DE MANIN A LA CONGREGATION CENTRALE VÉNÈTE
Venise, 21 décembre 1846.
Illustre Congrégation centrale vénètb,
11 y a déjà trente-deux ans qu'il existe dans le royaume Lombard-Vénitien , une représentation nationale, car, depuis trentedeux ans, existent les Congrégations centrales de Milan et de Venise, instituées dans le but et avec la mission de faire connaître au Gouvernement les besoins et les désirs du pays.
Dans cette longue série d'années, les Congrégations centrales ne se sont jamais faites l'interprète d'aucun de nos besoins, d'aucun de nos désirs auprès du Gouvernement qui a dû croire conséquemment que nous n'avions ni désirs ni besoins, et que nous vivions dans un complet bonheur, dans un parfait contentement.
Ainsi le Gouvernement fut induit en erreur par le silence des Congrégations centrales ; car il est positif que nous ne sommes ni heureux, ni contents, que nous avons au contraire beaucoup de vrais besoins, beaucoup de justes désirs.
Ce silence des Congrégations centrales vint de la crainte de déplaire au Gouvernement; mais cette crainte est injuste et injurieuse, car il est injuste et injurieux de supposer que le Gouvernement ait accordé à ce royaume une représentation nationale dérisoire; qu'il ait trompé et qu'il trompe ce pays et l'Europe, en faisant des lois qu'il ne veut point qu'on observe, poursuivant et punissant ceux qui entendent les observer.
Il est de notre devoir de respecter le Gouvernement. Celui
A C'est après avoir fait de Tains efforts pour obtenir d'un membre de la congrégation centrale vénète d'imiter le courageux exemple de M . Nazari, à Milan, que Manin se décida à présenter cette motion en son propre et privé nom, comme simple citoyen. 1/intervention du député provincial, Morosini, et de quatre conseillers municipaux, qui se Tapproprièrent, la fit admettre à la discussion comme légale malgré le mécontentement manifestépar les fonctionnaires autrichiens.
LUTTK LÉGALE. «5
qui le respecte doit croire qu'il désire la vérité, qu'il apprécie ceux qui la lui font connaître, et désapprouve ceux qui la lui cachent.
H est temps désormais que les Congrégations centrales se le persuadent, qu'elles se réveillent de leur long sommeil , qu'elles rompent leur long silence et montrent par des faits, qu'elles comprennent la sainteté et l'importance de leur mission.
La Congrégation lombarde s'est déjà réveillée et s'achemine dans le sentier du devoir. Un de ses membres a fait acte de bon sujet, et aussi de bon citoyen, en présentant à la susdite Congrégation la note dont je joins ici la copie, dans laquelle, en constatant le fait irrécusable du mécontentement des populations, il propose qu'on nomme une commission, chargée d*en rechercher les causes, d'en étudier les remèdes, et d'en référer. Si, comme je le crois, la motion est adoptée, elle pourra produire des effets salutaires, et empêcher peut-être de funestes collisions.
Cet exemple est digne d'être imité, et j'ai l'espoir qu'il le sera par cette illustre Congrégation. Je l'en prie vivement dans l'intérêt de son honneur, de la prospérité nationale et de la tranquillité publique.
Daniel Manin.
L£ CONSUL GÉNÉRAL DA>VKIN$ AU VICOMTE PALMERSTON
Milan, 30 décembre 1847.
MaoBD,
Votre Seigneurie sait qu'en 1815, lorsque le royaume Lombard-Vénitien fut constitué, le dernier empereur François institua deux espèces d'assemblées de représentants ; les unes furent appelées Congrégations centrales ; il y en avait une pour chacun des gouvernements de Milan et de Venise ; les autres : Congrégations provinciales ; il y en avait une pour chacune des dix-sepl provinces du royaume. Ces assemblées sont rom|K)sées |)ar moilié
16 PBKMIÈHE ÉPOOliE.
de nobles et de propriélaires ; le délégué de la province est le président de la Congrégation provinciale ; le gouverneur de MHan ou celui de Venise préside la Congi*égation centrale. I^s membres sont élus par les conseils communaux et par les bourgs royaux, le Gouvernement ayant droit de veto sur les élections. La Congrégation centrale est invitée à communiquer les désirs de la nation au souverain qui se réserve cependant le droit d'accorder ou de refuser, comme il l'entend. Le président peut nommer des comités de députés pour faire des rapports sur les cas difficiles.
Se prévalant du pouvoir qui lui est ainsi conféré (pouvoir qui jusqu'ici était resté presque inactif), la Congrégation centrale de Milan a pris une décision qui a vivement ému le sentiment public. Sur la proposition d'un seul membre, M. Nazari, député de la province de Bergame, la Congrégation centrale a demandé la nomination d'un comité, pour faire un rapport sur la situation actuelle du pays et sur les causes du mécontentement existant ; le gouvernement a acquiescé à cette demande. Je joins ici une copie de la pétition de M. Nazari, adressée à la Congrégation centrale, et je prie Votre Seigneurie de remarquer le langage de ce document. Jusqu'ici M. Nazari n'avait pas pris part aux afifaires du pays d'une manière remarquable, mais il a toujours été considéré comme un homme indépendant et modéré. Cependant, dès que cette démarche a été connue, un grand nombre d'habitants de Milan est allé déposer sa carte chez lui, en signe d'approbation. Le Gouvernement est très-fâché du procédé de M. Nazari et surtout de la publicité qu'il a acquise. Aussitôt la Congrégation provinciale de Milan, prompte à suivre l'exemple qu'on vient de lui donner, a rédigé et adressé à la Congrégation centrale un écrit où sont esquissés les principaux griefs et les principales réclamations des habitants de la province. La substance de ces demandes est à peu près celle-ci :
« Que les affaires du royaume Lombard- Vénitien soient désormais administrées par le vice-roi assisté de conseiller italiens seulement, la direction des affaires italiennes ayant été jusqu'ici absorbée par le Conseil aulique à Vienne, ce qui donne lieu à de grands sujets de plainte.
m Que le royaume Lombard-Vénitien pourYoie à ses propres dépenses, contribuant dans une proportion convenable, avec les autres provinces, aux dépenses générales deTempire. — Que les impôts soient adaptés au caractère des habitants et aux productions du pays, et qu'ils soient contrôlés par les autorités du royaume qui auront le pouvoir de les augmenter ou de les réduire, et que les comptes soient publiés. — Que les comptes de la dette publique soient rendus publics, et que le pays soit assuré que Ton exécute les dispositions de Tarticle du traité de Vienne qui concerne le Monte Napoleone. — Qu'on rende le système des douanes plus convenable pour le pays, et que Ton ait en vue l'union éventuelle des douanes italiennes. — Que les règles de la conscription soient modifiées, et que la durée du service, qui est maintenant de huit années, soit diminuée. — Qu'il y ait une plus grande publicité pour les aflaires judiciaires, et plus de sécurité contre les mesures arbitraires des autorités de police. »
Ces demandes sont maintenant soumises au comité nommé |K)ur les examiner ; si elles avaient été présentées en d'autres temps, fussent-elles même de nature ordinaire , elles seraient restées pendant des années entre les mains du comité d'abord, puis des autorités de Vienne auxquelles on les aurait ultérieurement adressées. Dans les circonstances actuelles, cette méthode dilatoire ne peut guère être suivie ; et, quoique personne ne semble imaginer la possibilité du succès de ces demandes, le pas qu*on vient de faire servira peut-être à améliorer les mesures, quelles qu'elles soient, que généralement l'on suppose soumises à l'examen du gouvernement à Vienne.
On m'a dit qu'on avait présenté à la Congrégation centrale de Veniseun écrit pour l'engager à suivre l'exemple dccelledeMilan; mais, comme je vais prochainement me rendre à Venise, j'espère pouvoir donner à V. S. de plus amples informations à ce sujet.
LE MÊME AU MÊME
31 décembre 1847.
Je regrette de dire que le sentiment d'irritation contre le gouvernement dans ces provinces, sentiment que j'ai déjà eu Toccasion de signaler, ne diminue nullement ; il y a dans les démon-
strations des mécontents un ordre et une entente qui jusqu'ici n^étaient guère perceptibles, tandis qu'en même temps on prend grand soin que ces démonstrations ne dépassent pas certaines bornes. Quelques jours avant l'ouverture de l'Opéra, le 26 courant, la police publia un ordre pour que tout le monde s'abstint de toute marque bruyante d'approbation ou d'improbation ; la représentation d'ouverture se passa presque dans un silence parfait, la tentative d'applaudissements faite par quelques personnes ayant été immédiatement étouffée par la grande majorité des spectateurs qui s'étaient entendus dans ce but. V. S. sait que le tabac est un monopole du gouvernement, qui se fait un revenu considérable par la vente des cigares. On a fait circuler à Milan un imprimé rappelant la conduite des Américains lorsqu'ils s'abstinrent de l'usage du thé avant la guerre de l'indépendance, et engageant les Milanais à imiter cet exemple en s'abstenant de fumer des cigares. Un grand nombre de jeunes gens de toutes classes ont pris cet engagement, et les personnes que l'on a vues fumer ont été insultées dans quelques occasions. On m'a même assuré qu'il y a quelques exemples de ce fait parmi le peuple. Je me suis procuré une copie de l'imprimé en question que je joins à cette dépêche. On n'a épargné aucun effort pour encourager le sentiment de nationalité qui s'est déjà réveillé jusqu'à un certain point chez le peuple de ces provinces ; et le pays est inondé de publications sortant des presses du Piémont, de la Suisse et de la Romagne, que toute la vigilance des officiers de la douane ne peut arrêter. J'ai mandé dernièrement que les régiments en garnison dans la Lombardie ont été entièrement complétés. 11 en est résulté que tous les hommes appartenant aux régiments italiens qui, lorsqu'on n'avait pas besoin d'eux, étaient en congé, se livrant à leiur industrie respective, ont reçu Tordre de rejoindre. Ceci a vivement mécontenté ces hommes, mais leur mécontentement est dirigé non contre le gouvernement, mais contre l'aristocratie ; car on leur a donné à entendre que la conduite de l'aristocratie envers l'autorité est le motif de leur rappel. Je suis loin de dire que le gouvernement encourage ou fomente ce sentiment parmi les classes inférieures, mais on ne peut supposer qu'il s'aperçoive avec mécontentement de son exfstence. Clinton Dawkins.
NICOLAS TOMMASEO A S. E. M. LE MINISTRE BARON DE Kl EBECK