‹ Documents, discours, lettresChapitre 256 sur 268 · Sainte-Hélène, 27 août 1 81 6 ; O'Meara · texte numérisé non relu

Sainte-Hélène, 27 août 1 81 6 ; O'Meara

JNapoléon m'a demandé si le commissaire français et Mme Sturmer n'avaient pas eu une querelle? J'ai répondu que Montchenu avait dit que Mme Sturmer ne savait pas se présenter dans un salon. Il s'est mis à rire et a repris : «Je parierais que le vieux benêt n'a dit cela que parce qu'elle ne descend pas de ces imbéciles de la vieille noblesse; parce que son père est plébéien. Ces vieux émigrés portent de la haine et de l'envie à tous ceux qui ne sont pas comme eux des ânes héréditaires.» — Je lui ai demandé, si le roi de Prusse était un homme de talent. «Qui?» a-t-il dit, «le roi de Prusse?» Il s'est mis à rire aux éclats. «Lui, un homme de talent ! c'est la plus grande bête de la terre ; un ignorantaccio che non ha ne talento, ne informazione (un ignare pommé, qui n'a ni talent, ni instruction); un don Quichotte par la mine. Je le connais bien. Il n'est pas capable de soutenir une conversation de cinq minutes. Il n'en était pas de même de son épouse; c'était une belle femme, très spirituelle, mais bien malheureuse. Era bella, graziosa, et piena d'intelligenza (elle était belle, gracieuse, et pleine d'intelligence).» Il a parlé ensuite pendant un temps considérable des Bourbons. «Ils veulent», a-t-il dit, «introduire dans l'armée, le vieux système de noblesse. Au lieu de laisser les fils de paysans et d'ouvriers monter au grade de général comme ils y arrivaient de mon temps, ils veulent le réserver entièrement pour la vieille noblesse, pour des émigrés comme cette vieille mâchoire de Montchenu. Quand vous avez vu Montchenu, vous avez vu toute l'antique noblesse de France avant la révolution. Telle était toute la race; tels ils sont revenus, aussi ignorants, aussi vains, aussi arrogants que lorsqu'ils sont partis. Ils n'ont rien appris, ils n'ont rien oublié. Ce sont eux qui ont causé la révolution, et fait répandre tant

SAINTE-HÉLÈNE 1816 2p5

de sang; et les voilà qui, après vingt-cinq ans d'exil et d'opprobre, reviennent, chargés des mêmes vices et des mêmes crimes pour lesquels ils ont été expatriés, exécuter une nouvelle révolution! Je connais les Français: croyez-moi, dans six ou dix ans, toute cette race sera massacrée et jetée dans la Seine. Elle est en horreur à la nation. Tels sont les hommes que les Bourbons veulent pour généraux. Moi, j'ai tiré la plupart de mes généraux de la boue. Partout où j'ai trouvé le talent et le courage, je l'ai récompensé. Mon principe était: la carrière ouverte aux talents, sans demander s'ils avaient quelques quartiers de noblesse à montrer. Il est vrai que j'ai élevé quelques individus de la vieille noblesse, par un principe de politique et de justice, mais jamais je n'ai eu beaucoup de confiance en eux. La masse du peuple, a-t-il continué, voit maintenant revivre les temps féodaux; elle voit qu'il sera bientôt impossible à ses enfants de s'élever dans l'armée. Tout vrai Français est dans l'angoisse, en réfléchissant qu'une famille depuis tant d années odieuse à la France, leur a été ramenée sur un pont de baïonnettes étrangères. . . . Pour vous donner un exemple du sentiment général de la France envers les Bourbons, je vous citerai une anecdote: En revenant d'Italie, comme ma voiture montait la côte escarpée de Tarare, je descendis, et montai à pied sans domestique, comme cela m arrivait souvent. Mon épouse et ma suite étaient à une petite distance derrière moi. Je vis une vieille femme boiteuse, qui allait clopin-clopant à l'aide d'une béquille, et tâchait de gravir la montagne. J'avais une redingote, et elle ne me reconnut pas. Je m'avançai vers elle, et lui dis: Eh bien, ma bonne, où allez-vous avec un empressement qui convient si peu à votre âge? Qu 'est-il donc arrivé? Ma foi, répondit la vieille, on m'a dit que l'empereur était ici, et je veux le voir

avant de mourir. Bah, bah, lui répliquai-je, qu'avez-vous besoin de le voir? qu'avez-vous gagné avec lui? C'est un tyran tout comme les autres. Vous n'avez fait que changer un tyran pour un autre, Louis pour Napoléon. — Mais, Monsieur, cela peut être ; après tout cependant, il est le roi du peuple, au lieu que les Bourbons n'étaient que les rois des nobles. Nous l'avons choisi, lui, et si nous devons avoir un tyran, qu'il soit au moins de notre choix. — Vous avez là, a dit Napoléon, les sentiments de la nation française, exprimés par une vieille femme.»

Page 1