CHAPITRE XVII l'abbé et la dignité épiscopale
La plupart des observations qu'on a faites jusqu'ici sur le rôle de Geoffroi de Vendôme s'appliqueraient à l'histoire de presque tous les chefs de congrégations religieuses à son époque. Les relations de Geoffroi avec l'épiscopat mettent en lumière son caractère d'abbé exempt, et ce privilège d'exemption dont il jouissait fut pour lui la plus importante de toutes les prérogatives, sa marque distinctive par excellence.
Ce qu'était l'exemption monastique, on l'a indiqué par quelques mots au début de cette histoire. L'ancien droit canonique avait placé tous les abbés d'un diocèse sous Tautorité de l'évêque de la région; c'était la teneur des décrets du concile de Chalcédoine, réuni en 451 ; le concile de Vemon, qui siégea en 755, avait conservé à l'épiscopat une pleine autorité spirituelle sur le clergé régulier*. Le diocésain confirmait les élections abbatiales ; il possédait un droit de surveillance et de correction dans les affaires intérieures du monastère ; il y exerçait les pouvoirs d'ordination et de consécration comme dans le reste de son évêché. Telles étaient les prérogatives généralement reconnues aux diocésains, lorsque les pontifes romains imaginèrent d'amoindrir
1. « Ut unusquisque episcoporum potestatem habeat in suâparochia, tam de clero, quam de regularibus vel saecularibus, ad corrigendum et emendandum secundum ordinem canonicum spiritualem, ut sic vivant qualiter Deo placere possint. » — Cf. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de V Église, 1. 1, p. 1536.
CoMPAiN, Geofroi de Vendôme. 10
l'autorité épiscopale dans certaines congrégations d^une importance exceptionnelle. Cependant, dans ces monastères privilégiés eux-mêmes ils laissèrent d*abord aux évêques le droit de conférer les ordres religieux et de consacrer le chrême. Puis les papes complétèrent l'affranchissement monastique par la suppression de ces dernières prérogatives ; exemptes de Tautorité épiscopale, les abbayes ainsi favorisées étaient rattachées au Saint-Siège d'une manière directe et complète*.
Cet affranchissement constituait un état exceptionnel pour les congrégations religieuses ; cependant, la coutume s'en répandit assez rapidement, et au xi* siècle les abbayes exemptes étaient très nombreuses. On verra amplement par la suite comment la papauté profitait de l'extension de cette sorte de privilège. Aux moines il n'était pas moins avantageux. Les religieux supportaient impatiemment TautQrité du clergé séculier ; les exempts furent les alliés les plus zélés de la papauté au xi® et au xii' siècle, et les instruments véritables de l'abaissement do l'épiscopat. En combattant cette institution, le clergé régulier servait à la fois la grandeur du Saint-Siège et sa propre haine. On peut dire que ce sont les moines de Cluny, d'où partait l'exemple en cette matière, qui dirigèrent à cette époque l'histoire des événements religieux.
Il ne se pouvait cependant que les évêques cédassent à ces attaques sans chercher à se défendre. Ils voyaient bien que l'union de la papauté et du clergé régulier amènerait sous peu leur décadence. Ils en appelaient aux anciens canons de l'Église contre les usurpations pontificales : ils invoquaient le vieux droit contre le nouveau. Mais les représentants de l'épiscopat ne se trouvaient point généralement avoir une valeur morale aussi grande que ceux des congrégations religieuses ; au moins était-ce là le sentiment des moines, et les papes, qui cherchaient de grandes réformes, le partageaient. C'était une cause d'infériorité pour le clergé séculier. D'autre part, il manqua toujours au corps épiscopal le courage d'aflSrmer hautement que la conduite de l'église de Rome était illégitime, parce qu'elle était opposée aux dispositions canoniques, et que, prétendant les défendre, elle les renversait. On