TOMMASEO A MANIN
Paris, 12 octobre 1848.
J'ai vu Cavaignac. Après le salut, voici ce qu'il m'a dit : « Vous savez les nouvelles de Vienne? — Non. — Le ministre de la guerre a été pendu I — Pendu? — Pendu par le cou »
Quant à la conversation qui va suivre, je vous recommande de n'en dire ni publier un seul mot. Je n'en parle moi-mémo ni à ToBbli ni à Pasini. Je puis dire seulement que j'en ai été satisfait j ce qui pour moi est chose rare.
Cavaignac m'a affirmé : a que le commandant français avait intimé aux Autrichiens d'avoir à cesser de molester Venise, ou bien qu'il les attaquerait, et qu'ils ne s'imaginent pas pouvoir recommencer Messine.» Il a dit ceci avec beaucoup d'assurance, sans vouloir admettre néanmoins que les actes de violence de TAutriche fussent qualifiés d'fn^7///e aux puissances médiatrices, mais seulement de manque de respect^ ou quelque autre expn^ssion équivalente 1
J'ai demandé si nos propres vaisseaux ne |)ourraient pas tomber sur les Autrichiens, ainsi qu'ils le désirent. Il ré{K)ndit que non. J'ai dit ensuite : a Mais si un mouvement populaire éclatait en ce moment en Italie, indépendamment des résolutions des princes, que feriez-vous? » Il conseilla de demeurer tranquilles
et de voir venir, ce Mais, dis-je, Venise n'a pas d'argent, il est impossible d'aller loin ainsi. » A cela , pas de réponse.
Quant aux prouesses de Radetzky, il n'a pas Tair de les redouter beaucoup. En somme, il croit que les négociations n'auront pas lieu^ et que cela finira par la guerre.
Je lui racontai ce que Ridolfi m'écrit de Londres, que TAugleterre se moque d'eux, ce L'Angleterre peut se moquer du marquis Ridolfi, dit-il, mais non de moi. Tout le monde sail bien que ce n'est pas l'Angleterre qui fera la guerre à l'Autriche ! » Comme qui dirait : a Cest nous qui la ferons. y>
J'ai fait allusion au bruit répandu dans Paris d'une paix sur TAdige. Il répondit a que, dans des négociations, il aurait pu en être question ; mais ensuite : qu'il ne croyait pas à des n^ocialions, et que la guerre en déciderait. » En résumé , on voit qu'il n'a aucune idée arrêtée sur tout cela.
Je disais que Thiers allait clabaudaut partout, comme quoi : « une occupation temporaire de l'Italie, à F instar de celle de la France, en 1815, était ifidispensable, » Thiers Fa dit en effet, et je l'ai répété exprès. Il répondit : (c que quant à Thiers, il n'avait pas la moindre autorité, et que je le laisse dire. » Je lui demandai s'il connaissait Martini et je vis ^
Je le prévins alors que le même Martini affirmait hautement : (( que la proposition de la paix sur l'Adige avait été faite par la France elle-même. » A cela,' il n'a fait de réponse bien nette, ni cette fois-ci, ni d'autres fois. 11 parait positif que ces jours passés, soit par suite de quelque manœuvre piémontaise, soit à cause de raccix)issement des forces de l'Autriche, quelques demi-mots en ce sens auraient été réellement prononcés, et que c'est la pendaison du ministre qui ensuite a fait changer les choses de face
15 octobre.
Le comte Thun, depuis l'arrivée des nouvelles de Vienne, fait le malade, parce qu'il ne sait plus quoi proposer, ni au nom de
qui il parle, etc.
1 C'était le nicine comte Martini, qu'on a vu tigurcr au\ mois de mai et de juin, dans les provinces vénitieniies.
Le ministère français a fait savoir à Vienne et à Turin cjue si Tun ou Tautre parti avait recours aux armes, il se poserait en ennemi de l'Autriche, mais sans aider le Piémont; en même temps il fait 5(m^ mam conseiller aux Italiens, de se soulever! 11 ne voudrait pas que le Piémont pût s'arroger le mérite et les bénéfices de la guerre, et pourtant lui-même veut conserver ostensiblement son attitude de médiateur^ et rien de plus.
En tenant un langage en public, un autre en secret, un langage dans ses dépêches, et un autre langage encore dans les journaux qui passent pour être ses organes, ce ministère se ménage habilement pour lui-même une issue facile à tout événement, e pour nous le moyen de nous trouver des torts ! Espérons pourtant que Dieu, qui combat visiblement pour nous, nous donnera plus de forces, et à eux plus de loyauté !
J'ai demandé à Teleky si les Hongrois n'attaqueraient pas Jellachich, dans le cas où il viendrait bombarder Vienne avec l'empereur? 11 répondit : a Ce serait une bien grande faute de ne pas le faire. » Ce qui veut dire, qu'ils n'en feront rien.
17 octobre .
Ne désespérons pas; abandonnés par les hommes, c'est le moment plus que jamais d'avoir confiance en Dieu !
L'ordre avait été positivement envoyé à l'escadre française de se retirer; aujourd'hui ils disent que c'était pour faire des vivres; mais il parait certain qu'ils avaient consenti à abandonner Venise.
Ce fait du reste m'avait été confirmé tout autant |>ar l'embarras deCavaignac, lorsque je lui en ai parlé, que par l'assurance avec laquelle Martini avait hautement affirmé : «que la France adhérait àla paix sur l'Adige. » Aujourd'hui que les événements de Vienne et le vote de confiance qu'ils ont obtenue l'Assemblée leur rendent un peu de courage, ils voudraient réparer le mal, et ils vous envoient une dépêche annonçant le départ de Toulon d'autres bâtiments; mais quand ces bâtiments arriveront-ils? J'es[)ère que les Vénitiens |H)urront résister jus({ue-là; |>eut-être aussi la flotte
sarde va-t-ellé arriver dans vos eaux ; Cavaignac, du moins, le dit*.
On m'avait soigneusement tout caché par honte ; on Tairait caché à tout le monde. Frappoli en avait eu vent, mais n'en avait pas parlé pour ne pas nous ôter tout courage. Pour le moment, je le répète, la consolidation du ministère et la nouvelle révolution de Vienne nous viennent en aide. Mais le moyen de salul le plus sûr sera toujours la persévérance dans nos sacrifices, et la foi en Dieu ! Vous pouvez vous figurer l'état où je suis, ne pouvant exhaler comme je les ressens ni mon indignation ni même ma douleur, car mes paroles pourraient facilement devenir nuisibles au lieu d'être utiles.
Adieu de cœur.
TOMMASEO