EXTRAIT DC RECUEIL ANDREOLA
Aussitôt après la réunion de la consulte ^ le commissaiie Castelli se rendit chez l'avocat Manin et lui communiqua ce qui s'était passé j lui exposant l'urgente nécessité de prendre dt^ mesures promptes et énergiques pour la sûreté de Venise. Ils convinrent de se réunir dans ce but le soir à huit heures, arec les commissaires royaux et les membres de la consulte. Vers cinq heures arriva le pyroscaphe de Ravenne, mais les courriers de Milan et de Turin manquaient. Aucune nouvelle ne vint contirmer la capitulation annoncée, si ce n'est le journal génois : // Pensiero italiano, qui toutefois parlait de conventions toutes différentes pour ce qui concerne Milan et pas du tout de Venise. Le peuple rassemblé sur la place et justement inquiet, demanda instamment au gouvernement de lui donner des nouvelles ; nu (employé fut alors chargé de donner lecture de Tarticle du Pensiero itatiano relatif à la capitulation de Milan, après quoi deux des commissaires royaux déclarèrent n'avoir reçu aucune nouvelle officielle, mais témoignèrent la crainte que les malheurs qu'on redoutait ne vinssent à se vérifier. On cria dans la fouie : a Mais alors c'est donc vrai que Milan a capitulé ? Et à quelles a conditions ? Et la flotte ? Et nous-mêmes ? »
On hésitait à répondre; le chevalier Colli finit toutefois par dire : « Que quant à la flotte, il fallait distinguer entre la flotte a vénète et la flotte sarde; qu'on pouvait toujours compter sur la « première^ mais que pour l'autre, il ne pouvait garantir qu'elle « pût encore servir à notre défense, que du reste les nouvelles « officielles manquaient aussi sur ce point. » Le commissaire Castelli survenant avec Manin confirma cgalemeqt qu'il n*était
arrivé aucune nouvelle officielle de nature à compromettre la >écurité et l'indépendance de Venise; et que s'il en arrivait, les cooupissaires cesseraient à Tinstant même leurs fonctions et que TAssemblée serait convoquée. Quelques-unes des personnes les plus rapprochées du balcon demandèrent alors que cette dcmissioa fût donnée immédiatement, tant par les commissaires sardes que par le commissaire Gastelli lui-même. Celui-ci déclara hautement : « Qu'avant tout il était Vénitien, et qu'il cessait dès ce moment d'être commissaire. » Les commissaires sardes déclaièrent ensuite d'une manière positive, que dès à présent ils s'abstiendraient de toute ingérance dans le gouvernement. Alors s'élevèrent un bruit confus et des cris, au milieu desquels on ne distinguait nettement que le sentiment d'une inexprimable indignation et ces mots : a Nous sommes trahis ! « Vendus lâchement ! A bas les conmiissaires ! A bas le gou* « vemement royal ! Nous voulons Manin ! Vive Manin ! Vive lo « sauveur de la Patrie ! »
Les commissaires sardes protestèrent qu'ils partageaient lanxiété de tous ; car eux aussi sont Italiens, et prenaient à cœur notre cause noblement et autant que les Vénitiens eux-mêmes ! Au bout d'une demi-heure, Manin» s'étant concerté avec les membres du dernier gouvernement, reparut de nouveau au balcon et dit :
« Les commissaires royaux déclarent vouloir s'abstenir dès « ce moment du gouvernement ; l'Assemblée de la ville et de la « province de Venise se réunira après-demain et nommera un « nouveau gouvernement. Jusque-là, pendant ces quarante- huit « heures, c'est moi qui gouverne. i»
« Oui I oui 1 » cria la foule, approuvant pleinement la dictature momentanée de l'homme dans lequel le peuple de Venise met sa confiance la plus illimitée : « Vive Manin ! Vive Manin ! » Cependant le peuple comprit que les dangers de la patrie exigeaient dès cette nuit quelques efforts de sa part ; il resta donc dans l'attente des mesures qui seraient ordonnées et n'attendit pas longtemps. Manin reparut et dit : « On va battre la générale, « que la garde civique se mette sous les armes ; on choisira « dans chaque bataillon un certain nombre de citoyens qui, cette
a nuit même, partiront pour le fort de Malghera, où Ton peut <t craindre une attaque de l'ennemi. » — « Nous irons toa$, a s'écria la foule ; des armes ! des armes !» — « Des armes ne <c manqueront pas, » répondit Manin ; a tout sert d'armes à un « peuple qui veut se défendre; rappelez-Tous le 22 mars^ et avec « quelles armes vous avez chassé les Autrichiens ! maintenant, (( quittez la place, afin que je puisse pourvoir au salut de h (( patrie ; il me faut du silence et du calme. »
Le peuple se dispersa tranquillement, mais lorsque peu après on battit la générale^ c'était à qui accourrait le plus vite à ses quartiers respectifs, et il partit pour les forts un nombre bien plus grand que les chefs de bataillon n'en avaient demandé pour cette nuit. Personne ne voulut rester en arrière de ses frères. Le peuple vénitien est bon autant qu'il est brave ! Dès cette nuit, les mesures les plus urgentes, tant pour la défense que pour la tranquillité intérieure, ont été prises. V. Tommaseo est parti pour la France, dont le secours paraît désormais assuré. Un autre pyroscaphe est parti avec une mission spéciale pour la flotte.
Désormais, c'est Venise qui fera par elle-même [farà da $è)^ et elle sera aidée par des amis et des alliés sincères; Venise sen sauvée, et avec elle triomphera la sainte cause de l'Italie !