‹ Documents, discours, lettresChapitre 257 sur 268 · Sainte-Hélène, 3 septembre 1816; Las Cases · texte numérisé non relu

Sainte-Hélène, 3 septembre 1816; Las Cases

. . . «Règle générale. Jamais de révolution sociale sans terreur. Toute révolution de cette nature n'est et ne peut être dans le principe qu'une révolte. Le temps et le succès parviennent seuls à l'ennoblir, à la rendre légitime; mais encore une fois on n'a pu y parvenir que par la terreur. Comment dire à tous ceux qui remplissent toutes les administrations, possèdent toutes les charges, jouissent de toutes les fortunes : Allez- vousen? Il est clair qu'ils se défendraient: il faut donc les frapper de terreur, les mettre en fuite, et c'est ce qu'ont fait la lanterne et les exécutions populaires. La terreur en France a commencé le 4 août, lorsqu'on a aboli la noblesse, les dîmes, les féo* dalités, et qu'on a jeté tous ces débris au peuple. Il se les est partagés, et n'a plus voulu les perdre, et a tué. Alors seulement il a compris la révolution, et s'y est vraiment intéressé. Jusque-là, il existait assez de morale et de dépendance religieuse parmi eux, pour qu'un grand nombre doutât que sans le Roi et les dîmes, la récolte pût venir comme de coutume. Toutefois, concluait l'Empereur, une révolution est un des plus grands maux dont le ciel puisse affliger la terre. C'est le

fléau de la génération qui l'exécute; tous les avantages qu'elle procure ne sauraient égaler le trouble dont elle remplit la vie de leurs auteurs. Elle enrichit les pauvres, qui ne sont point satisfaits; elle appauvrit les riches, qui ne sauraient l'oublier; elle bouleverse tout; aux premiers moments fait le malheur de tous, le bonheur de personne.

Le vrai bonheur social, il faut en convenir, est dans l'usage paisible, dans l'harmonie des jouissances relatives de chacun. Dans les temps réguliers et tranquilles, chacun a son bonheur: le cordonnier est aussi heureux dans sa boutique que moi sur le trône; le simple officier jouit autant que son général. Les révolutions les mieux fondées détruisent tout à l'instant même et ne remplacent que dans l'avenir. La nôtre a semblé d'une fatalité irrésistible; c'est qu'elle a été une éruption morale aussi inévitable que les éruptions physiques: un vrai volcan. Quand les combinaisons chimiques qui produisent celui-ci sont complètes, il éclate. Les combinaisons morales qui produisent une révolution étaient à point chez nous: elle a éclaté.

. . . Nous condamnons Louis XVI ; mais indépendamment de sa faiblesse, il a été le premier prince attaqué. C'est celui sur lequel les nouveaux principes faisaient leur essai. Son éducation, ses idées innées le portaient à croire de bonne foi comme lui appartenant tout ce qu'il cherchait à défendre ouvertement ou en secret. Même dans ses manques de foi, il pouvait y avoir une espèce de bonne foi, s'il est permis de parler ainsi. Plus tard, que chacun en sait davantage, une même conduite serait bien plus inexcusable, bien autrement condamnable.» . . .

Page 1