VENISE AUX CONFÉRENCES
Venise, 13 octobre 1848.
L'Assemblée des représentants de la ville et province de Venise ayant confirmé le gouvernement dictatorial, et refusé de nommer un comité secret, etc., etc., nous venons régulariser nos précédentes instructions datées du 8 septembre.
Avant tout, vous connaissez les événements de Vienne des 6 et 7 octobre ; nous ne savons quels développements pourra prendre cette nouvelle révolution ; mais il est certain que nous devons en profiler *.
L'Autriche perdant la force morale que lui prêtait contre nous la réaction ; ayant ses forces militaires en partie paralysées par la guerre hongroise et croate; voyant sa souveraineté ébranlée jusque dans les parties vitales de l'empire, doit plus facilement consentir à un arrangement avec l'Italie, et doit même
* Les troubles de Vienne du 6 octobre, provoqnés par le refus d'un régiment allemand de partir pour se battre contre les Hongrois,et à la suite desquels le ministre Latour fut tui'.
désirer de le hâter, puisqu'elle peut se trouver à la veille de se le voir imposer. Nos légitimes exigences doivent par conséquent être soutenues avec plus de fermeté encore, et l'indépendance complète de toutes les provinces lombardo-vépii tiennes être réclamée avec plus de force.
Déjà une agitation plus grande que celle qui précéda la révolutiou, se manifeste dans nos provinces; Toccupation militaire y est devenue intolérable ; les événements de Vienne pourraient y susciter un soulèvement général prématuré, soulèvement du reste, inévitable, si les conventions diplomatiques devaient sacrifier de nouveau directement ouindirectement le sentiment de notre nationalité, que rien au monde ne peut plus étouiïer.
La création d'un rovaume lombardo-vénitien avec un archiduc autrichien et une dépendance quelconque de la couronne impériale, impliquerait la continuation des calamités de l'Italie, et y maintiendrait l'élément révolutionnaire; elle ferait peut-être cesser pour quelque temps la guerre, mais certainement |K)ur la voir renaître au premier jour. Vous repousserez donc cette combinaison dans Tintérét de notre patrie, et même dans Tintérét de la paix européenne. Si, en dépit de vos protestations, elle nous était imposée, vous auriez soin de laisser intact le droit qu*a notre pays de la repousser par la force dès qu'il le pourra.
On pourrait compenser l'élimination d'un prince autrichien, en mettant à notre charge une plus grande part de la dette atitrichienne, ou bien par des traités de commerce favorables à l'Auiriche. Nous ne saurions préciser le chiffre exact de la dette que nous pourrions prendre à notre charge, mais il est certain que la question d'indépendance l'emportera toujours sur toute question d'argent. Quant aux traités de commerce, tout en consultant forcément aussi l'intérêt des puissances médiatrices, il faudrait toutefois avoir soin de ne pas compromettre tro[) gravement l'avenir industriel de notre pays, et de ne pas laisser mettre ol)slacle à la formation de l'union douanière it;dienne.
De toutes les combinaisons politiques, celle que nous préférerions serait : un Ktat lombardo-vénitien indépendant avec une forme de gouvernement à déterminer par une a^lS('nd)lée constituante lombardo-vénitienne; nous parla^^^ons entièrement votre
4»iV QUATRIÈME ÉPOQUE.
opinion sur la presque impossibilité de [fonder une fédération italienne, si elle n'est /jrec^r/^ip d'une déclaration d'indépendance complète du territoire lombardo-vénitien.
Nous accepterions aussi de faire partie d'une monarchie ainsi constituée, à la seule condition que jamais la couronne ne pût être placée sur la tête d'un descendant de Marie-Thérèse.
On pourrait peut-être donner à la Lomhardie la faculté de s'unir soit au Piémont soit à la Vénétie ; et si nous considérons certains intérêts particuliers à cette province, il nous paraît probable qu'elle se déciderait pour le Piémont. Dans ce cas il serait nécessaire, dans l'intérêt d'un juste équilibre politique, d'étendre les limites du territoire vénète, et tous feriez votre possible pour obtenir qu'elles fussent portées au delà du Mincio, c'est-à-dire précisément là où elles existaient avant le traité de Campo-Formio.
L'idée d'isoler la ville de Venise et de la transformer en ville anséatique, doit être combattue par vous et repoussée avec la plus grande énergie. Dans l'état actuel de la politique et du commerce, Venise isolée ne pourrait vivre que peu de temps; ses. ressources ne pouvant suffire à entretenir une armée ni une flotte, on en ferait une nouvelle Cracovie^ et son indépendance serait illusoire.
Si pourtant on lui imposait absolument ou de rester isolée, ou de rentrer avec la terre ferme sous la domination directe ou indirecte de l'Autriche, Venise préférera toujours devenir misérable et espérer^ que de retourner sous un joug désormais intolérable, quelque soin qu'on mit à cacher sous des fleurs ses nouvelles chaînes.
Nous croyons fermement que cette alternative ne nous sera pas |)osée, surtout après les événements de Vienne. Si toutefois la méditation des grandes puissances ne devait aboutir qu'à ce misérable résultat, contraire à l'honneur et à l'humanité, vous nous en avertiriez à temps, pour que nous pussions vous donner à ce sujet des instructions précises et catégoriques.
Nous approuvons vos efforts pour obtenir dans les négociations voix consultative , sinon deliberative, comme aussi vos démarches pour faire cesser les hostilités contre Venise, surtout le blocus maritime qui est pour nous la plus grave et la pins dom-
mageable des hostilités. Nous souhaitons seulement que vos efforts obtiennent un meilleur succès que jusqu'à présent, car les pyroscaphes autrichiens ne cessent d'entraver notre commerce; ce matin mème^ et jusqu'en vue de notre port, ils mettent obstacle à l'arrivée des bâtiments chargés de vivres.
Ecrivez-nous souvent, car vos lettres nous arrivent toujours à propos, et sont toujours les bienvenues.
Manin.