INTRODUCTION
En l'armée 1605, un ancien ministre protestant, devenu prêtre catholique, messire Pierre-Victor-Palma Cayet (1), docteur en la sacrée faculté de théologie et chronologue de France, publiait chez le libraire Jean Richer sa Chronologie septénaire contenant l'histoire de la paix entre les Roys de France et d'Espagne et les choses les plus mémorables advenues depuis la paix faicte à Vervins, le 2 de mai 1598, jusques à la fin de Van 1604.
1 Né à Montrichard (Loir-et-Cher) eu 1525, Palma Cayet s'était déclaré pour la Réforme, à l'exemple de Ramus, son maître et son ami. Il fut ministre en Poitou et prédicateur de Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV. Il revint à la religion catholique en 1595, fut chargé de professer l'hébreu au collège de Navarre en 1596, et reçut les ordres en 1600; il avait alors soixante-quinze ans. Il mourut le 10 mars 1610. Outre des écrits historiques et théologiques, on lui doit l'Histoire 'prodigieuse et lamentable du docteur Faust, grand rmagicien, qu'il traduisit de l'allemand, et publia en 1603.
La faveur qui accueillit cet ouvrage, dans lequel les faits étaient relatés avec impartialité et sans passion, produisit un double résultat.
D'abord, quelques « seigneurs de qualité » représentèrent à l'auteur qu'il aurait dû, en remontant à l'an 1589, raconter comment Henri IV « a succédé à la couronne de France, les batailles qu'il a données, les rencontres, les sièges des villes, et bref tout ce qui s'est passé de plus remarquable en la chrestienté durant les neuf premières années de son règne et pour précéder V histoire de la paix l. » Palma Cayet s'empressa de satisfaire à une requête aussi flatteuse pour sa vanité d'auteur, et il fit paraître en 1608, chez le même libraire, sa Chronologie novenaire, contenant V histoire de la guerre sous le règne du très chrestien Roy de France et de Navarre Henri IV, et les choses les plus mémorables advenues par tout le monde depuis le commencement de son règne, l'an 1589, jusqu'à la paix faicte à Vervins, en juin 1598, entre sa majesté très chrestienne et le roy catholique des Espagnes, Philippe II.
D'autre part, le libraire Jean Riclier, désirant tirer tout le parti possible du succès obtenu par la Chronologie septénaire, conçut l'idée d'en donner la continuation au public, en présentant sous une forme semblable le tableau des événements accomplis, année par année, dans les différents pays. C'est ce que montre bien clairement le titre inscrit au premier tome de cette pubïïcation nouvelle : Le Mercure françois ou la
1 Avant-propos de la Chronologie novenaire.
suitte de V histoire de la paix, commençant l'an m.dc.v. pour suite du septénaire du D. Cayer (sic), et finissant au sacre du très chrestien Roy de France et de Navarre Lovys XIII.
Comme on le voit, l'intention de l'éditeur est bien de continuer l'œuvre de Palma Cayet ; il adopte d'ailleurs le plan de cet auteur : comme lui, il fait connaître, en suivant l'ordre chronologique, ce qui s'est passé de remarquable dans les divers Etats de l'Europe; comme lui, il donne place dans ses récits aux expéditions entreprises vers les terres lointaines , principalement au Canada.
L'éditeur supprima le nom de Palma Cayet l dès le second volume qui porte ce titre : La continuation du Mercure françois ou suitte de V auguste régence de la Roy ne Marie de Medicis sous son fils le très chrestien Roy de France et de Navarre Loys XIII.
Les autres volumes sont intitulés : Troisiesme tome, quatriesme tome , etc., du Mercure françois; à partir de la seconde partie du troisième tome, ils portent désormais pour sous-titre, presque sans variante : ou suitte de l'histoire de nostre temps sous le règne de très chrestien Roy de France et de Navarre Louys XIII.
Le dernier volume publié semblait devoir commencer une nouvelle série, si l'on en juge par l'intitulé : Tome premier de l'histoire de nostre temps sous le règne de très chrestien Roy de France et de Navarre
1 Le second tome commence avec l'année 1610, dans laquelle mourut Palma Cayet. 11 y a donc coïncidence entre la mort et la suppression du nom de cet auteur.
Louis XIV, es années 1643 et 1644 ou tome vingtcinquiesme du Mercure françois es mesmes années 1643 et 1644. L'ouvrage ne fut pas continué au-delà de cette dernière année.
Le Mercure françois embrasse donc une période de quarante années, de 1605 à 1644 inclusivement; il forme vingt-cinq gros volumes petit in-8° contenant chacun en moyenne un millier de pages l. Parfois plusieurs années sont comprises en un même tome (le premier va de 1605 à 1610) ; d'ordinaire on trouve en tête d'un volume la continuation de la dernière année comprise au tome précédent, une ou plusieurs années complètes et le commencement d'une année dont la continuation sera publiée dans le tome suivant.
L'éditeur eût pu faire du Mercure un annuaire historique en publiant séparément et régulièrement chaque année bien complète ; à cette époque on n'attachait sans doute pas autant de prix que nous à la périodicité ; il préféra attendre qu'il eût assez de matière pour donner un gros volume au public.
La rédaction de l'ouvrage semble n'avoir commencé qu'après 1610 ; dans le récit des événements qui se sont passés en 1605, il est fait mention de faits postérieurs,
• II n'est pas toujours facile de se rendre un compte exact du nombre de pages que renferme un de ces volumes. Les deux premiers tomes sont foliotés, les suivants paginés, mais parfois la pagination s'interrompt et fait place pour quelque temps à la numérotation par folio. Ailleurs, toute numérotation est suspendue et ne recommence qu'après un certain nombre de feuillets qui ne portent aucun chiffre. Dans certains volumes, il y a une pagination spéciale pour chaque année; dans d'autres, la pagination se continue du commencement à la fin.
xr
tels- que l'assassinat de Henri IV par Ravaillac '.
Les vingt premiers volumes furent publiés par les libraires Jean et Etienne Richer2; le dernier tome édité par eux porte la date de 1637. Le 8 octobre 1638, le privilège pour la publication du Mercure fut donné à Pierre Billaine, qui en accorda part etportionk Olivier de Varennes ; ce fut ce libraire, demeurant rue Saint- Jacques, au Vase d'or, qui publia les tomes 21 à 24; le dernier fut édité par Jean Henaut, au Palais, en la salle Dauphine, à V Ange gardien,
La publication du Mercure semble s'être traînée péniblement pendant les dernières années ; les volumes ne paraissent plus que quelques années après les faits qui y sont racontés ; le dernier tome, qui se termine par l'année 1644, n'est édité qu'en 1648.
Ajoutons un détail qui a bien son intérêt : on trouve dans plusieurs volumes des plans destinés à faciliter l'intelligence des événements. Quelques tomes ont des frontispices dont le sujet se rapporte aux faits qu'ils contiennent; celui du tome 14e, par exemple, représente La Rochelle et la digue construite par Richelieu ; enfin le tome 10e renferme un portrait de Louis XIII par J. Picart.
L'auteur de Y Histoire politique et littéraire de la presse en France, M. E. Hatin, donne à entendre que
i T. I, année 1605, f» 11 r».
2 Le premier tome est publié par Jean Richer, rue Saint-Jeande-Latran, à l'Arbre verdoyant, et en sa boutique au Palais sur le perron royal, vis-à-vis de la galerie des prisonniers ; le deuxième porte les noms de Jean et Estienne Richer; les tomes 3 à 7, celui d'Estienne Richer; les tomes 8 à 12 sont édités par Jean et Estienne Richer; les tomes 13 à 20 par Estienne Richer.
Jean et Etienne Richer furent à la fois et les éditeurs et les auteurs du Mercure. « Il fut commencé, dit-il, en 1605 par un imprimeur nommé Jean Richer, qui compila et imprima le premier volume; les dix-neuf suivants le furent par Etienne Richer. » Je ne sais ce qu'il faut croire de cette assertion ; mais à la fin du quatrième volume nous trouvons une déclaration indiquant l'intention ou de terminer là cette publication ou de laisser à d'autres le soin de la continuer. En effet, après avoir raconté la fin tragique du maréchal d'Ancre, l'auteur ajoute : « Ce sera où nous finirons ces mémoires , laissans à ceux qui continueront les histoires denostre temps, de descrire comme la mareschale d'Ancre fut changée de chambre le soir du 24 avril, etc. » Puisque le Mercure a changé d'auteur et non d'imprimeur, il faut bien conclure que l'auteur et l'imprimeur ne se confondaient pas.
Nous connaissons du moins l'auteur des quatre derniers volumes; ils ont été rédigés par Théophraste Renaudot l, le père du journalisme, le fondateur de la Gazette de France et du bureau d'adresses, l'ingénieux esprit qui le premier comprit l'importance et pressentit l'avenir de la publicité. C'est à partir du vingt-deuxième volume et de l'année 1638, qu'il se chargea de la rédaction du Mercure. Il dédia ce volume à « Monseigneur Boutilier, conseiller du Roy en ses conseils, com-
(1) Théophraste Renaudot naquit à Loudun en 1584, exerça la médecine à Paris à partir de 1612, devint médecin du roi et ohtint en 1631 de Richelieu l'autorisation de fonder la Gazette de France, qui fut le premier journal français; il mourut le 25 octobre 1653, laissant deux fils Isaac et Eusèbe, qui continuèrent la Gazette.
raandeur et grand thresorier de ses ordres et surintendant de ses finances, » et le fit précéder d'un préambule où il exposait les raisons qui l'avaient déterminé à s'imposer ce nouveau travail.
« Pour satisfaire, disait-il, la curiosité de ceux qui demanderont pourquoy ne manquant point d'autres emplois, j'ay preste l'oreille aux exhortations qu'on m'a faites, de vouloir donner encore au public d'autres mémoires de nostre histoire que ceux lesquels j'ay publiés jusques icy dans mes Gazettes, Nouvelles et Relations tant ordinaires qu'extraordinaires, je les prie de considérer en premier lieu que la coustume authorisée de l'humeur de nostre nation, m'ayant prescrit si peu de champ en toutes mes relations qu'elles ne vont pour le plus qu'à deux ou trois feuilles, et quant aux Nouvelles que je vous donne sous ce titre ou sous celui de Gazettes (nom par moy choisi pour estre plus connu du vulgaire avec lequel il faut parler), chacune de leurs narrations occupant encore bien moins d'espace, cette briefveté ne sçauroit suffire à la description particulière des choses mémorables dont l'histoire doit estre composée. C'est pourquoy le principal but de l'historien estant d'estre utile à son lecteur et luy faire remporter quelque fruit, lequel se recueille des seules particularitez et circonstances et non du gros des affaires, il m'a fallu cercher un champ plus spacieux que les precedens pour rendre ma lecture plus profitable l. »
Renaudot établit nettement la différence qui existe entre la Gazette de France et le Mercure françois.
i T. XXII, pp. 1-3.
Ce dernier ouvrage n'est pas un journal, comme certains l'ont cru légèrement sur la foi de son titre, le seul point de ressemblance qu'il présente avec le Mercure galant de Donneau de Visé, dont il n'offre d'ailleurs ni la composition ni les allures. Ce n'est pas même un annuaire historique, comme nous l'avons dit plus haut, puisqu'il ne fut point soumis à une publication régulière ; le nom qui lui convient le mieux est celui d'annales. C'est une œuvre sérieuse que les historiens ont tenue en haute estime et qui mériterait d'être mieux connue du public souvent curieux de mémoires qui ne la valent pas. Elle est écrite dans un style qui ne présente guère de relief, mais quiest, atout prendre, correct etfacile. Elle expose avec calme, sans parti-pris, et généralement avec exactitude, les faits de cette époque si tristement agitée par des guerres civiles, fomentées par les grands, qui, sous prétexte de renverser des favoris incapables ou indignes, ne cherchaient qu'à assouvir, selon la forte expression du cardinal de Richelieu, « la grosse faim de leur avarice et de leur ambition l. » Ce qui contribue à lui donner un haut intérêt, c'est le grand nombre des documents officiels qu'elle renferme, lettrespatentes, actes divers émanés du pouvoir. De plus, dans un avis au lecteur, qui précède le troisième volume, l'auteur dit qu'il a « esté le plus soigneux qu'il a pu d'y insérer tous les manifestes, déclarations, lettres, res-
1 Les présents que la reine fit aux grands au commencement de sa régence, par le conseil du président Jeannin, étourdirent la grosse fai'ii de leur avarice et de leur ambition, mais elle ne fut pas pour cela éteinte. » (Mémoires de Richelieu, 1. V, p. 133, collection Petitot.)
ponses, remonstrances, accusations, deffenses et excuses des uns et des autres, » pour que le lecteur pût mieux juger de ce qui s'est passé. Il n'a donné en ce livre, -ajoute-t-il, aucune place aux libelles diffamatoires.
A une époque où la liberté de la presse n'existait pas, une pareille publication ne pouvait durer qu'à la condition de garder une extrême réserve ; ce qu'elle disait ne devait pas déplaire au pouvoir, et le seul fait d'exister dans de semblables conditions lui donnait une physionomie quasi-officielle. Mais c'est trop peu dire : le gouvernement dut se servir, pour agir sur l'opinion publique, de cet instrument de publicité, le seul qui existât jusqu'au moment où la Gazette de France fut fondée en 1631, et il n'est pas douteux qu'on peut lui appliquer ce que le père Griffet a dit de ce journal dans son Histoire du règne de Louis XIII : « Le cardinal de Richelieu prenoit un soin particulier de cet ouvrage, et il envoyoit souvent à Théophraste Renaudot, qui en étoit l'inventeur, des articles entiers, où l'on reconnoît aisément le style et la main de ce grand ministre. Il faisoit insérer dans ces gazettes les traités d'alliance, les capitulations, les relations des sièges et des batailles, écrites par les généraux, et les dépêches des ambassadeurs lorsqu'elles contenoient des faits que l'on vouloit faire savoir à toute l'Europe. Louis XIII ne dédaignoit pas lui-même d'employer une partie de son temps à composer des articles de la gazette. On en voit encore plusieurs dans le recueil des manuscrits de Béthune, que l'on retrouve imprimés dans les gazettes ; ils sont écrits de sa main avec un grand nombre de ratures et
de corrections qui ne permettent pas de douter qu'il n'en soit l'auteur l. »
Si le Mercure françois a eu, aussi bien que la Gazette de France, des attaches officielles, celui qui l'a rédigé n'a point fait cependant le sacrifice de son impartialité. Je n'en citerai qu'une preuve : dans le récit si intéressant et si dramatique par sa simplicité même, de la condamnation des comtes de Boute ville et des Chapelles, l'auteur n'a nullement cherché à diminuer l'intérêt qui s'attachait aux malheureux frappés par une loi bien rigoureuse sans doute, mais que les circonstances avaient rendue nécessaire. Le sentiment de pitié qui se dégage de cette relation était-il fait pour plaire au toutpuissant cardinal?
Bien que le Mercure ne fut pas publié à des intervalles assez réguliers pour mériter la qualification de périodique, ce n'en était pas moins une publication qu'on savait devoir paraître et sur laquelle on comptait ; la curiosité publique l'attendait avec une certaine impatience, et c'est le rapport, le seul, il est vrai, et bien éloigné sans doute, qu'on peut lui reconnaître avec un journal. S'il fallait absolument trouver des ancêtres à Théophraste Renaudot, nous serions plutôt porté à les voir dans les auteurs de ces livrets de toute nature, qu'on se hâtait décomposer au courant des faits, souvent même avant que les événements qui les avaient provoqués fussent bien connus. Il n'y avait plus, ce semble, qu'à centraliser ces écrits et en régulariser la publication, pour inventer le journalisme.
1 T. 1. préface, pp. xj-xij.
Les conditions politiques dans lesquelles nous vivons aujourd'hui nous rendent sans doute, plus que nos devanciers, avides de nouvelles. Toutefois, ce serait bien mal connaître nos pères que de penser qu'ils aient été indifférents à ce qui se passait non seulement autour d'eux, mais encore dans les régions éloignées. N'étaientils pas les fils de ces Gaulois, qui, au dire de César, s'emparaient de tout étranger arrivant dans leur tribu, l'interrogeaient avidement sur ce qu'il avait appris dans ses voyages, et ne lui laissaient pas de trêve qu'il n'eût satisfait leur ardente curoisité * ? N'ont-ils pas été les pères de ces Français d'aujourd'hui, pour qui le journal est devenu un véritable aliment dont la privation leur serait une dure souffrance? Bien considérable est le nombre de ces feuilles légères qui paraissaient au hasard des événements, et dont la possession fait aujourd'hui la joie des bibliophiles. Plus considérable encore assurément est le nombre de celles que nous avons perdues. A partir des guerres de religion jusqu'au moment où le gouvernement absolu de Louis XIV imposa silence à cette presse verbeuse et parfois téméraire, la curiosité publique ne cessa pour ainsi dire pas un seul instant d'être tenue en haleine. L'opinion, d'ailleurs, devenait de plus en pluslareinedu monde; on comprenait quela discussion est habile, plutôt que les coups de force, à terminer les différends. La
1 «. Est autem hoc gallicse consuetudinis, uti et viatores etiam invites consistere cogant, et, quod quisque eorum de quaque re audierit aut cognoverit, quaerant, et mercatores in oppidis vulgus circumsistat, quibusque ex regionibus veniant, quasque ibi res cognoverint, pronuntiare cogant. » Le Bello gallico, 1. IV, c. V.
grande lutte religieuse, qui remplit la dernière moitié du xvie siècle, n'était-elle pas engagée plus encore par la plume que par l'épée? Catholiques et protestants le comprirent admirablement, et ce ne furent pas seulement les docteurs de l'une et de l'autre religion aussi bien que les politiques qui sentirent le besoin de faire un pressant appel à l'opinion publique ; les hommes d'action eux-mêmes entrevirent quel puissant secours elle pouvait leur apporter, et nous voyons Henri IV, pour ne citer que lui, se préoccuper, au milieu de ses campagnes, d'agir sur les esprits et s'intéresser à la publication de tel ou tel factum à la veille même de ses batailles. Sa correspondance en fournit maintes preuves1. Il semblait pressentir qu'il devrait son succès final au moins autant à la Satire Mènippée qu'à son abjuration et à ses victoires.
Est-ce par reconnaissance des services qu'il avait demandés lui-même à cette arme nouvelle ou qu'il en avait reçus, qu'il se montra relativement tolérant pour les hardiesses des écrivains, ou faut-il attribuer tout simplement sa longanimité à cette bonté native dont le souvenir a traversé les temps et lui a conservé jusqu'à nous un renom populaire? Toujours est-il que sous son règne, les auteurs de ces nombreux factums, dont la verve satirique avait parfois de singulières hardiesses, semblent n'avoir guère connu d'autre danger que celui de voir leurs écrits confisqués. On en peut citer comme preuve ce passage du Mercure de l'année 1605 : « La France seule jouyt d'une paix heureuse
i Lettres de Henri IV, t. I, pp. 223, 229, 230 ; t. II, pp. 66, 251, 266.
sous le règne de Henri IV. On n'y fit la guerre qu'en papier : le Soldat françois fait par un Béarnais, ne courut que par les boutiques de libraire ; le Cavalier Savoyard et le Citadin de Genève furent confisquez; les autheurs du Pacifique et de l'Anti-Pacifique n'en eurent pas de meilleurs souliers. L'esprit de Chicot vint des valées de Bretagne, pour représenter par escrit les resveries de Maistre Guillaume; force responses,respliques et dupliques faites par des scholares d'armes, et le tout pour faire gagner les imprimeurs : telle estoit la liberté d'escrire en France en ce temps-là ; les curieux s'y amusoient 1. »
« La liberté d'imprimer est très-grande, dit encore le
Mercure , c'est la mode en France : il faut qu'en
chaque année il y ait quelque plume qui fasse quelque thèse nouvelle, afin d'amuser toutes les plumes pour y repondre, et le peuple s'en repaist, sans qu'il y en ait davantage de bruit. Sa Majesté se soucioit peu de ces escrits : il soignoitdutout au bien, et à l'embellissement de sa ville de Paris 2. » Henri IV faisait mieux encore, il savait profiter des attaques dirigées contre son gouvernement, et il tempérait l'ardeur que les magistrats auraient volontiers mise à poursuivre les écrivains, « faisant conscience, disait-il, de fascher un honnête homme pour avoir dit la vérité 3. »
Cette liberté que le bon sens et la facilité du souverain laissaient prendre, les circonstances l'ont aussi donnée
i T. I, f. 55 vo et 56 r«.
2 T. I, 1607, f. 227 r° et v<>.
3 Supplément du registre-journal de l'Estoile, avril 1605, p. 384.
parfois aux écrivains. Pendant les troubles civils qui attristèrent les débuts du règne de Louis XIII, les pamphlétaires trouvaient une protection auprès des grands qu'ils servaient de leur plume et que le pouvoir ménageait jusqu'au moment où il se voyait contraint d'engager la lutte. Il est vrai que la guerre une fois terminée, il leur arrivait souvent d'en payer bien chèrement les frais, et que l'autorité, après une indulgence forcée et par conséquent peu méritoire, avait de terribles retours de sévérité. Si Le Normant fut simplement mis à la Bastille pour un libelle intitulé : L'homme cC Estât françois vrayement catholique dédié au Roy par le sieur de Chiremont \ quelques écrivains qui avaient servi le maréchal d'Ancre au temps de sa puissance, furent bien cruellement traités après la chute tragique de leur protecteur. Voici en effet ce que dit le Mercure, sous la date de 1618 : « Durant, l'un des gentils poètes de son temps, inventif à dresser des ballets, et Siti Florentin, qui avoit esté secrétaire du jadis archevesque de Tours, frère delà mareschale d'Ancre, pour avoir ensemblément composé un libelle diffamatoire sur les affaires du temps, furent par arrest desdits sieurs du grand Conseil, du 16 juillet, atteints et convaincus du crime de leze-majesté, et condamnez d'estre rompuz et bruslez avec leurs escrits en la place de Grève, après avoir fait amande honorable devant Notre-Dame, ce qui fut exécuté ledit jour; et le frère dudit Siti, pour en avoir fait des copies, fut pendu 2. »
i T. XI, 1626, p. 113.
On sait à quel point les pamphlétaires ont, pendant la Fronde, abusé de la liberté qui leur était laissée ; ce furent là les derniers excès que la plume pût se permettre en France jusqu'à la révolution. Il fut dangereux désormais aux historiens eux-mêmes de dire toute leur pensée, quelque grandes que fussent la gravité et la mesure qu'ils s'efforçaient de garder dans leurs écrits. On considérait volontiers les jugements sévères portés sur le passé, comme un blâme indirect du temps présent. La louange continua d'être trop favorablement accueillie; la critique dut se taire.
Laissant de côté ces considérations pour revenir au Mercure françois, nous formulerons un regret. A côté des faits politiques et militaires sur lesquels il abonde en renseignements précis et détaillés, on aimerait à voir, tout au moins mentionnés, les événements qui se produisirent dans la vie littéraire de la nation. Les compilateurs de ce recueil n'oublient pas de raconter longuement les fêtes données àla cour, de décrire les ballets, qui étaient alors un divertissement très goûté, et dans lesquels les plus grands seigneurs et plus tard Louis XIV lui-même, ne dédaignèrent pas de paraître, mais ils sont muets sur les grands faits littéraires et scientifiques, qui pourtant passionnèrent à ce moment les esprits, et que la postérité regarde justement comme une des gloires principales du règne de Louis XIII. On chercherait en vain dans leur recueil les noms de Descartes et de Corneille. Mentionnent-ils parfois une comédie, ils n'ont garde d'en faire connaître le titre ni l'auteur, et s'ils en parlent, c'est uniquement parce qu'elle fut représentée à la réception d'un prince, le duc
de Parme : « Le dix-neufiesme [janvier], son Erninence le receut en son hostel et luy donna une fort belle comédie avec changement de théâtre et d'excellents concerts de luths, espinettes, violes et violons entre les actes. Cette comédie fut suivie d'un balet composé de douze entrées de fort bons danseurs richement vestus ; l'assemblée estoit fort belle et toute de personnes de condition1. »
Ce regret une fois exprimé, ne demandons plus à nos auteurs que ce qu'ils ont voulu nous donner, et déclarons-nous satisfaits s'ils ont atteint le but qu'ils s'étaient proposé. A cet égard leur compilation mérite des éloges; elle présente bien le tableau complet des événements accomplis pendant chacune des quarante années qu'elle embrasse; elle est un répertoire d'informations très étendues pour l'histoire de la France durant les ministères de Concini, de Luy nés et du cardinal de Richelieu ; elle n'offre pas moins de ressources pour l'histoire des autres nations de l'Europe. Pour ne citer que quelquesuns des événements principaux qui se trouvent détaillés dans le Mercure, les différends du pape Paul V avec la république de Venise, la lutte entre l'Espagne et les Provinces-Unies, les querelles religieuses qui troublèrent ce dernier pays et amenèrent la fin tragique de l'infortuné Barneveldt, et principalement la guerre de Trente ans, qui n'était pas loin d'être achevée quand le Mercure cessa de paraître, sort racontés avec des détails très circonstanciés et d'après des informations généralement exactes.
i T. XXI, 1636, p. 126.
L'histoire particulière des provinces de la France peut tirer grand profit des relations, des actes officiels, des documents de toute sorte que contiennent les vingt-cinq gros volumes du Mercure. Le Conseil d'administration de la Société de l'histoire de Normandie a pensé que la réunion en un seul volume des pièces diverses qui se rapportent à cette province, serait utile à ceux qui s'intéressent à son histoire et qui ne peuvent feuilleter cette encombrante collection, devenue assez peu commune et parfois difficile à rencontrer. C'est le motif qui a fait entreprendre cette publication.
Un recueil tel que celui que nous publions, n'a de valeur qu'à la condition d'être bien complet et de dispenser ainsi ceux qui le consultent de recourirà l'œuvre originale d'où les extraits sont tirés. Tout ce qui, dans le Mercure françois, est relatif à la Normandie, le présent volume le contient, et même au-delà. Nous y avons fait entrer le traité de commerce conclu en 1600 entre la France et l'Angleterre, et confirmé en 1623 par Louis XIII ; nous l'avons fait en raison de l'importance attribuée à Rouen dans ce traité, qui présente, on en conviendra, le plus haut intérêt.
Il ne suffisait pas d'emprunter au Mercure la relation de la mort de Montchrétien et de la condamnation prononcée contre son cadavre ; l'histoire de cet étrange personnage s'éclairait et se complétait par le récit de ses entreprises sur Jargeau et sur Sancerre; quelque éloi-
gnés de nous que soient ces lieux, les faits qui s'y sont alors accomplis nous appartiennent, puisqu'ils se rapportent à un Normand.
La ville de Pontoise, tout en faisant partie du gouvernement de l'Ile-de-France, était comprise dans l'archidiaconé du Vexin français, qui lui-même ressortissait à l'archevêché de Rouen. Voilà pourquoi nous avons placé au nombre de ces extraits l'arrêt relatif à la prétention des jésuites de fonder un collège à Pontoise; cet arrêt, visant un ordre religieux, intéresse les affaires ecclésiastiques du diocèse.
Tous les autres extraits compris dans ce recueil sont bien normands ; tous, jusqu'à cette assemblée des Notables qui se tint à Rouen en 1617. Il est vrai que les propositions qui lui furent soumises au nom du roi et que les réponses qu'elle y fit, visent les affaires générales du royaume, mais elles ont été discutées et approuvées à Rouen ; il était difficile de les détacher du récit de la tenue de cette assemblée ; il eût été regrettable de le faire. Ces propositions sont en effet assez peu connues, bien qu'elles aient été insérées dans les Mémoires de Mathieu Mole l, publiés par la Société de l'Histoire de France; elles méritent de fixer l'attention quoiqu'elles n'aient pas produit tous les résultats qu'on était en droit d'en attendre. Ce qui donne un haut intérêt à cette réponse aux vœux des Etats généraux de 1614, c'est la franchise avec laquelle le pouvoir reconnut les nombreux
1 Le texte des propositions donné par ces Mémoires, t. I, pp. 164— 212, a permis d'apporter quelques utiles corrections à celui du Mercure. — Nous donnerons plus loin la nomenclature des travaux qui ont été consacrés à l'assemblée des Notables de Rouen.
abus dont souffrait la France, et invita les Notables à lui prêter son concours pour y porter remède. Bien peu de ces abus furent réformés ; ils subsistèrent malheureusement presque tous jusqu'à la Révolution française, soit que les circonstances aient été un obstacle à leur suppression, soit qu'on n'ait pas su déployer l'énergie nécessaire pour triompher des résistances. Nous aimons mieux expliquer ainsi la non-exécution de ces réformes que d'attribuer au pouvoir, comme on l'a fait, l'intention de se jouer de l'opinion publique, en faisant des promesses qu'il ne voulait pas réaliser. Les aveux faits par les gens du roi sont une véritable condamnation du régime qui existait alors, et l'on ne s'accuse ainsi soimême qu'avec là résolution bien arrêtée de s'amender à l'avenir.
Il est inutile de passer en revue les documents divers que contient le présent volume. Nous nous contenterons de signaler quelques-uns d'entre eux, parce qu'ils nous fourniront l'occasion de faire certaines remarques qui ne sont pas sans importance.
Le récit du siège et de la reddition du château de Caen en 1620, est assurément une des pièces les plus intéressantes que renferme ce volume. M. L. Puiseux en a tiré un excellent parti dans l'intéressante notice qu'il a publiée sous le titre de Siège du château de Caen par Louis XIII, épisode de la guerre civile de 16201, mais il n'en a pas connu la provenance. Il n'eut entre les mains qu'une copie de cette relation, appartenant à M. Georges Mancel, alors bibliothécaire de la
1 Publié chez E Le Gost-Clérisse, à Caen, en 1856.
ville de Caen, et il crut pouvoir l'identifier avec une plaquette intitulée : Le voyage du Roy en Normandie et la réduction du chasteau de Caen à l'obéissance de sa Majesté, etc., éditée à Paris en 1620, par le libraire Fleury Bourriquant1. En publiant pour la Société des Bibliophiles normands les diverses relations provoquées par les événements qui s'étaient accomplis en Normandie, M. A. Canel n'eut pas de peine à établir, par la comparaison des textes, que le manuscrit de M. G. Mancel n'était pas une copie du Voyage du Roy, compris parmi ces relations, mais il eut tort de signaler cette copie comme « un léger tribut offert à la curiosité des chercheurs de documents inédits. » Le manuscrit de M. G. Mancel n'est pas, en effet, autre chose qu'une copie de la relation du Mercure, relation que M. Canel ne connaissait pas, puisqu'il ne l'a pas comprise dans la nomenclature qu'il a donnée des écrits relatifs aux affaires de Caen. Il est facile de s'en convaincre en rapprochant du texte du Mercure les citations faites par M. L. Puiseux dans le cours de son travail, ainsi que les extraits qu'il a publiés à la suite, sous cette rubrique : Voyage du Roy. Les deux textes sont partout identiques; ils ne présentent que des variantes tout-à-fait insignifiantes, qui résultent, ici comme toujours, de l'inexactitude des copistes.
1 M. L. Puiseux, p. 93, donne d'abord Fleury Bourriquant comme éditeur de cette plaquette, puis il la dit publiée chez Mesnier; il y a confusion. I^aac Mesnier a édité la même année une autre plaquette portant pour titre : La réduction de la ville et du chasteau de Caen soubs l'obéissance du Roy, le 17 juillet 1620, mais c'est toujours au Voyage du Roy que M. L. Puiseux rapporte les extraits donnés par lui de la relation manuscrite appartenant à M. G. Mancel.
Les pièces publiées par M. A. Canel1 peuvent donner lieu à quelques observations assez intéressantes. Deux d'entre elles nous fournissent la preuve du peu de scrupule avec lequel certains auteurs et libraires, avides de gagner quelque argent, s'empressaient de livrer à la curiosité publique de prétendus récits d'où les faits étaient absents, ou dans lesquels on les avait, ce qui était pire encore, étrangement défigurés.
La Réduction de la ville et du chasteau de Caen, soubs l'obéissance du Roy, publiée chez Isaac Mesnier, est bien, comme le remarque M. A. Canel, écrite d'un style grotesque à force de prétendre à l'élévation. « C'est, dit-il, comme un premier cri de victoire, poussé d'enthousiasme. » Louis XIII est un « magnanime Mars en valeur. » C'est « nostre victorieux coriphée, nostre Achille françois du quel les exploits sur les ailes de la renommée, battent desja les quatre extremitez du ciel : l'exécution de ces derniers jours qui a paru à la confusion de ceux qui s'estoient retirés de son obéissance, luy font anticiper les armes de Cœsar, et les sceptres qu'Alexandre avoit subjugués, viendront sous la dition
1 Ce sont : Le voyage du Roy en Normandie, etc. \ la réduction de la ville et du, chasteau de Caen soubs l'obéissance du Roy, le 17 septembre 1620, publiée chez Mesnier; la réduction du chasteau de Caen en l'obéissance du Roy, etc., publiée chez Sylvestre Moreau et les Articles accordez par la clémence du Roy à Monsieur Prudent, lieutenant du chasteau de Caen, etc., par le sieur Desmarest, député pour les fortifications de l'armée du Roy. M. Canel y a joint un long extrait des Véritables relations de ce gui s'est passé de jour en jour au voyage du Roy, depuis son départ de Paris, qui fut le septiesme juillet, jusqu'à son retour du pays de Béarn à la fin du mois d'octobre 1620. A Paris, chez Julien Jacquin, 1620, 52 pages.
de la couronne françoise. » Dans cette emphatique déclamation, on ne rencontre pas de faits; il est évident que l'auteur les ignore ; il sait seulement que le château de Caen est pris et il veut tirer profit de cet événement.
L'autre relation : La réduction du chasteau de Caen en V obéissance du Roy, éditée par Sylvestre Moreau, a été composée par son auteur le lendemain même du jour x où des actions de grâces ont été rendues à Dieu pour le succès des armes royales. Les faits sont encore mal connus ; on voit figurer dans cette relation des personnages qui n'ont pris aucune part aux événements ou qui y ont joué un rôle différent; c'est ainsi, par exemple, que le marquis de Beuvron, et non Prudent, remet le château de Caen entre les mains du roi.
Le voyage du Roy en Normandie, etc., et les Véritables relations de ce qui s'est passé de jour en jour au voyage du Roy, etc., sont bien supérieurs aux deux écrits précédents. Ils présentent entre eux une certaine conformité et les Véritables relations ne paraissent être que le dévelopement du Voyage du Roy. C'est aux Véritables relations .que le compilateur du Mercure a emprunté son récit en le complétant par de nouveaux détails suivant son procédé ordinaire, qui consiste à reproduire les publications du temps ou à les prendre pour base en les amplifiant.
Le récit de la dernière entreprise et de la mort de Montchrestien nous fournit une nouvelle preuve du peu
1 « Pour le sujet de ceste réduction, actions de grâces ont esté rendues à Dieu en la grand'eglise de Paris, hier jour de dimanche sur les six heures du soir en présence de la Royne de France. »
de confiance que méritent certaines relations, en raison de la précipitation avec laquelle elles ont été composées. Deux plaquettes devenues aujourd'hui très rares ont été publiées l sur la fin malheureuse de l'aventurier-poète. La première, intitulée : La deffaicte des troupes du sieur de Montchrestien, levées en Normandie contre le service du Roy, sa mort, etc. , éditée par Abraham Saugrain, a été évidemment composée avant que les faits fussent suffisamment connus ; ils y sont ou peu précis ou défigurés. L'autre plaquette qui porte pour titre : La mémorable exécution des rebelles à sa Majesté
ensemble la deffaicte des bandoliers courant
la Normandie, etc. , éditée à Troyes par l'imprimeur Pierre Chevillot, mérite plus de confiance, et le récit donné par le Mercure s'en rapproche davantage.
Nous avons cru nécessaire d'insister sur ces observations pour bien faire voir à quel examen rigoureux il faut soumettre ces pièces, dont certaines n'ont d'autre mérite que celui de la rareté.
Le volume que nous publions contient encore les Plaidez sur les privilèges de la fierté S. Romain de Rouen et le réquisitoire prononcé par l'avocat-général Le Guerchois, inséré dans YArrest du Parlement de Rouen contre une Table chronologique imprimée soubs le nom d'un nommé Tanquerel. Ces discours ont été prononcés dans des affaires qui ont alors pas-
1 Elles ont été rééditées par M. C. Lormier pour la Société des Bibliophiles normands dans le volume intitulé Miscellanèes. — Pièces historiques et littéraires , recueillies et publiées par plusieurs bibliophiles.
sionné les esprits et ils offrent des spécimens assez curieux de l'éloquence du temps.
Enfin, la dernière partie de ce recueil renferme presque exclusivement des documents officiels, savoir deux édits relatifs à la création d'une généralité des finances à Alençon et d'une cour des Aides à Caen, et surtout les Déclarations du roi, frappant d'interdiction les cours souveraines de Roueû, accusées de connivence avec les fauteurs des désordres survenus en cette ville en 1639, avec divers arrêts du Conseil d'Etat rendus en conséquence de ces troubles et parmi lesquels nous signalerons principalement celui qui frappait les contumaces. Le tarif des impositions établies sur les marchandises et denrées, pour satisfaire au paiement de la lourde contribution dont la ville de Rouen avait été frappée, permet d'établir d'utiles comparaisons entre les charges qui pesèrent alors sur ces marchandises et denrées et celles qu'elles supportent de nos jours.
Ces documents, qui, avant d'être insérés dans le Mercure, avaient été publiés sous forme de plaquettes devenues rares aujourd'hui, formeront un utile complément au récit des événements de 1639, présenté par M. A. Floquet dans son Histoire du Parlement de Normandie , ainsi qu'au Diaire du chancelier Sèguier rédigé par le maître des requêtes Verthamont, et aux Mémoires de Bigot de Monville, édités pour notre Société par M. le vicomte R. d'Estaintot.
On a vu plus haut que le Mercure françois contient aussi des relations de voyages maritimes et d'expéditions entreprises pour fonder des colonies, principalement au Canada. Rouen et la Normandie ont joué un
rôle prépondérant dans la colonisation de ce pays. Indépendamment de l'intervention directe des Rouennais, c'était encore dans leur ville que les membres des diverses Sociétés qui trafiquaient avec le Canada, venaient débattre leurs intérêts, affréter des navires, régler les bénéfices ou les pertes1. Toutefois les relations relatives à la nouvelle France s'attachèrent plutô.t à décrire le pays, ses productions et les mœurs de ses habitants, qu'à faire connaître les actes accomplis par les colonisateurs et particulièrement par les Normands ; nous ne les avons pas fait entrer dans ce recueil ; nous nous contenterons de les signaler.
Nous rappellerons seulement que le cardinal de Richelieu, pourvu, le 18 mars 1627, de la charge et office de grand maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France, constitua, le 29 avril de la même année, une nouvelle compagnie pour le commerce du Canada, à la place des diverses compagnies rivales que leur concurrence même réduisait trop souvent à l'impuissance. Richelieu révoquait par cet acte2 « les articles précédemment accordez à Guil-
1 V. M. Gosselin, Les Normands au Canada, dans le Précis de l'Académie de Rouen, 1871-1872, p. 342.
2 Mercure francois, t. xix, pp. 232 et suiv. — L'art. 11 de cet acte est ainsi conçu : « Sa Majesté fera don à ladite compagnie de quatre coulevrines de fonte verte, cy-devant accordées à la compagnie des Moluques, lesquelles ledit de Caen a depuis retirées du defunct sieur Muisson, de Rouen, pour s'en servir à la navigation de la Nouvelle-France. » Jacques Muisson avait fondé en 1618, avec Ezéchiel, de Caen, une association pour la navigation aux Indes orientales. Il est mentionné, en 1625, comme ayant été, en son vivant, administrateur de la flotte du Ponant, dont un autre Rouennais, Augustin de Beaulieu, était le général. — V. M. E. Gosselin, Docu~
laume de Caen ' et à ses associés » et donnait la mission de constituer une compagnie de cent associés aux six personnes suivantes, parmi lesquelles nous trouvons des Normands : Claude de Roquemont, écuyer, sr de Brisson; Jean Houel, sr du Petit-Pré, conseiller du roi et contrôleur général des salines en Brouage ; Gabriel de Lateignant, majeur de la ville de Calais; Simon Dablon, syndic de la ville de Dieppe ; David Duchesne, échevin de la ville du Havre, et Jacques Castillon, bourgeois de Paris.
Au nombre des douze directeurs et administrateurs constitués par l'article 27 de la convention du 7 mai 1627, figurent encore deux rouennais, Jean Rozée et Simon le Maistre, tous deux qualifiés de marchands.
Le volume que nous publions reproduit exactement le texte du Mercure, à cette exception près que nous n'avons pas hésité à corriger les fautes qui devaient être manifestement portées au compte des imprimeurs ; nous avons supprimé les capitales dont on abusait tant à cette époque, et modifié la ponctuation, qui, par son irrégularité, rendait parfois la lecture de ces pièces assez difficile. On pourra remarquer des différences dans l'orthographe d'un même mot ; nous n'avons pas cru devoir ramener à l'unité orthographique des pièces qui ne sont pas l'œuvre
ments pour servir à l'histoire de la marine normande et du commerce rouennais, etc., pp. 162-163.
i Guillaume de Caen, originaire de Dieppe, fils de Guillaume de Caen et de Marie Langlois, était depuis 1620 à là tête de la compagnie Montmorency •, il portait le titre de général de la flotte de la Nouvelle-France, possédée par cette compagnie, qui dépensa en établissements au Canada, la somme considérable pour le temps, déplus de 900,000 livres. V. M. Gosselin, op. cit. pp. 354-355.
xxxirr
d'un même auteur et dont la publication s'est faite pendant une durée de quarante ans. Nous n'avons modifié l'accentuation qu'en donnant l'accent aux finales, partout où les imprimeurs du Mercure avaient dérogé à l'habitude qu'ils avaient de le faire.
Les éléments des notes consacrées aux personnages qui se trouvent cités dans ces extraits ont été puisés principalement dans les nombreux mémoires du temps, que nous avons consultés presque tous. Plusieurs manuscrits du fonds Martainville (Bibliothèque publique de Rouen) et particulièrement les manuscrits cotés I et 1 nous ont été du plus grand secours, par les renseignements qu'ils fournissent sur les familles parlementaires et sur une grande partie des familles nobles de la Normandie, auxquelles les membres du Parlement étaient alliés. Les Cahiers des Etats de Normandie sous les règnes de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV et les documents relatifs à ces Assemblées, publiés par M. Ch. de Beaurepaire, nous ont aidé dans des identifications dont il était difficile de trouver ailleurs les bases. Enfin, nous devons quelques notes sur des personnages protestants à l'obligeance de M. E. Lesens, si compétent dans tout ce qui concerne l'histoire du protestantisme en Normandie.