Au DIRECTOIRE EXÉCUTIF
Quartier général, Vérone, 23 brumaire an V (13 novembre 1796). Je vous dois compte des opérations qui se sont passées depuis le 12 du mois; s'il n'est pas satisfaisant, vous n'en attribuerez pas la faute à l'armée; son infériorité et l'épuisement où elle est des hommes les plus braves me font tout craindre. Peutêtre sommes-nous à la veille de perdre l'Italie. Aucuns des secours attendus ne sont arrivés. La 83e ne part pas. Tous les secours venant des départements sont arrêtés à Lyon, et surtout à Marseille. L'on croit qu'il est indifférent de les arrêter huit ou dix jours; l'on ne songe pas que les destinées de
T Italie et de l'Europe se décident ici pendant ce temps-là. Tout l'Empire a été en mouvement et l'est encore. L'activité de notre Gouvernement, au commencement de la guerre, peut seule donner une idée de la manière dont on se conduit à Vienne. Pas de jour où il n'arrive 5000 hommes, et, depuis deux mois qu'il est évident qu'il faut des secours ici, il n'est encore arrivé qu'un bataillon de la 40e, mauvaise troupe, non accoutumée au feu, tandis que nos vieilles milices de l'armée d'Italie languissent dans le repos dans la 8e division. Je fais mon devoir, l'armée fait le sien. Mon âme est déchirée, mais ma conscience est en repos. Des secours, des secours! mais il ne faut pas s'en faire un jeu ; il faut, non de l'effectif, mais du présent sous les armes. Annoncez- vous 6000 hommes ? le ministre de la guerre annonce 6000 hommes effectifs et 3000 présents sous les armes ; arrivés à Milan, ils sont réduits à 1 500. Ce n'est donc que 1 500 hommes que reçoit l'armée . . . Aujourd'hui, repos aux troupes ; demain, selon les mouvements de l'ennemi, nous agirons. Je désespère d'empêcher le déblocus de Mantoue, qui, dans huit jours, était à nous. Si ce malheur arrive, nous serons bientôt derrière l'Adda, et plus loin, s'il n'arrive pas de troupes.
Les blessés sont l'élite de l'armée; tous nos officiers supérieurs, tous nos généraux d'élite sont hors de combat; tout ce qui m'arrive est si inepte et n'a pas la confiance du soldat ! L armée d'Italie, réduite à une poignée de monde, est épuisée. Les héros de Lodi, de Millésimo, de Castiglione, de Bassano, sont morts pour leur patrie, ou sont à l'hôpital. Il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur orgueil. Joubert, Lannes, Lanusse, Victor Murât, Chabot, Dupuy, Rampon, Pijon, Chabran, Saint-Hilaire sont blessées, ainsi que le général Menard. Nous sommes abandonnés au fond de l'Italie. La
présomption de nos forces nous était utile: l'on publie, dans des discours officiels, à Paris, que nous ne sommes que 30 000 hommes. J'ai perdu dans cette guerre peu de monde, mais tous des hommes d'élite, qu'il est impossible de remplacer. Ce qui reste de braves voit la mort infaillible, au milieu de chances si continuelles et avec des forces si minces. Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna, de Berthier, la mienne est prête à sonner. Alors, alors que deviendront ces braves gens? Cette idée me rend réservé; je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de découragement et de malheur pour qui est l'objet de mes sollicitudes.
Sous peu de jours, nous essayerons un dernier effort. Si la fortune nous sourit, Mantoue sera pris, et avec lui l'Italie. Renforcé par mon armée de siège, il n'y a rien que je ne puisse tenter. Si j'eusse reçu la 83e demi-brigade, forte de 3500 hommes, connue à l'armée, j'eusse répondu de tout. Peut-être, sous peu de jours, ce ne sera pas assez de 40 000 hommes.