‹ Documents, discours, lettresChapitre 250 sur 268 · Sainte-Hélène, 2 1 /22 mars 1 8 1 6 ; Las Cases · texte numérisé non relu

Sainte-Hélène, 2 1 /22 mars 1 8 1 6 ; Las Cases

«L'histoire présente en résultat les Gracques comme des séditieux, des révolutionnaires, des scélérats ; et dans les détails elle laisse échapper qu'ils avaient des vertus, qu'ils étaient doux, désintéressés, de bonnes mœurs; et puis ils étaient les fils de l'illustre Comélie; ce qui, pour les grands cœurs, doit être tout d'abord une forte présomption en leur faveur. D'où pouvait donc venir un tel contraste? Le voici: c'est que les Gracques s'étaient généreusement dévoués pour les droits du peuple opprimé, contre un sénat oppresseur, et que leur grand talent, leur beau caractère mirent en péril une aristocratie féroce qui triompha, les égorgea et les flétrit. Les historiens du parti les ont transmis avec cet esprit. Sous les Empereurs il a fallu continuer; le seul mot des droits du peuple sous un maître despotique était un blasphème, un vrai crime. Plus tard il en a été de même sous la féodalité, fourmilière de petits despotes. Voilà la fatalité sans doute de la mémoire des Gracques: leurs vertus n'ont donc jamais cessé, dans la suite des siècles, d'être des crimes; mais aujourd'hui qu'avec nos lumières nous nous sommes avisés de raisonner, les Gracques peuvent et doivent trouver grâce à nos yeux.

Dans cette lutte terrible de l'aristocratie et de la démocratie qui vient de se renouveler de nos jours ; dans cette exaspération du vieux terrain contre l'industrie nouvelle qui fermente dans toute l'Europe, nul doute que si l'aristocratie triomphait par la force, elle ne montrât partout beaucoup de Gracques, et ne les traitât à l'avenant tout aussi bénignement que l'ont fait leurs devanciers.»

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