AVANT-PROPOS
En publiant le mémoire de M. Compain sur Geoffroi de Vendôme, l'École des Hautes Études accomplit un devoir de piété envers un des meilleurs élèves de ses conférences d'histoire, enlevé à sa famille et à la science par un douloureux accident, le 17 novembre 1889.
Ce travail ne nous était pas primitivement destiné ; il devait être présenté à la Faculté des lettres comme thèse de doctorat et M. Compain avait l'intention de nous proposer comme thèse pour l'Ecole des Hautes Etudes un autre travail sur quelque point des institutions monastiques au moyen âge, peut-être le remaniement développé en français de la thèse latine qu'il préparait sur le fonctionnement de l'aumônerie dans les monastères. L'Ecole des Hautes Etudes, où M. Compain avait pris, en même temps qu'à la Faculté des lettres, le goût pour les études médiévales, est heureuse d'avoir pu se charger de pubUer un Uvre qui restera l'œuvre unique d'un jeune érudit de beaucoup d'avenir. Sans doute, s'il eût vécu, il eût encore amélioré son œuvre soit au point de vue du style, soit à celui de la disposition des matières, car dans la dernière lettre qu'il m'a adressée, le 12 octobre 1889, il me disait qu'il ne la considérait pas encore comme tout à fait achevée. Elle mérite néanmoins de voir le jour telle qu'il Ta laissée. Un des anciens condisciples de M. Compain, M. Froidevaux, professeur d'histoire
au lycée de Vendôme, a bien voulu se charger de revoir le texte, de vérifier les citations et de corriger les épreuves. Nous le remercions, au nom de l'Ecole dont il a été, lui aussi, l'un des élèves, comme au nom de la famille et des amis de M. Compain, du soin affectueux avec lequel il s'est acquitté de sa tâche.
On nous saura gré de dire en quelques mots comment M. Compain s'était préparé à l'étude et à l'enseignement de l'histoire.
Né à Puligny (Côte-d'Or), le 22 avril 1864, d'une famille protestante, Luc Compain avait passé la plus grande partie de son enfance et de son adolescence à Gnernesey. Bien qu'il se soit toujours loué de l'instruction et de l'éducation reçues par lui au Collège d Elisabeth, et que l'union de la culture anglaise et de la culture française ait contribué à donner à son esprit et à son caractère un tour personnel et original, il avait senti son patriotisme se développer sur cette terre française possédée par l'Angleterre, et après avoir brillamment passé en 1881 des examens qui lui auraient permis d'être envoyé par son collège à l'Université d'Oxford, il préféra rentrer en France. 11 se rendit à Bordeaux pour y subir les épreuves du baccalauréat et y faire sa philosophie. De 1882 à 1888 il fut étudiant de l'Université de Paris, d'abord comme candidat à la licence historique, à laquelle il fut reçu en novembre 1884, puis comme candidat à l'agrégation d'histoire qu'il passa avec succès en août 1886, enfin comme boursier de doctorat. Il fut particulièrement l'élève de MM. Fustel de Coulanges, Lavisse, Luchaire et Monod. Les travaux qu'il présenta aux conférences de la Faculté des lettres et de l'Ecole des Hautes Etudes sur quelques Vies de saints, sur le traité d'Andelot, sur Théodulf d'Orléans, etc. , la préparation d'une thèse d'agrégation sur l'administration des domaines de l'Église sous Grégoire le Grand avaient déterminé en lui un goût très vif pour le moyen âge, et il avait entrepris avec une grande ardeur l'étude de la vie et des écrits de Geotfroi
de Vendôme qui lui avait été proposée par M. Luchaire comme sujet de thèse pour le Doctorat. Il consacra entièrement les années 1886-87 et 1888-89 à la préparation de cette thèse, tout en donnant cependant quelques conférences chez M. le comte de Chambrun, dont la princière demeure s'est ouverte pour tant déjeunes historiens avec une si libérale hospitalité. A Tautomne de 1888, nommé professeur d'histoire au lycée de Chaumont, il y emportait sa thèse presque achevée. Il consacra d'abord tout son temps à ses élèves et à l'intimité du foyer: il venait de contracter un mariage qui comblait tous les désirs de son cœur et lui donnait une compagne capable de le comprendre et de l'aider dans sa vie de science et d'enseignement. Aussi est-ce avec enchantement qu'il aborda la carrière, pourtant austère, du professorat dans une petite ville de province. Si la mort d'un enfant joyeusement attendu vint jeter, un an après, un voile de tristesse sur sa vie, il n'avait rien perdu de son courage et de son ardeur au travail, car, après avoir consacré ses vacances à terminer sa thèse, il m'écrivait, aussitôt après son malheur, pour me parler de son livre et de ses projets d'avenir, et on a retrouvé sur lui, après sa mort, une lettre adressée à un ami* et prête à être envoyée, où il lui annonçait l'achèvement de son Geoffroi de Vendôme, et un prochain voyage à Paris.
Sous des dehors réservés et discrets jusqu'à la froideur, Compain cachait un esprit avide de savoir et ouvert à toutes les nobles curiosités, une âme non seulement délicate et sensible, mais généreuse et enthousiaste. Sa réserve venait sans doute en partie de son tempérament ; tout était naturellement réglé et bien ordonné chez lui; il travaillait avec méthode, sans fièvre, et il arrivait toujours à l'heure au but qu'il s'était proposé. Mais sa réserve venait aussi du travail intérieur de sa pensée que tourmentaient
1. M. Dubois, profes<;eur au lycée de Coutances, de qui je tiens ce détail, et qui a bien voulu m'entretenir longuement de celui dont il a été l'ami et le confident le plus cher.
certains problèmes philosophiques et religieux, elle venait peut-être enfin de ce qu'il y avait eu de particulier dans son éducation etson développement intellectuel. On pouvait espérer beaucoup du caractère original et varié de ce développement. Connaissant bien l'anglais et les choses anglaises, s'étant mis énergiquement à l'allemand dans un voyage en Allemagne entrepris en 1887, passionné pour sa terre natale qu'il aimait à explorer le sac au dos, il avait l'esprit ouvert aux comparaisons et aux idées générales. Il aimait Faction autant que la recherche scientifique, et l'a prouvé en s' occupant dès son arrivée à Chaumont d'y fonder une section de V Alliance française , Il avait l'intelligence lucide, le caractère droit et énergique, l'ame tendre. De toutes ces promesses d'avenir, il ne reste aujourd'hui qu'un profond souvenir au cœur de ceux qui ) ont aimé, et ce livre, par lequel il pourra encore vivre et être utile.