POÈME LATIN DE BERNESAULT
par P. DE GROUCHY
Si notre second manuscrit a moins d'importance, à cause du sujet plus restreint, un couvent au lieu d'une ville, il n'est ni moins curieux, ni moins utile.
En voici le titre complet : SALIBERNA, sive Anagraphe de Origine et Progressu et novissima fundatione monasterii Salibernensis prope Castrum Novum, opus dicàtum patribus pœnitentibus in eodem loco conimorantibus, per P. Gruchium, advocatum regium in eâdem urbe Novi Castri (In-fol. gothique de 32 pages.)
L'existence du poème latin de Saliberna 1 fut connue, au xvne siècle, du R. P. Jean Marie de Vernon. Il en fait
1 On verra, plus loin, dans les notes, p. 185, pourquoi nous mettons, Suliberna et non Salisberna.
une mention sommaire dans l'un de ses ouvrages1, à l'article spécialement consacré à « Netjfchastel, » où il retrace l'historique du couvent de Bernesault 2. Il a dû le trouver, à Neufchàtel, dans les archives de Bernesault, parmi les « monuments antiques, » qu'il cite et analyse, pour établir l'ancienneté de ce couvent, possesseur d'un acte de donation remontant à 1389. Il y resta enseveli, connu des seuls religieux, car deux érudits du xvme siècle, fort curieux de tout ce qui concernait la littérature et l'histoire de France, le P. Martin, gardien du couvent des Cordeliers de Caen, mort en 1726, dans son Athenœ Normannorum, non plus que le P. Lelong, dans sa Bibliothèque historique , n'ont pas cité le nom de P. de Grouchy. On assure même que les religieux de Neufchàtel « ne commencèrent à y faire une certaine attention qu'en 1778, lorsqu'ils furent priés de le communiquer et de le déplacer pour l'envoyer à Paris, où il a été copié3. »
Son existence fut alors pleinement révélée par la lettre qu'écrivit, le 4 février 1780, dans les Annonces et Affiches de Normandie, un personnage qui signe : « L'ab. de S. C. » Il dit « qu'on a de Messire P. de Grouchy un poème latin assez ignoré, intitulé Saliberna. » Une note marginale porte : « Saliberna en françois Bernesault près Neufchàtel. » En deux fois, il en cite neuf vers, en ajoutant que : « s'il se rencontroit quelqu'un des descendants qui voulût entrer dans quelques détails sur le
1 Histoire générale et particulière du Tiers Ordre de Saint François d'Assize, 1667.
2 Voir l'article, en entier, Appendices, II-4, p. 230-238. La mention sommaire se trouve p. 237.
3 Appendices, II— 3, p. 229.
— xxxvm —
magistrat, on pourroit par la suite procéder à une analyse plus suivie du poème qui est sous son nom l. »
Personne ne demanda d'éclaircissement. Du moins les Affiches de la Norynandie n'en parlent pas, et le poème continua de rester ignoré du public.
Il n'en fut pas toujours ainsi pour tout le monde. Un Rouennais, J. A. Guiot, vicaire de Saint-Cande-le-Jeune, à Rouen, d'où il partit pour se fixer à Paris, en 1768, reçu chanoine de Saint-Victor, en 1773, et grand amateur de poésies latines, occupait son temps à recueillir toutes celles qui concernaient Rouen et la Normandie, en vue de sa Clio Rothomagensis2 et de son Moréri des Normands*. Ce qu'il avait fait pour les Fastes de Rouen d'Hercule Grisel4, il le fit encore pour le Saliberna de P. de Grouchy, par les mêmes motifs : il en prit une copie. Aussi, M. Gaston Lavalley a-t-il eu grandement raison de dire : « Le Moréri des Normands n'est guère qu'une compilation; ce qui lui donne du prix, ce sont quelques pièces rares qui auraient été perdues sans les citations qu'on trouve dans les notices biographiques consacrées à certains auteurs5. »
J. A. Guiot procéda de même, à l'article Grouchy, dans ce Moréri des Normands. Après une analyse sommaire du poème, il ajoute : « Au reste on va juger par la lecture de ce ms. qu'on croit sans doute anéanti. » Il donne le titre du poème, à la fin duquel se lisent ces mots : « In-f*
1 Voir la lettre, Appendices, II-i, p. 227.
2 Ms. de la Bib'iothèque publique de Rouen.
3 Ms. de la Bibliothèque municipale de Caen.
* Voir notre Etude littéraire sur Hercule Grisel, pages 117-126. 5 Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque tnunici}>ule de Caen, 1880, ia-8<>, p. 17.
gothique de 32 pages. » C'était le manuscrit original, d'après lequel Guiot a fait la copie du poème entier, inséré dans l'article Grodchy1. Comme le Mo ré ri des Normands est resté inédit, le texte de ce poème n'a pu être connu que du très petit nombre de personnes qui ont pu le consulter, dans la Bibliothèque municipale de Caen.
La révélation de son existence nous est venue d'une façon non moins inespérée que celle du Mémoire de Miton. C'est encore à M. Chéruel que nous la devons, mais indirectement. En juillet 1882, M. le vicomte de Grouchy, ministre plénipotentiaire, que nous n'avions pas l'honneur de connaître, nous écrivait : « M. Chéruel, à côté de qui je travaillais, ces jours derniers, au Ministère des Affaires étrangères, m'a dit que vous comptiez éditer le manuscrit de Miton, où il est fait allusion à la branche des Grouchy de Neufchâtel. Je viens en conséquence vous offrir : 1° Un poème inédit en vers latins, sur Neufchâtel-en-Bray, dont l'original est à Caen, et qui a été copié par mon ami, M. Emile Travers; 2° le peu que je possède sur les Grouchy de la branche aînée, qui ont résidé à Elbeuf-en-Bray ; le très peu que j'ai sur Gaston, Percheval et autres amis de Miton. » (Lettre du 23 juillet.)
Peu de jours après, nous recevions la copie du poème de Saliberna, faite par M. Emile Travers, le collaborateur de M. de Grouchy, dans leur remarquable monographie : Etude sur Nicolas de Grouchy (Nicolaus Gruchius
1 La copie du Moréri des Normands, que possède la Bibliothèque publique de Rouen, ne contient pas le texte de Saliberna. Aussi le copiste a-t— il modifié le passage du texte original qui l'annonce. Elle est donc incomplète sur ce poiut, et il en est probablement de même ailleurs. Ces lacunes diminuent la valeur de la copie de notre Bibliothèque.
Rothomagensis), et son fils, Timothèe de Grouchy, sieur de la Rivière, 1878, 1 vol. in-16 de 230 pages. M. E. Travers l'avait fidèlement copié, tel qu'il se trouve inséré au milieu de l'article « Grouchy Pierre, » dans le ms. du Moréri des Normands de l'abbé Guiot '.
Après avoir lu et transcrit le poème de Saliberna, nous avons demandé à M. E. Travers la permission de le publier, et, tout d'abord, il nous l'accorda en ces termes : « Mon manuscrit est tout à votre disposition ; vous pouvez y prendre tout ce qui vous conviendra. Toutefois, je désirerais m'en réserver la publication intégrale. » (Lettre du 17 janvier 1883). Mais, plus tard, voyant notre regret d'en publier seulement des fragments et poussant l'obligeance jusqu'au bout, M. E. Travers nous écrivit : « Je renonce à publier, quant à présent, le poème sur Saliberna. Puisque cela peut vous être agréable, je vous en fais bien volontiers l'abandon 2. » (Lettre du 28 janvier 1 884.)
Si l'existence du poème était à peu près inconnue, on peut dire qu'un doute non moins grand régnait sur le prénom de l'auteur ; car on rencontre des attributions différentes, ou des hésitations qui trahissent un manque absolu
i Voir cet article, Appendicks, II-3. — Voici quelques détails sur le ms. d'où le poème de Saliberna a été extrait. « 27. — Guiot (l'abbé Joseph-André.) Le Moréri des Normands (in-f.) — 3 v. in-f., t. I,
243 ff. ; t. II, 210 ff. ; t. III, 67 ff Autrefois ce manuscrit n'avait
que deux tomes ; le troisième se compose des portraits qui étaient à peine attachés dans les deux premiers. > M. Gaston Lavalley, Catalogue, des manuscrits de la bibliothèque municipale de Cuen, p. 16. — Ceci explique comment la copie de Rouen n'a que deux tomes.
2 Ce grand acte de courtoisie littéraire mérite les remercîments que nous nous empressons d'offrir à notre obligeant correspondant, pour nous et pour la Société de l'Histoire de Normandie.