‹ Documents, discours, lettresChapitre 251 sur 268 · Sainte-Hélène, 13 avril 1816; Las Cases · texte numérisé non relu

Sainte-Hélène, 13 avril 1816; Las Cases

«Un soldat, dans la longueur de la journée, dans l'ennui de ses casernes, a besoin de parler de guerre; il ne peut parler de Fontenoy ni de Prague, qu'il ne connaît pas; il faudra qu'il parle des victoires de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de celui qui les a gagnées, de moi enfin, qui remplis toutes les bouches et suis dans toutes les imaginations.

Une telle situation est sans exemple dans l'histoire; de quelque côté qu'on la considère, on ne voit que malheurs! Que résultera-t-il de tout cela? Deux peuples sur un même sol, acharnés, irréconciliables, qui se chamailleront sans relâche et s'extermineront peut-être.

Bientôt la même fureur gagnera toute l'Europe. L'Europe ne formera bientôt plus que deux partis ennemis : on ne s'y divisera plus par peuples et par territoires; mais par couleur et par opinion. Et qui peut dire les crises, la durée, les détails de tant d'orages! car l'issue n'en saurait être douteuse, les lumières et le siècle ne rétrograderont pas! . . . Quel malheur que ma chute! . . . J'avais renfermé l'outre des vents, les baïonettes l'ont déchirée. Je pouvais marcher paisiblement à la régénération universelle, elle ne s'exécutera désormais qu'au travers des tempêtes! J'amalgamais, peut-être extirpera-t-on ! » . . .

. . . «Dire d'où je viens, ce que je suis, où je vais, est au-dessus de mes idées, et pourtant tout cela est. Je suis la montre qui existe et ne se connaît pas. Toutefois le sentiment religieux est si consolant, que c'est un bienfait du Ciel que de le posséder. De quelle ressource ne nous serait-il pas ici? Quelle puissance pourraient avoir sur moi les hommes et les choses, si, prenant en vue de Dieu mes revers et mes peines, j'en attendais le bonheur futur pour récompense! ... A quoi n'aurais-je pas droit, moi qui ai traversé une carrière aussi extraordinaire, aussi orageuse que la mienne, sans commettre un seul crime et j'ai pu tant en commettre ! Je puis paraître devant ce tribunal de Dieu, je puis attendre son jugement sans crainte. Il n'entreverra jamais au dedans de moi l'idée de l'assassinat, de l'empoisonnement, de la mort injuste ou préméditée, si communes dans les carrières qui ressemblent à la mienne. Je n'ai voulu que la gloire, la force, le lustre de la France. Toutes mes facultés, tous mes efforts, tous mes moments étaient là. Ce ne saurait être un crime, je n'ai vu là que des vertus! Quelle serait donc la jouissance, si le charme d'un avenir futur se présentait à moi pour couronner la fin de ma vie» . . .

Page 1