‹ Documents, discours, lettresChapitre 262 sur 268 · Sainte-Hélène, 18 janvier 1818; O'Meara · texte numérisé non relu

Sainte-Hélène, 18 janvier 1818; O'Meara

Il a ensuite parlé des plans qu'il avait formés contre l'Angleterre.

«Votre canaille1 eût été pour moi, sachant que je suis l'homme du peuple, que je sors de la canaille moi-même, et que toutes les fois qu'un homme avait du mérite et du talent, je 1 élevais sans demander combien il avait de quartiers de noblesse; sachant enfin qu'en prenant mon parti, elle s'affranchissait du joug de l'aristocratie, sous lequel elle gémit. Il n'y a pas, dans le monde, de canaille, pas même chez les Prussiens, qui soit plus maltraitée. A part l'obligation de servir comme soldats, la canaille allemande est plus heureuse que la vôtre. Vous n'avez pas plus d'égards pour la vôtre, que si c'était une troupe d'Ilotes, et vous la traitez exactement comme telle. Quant aux milords, aux miladis, à l'aristocratie et aux gentlemen (en anglais), vous avez pour eux toute sorte d'égards et d'attentions ; pour eux, rien ne saurait être trop bon ; point de traitement assez généreux. Mais pour votre canaille, bah ! ce sont autant de chiens, comme disaient vos fournisseurs lorsqu'ils fournissaient des provisions aux prisonniers français : C'est trop bon pour ces chiens français. Vous avez vous-même un grand fonds de morgue aristocratique dans la tête, et semblez regarder votre canaille comme une race inférieure. Vous parlez de votre liberté; peut-il y avoir rien de plus horrible que votre

1 Napoléon se servait souvent du mot canaille, non dans un sens avilissant, mais pour désigner le peuple, et par opposition à la classe nobiliaire.

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presse des marins? Vous envoyez vos bateaux à terre pour s'emparer de tout homme qui se rencontre et, s'il a le malheur d'appartenir à la canaille, s'il ne peut prouver qu'il est gentleman, on le traîne à bord d'un de vos bâtiments pour servir comme marin dans toutes les parties du globe; et cependant vous avez l'impudence de parler contre la conscription en France : elle blesse votre orgueil parce qu'elle atteint tous les rangs. Oh! qu'il est affreux qu'un fils de gentleman (en anglais), soit obligé de défendre son pays, comme s'il faisait partie de la canaille! et qu'il soit forcé d'exposer sa vie, ou de se mettre au niveau d'un vil plébéien! Cependant, Dieu a fait tous les hommes égaux. Qui compose la nation? Ce ne sont point vos lords, ni vos prélats à grosse panse (panciuti), ni vos hommes d'église, ni vos gentlemen, ni votre oligarchie. Oh! un jour le peuple se vengera, et l'on verra de terribles scènes.» Cette conscription, a continué Napoléon, qui offensait tant votre morgue aristocratique, se faisait scrupuleusement d'après les principes de l'égalité des droits. Tout natif d'un pays est obligé de le défendre. La conscription n'écrasait pas, comme votre bande de presseurs, une classe particulière, ni la canaille, parce qu'elle était pauvre; c'était le mode le plus juste pour lever des troupes, parce qu'il était le plus égal. C'est ce qui rendit l'armée française la mieux composée du monde. La conscription serait devenue une institution nationale, au lieu d'être considéré ecomme une punition, ou une servitude. On se serait fait un point d'honneur d'avoir servi son pays et le temps fût venu où une fille n'aurait pas voulu épouser un jeune homme qui n'eût pas acquitté sa dette envers la patrie. L amour de la gloire est l'héritage d'un Français !» ... J'ai alors fait quelques observations à Napoléon sur la manière dont il avait lui-même gouverné en France. «Le

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système du gouvernement, a-t-il dit, doit être adapté à l'esprit de la nation et aux circonstances. D'abord il fallait à la France un gouvernement fort. Pendant que j'étais à la tête des affaires, je puis dire que la France se trouvait dans le même état que Rome, lorsqu'on déclarait qu'un dictateur était nécessaire pour sauver la république. Votre or formait, contre son existence, dans toutes les nations puissantes de l'Europe, des coalitions qui se succédaient continuellement. Pour résister avec succès, il fallait que le chef de l'Etat pût disposer de toute la force et de toutes les ressources de la nation. Jamais je n'ai fait de conquêtes que pour ma propre défense. L'Europe n'a jamais cessé de combattre la France et ses principes. Il nous fallut abattre sous peine d'être abattus. Au milieu des partis qui agitaient la France depuis longtemps, j'étais comme un cavalier assis sur un cheval fougueux, qui veut toujours se jeter d'un côté ou de l'autre; pour le faire marcher droit, j'étais obligé de lui faire quelquefois sentir la bride. Le gouvernement d'un pays qui ne fait que de sortir d'une révolution, qui est menacé par les ennemis du dehors, et troublé par les intrigues des traîtres à l'intérieur, doit nécessairement être dur. Dans des temps plus calmes, ma dictature aurait cessé, et j'eusse commencé mon règne constitutionnel. Même dans l'état où en étaient les choses, avec une coalition toujours formée contre moi, soit qu'elle fût secrète ou publique soit que l'on en convînt ouvertement ou qu'on la niât, il y avait plus d'égalité en France que dans aucun autre pays de l'Europe. Un de mes grands objets, était de rendre l'éducation accessible à chacun. Je fis former toutes les institutions sur un plan qui offrait au public l'instruction ou gratuite, ou à un prix si modéré qu'elle n'était pas au-delà des moyens de l'habitant des campagnes. Les musées étaient ouverts à la canaille. Ma

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canaille serait devenue la plus instruite du monde. Tous mes efforts tendaient à éclairer la masse de la nation, plutôt que de l'abrutir par l'ignorance et la superstition. Les Anglais qui aiment la liberté, a-t-il poursuivi, regretteront un jour, avec des larmes, d'avoir gagné la bataille de Waterloo. Elle a été aussi fatale, dans ses conséquences, aux libertés de l'Europe, que celle de Philippes le fut à la liberté romaine; comme elle, la bataille de Waterloo a jeté l'Europe dans les mains de triumvirs associés pour l'oppression du genre humain, l'extinction des connaissances et le rétablissement de la superstition.

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