‹ Documents, discours, lettresChapitre 203 sur 268 · Au GÉNÉRAL CAULAINCOURT · texte numérisé non relu

Au GÉNÉRAL CAULAINCOURT

AMBASSADEUR À SAINT-PETERSBOURG Paris, 2 février 1808.

J'Ai reçu vos lettres. La dernière à laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoi n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain, étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de Tolstoi dans cette conversation : la première, que nous aurions la guerre avant peu ; la deuxième que l'empereur Alexandre était trop faible et que, si lui,Tolstoi, était quinze jours empereur, les choses prendraient une autre direction; enfin que, si l'on devait partager l'Europe, il faudrait que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise. Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de Tolstoi, que si on la faisait bientôt, il en était enchanté; qu'ils avaient toujours été battus; qu'il s'ennuyait à Paris à ne rien faire; que, quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à Venise, nous étions loin de compte ; que son opinion à lui au contraire était de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le prince de Saxe-Cobourg étaient dans cette même voiture : vous pouvez juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules. Tolstoi a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des déserts de la Moldavie. et de

laValachie, c'est vers la Prusse qu'il faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avait à lui répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela; je traite très bien Tolstoi, mais je ne lui parle pas d'affaires: il n'y entend rien et n'y est pas propre. Tolstoi est, en un mot, un général de division qui n'a jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à travers. Selon lui, l'empereur a mal dirigé les affaires de la guerre: il fallait faire ceci, il fallait faire cela, etc. Mais quand on lui répond; «Dites donc: les ministres» il répond, que les ministres n'ont jamais tort en rien, puisque l'empereur les prend où il veut ; que c'est à lui de les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails ; ce serait alarmer la cour de Saint- Pétersbourg et ne pourrait que produire un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal Tolstoi, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous instruire de tout cela que pour votre gouverne ; mais le fait est que la Russie est mal servie. Tolstoi n'est pas propre à son métier, qu'il ne sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement attaché à l'empereur; mais les jeunes gens de sa légation le sont beaucoup moins, ils s'expriment d'ailleurs, même en secret, de la manière la plus convenable sur ma personne. Ce pays n est choqué que de celle dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître. . . .

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