CHAPITRE P
I Intérêt que présente» ta point de vue français, Tétude des archives de la Navarre.
— II. Archives des Cortés de Navarre. — III. Archives de la Chambre des Comptes de Navarre. — IV. Principaux registres : Cartulaire 1. Cartulaire II. Cartulaire III. Cartulaire de Philippe le Hardi. Cartulaire de Charles le Mauvais.
— V. Objet et plan du présent recueil.
I. — En 1883, le Conseil de l'Ecole des Hautes Etudes, sur la proposition de M. Giry, voulut bien me charger d'étudier les archives de la Navarre.
L'utilité d'une exploration de ce genre était incontestable. Les rapports de la Navarre avec la France ont été, en effet, plus intimes que ne le sont, en général, les relation^ d'un peuple avec les peuples voisins : non seulement une portion de notre territoire a fait partie de ce royaume jusqu'au commencement du xvi* siècle, mais encore au xiii* siècle et pendant les premières années du xiv*, quand le comte de Champagne Thibaut eut succédé à Sanche le Fort sur le trône de Pampelune, et surtout lorsque Philippe le Bel épousa l'héritière de ce trône, la Navarre devint presque une province française, et à chaque instant dans son histoire on retrouve les noms de nos compatriotes, que la confiance des souverains plaçait à la tète de l'administration. Quelques années plus tard, on sait quelle part Charles le Mauvais prit à toutes les luttes contre Charles V, et quel contingent ses sujets fournirent aux armées qui désolèrent notre sol.
Brutails. — Documents. a
II INTRODUCTION
D'autres causes encore favorisèrent Textension de l'influence française en Navarre : le passage des pèlerins qui se rendaient à Sainl-Jacques de Compostelle, le séjour de nos chevaliers guerroyant contre les Maures, la venue en masse de nos compatriotes attirés par les privilèges des villes et par la richesse du pays.
Ce mouvement d'immigration devait fatalement arriver : lorsque la race espagnole, longtemps contenue par les infidèles au pied de la chaîne des Pyrénées, regagna du terrain et se répandit vers le Sud, il se produisit un phénomène analogue aux courants atmosphériques qui rétablissent l'équilibre entre les masses d'air de densité différente, et une force irrésistible sollicita les populations des provinces françaises vers les régions presque dépeuplées du Nord de la Péninsule. Là est la cause de cette fusion des éléments espagnol et français, qui s'opéra sur les points où les Pyrénées n'opposaient pas aux relations des deux peuples un obstacle infranchissable, en Navarre et en Catalogne.
En Navarre particulièrement, l'immigration acquit une telle importance que l'on donnait à tous les étrangers le nom générique de Francos\
D'autre part, tel était le renom des artistes de nos pays qu'on leur confia les travaux les plus considérables du royaume : la cathédrale de Pampelune et son cloître admirable, le merveilleux château d'Olite, pour ne parler que de ces édifices, sont des œuvres bien françaises.
Française par l'origine de ses rois et d'une partie notable de sa population, française par les cadres de son administration, par les relations politiques de ses souverains et leurs visées sur la Normandie, française par les arts qui sont la manifestation la plus glorieuse de sa civilisation, la Navarre du moyen âge appartient à la France plus peut-être qu'à TEspagne.
1. Sur cette immigratiou, voy. Ilelfferrich et de Clermont, Les communes françaises en Espa^^^ne et en Portugal. Berlin cl Paris, 1800, in-8».
INTRODUCTION III
II. — Les archives de l'ancien rovaiime de Navarre sont gardées à Pampelune, au second étage du palais de la Députation, dans deux salles assez vastes, bien tenues et parfaitement éclairées.
Dans Tune de ces salles on a placé les archives des Cortès ; Tautre renferme les archives de la Chambre des Comptes.
Les premières n'ont pour nous qu'un faible intérêt ; elles sont d'ailleurs presque entièrement modernes. Je dois y signaler en passant les manuscrits des Annales et des Investigations du P. Moret, et deux registres de correspondance de l'Ordonnateur en chef des armées françaises en 1812. L'étranger n'est guère attiré dans cette salle que par le musée que l'on y a créé. Les Navarrais, en eflet, ont rassemblé là une collection d'objets qui rappellent le passé de leur pays : un fragment des chaînes célèbres qui défendaient l'accès de la tente du chef Maure à la bataille de lasNavas de Tolosa, des bannières qui ont aussi leur histoire, des coins de monnaies, la laya dont Mina se servait pour défoncer la terre quand il était agriculteur, son moule à balles, sa lunette de campagne, etc.
III. — Les archives de la Chambre des Comptes, ainsi que leur nom l'indique, sont surtout composées des comptes des divers officiers et des pièces produites pour justifier ces comptes ; mais bien d'autres documents ont grossi ce fonds, et ce ne sont pas les moins intéressants parmi les titres innombrables renfermés dans les deux cents tiroirs et les cinq cent cinquante volumes du dépôt. C'est ainsi que sur les rayons de ces archives ont pris place les cartulaires de la Chancellerie de Navarre, un exemplaire du Fuero General, du xiv* siècle, les quarante-cinq volumes in-folio des faveurs royales octroyées aux Navarrais depuis leur réunion à la Castille jusqu'à l'abolition de la Chambre des Comptes, etc.*.
1. Sur les archives de la Chambre des Comptes de Navarre, voir José Yanguas y Miranda, Diccionario de las antigûedades de Navarra (Pam-
IV INTRODUCTION
Les registres les plus précieux sont enfermés dans une armoire ; les autres sont disposés sur des étagères. Les chartes, isolées ou réunies en dossiers, ne sont pas, comme aux archives des Cortès, classées dans des cartons alignés sur les rayons, mais enfermées dans de grands tiroirs [cajones] numérotés. Ce système est assez défectueux, tant pour la conservation des documents qu'au point de vue de la facilité des recherches : Tair ne circule pas entre les parchemins et Ton ne peut guère trouver une pièce sans mettre quelque désordre dans le contenu de ces énormes tiroirs.
IV. — Le cartulaire coté n° 1, Cartulario P^ est un registre en parchemin, relié en bois et veau, de 0,:?7 de largeur sur 0,37 de hauteur. La couverture est dorée à froid et le style des fers paraît appartenir à Tépoque de la Renaissance. Le dos est recouvert d'une peau de veau tachetée. La bibliothèque du chapitre de Panipelune possède un missel dont la reliure est à peu de chose près identique à celle du cartulaire ; à coup sur elle est du même ouvrier. Le cartulaire compte 29 i pages; il a été folioté, puis paginé en chiffres arabes à une époque assez récente. Il se compose de plusieurs cahiers qui remontent à une même date, mais qui ont été longtemps séparés : en effet, on trouve dans le corps du cartulaire des pièces interrompues au bas d'un verso, des pages blanches en parfait état de conservation après lesquelles viennent des feuillets maculés par Fhumidité; enlin, le caractère de l'écriture varie d'un cahier à Tautre. Cette écriture est une bonne cursive de la fin du xiv° siècle ; elle ne présente pas de particularités intéressantes, sauf peut-être l'emploi d'un A- de forme singulière, qu'on lirait aisément le, et d'un signe spécial, une sorte d'accent circonflexe double qui surmonte presque tou-
pelune, 1840-1843, 3 volumes et un supplément, à l'art. Archivos)^ et surtout le rapport de M. Léon Cadier sur « les archives d'Aragon et de Navarre », publié dans la Bibliothèque de l'Ecole des Charles, année 1888.
INTRODUCTION
jours les groupes de deux r\ La place réservée à Tiniliale au commencement de chaque charte est laissée en blanc. La première ligne des pièces dans certains cahiers, les trois ou quatre premières dans d'autres sont en grosse minuscule. Le cartulaire est assez mal conservé : riiumidité, la chaleur, l'emploi malheureux des réactifs ont rongé, gondolé, noirci un grand nombre de feuillets et rendu illisibles une certaine quantité de documents.
Le cartulaire II (243 pages numérotées) est du môme format que le cartulaire I; comme ce dernier, il est en parchemin ; les reliures sont semblables ou à peu près ; l'écriture est la même dans les deux registres. Cependant, de la page 167 à la page 181, le cartulaire II contient un cahier écrit en cursive carrée, avec ligatures longues et fortes, de la seconde moitié du xiii® siècle : c'est la transcription des mandements envoyés par Philippe le Hardi au gouverneur de Navarre : le premier est daté de Loches, jeudi après Pâques 1279; le dernier, de Paris, mercredi après la saint Mathieu 1282; ces actes ne sont pas tous écrits de la même main. On voit que le cartulaire II est, comme le premier, formé de la réunion de cahiers d'abord séparés; il a été relié à la même époque que le précédent et avec la même négligence ; ainsi nous avons retrouvé à la page 105 du cartulaire II la suite d'une charte d'hommage de du Guesclin, dont la première partie est dans le cartulaire V.
Le cartulaire III est le plus ancien des carlulaires
1. L*emploi de cet accent était fréquent dans le Sud de la France pendant les XII* et ziii« siècles ; les scribes le plaçaient non seulement sur les groupes de deux r, mais encore au-dessus de toutes les lettres redoublées : aa, ee, ii, etc. On a signalé ce fait dans le cartulaire de Saint- Victor de Marseille (Préface, p. xix) ; je l'ai moi-même constaté maintes fois dans les documents roussillonnais, notamment dans le cartulaire du Temple, dépose aux archives des Pyrénées-Orientales. On trouve aussi parfois une sorte d'accent aigu sur les r simples, dans certaines chartes de l'abbaye Saint-Martin de Canigou.