiste du xvme siècle, qui pourrait bien être l'auteur de quelques-unes des perturbations qu'on remarque dans l'ordre chronologique du Mémoire.

Pour « ce qui concernoit le public, » s'il l'a exclu de son travail, c'est que son plan ne le comportait pas. Mais « il en a fait un recueil séparément et à part, dans un Inventaire de la France. » Il y a, en effet, une certaine unité, dans le Mémoire de Miton, qui ne s'écarte guère de Neufchâtel, ni des environs, tandis que, pour l'histoire générale, bien rares sont les échappées qu'il s'y permet. Ses remarques sur cet objet avaient pris place dans un Inventaire spécial, autre nom aussi usité, à cette époque, que celui de Mémoire, placé au début du titre1.

L'intérêt du fond de ce Mémoire, en dehors des imperfections de la forme, est évident, puisqu'il offre une mine abondante où pourront venir puiser les futurs historiens de Neufchâtel et de ses environs. Ils y trouveront près d'un millier de paragraphes (exactement 986) relatifs à cette histoire. Comme chaque paragraphe contient au moins un fait, un nom, une date, et bien souvent davantage, voilà

1 Le Père Le Long cite, dans sa Bibliothèque historique, édition de 1719 :

1° «M. S. Mémoire de ce qui est arrivé à Abbeville, après la réduction de Paris, en 1594. P. 432. »

2° « M. S. Mémoire de ce qui s'est passé au pais d'Artois, au mois d'août, sous la conduite du maréchal de Biron, en 1596. P. 434. »

3° « Inventaire général de l'Histoire de France, par Jean de Serres, historiographe du Roy. 2 vol. in-16, Paris, 1597. P. 370. »

un précieux répertoire de documents, pendant une période de 120 ans, de 1520 à 1640, avec quelques retours rétrospectifs vers le siècle précédent. Il fournit des détails sur tout ce qui constitue une cité, nous voulons dire les administrations nécessaires pour la gouverner, au spirituel et au temporel, l'Eglise, l'Armée, la Justice, les Finances, la Commune, avec l'indication des principaux faits dont elle a été le théâtre, heureux ou malheureux, joyeux ou lugubres, sans oublier même le côté anecdotique.

On va en juger, d'après le Tableau suivant, dont nous avons réuni et condensé les éléments, puisés dans l'ensemble.

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