V. Communauté ou Commune de Neufchâtel
1° Officiers. — Echevins, Echevin élu. — Procureur syndic, Procureur commun. — Receveurs des deniers communs.
2° Etat-civil. — Naissances, mariages, noces, décès, pour la famille de Miton, le clergé, la noblesse, la bourgeoisie, les simples particuliers. — Fréquence des seconds mariages. — Morts subites, Morts remarquables.
3° Faits religieux. — Premières messes chantées, inhumations dans les églises et les couvents. — Affaires de religion. — Introduction et propagation du calvinisme. — Processions continuelles pour cause de sécheresse, processions blanches, jubilés, prédications. — Réforme du calendrier. — Réforme des couvents.
4° Faits militaires. — Sièges, assauts, redditions et prises de la ville et du château. Compagnies envoyées en
garnison, infanterie et cavalerie. — Expéditions envoyées contre Neufchâtel ou parties de Neufchâtel. — Luttes des Huguenots, Ligueurs et Royalistes. — Sièges des places voisines. — Révolte de Neufchâtel. — Passage de troupes, dévastations. — Soldats voleurs et détrousseurs de grands chemins.
5° Justice. — Crimes et exécutions capitales. — Meurtres, assassinats, duels, sortilèges, fausse monnaie. — Rigueurs de la répression après les guerres civiles. — Nombreux supplices par le bûcher, la roue, la potence, le pilori, le battage de verges, les amendes honorables. — La Potence Bernard, la Truie Pennier. — Assassinat mystérieux de la dame de Saint-Saire. — Procès célèbres. Recherches contre les financiers. — Enquêtes curieuses. Réformation de la coutume de Normandie. — Rétablissement de la Paulette.
6° Finances, faits économiques et corps d'Etat. — Règlements pour le cours, le taux et le décri des monnaies.
— Pertes dans leur valeur. — Grandes levées de deniers.
— Impôts pour la réparation des murailles. — Rendement des récoltes en céréales, fourrages, boissons (cidre et vin), viande, fruits, etc. — Prix des denrées, variabilité des prix. — Impôts excessifs. — Détresse générale. — Corps d'état : tanneurs, brasseurs, drapiers, teinturiers, chaussetiers, etc.
7° Santé publique. — Pestes, maladie chaude, lèpre, maladies contagieuses. — Mortalité générale.
8° Edifices publics et autres. — Pillage, dévastations, reconstruction, réparations et embellissements des
églises, couvents et chapelles. — Le château, donjon, remparts, murailles, halles, hôtelleries, auberges, tavernes, tripots. — Maisons particulières. — Fondations de châteaux aux environs.
9° Phénomènes climatériques et observations astronomiques. — Débordements de rivières, ouragans, tempêtes, grandes chaleurs, grands froids, violents orages, grêle, tonnerre, foudre. — Apparitions dans le ciel : étoile et croissant, trois soleils, comète chevelue, lances de feu.
10° Evénements divers. — Entrées de rois, princes, grands personnages : Henri IV, le père Ange de Joyeuse, le cardinal de Joyeuse, etc. — Représentation d'une tragédie : Roméo et Juliette. — Collège de Jésuites fondé à Eu. — Jeunes gens dévorés par des loups.
Tel est le résumé de l'ensemble de ce Mémoire, dont la nouveauté et l'utilité sont incontestables.
La nouveauté en est évidente, puisque des 986 paragraphes du manuscrit, on n'en connaissait guère qu'une dizaine, jusqu'en ces derniers temps, tout au plus sept à huit pages des 144 pages de notre copie. Toussaint Duplessis avait eu le Mémoire de Miton entre ses mains, lorsqu'il composait sa Description géographique et historique de la Haute-Normandie, où il en a profité, sans citer l'auteur (1740) l. Dom Bodin, dans son Histoire de Neufchâtel-en-Bray , avait compris les sept ou huit pages signalées plus haut, non pas dans son texte, mais dans ses « Additions et Remarques. » Toutefois, elles restèrent
1 Dans le « Discours, » placé en tête du tome I, article: « Neuichàtelen Brai, » les cinq passages, portant à la marge : « Mémoires de N«ufchàtel, » sont empruntés presque textuellement au Mémoire de Miton.
manuscrites, comme son Histoire elle-même. C'est en 1848 que M. l'abbé Decorde publia quelques-uns des « Extraits de Miton, » en nommant l'auteur et en les intercalant dans son Essai sur le canton de Neufchâtel, à l'article : « Ville de Neufchâtel.1 » Enfin, en 1851, M. Léon de Duranville donna, dans ses Nouveaux documents sur V histoire de Neufchâtel-en-Bray, tous les extraits de Miton cités par Dom Bodin, en les accompagnant de commentaires 2. Le nombre et l'étendue en sont si restreints qu'on peut dire que le Mémoire de Miton est resté inédit, puisqu'on en connaît à peine la seizième partie.
L'utilité du contenu n'est pas moins évidente que sa nouveauté.
Malgré les travaux divers dont Neufchâtel a été l'objet, on connaissait seulement tout ce qui se rapportait à l'église ou à la guerre, le clergé régulier et séculier ayant pris soin d'en transmettre le souvenir, et la guerre et ses horreurs ayant eu seules, et trop longtemps, le privilège presque exclusif d'attirer l'attention des historiens.
Mais l'administration civile, dans ses parties diverses, la justice, les finances, la commune; mais les détails de la vie domestique des habitants, leurs besoins, leurs joies, leurs souffrances, toute cette histoire plus intime et non moins intéressante que l'autre, on l'avait toujours passée sous silence, faute sans doute des documents nécessaires pour en parler sûrement.
1 Voir, pages 30, 31 de cet Essai.
2 Revue de Rouen, 1851, pages 403-408. — M. Potin de la Mairie a reproduit les citations de MM. l'abbé Decorde et de Duranville, dans ses Recherches sur le Bray normand, 1852, t. I, article «Neui'châtel.»
Aujourd'hui, grâce au Mémoire de Miton, non seulement nous avons des compléments instructifs sur la partie religieuse et la partie militaire de l'histoire de Neufchâtel déjà connues, mais encore nous trouvons une révélation aussi complète que nouvelle sur la partie civile ou administrative de cette cité, sur les événements dont elle a été le théâtre et sur la vie de ses habitants, pendant une période qui dépasse un siècle, du XVIe au xvne siècle.
Pour le gouvernement ecclésiastique, le Mémoire donne les noms des curés des trois paroisses et ceux des prieurs et des chapelains dans les couvents et dans les établissements pieux de Neufchâtel. Il sera facile d'en dresser la liste, qui ne se trouve nulle part ailleurs, non plus que les détails sur les édifices religieux et sur les processions en usage à Neufchâtel, Gaillefontaine, Saint-Martin-le- Blanc et Saint-Saëns.
Pour le gouvernement militaire, on aura également la liste des gouverneurs de la ville et du château, et des commandeurs, quand il n'y eut plus de gouverneurs. De nouveaux détails sont donnés sur les faits de guerre, et principalement pendant les guerres de Religion et de Henri IV. On connaît mieux les tentatives des deux partis, les ligueurs et les royalistes, représentés par Palcheul, Catillon ou Chatillon, du Hallot, d'Alègre, Mayenne, Henri IV et le duc de Parme.
La partie entièrement neuve est celle qui concerne le gouvernement civil, représenté par cette foule d'officiers se rattachant au Parlement, à la Chambre des Comptes, à la Cour des Aides, aux Eaux et Forêts, enfin à la Communauté. Ceux du Bailliage, de la Vicomte, de l'Election, du Grenier à Sel, de la Maîtrise des Eaux et Forêts, de la
Commune, y figurent, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble d'entre eux, avec son nom, sa charge, la date de la prise de possession et de la résignatioD de l'office, car les offices de judicature étaient alors transmissibles à l'égal d'une terre ou d'un titre de rente.
Notre tableau fait ressortir la multiplicité des charges de judicature, que le besoin d'argent faisait créer, par dédoublement, et « qui n'étaient qu'à l'oppression du peuple, » à cause des impôts qu'elles entraînaient. Le service des Elus de Neufchâtel est un exemple frappant des abus en ce genre. Aussi les Etats de Normandie, à partir de 1610 et 1611, ne cessèrent-ils de demander « la suppression de tous les juges établis à l'oppression du peuple. » En 1614, le cahier disait : « La multitude des présidents, lieutenants, esleus, controlleurs et autres officiers en chacune Election est parvenue à un nombre si excessif qu'ils nuisent les uns aux autres et apportent une très grande incommodité au public. » Celui de 1638 contient cette critique piquante : « La justice se plaint de son démembrement parles divisions de ses offices de lieutenans my-partis, de vicomtes séparez en quatre, et la multiplication des alternatifs et triannaulx des forests, qui remplissent les tribunaulx d'autant de juges comme il y a de justiciables en leur ressort. x » Ces créations d'offices de tout genre, dans la vicomte de Neufchâtel, peuvent servir de pièces justificatives aux plaintes formulées si souvent par les Etats de Normandie dans leurs cahiers.
La communauté (la commune) de Neufchâtel a laissé
1 Cahiers des Etats de Normandie sous Louis XIII, t. I, 14, 27, 57, 105-, II, passim; III, 46. — Édition de M. Ch. de Beaurepaire.
peu de traces de son existence, pendant le xvi° et le xvne siècles. On retrouvera ici les noms de quelques-uns de ses officiers, et Miton au nombre de ses échevins, avec plusieurs faits qui la concernent.
Mais un des plus grands services qu'il lui ait rendus, c'est d'avoir dressé, durant plus de soixante ans, une sorte d'Etat-civil de cette cité. Outre la mention toute naturelle de 20 naissances se rapportant à sa famille, il a relaté celle de 165 noces et mariages, et de 352 décès, avec les noms, les qualités, les sobriquets des personnes, et la date de l'année, bien rarement celle du mois et du jour, sauf pour ses enfants, pour sa famille et quelques autres encore. Vers la fin du Mémoire, on ne trouve guère que des décès, cinq, six, huit, neuf et même onze à la suite l'un de l'autre. Les registres de l'Etat-civil des trois paroisses de Neufchâtel faisant défaut pour la période correspondante, ou tout au moins ayant de nombreuses lacunes1, les indications du Mémoire en acquièrent une plus grande importance. Là seulement revivent, par leurs noms, avec le rappel de leur état et de leurs charges, bon nombre de ces Neufchâtelois dont le souvenir était disparu pour jamais, aussi bien que les noms de familles nobles et de terres seigneuriales des environs. On les y rencontre par centaines. D'autres noms, au contraire, se retrouvent encore aujourd'hui dans la ville ou dans les environs.
On y voit aussi combien Neufchâtel paya cher l'honneur d'avoir été une place de guerre, une sorte d'avancée de Rouen. Plus d'une fois, elle fut prise et détruite. Quand on était en guerre, l'ennemi extérieur ou les partis qui divi-
i Appendices, I-i, p. 217-218.
saient la France s'en disputaient la possession, les armes à la main. Elle eut à subir les violences des ligueurs, des royaux ou des bandes qui étaient à la solde des uns et des autres, car il ne faut pas croire que les soldats de la ligue eussent seuls le monopole des excès. Huguenots, lansquenets et reîtres d'Allemagne, soldats venus d'Angleterre, cadets de Gascogne et de Béarn ne valaient pas mieux. Aussi, par deux fois, revient, dans le Mémoire, cette sinistre constatation : « Ils ruinèrent tout. » Pendant la paix, la tranquillité laissait encore à désirer. Les soldats de la garnison, logés chez l'habitant, suivant l'usage (car il n'y avait pas alors de casernes) , y commettaient des désordres, et le passage des troupes nationales était encore une cause de ruine. Enfin, comme partout, comme toujours, le brigandage fleurit, à Neufchâtel et aux environs, pendant et après les guerres civiles, sous Henri III et Henri IV, et la soldatesque en prit sa grande part. La plaie des routiers, vagabonds et porteurs d'épée était devenue presque aussi saignante qu'au cœur de la guerre de cent ans, et le prévôt des Maréchaux envoyait, en une seule fois, jusqu'à vingt-huit soldats, dits «aventuriers,» à la potence (1585).
Les crimes civils n'étaient pas moins nombreux, à en juger par la fréquence des exécutions capitales consignées dans le Mémoire. Il y en a 86 contre des voleurs, des meurtriers, des assassins, des sorciers, des soldats pillards et détrousseurs de grand chemin. Palcheul et François Martel en ordonnèrent plusieurs, en qualité de gouverneurs, en 1592-1593. Mais le plus terrible de tous fut le prévôt Morel qui, en trois ans, de 1595 à 1598, fit faire 33 exécutions, et 12 frappèrent encore des soldats. De 1G00 à 1625, le lieutenant-criminel Charles de Baillard,
prononça 18 condamnations à mort, dont 4 contre des soldats et plusieurs contre des bergers accusés de sortilège. Les brûlements et les penderies reviennent presque à chaque page du Mémoire et permettent d'apprécier la moisson sanglante que faisait alors, en France, dans l'un de ses tribunaux de second ordre, la justice criminelle.
En plusieurs endroits, il y est question des monnaies. On ne les altérait pas matériellement, mais on en changeait arbitrairement le taux légal, et le résultat était le même. Sans doute le roi avait le droit souverain de modifier le taux ou de changer le poids et le titre des pièces mises en circulation. Il le faisait, sans s'inquiéter de la perturbation qui frappait le commerce et les populations. Miton ne laisse pas de le remarquer, aussi bien que la lourdeur des impôts.
En consignant l'abondance ou la stérilité des récoltes avec les prix des denrées de toute nature, il a fourni des éléments pour la science économique. Ils sont d'autant plus précieux qu'ils continuent ceux que M. Ch. de Beaurepaire a donnés dans son : Etat des campagnes de la Haute- Normandie dans les derniers temps du moyen-âge, et ceux de M. Gosselin : Du prix des denrées, comparé au salaire journalier des artisans, de 1489 à 1789 l.
On trouve aussi, dans son Mémoire, les corps d'état déjà établis à Neufchàtel, où reparaissent surtout les drapiers et les tanneurs.
11 fournit encore des détails nouveaux sur les édifices publics. La destruction, la reconstruction et les embellisse-
1 Le premier ouvrage, Evreux, 1865; le second, Revue de la Normandie, 1869, pages 114-127.
ments des églises, des hôpitaux, des couvents, du château, des fortifications sont mentionnés à leur date. Ce qu'il dit du couvent des Pénitents de Bernesault a également le mérite de la nouveauté, et l'on voit quand et comment les démolitions du château servirent à reconstruire ce couvent, détruit pendant les guerres de religion.
Le reste se compose d'observations sur les phénomènes climatériques et astronomiques, et sur les événements divers, dont l'histoire générale ne tient pas compte, mais qui constituent le fond d'une histoire locale. Leur présence donne à ses notes le cachet de la vie réelle, telle que l'ont connue les contemporains de Miton.
En résumé, par ces notes mises bout à bout, le plus souvent dans l'ordre chronologique des faits, sans même prendre la peine de les souder l'une à l'autre et sans la moindre réflexion, Miton donne moins une histoire suivie que la chronique fragmentaire de Neufchâtel. Il ne faut pas chercher, dans ce Mémoire, les grands événements et les ressorts qui les ont mis en œuvre, mais les effets produits par ces événements sur les habitants de cette petite place de guerre et des lieux circonvoisins. On y voit comment ils en ont ressenti le contre-coup ; on en apprécie la portée par les résultats.
Enfin, comme ce Mémoire est l'œuvre d'un témoin oculaire, pendant plus de trois quarts de siècle, d'un magistrat qui, ayant tenu un grand rang à Neufchâtel, a consigné les faits qu'il avait vus et parlé des personnes qu'il avait connues, sans éprouver ni étonnement, ni admiration, ni scandale, ces dispositions d'esprit ajoutent, à nos yeux, un mérite de plus à son travail. Ellesen font un vrai document d'archives, c'est-à-dire un document qui n'a pas été rédigé
par son auteur en vue de l'histoire, mais comme un simple rappel de dates et de faits jugés importants, en dehors de tout parti pris et de tout dessein. Tel n'est pas le cas ordinaire, quand on rédige de vrais mémoires, quand on compose des histoires. C'est avec de pareils documents que l'érudition moderne a maintes fois renouvelé l'aspect de notre histoire nationale, et le Mémoire de Miton nous paraît destiné à rendre le même service à l'histoire particulière de Neufchàtel, pour une période importante et d'une assez grande étendue.