RÉCIT
Dr CORRESPOND A>T DE LA GAZETTE d'aIGSBOURG.
Venise, 12 août 1S4S.
Le régime piémonlais est fini après une durée de quarante jours seulement. On ne pouvait guère douter qu'on en viendrait là, en considérant l'étatéquivoque des choses à Venise; mais que l'événement se soit accompli si vite, cela tient au xcatastropbes qui se sont succédé coup sur coup dans ces derniers jours si désastreux pour l'Italie. Voici ce qui s'est passé. Des bruits qui circulaient parlaient d'une capitulation, ou plutôt comme on l'appelle ici (peut-être non à tort) d'une indigne trahison du roi de Sardaigne à la cause italienne. Les 9 et 10, le peuple devenu^ très-inquiet demandait vainement des nouTcIles
RELATIONS DIVERSES. 3i7
du théâtre de la guerre, le gouvernement prétendit n'en pas avoir, ce qui n^était point exact^ mais on les cacha par crainte d*un soulèvement, et aussi parce qu'on espérait toujours avoir bientôt quelque meilleure nouvelle à communiquer.
Sur ces entrefaites, le feld -maréchal Welden envoya au gouvernement une copie de la capitulation conclue le 9 à Milan, et demanda si la ville de Venise désirait être comprise dans Tarmistice. On refusa ; car accepter Tarmisticc eût été reconnaître la capitulation, et par conséquent l'abandon de Venise aux Autrichiens. La poste du 11, loin de rapporter quelque chose de rassurant, apporta au contraire par voie de Gènes la confir* ination des plus mauvaises nouvelles; l'agitation de la ville alla croissant d*heure en heure ; le gouvernement n'eut pas le courage d'annoncer leé nouvelles reçues, et se trouva dans la position la plus pénible, d'autant que la grande majorité du peuple (ainsi que je vous l'ai souvent dit) n'a jamais eu grande confiance dans ce gouvernement.
Dans cet état de choses, un des commissaires royaux, ledocteur (^stelli, ancien ministre de la justice» jugea qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de se rendre chez Tex-président Manin, de lui communiquer la fatale nouvelle et de s'entendre avec lui. Manin, arbitre tout-puissant des destinées de Venise, promit de se trouver au gouvernement à huit heures et demie du soir, et Ion convint qu'à la même heure toutes les autorités civiles et militaires s'y trouveraient également réunies pour donner communication au peuple de tout ce qui était arrivé. Ces mesures de précaution suffiront pour vous donner une idée de l'eiTervescence qui régnait et des sombres préoccupations des esprits !
Dès six heures, une foule immense avait envahi la place et stationnait sous les fenêtres du palais du gouvernement (les anciennes/>roct/ra/i6 veccAie) criant : Notiziel Notizief des nouvelles! des nouvelles 1 à bas les commissaires! vive Manin! Le tapage augmenta de minute en minute ; le peuple voulut pénétrer de force dans le palais, mais il fut toutefois contenu par la garde nationale.
Au milieu de ce tumulte, parut euGn au balcon le commissaire royal Colli, et, après quelques paroles de préparation.
il se décida à annoncer la triste nouvelle. Alors éclatèrent d'horribles imprécations, entremêlées du cri : Vive Mauin! vive Manin ! Une partie de la foule courut aussitôt à la demeure de ce dernier, et bientôt il parut au milieu du peuple et fut conduit en triomphe, comme au 17 mars, au palais du Gouvernements
Cependant on n'était pas moins animé en haut, dans les salles' du Gouvernement ; un grand nombre d'ofliciers de tousles corps s'y trouvaient réunis, demandant, eux aussi, la retraite des commissaires et la remise immédiate du pouvoir entre les mains de Manin. Après une demi-beure de discussions assez aigres, on conclut enfin dans ce sens, et Manin reparut au balcon salué par de longues acclamations. 11 annonça la retraite des commissaires et sa propre dictature pour quarante-huit heures pendant lesquelles on convoquerait l'Assemblée.
Des applaudissements frénétiques accueillirent ses paroles. On renaît, on reprend espoir, on se tient déjà pour sauvé, parce que c'est Manin qui veillera sur Venise! L'influence de cet homme sur ses concitoyens dépasse toute croyance !
Pendant que ces événements se passaient au palais du Gouver* nement, une autre fouleVétait rassemblée sur la place des LumSy devant le palais du Patriarche, dont la garde était confiée à des troupes piémontaises ; l'irritation du peuple et ses cris incessants obligèrent ces troupes à se retirer pour éviter une collision sanglante, et le poste fut occupé par la garde civique.
Dans l'intervalle, on avait aussi été chercher Tommaseo, ce fidèle compagnon d'infortune de Manin, et on l'avait conduit triomphalement au palais. En ce moment un cri immense éclata dans cette foule: « Vive Manin I vive Manin/ allons sur les forts l des armes I des armes f » et on voulut que la garde civique partit, cette nuit même, pour les forts ; mais Manin parut et rappela qu'une grande partie de la garde civique ne connaissait pas même le maniement des armes ; qu'il lui fallait d'autres chefs et une complète réorganisation ; toutefois il dit : que dès cette nuit chaque compagnie enverrait quelque hommes et qu'on allait battre la générale.
^ Le dernier détail ii*e8t pas tout à fait exact. Voir les relations qui suivent.
HELATIONS DIVERSES. 349
Des vivats unanimes témoignèrent de la satisfaction et de la confiance sans bornes qu'inspire cet homme qui , pour la seconde fois, vient de préserver Venise d'une collision sanglante et dont tout homme impartial doit reconnaître les immenses services.
La foule ne cessa de s^agiter et de pousser des cris et des vivats sur la place Saint-Marc. Manin repanit alors une dernière fois pour dire : « Mes amis, si vous voulez que je puisse travailler pour votre 1)ien et votre salut, il faut que vous me laissiez du repos ; rentrez chez vous, évitez tout désordre ; je veille sur votre sécurité avec ma vie et avec mon sang : bonne nuit, mes amis ! » En moins de dix minutes la foule avait disparu sans bruit, comme dispersée par un coup électrique. Il n'existe plus de parti à Venise !
Dans la nuit dix hommes de chaque compagnie (720 en tout) partirent pour les forts. A deux heures après minuit, Tommasco et Toflbli partirent pour Paris afin de solliciter l'intervention de la France. L'Assemblée est convoquée pour demain 13 août.