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RELATION DE GEORGES CASARIM

Le 1 1 août, à six heures du soir, un ancien ami de Manin *, se promenant sur la place do Saint-Marc, y rencontra raucicn président ; après avoir fait quelques pas, Manin dit : « Va, je te prie, au café Florian, voir si tu y trouves le consul français, je t'attendrai à la porte du Campanile, » Le consul n'étant ni au café Florian ni au café Soutil, l'ami revint près de Mnnin et ils continuèrent à marcher ainsi environ une demi-heure au milieu de la Mercerie, lorsque Manin se prit à dire : «Je suis fatigué et vais an moment me reposer dans la boutique du libraire Santini. » Son ami Ty laissa et retourna sur la place qu'il trouva encombrée d'une foule immense qui criait : Des nouvelles ! des nouvelles ! Il revint en courant sur ses pas , trouva Manin encore chez

1 C>»t ainsi que se désigne lui-même l'auteur de ce récit, qui est copié sur le manuR'iit.

350 troisième: époque.

Santiniy lui apprit Fagitation de la place, et l'engagea à y Tenir avec lui. Ils y allèrent en effet et se mêlèrent à un groupe qui se tenait au-dessous de la fenêtre du palais d'où on parlait habituellement au public. De nouveaux cris s'éiant fait entendre, un secrétaire de Colli parut et dit quelques phrases évasives ; les cris et l'agitation redoublèrent ; Colli parut alors lui-même, mais ne fut pas plus explicite. Une voix de la foule demanda enPm : a Et la flot te? j» Et Colli de répondre : a Quoi quil arrive j la flotte sarde restera sarde et la flotte vénitienne restera vénitienne. » Ces mots furent comme de Thuile jetée sur le feu ; toute la masse du peuple se mit en marche vers le palais. Manin lui-même y alla, suivi de son ami, et on arriva ainsi à la salle où se tenaient les commissaires royaux, et où avaient déjà pénétré une vingtaine d'individus qui interpellaient Colli avec menaces. Manin s'approcha de Colli ; celui-ci, entendant prononcer son nom, se retourna vivement et demanda : « Qui m'appelle ? » Manin lui tendit la main. Colli lui dit : a Qui êtesvous, Monsieur*? » — a Je suis Manin. » — «Et que me voulezvous?» A cette question la foule ne laissa pas à Manin le temps de répondre et elle s'écria : « C'est nous qui voulons que vous déposiez le pouvoir ; c'est nous qui ne voulons plus servir personne, ce roi surtout qui nous a trahis. » Ces mots furent suivis de gestes menaçants, et quelques personnes, étrangères à Venise qui se trouvaient là, saisirent même Colli et le poussèrent vers la fenêtre ; l'ami de Manin le retint par le bras et chercha à empêcher ces violences, tandis que l'ancien président lui-même défendait Colli avec une extrême énergie; en ce moiùent arriva Castelli qui, tendant la main à Manin, l'invita à s'approcher de la fenêtre pour parler au peuple ; Colli aussi l'y engagea et comme Manin s'y refusait, Castelli le prit par la main, et le conduisit à la fenêtre ; son ami le suivit, et les mêmes étrangers toujours très-animés vinrent se mettre près de Colli et de Castelli.

Manin parla cnOn, exhorta au calme et demanda quelques minutes de patience, afin de pouvoir s'entendre avec les com-

^ Colli, n'étant arrivé à Venise que depuis cinq jours, n'avait pas encore tu Manin.

RELATIONS DIVERSES. 3ol

missaires sur le meilleur partie prendre. Des appIaudissemenU éclatèrent aussitôt, et Manin se retira avec les commissaires.

Le pauvre Correr (neveu de ce riche Todros, qui, par la vanité de passer pour un grand antiquaire, Tavaitlaissé misérable), ce même Correr enfin qui un peu plus tard finit si tragiquement sa vie entre les bras de son fils dans le fort de Malghera, se plaça en sentinelle à la porte de la conférence et ne voulut laisser entrer personne ; toutefois l'ami du président (alors major de la garde civique), se rappelant que, sur la place, Manin Tavait prié de tacher de trouver le consul français, envoya une personne sure rechercher celui-ci, et voulut l'introduire dans la salle de la conférence; Correr s'y opposait; mais l'ami força la consigne, et rejoignit Manin et les commissaires. Le premier coup d œil de Manin fut un reproche pour l'indiscret ([ui entrait ainsi sans avoir été appelé ; mais celui-ci s'approcha et lui dit tout has : « Voici le Consul français ; ne veux-tu pas qu'il entre? » — « Bravo ^ per Diof qu'il vienne, qu'il vienne! » — Le Consul entra et l'on tint conseil pendant un quart d'heure, après quoi Manin retourna à la fenêtre et dit à la foule : «t Je viens vous apporter l'assurance que la France écoutera plus volontiers rappel d'un peuple que celui d'un roi. »

Ce discours se termina par les célèbres mots : « Pendant ces quarante-huit heures^ c'est tnoi qui gouverne. i>

Un tonnerre d'applaudissements suivit ces paroles, et aussitôt après le peuple se dispersa tranquillement.

Rentré dans la salle, Manin chargea son ami d'aller chercher Tommaseo ; celui*ci se transporta sur-le-champ chez l'ancien collègue du Président et rengagea à venir au palais selon la promesse solennelle qu'il avait faite au mois de juillet, d'où* blier tout ressentiment et d*étre prêt au premier appel qui lui serait fait au nom de l'intérêt public. Le peuple s'étant rassemblé sous les fenêtres de Tommaseo l'appelait à grands cris. Il répondit : « Je vous suis. » Et prenant Tami de Manin par le bras, suivi de la foule, il se rendit au palais et entra dans la salle où se trouvait Manin. Celui-ci, en voyant Tommaseo, se leva aussitôt, et, êourant au-devant de lui, Tembrass^i tendrement avec cette efTusion de cœur qui lui est naturelle.

DE M. LOIIS CIBRARIO, El-COMMISSAIRE ROYAL SARDE. RAPPORT OFFICIEL PRÉSENTÉ AU MINISTÈRE PIÉMONTAIS,

LE 26 AOIT 18 18.

Vers la fin de juillet de cette année, nous eûmes Tinsigne honneur, le marquis Colli et moi» d'être nommés commissaires extraordinaires du roi, à Venise, avec la mission spéciale de prendre possession de la yille et de la gouTerner.

Notre armée, jusqu'alors i^ictorieuse, commençait à essuyer des revers. Le courage cédait à la supériorité du nombre et à la tactique éprouvée de Tennemi. Il était facile de prévoir que do^ mandat pouvait devenir inexécutable, et qu*en tous cas il ne pouvait être rempli sans péril. Nous crûmes donc qu'il était de notre devoir de bons citoyens de l'accepter et de partir à l'instant même.

Notre départ fut fixé au dimanche 29 juillet.

Un premier subside de six cent mille livres avait été remis par le département des finances au chevalier Reali, membre du gouvernement provisoire vénète, pour les besoins de cette province. Un autre envoi de pareille somme en espèces devait être fait à Venise, et un employé de l'inspection générale du trésor royal fut chargé de veiller à ce qu'il parvînt à sa destination. Nous fîmes deux haltes, une à Alexandrie pour y convertir cet argent en or, l'autre à Gènes pour convertir l'or en lettres de change ; nous pûmes bien exécuter la première opération ; mais il n'en fut pas de même pour la seconde. La voie de terre n'étant pas sûre, nous conseillâmes au comte Brunet, intendant général de Gènes, d'expédier ledit or par un bateau à vapeur français, dont le drapeau serait sans doute respecté ; après quoi nous nous remîmes en route.

Nous nous rendîmes à Bologne en passant par Florence. C'est dans la première de ces villes que nous apprîn^cs dans la matinée du 4 août la proclamation de Welden au sujet de l'occupation des

Legations et la marche des Autrichiens qui se trouvaieut déjà à Ccrito. Hâtant alors notre voyage nous arrivâmes le soir à Raveiine et dans la nuit même, nous nous embarquâmes sur le yiovenigo^ petit bateau à vapeur marchand qui devait nous conduire à Venise.

Le 5 au matin à 15 milles environ du port de Malamocco, nous aperçûmes le bateau à vapeur de guerre le Gdito qui venait à notre rencontre et qui, après nous avoir pris à son bord, nous débarqua à Venise vers les quatre heures de Taprès-midi. Nous fûmes logés à Thôle^Danieli, où nous reçûmes aussitôt la visite du docteur Jacopo Castelli, président du gouvernement provisoire de Venise.

Une dépêche du ministère (reçue par l'intermédiaire du commandant du GoUo) nous avait communiqué déjà la nomination de M. Castelli comme troisième commissaire royal pour les affaires administratives. M. Castelli hésita toutefois quelque temps avant d'accepter cette charge parce qu'il ne connaissait pas les intentions des commissaires piémontais. Mais il suffit d'une demi-heure d'entretien avec nous pour le rassurer complètement, et le convaincre que notre intention était uniquement de combiner les intérêts de la Vénétie avec ceux de l'Italie en général.

Le lendemain 6 août, nous assistâmes à une réunion du gouvernement provisoire. Après avoir présenté à la réunion la loi du 27 juillet (qui accepte la réunion de la ville et province de Venise au royaume de la haute Italie, aux mêmes conditions que la Lombardie), et lui avoir communiqué notre mandat, les membres du gouvernement provisoire nous firent observer : que la loi du 27 juillet ne suffisait pas pour entraîner la cessation du gouvernement provisoire, attendu que cette loi y tout en consacrant le principe, ne contenait aucune disposition à l'égard du régime transitoire, c'est-à-dire jusqu'à la convocation de la (instituante ; et que pour régulariser ledit régime, il fallait né* cessairemcnt une nouvelle loi qui assurât à Venise les mêmes conditions qu'on avait faites à la Lombardie, conformément à la délibération du 4 juillet, et qui pourvût à la transformation du (jouvemement provisoire de Venise en une consulte.

Les membres du gouvememeat provisoire insistaient beaucoup sur cette difficulté : ne Youlant pas, disaient-ils, dans un cas si important, encourir vis-à-vis du peuple vénète la grave responsabilité de s'être démis en faveur du roi Cbarles-Albert sans avoir exigé préalablement la pleine exécution du traité de la fusion et une parfaite égalité de conditions entre Venise et la Lombardie.

Nous, considérant que le pacte de fusion et la loi du 27 juillet, article 2, établissaient effectivement cette égalité de conditions, qu'il ne s'agissait donc que de répéter ce qui avait été déclaré déjà pour la Lombardie, et qui était compris virtuellement dans l'article 2 de la loi du 27 juillet ; considérant en outre qu'il importait de trancher immédiatement toute difficulté de ce genre et de ne pas entraver l'acte de cession ; eu égard enfin aux pouvoirs extraordinaires dont nous étions investis, nous proposâmes de suppléer par un décret dectaratif^u défaut d'une loi expresse. Cela étant ainsi arrêté entre nous, nous en dressâmes aussitôt procès-verbal dont copie a été déjà envoyée au ministère.

Il fut convenu en outre que l'acte de cession serait dressé le lendemain à neuf heures du matin , par le ministère de deux notaires en présence du Cardinal-Patriarche et de toutes les principales autorités et qu'on donnerait au public le signal de la prise de possession en hissant aux grands mâts de la basilique de Saint- Marc le drapeau royal italien qui serait alors salué par les salves de Tartillerie, au sonde toutes les cloches de la ville. Sachant enfin combien l'amour pour l'emblème de Saint-Marc est profondément gravé dans le cœur des Vénitiens, nous avons jugé convenable d'ordonner qu*il ne fût pas supprimé dans le drapeau dont il tenait une partie du champ rouge en guise de quar> tier franc ; mais qu'on ajoutât seulement au milieu du champ blanc la Croix de Savoie. Cette disposition toucha profondément les membres du gouvernement provisoire et fit bon effet dans la population.

Le lundi 7 à neuf heures et demie du matin, Tacte solennel fut consommé dans la salle du palais national, où était autrefois la bibliottièque, au milieu d*un grand concours de monde et sekm le programme convenu. Le ministère a déjà entre les mains la

proclamation que nous avons publiée à cette occasion, ainsi que la prodamalion du gouTerneinent provisoire et notre propre décret concernant l'égalité parfaite de conditions entre la Lomliardie et la Vénétie.

A peine entrés en fonction , nous organisâmes le gouvernement de la manière suivante :

Le marquis Colli prit les départements de la guerre, la marine, Padministration du port, les affaires étrangères et l'ordre public.

Le chevalier Cibrario, les flnances, l'industrie et le commerce, lorganisation et le personnel des bureaux administratifs, et la bienfaisance publique.

L'avocat Castelli, les cultes, grâce et justice, l'intérieur et les travaux publics, l'instruction publique, les beaux-arts, les poids et mesures, les archives et le service de santé.

Les laits sont venus prouver que la rapidité de notre voyage et nos soins pour écarter tous les obstacles qui s'opposaient à la prise de possession étaient très-opportuns. En effet, des le lendemain (8 août) de très-bonne heure, un parlementaire envoyé par Welden nous apporta la nouvelle de l'entrée des Autrichiens à Milan et l'invitation d'ouvrir des négociations. En même temps cette nouvelle était répandue dans tout Venise par les nombreux et adroits agents que rAutrichc y entretiedt, et parmi lesquels la voix générale désigne le consul d'Angleterre, etc.

Pour toute réponse, nous envoyâmes au général Welden copie de notre proclamation du 7 août, nous en rapportant pour le reste à la réponse faite déjà précédemment par le gouvernement provisoire à l'occasion d'une semblable ouverture. Cependant, aCn de rassurer l'opinion publique^ nous publiâmes une nouvelle proclamation dont la copie est ci-jointe.

Sur ces entrefaites, une partie du corps d'artillerie napolitain se révolta et déclara vouloir rentrer dans son pays conformément à Tordre exprès de leur souverain. Les retenir de force, selon ce que conseittait le général Pèpe, n'eût été ni prudent ni utile , puisqu'il n'aurait pas été possible de compter sur ces troupes lors de la première rencontre avec Tcnncmi. Ils voulaient même partir avec armes et bagages ; mais ils furent obligés de les abandonner, et se contentèrent de nous envoyer une protestation.

Le mercredi matin, 9 août, Tex-président Manin vint chez moi, probablement prévenu par les républicains ses coreligionnaires des dangers courus par le roi à Milan et de Fétat déplorable de notre armée.

Après les compliments d'usage, il me posa cette question: « Si le roi Charles- Albert était obligé^ Pépée sur la gorge, de céder Venise à r Autriche^ que feriez-votis? » Je répondis : tQue je ne pouvais entamer une discussion sur une bypotbèse absurde et impossible. » Il reprit : « Absurde et impossible, soit! j*aimeàla croire telle, moi aussi ; mais nous vivons dans un temps où il n'est pas inutile de prévoir Tabsurde et l'impossible ; ayez donc la complaisance de répondre à ma question. y> Je tâchais pendant quelque temps encore d'éviter une discussion trop pénible pour moi ; mais Manin s'obstinant toujours à me demander une réponse, je lui dis enfin : a Si vous voulez absolument connaître ma pensée, je ne fais aucune difficulté de m'ouvrir à vous. Venise s'est réunie au Piémont pour être gouvernée et défei^due; si le roi n'a pas les moyens de la gouverner et de la défendre^ alors le motif pour lequel Venise s'est donnée à lui disparaît, et eUe rentre dans son indépendance comme avant la fusion. » — (( Ainsi^ reprit Manin, vous ne la livrerez pas aux Autrichiens?» — c< Non, répondis-je, je me ferai plutôt hacher en pièces. » — « Vous désobéiriez donc, même à un ordre exprès du roi ?» — « Je ne désobéirais pas ; j'ai accepté du gouvernement la mission de prendre possession de Venise et de la gouverner ; si maintenant on m'envoyait une nouvelle mission, je serais libre de l'accepter ou de la refuser, et je vous dis que je la refuserais.» — « Et quel est l'avis de Ck)lli à ce sujet ?» — « Je ne l'ai pas interrogé sur cette éventualité, qui, je vous le répète, me parait impossible ; mais je puis affirmer, en raison de l'intimité de nos relations, qu'il n'a pas d'autre avis que le mien. »

Alors l'ex-président m'embrassa et partit.

Le 1 1 août fut un jour qui se leva pour nous sous de tristes auspices ; car de très-bon matin un nouveau parlementaire de Welden nous apporta une copie de l'armistice du 9, laissant à notre choix de suspendre ou de continuer les hostilités. Nous

répondîmes sur-le-champ : que nous ne pouvions accepter aucune

communication de ce genre, ni consentir à aucune suspension d'hostilités, n

Toutefois, et quoique notre cœur fût navré par Fannonce d'un semblable malheur, nous avisâmes de suite à ce qu'il fallait faire. Nous étions convaincus que la fatale nouvelle ne tarderait pas à se répandre, et que cette ville qui, il y avait à peine cinq jours, s*était décidée à la fusion pour se soustraire à jamais au joug des Autrichiens^ croirait à la trahison et prendrait quelque parti violent en apprenant qu'on l'avait laissée à la merci de l'Autriche! Il est vrai que nous avions, pour contenir le peuple, des troupes piémontaises sur lesquelles nous pouvions compter ; mais nous n'aurions jamais voulu armer des Italiens contre des Italiens et verser le sang de ceux qui naguère encore venaient de demander la réunion au Piémont avec tant d'entraînement et une si parfaite unanimité.

Nous résolûmes donc de courir nous seuls tout le danger, confiants dans la pureté de nos intentions, dans la bonté de ce peuple et dans l'aide de la Providence.

Cependant, il fallait réunir la consulte el l'instruire de tout. n est inutile de dire quelle fut la douleur générale à l'annonce de ces tristes nouvelles. Nous déclarâmes : « qu'aussitôt après avoir reçu la nouvelle officielle de l'armistice, nous regarderions notre mission comme terminée^ et Venise comme étant revenue à l'état où elle était avant la fusion, que nous convoquerions alors immédiatement l'Assemblée des représentants du peuple, afin qu'elle pourvût à la formation d'un nouveau gouvernement ; mais qu'en attendant, il fallait toujours augmenter la défense de la ville, en barrant hermétiquement l'entrée des lagunes, etc. » Procès-verbal de cette déclaration fut dressé et signé par les commissaires du roi et par tous les membres de la consulte.

Nous nous rappelâmes ensuite notre entretien avec Manin, et connaissant la grande influence qu'il avait toujours sur le parti républicain, nous lui fîmes donner communication dudit procès- verbal , par le commissaire royal Castelli, exigeant sa parole d'honneur, qu'il n'en parlerait pas avant que la nouvelle de l'armistice fût répandue.

Cette malheureuse nouvelle circulait cependant dc\jà parmi le

peuple et parmi les Tolontaires lombards et romains, et bien qu^on n'y crût pas tout à fait, elle n'en éveillait pas moins une grande inquiétude. A la nuit tombante, la place Saint-Marc ^tait remplie de monde ; le peuple, fatigué d'avoir demandé en vaîn des nouvelles pendant les nuits précédentes, renouvelait ses instances avec plus de force; il ne se contentait pas de la déclaration qu'on lui faisait qu'il n'était pas arrivé de nouvelles officielles ; il exigeait du moins des nouvelles positives au sujet de la flotte et de la garnison piémontaise qui était dans Venise et il voulait qu'on lui répondit catégoriquement ^ ce que le marquis ' Colli, bomme très-loyal, ne pouvait ni ne voulait faire. Alors rinsurrection éclata; des cris de : « A bas les traîtres ! mort aui commissaires ! » et autres pareils cris retentirent de tous côtés. Le palais du gouvernement fut envahi par une horde furieuse dirigée par S^^^, qui leva les mains sur nous et voulut nous entraîner au balcon et nous contraindre à nous démettre du gouvernement à la face du peuple.

Le marquis Colli, sans se laisser intimider, déclara : « Qu'il se laisserait mettre en pièces, mais qu'il ne donnerait psis sa démission avant d'avoir reçu la nouvelle officielle de l'armistice. » Je répétais de mon côté la même chose à ceux qui m'entouraient. Ce tumulte durait depuis environ une heure, lorsque arri^^ Manin , en compagnie du commissaire Castelli ; ce dernier, sommé aussi de donner sa démission , la donna en disant : « Qu'avant tout il était citoyen de Venise. »

Manin harangua alors la foule et dit : « Qu'il répondait sur sa tête de notre amour pour la patrie ! » Ses paroles furent accueillies par un tonnerre d'applaudissements. Néanmoins le peuple, ou plutôt la partie du peuple qui s'était insultée, ne se calmait pas. et exigeait un changement de gouvernement. Manin alors tint conseil avec nous; il nous demanda si nous pensions j9ouro/r continuer de gouverner? Nous lui répondîmes que .la violence nous en empêchait. 11 dit que la majorité des citoyens était incapable d'employer la violence, et qu'en ce moment c'était seulement la populace qui se révoltait,; mais nous répliquâmes que la minorité qui agit est la maîtresse, lorsque la majorité se tait et reste impassible. « Démettez-vous alors, reprit-il, ou déclarw

du moins que vous vous abstenez de gouverner^ afin qu'il n'y ait |)as deux gouvernements ! »

>ous lui fîmes observer à ce sujet qu'il n'était pas dans notre pensée de donner notre démission, et que quant à nous abstenir, c'était un point de fait et non pas un point de droit, puisque la violence qu'on nous faisait et l'impossibilité de gouverner étaient évidentes ; quMl eût donc à agir comme il lui semblerait le plus utile. Manin nous pria alors de l'aider à constituer un nouveau gouvernement et d'en faire nous-mêmes partie avec lui. Mais nous ne pouvions accepter cet honneur, parce qu'il nous était impossible de concilier le mandat reçu par le gouvernement piémonlais avec un nouveau mandat du peuple vénète, qui, à nos yeux du moins, n'était pas encore rentré légalement dans l'exercice de son droit souverain. Alors Manin nous quitta, prit la dictature pour quarante-huit heures et convoqua pour le dimanche suivant l'Assemblée des députés.

Quant à nous, nous passâmes la nuit dans l'appartement que nous occupions au Palais national ; mais ne pouvant désormais rester honorablement à Venise, nous fîmes venir, le lendemain matin, vers neuf heures un canot du Gotto^ et le soir nous nous y embarquâmes. Malgré les observations de quelques esprits timides, Manin vint nous trouver publiquement; et ce n'est qu'après nous avoir de nouveau très-obligeamment priés : « dl rester et de lui prêter notre concours, d qu'il se retira, voyant que toute démarche auprès de nous était inutile. Le Goxto était mouillé contre le jardin public, et y resta jusqu'à quatre heures de l'après-midi. Nous reçûmes encore plusieurs messages de la part de Manin ayant pour but de sonder nos intentions et nous conseillant en même temps de rentrer en ville. Il eût déliré que lui et les deux commissaires piémontais fussent investis des pouvoirs dictatoriaux jusqu'à la fin de la guerre (ainsi que le prouve la proposition analogue qu'il fit agréer le lendemain par l'Assemblée des députés); mais nous ne pouvions changer d'avis.

Le samedi à quatre heures de l'après-midi nous sortunes donc de la lagune et nous allâmes trouver le contre-amiral Albini que nous savions être près du port de Malamocco avec

son escadre. Le chevalier d'Albini n'avait d'autre nouvelle de rarmistice que celle que nous lui donnâmes nous-mêmes et qui lui fut confirmée le lendemain par un parlementaire eonemi ; mais les autorités piémontaises ne nous mandaient rien. Nous restâmes donc auprès de l'escadre fout le dimanche et le lundi suivant.

Le mardi matin, fête de l'Assomption, le contre-amiral vint nous trouver à notre bord de très-bonne heure. Il nous dit que, suivant un avis reçu par Manin , la flotte autrichienne était sortie de Trieste et s'était rangée en bataille le long de l'Istrie. Que ses instructions lui prescrivaient d'attaquer Tennemi aussitôt qu'il sortirait de ce port, de sorte qu'il avait besoin de tous les bateaux à vapeur. Nous résolûmes en conséquence de nous faire conduire à Ancône, d'où, par Tolentino, Foligno, Florence, Livourne et Gênes, nous sommes rentrés en Piémont.

Signé : Louis Cibrario, eiL-commissaire royal sarde i VenL^ TiRiN, 36 août 1818.

(Il AOUT ~~ I JANVIER 1849.)

Le 4 juillet, ropinton républicaine aTtlt cédé le champ de bataille sans combat , bannière déployée et rouservant tous ses chefs; elle ne fut pas raincuc, elle obéit à un sentiment de généreuse abnégation. Son autorité morale en fut, nou-seulement conierrée, mais augmentée, et le M août elle put sauver le pays, parce quelle put rallier le« patriotes de toutes les

opinions.

(Nai«1!T, l>>"oten detarh/ei, IS&20

BUMN AUX VÉNITIENS.

Vemse, l2aoât 1848.

Citoyens,

Dans les moments de péril suprême, il faut des résolutions promptes et hardies.

Afin que vous ne restiez pas sans gouvernement, je n'ai pas h ésité à assumer, quoique seulement pour quelques heures, la lourde charge de gouverner. La nécessité m'en a donné le mandat ; que votre affection m'en facilite rexercice I

Dimanche, l'Assemblée de vos représentants sera convoquée, son premier soin sera de constituer un nouveau gouvernement, afin de pourvoir efficacement aux nécessités actuelles.

Ayons confiance en Dieu, en nous-mêmes, dans l'Italie, dans le secours des autres peuples libres, déjà invoqué, et qui ne peut nous manquer !

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