DANIEL MANIN A VINCENZO GIOBERTL
Venise» 36 octobre 1848.
Illustre citoyen,
Ce n'est qu'hier tard dans la soirée^ que nous avons reçu, mes collègues et moi, l'adresse du 9 courant signée de quinze honorables députés du parlement sarde. Notre gouvernement ne croit pas devoir y faire de réponse officielle.
C'est pourquoi je prends la liberté de vous écrire en mon particulier, moi qui honore et vénère les éminentes facultés de votre cœur et de votre intelligence, et qui sens que je ne suis pas moimême indigne de votre estime ; car, si nous sommes en désaccord dans quelques-unes de nos opinions, nous avons le même zèle, le même amour pour la cause nationale ; nous sommes également résolus l'un et Tautre à lui sacrifier toute chose, jusqu'à nos opinions mèmt's.
Remettre sur le tiipis des ([uestions politiques, et introduire
* Il y avait alors à Venise à peu près une quarantaine de Hongrois, dont on forma un petit corps sous le commandement de Louis Winkler, le métnt ofOder bonicroisqui,le22 mars,a\ai( refusé de tirer sur le peuple.
474 QUATRIÉIME ÉPOQUE.
ainsi un élément de discorde dans le peuple et les troupes» loi^ que nous sommes étroitement cernés par l'ennemi , ce serait iaire im acte hautement imprudent, et compromettre de la manière la plus grave le salut de cette citadelle de la liberté italienne, où, depuisle 1 1 août, nous sommes restés et restons inyaincus^ parce que nous avons su y rétablir et y maintenir la concorde.
Sij par suite des opérations de Tarmée sarde ou par tout autre moyen, notre condition militaire venait à s'améliorer, nous aurions aussi une plus grande liberté d'action ; mais aujourd'hui, ce serait une véritable trahison que d'aller au-devant d'un péril certain, dans le vague espoir d'un secours problématique.
Qu'on repasse le Tessin, et après nous pourrons discuter.
Veuillez, je vous prie, faire agréer à vos honorables collègues l'assurance de notre vive reconnaissance de l'intérêt qu'ils témoignent à l'égard de notre héroïque ville, ainsi que celle de notre profonde estime. Vous, homme illustre, daignez agréer au nombre de vos admirateurs
Votre dévoué serviteur,
Damel Manin.
MAMN A N. TOMMASEO.
Vexise, 27 octobre 1848 au matin.
Sans cesse molestés par les pirateries maritimes et par la continuation du blocus de terre , nous avons été forcés de sortir un peu de notre attitude passive , même pour pouvoir introduire quelques vivres dans la place. Dans la journée du 22, on avait fait une sortie du fort des Trois Portes {Tre Porti)^ délogé l'ennemi de Gavallino, et pris deux pièces d'artillerie. Ce matin nous avons effectué une nouvelle sortie de Fusina et de Malgbera; on a enlevé à l'ennemi huit canons, un caisson de munitions, huit chevaux et fait deux cents prisonniers. Au moment oil je vous écris, on se bat et nous avons le dessus.
Il est tard, le courrier va partir. A demain.
Mai«u«.
MÉDIATION. 47a
GAZETTE OFFICIELLE
{Bu Ile till Je la guenr, — 27 octobre 1848 à midi,)
Ce matin, une partie de nos troupes est sorliede Malghera, se dirigeant sur Mestre, tandis qu'un autre détachement débarquait à Fusina. Les rapports de nos commandants nous apprennent qu'après une vive résistance Mestre a été occupée , et que les troupes débarquées à Fusina poursuivent également leur marcho, ne rencontrant que peu de résistance.
Le résultat de l'occupation de Mestre et de Fusina a été pour nous de plus de deux cents prisonniers, six canons, six chevaux et plusieurs chariots de munitions, dont deux cents gargousses ; tout cela prêt à sei-vir contre Venise. Parmi les prisonniers se trouvent plusieurs officiers.
AinRE Bl'LLKTIN.
(5 heures,)
La journée s'est terminée par le triomphe de nos armes. Quoiqu'ils se soient battus vaillamment, les Croates ont dii céder à la valeur et à l'enthousiasme des Italiens accourus de tous les points de l'Italie à Venise pour ressaisir les armes.
Outre deux cents morts et blessés , nous avons fait plus de cinq cents prisonniers autrichiens. De notre côté, les canons enlevés à l'ennemi nous ont coûté environ cinquante morts et blessés ; mais le sang italien est compensé par ht victoire , et fera germer rindé|)endance à laquelle nous aspirons tous.
Zemnari, Secrétaire général.
MAMN A TOMMASEO.
Vrnisc, 38 octobre» 18 i8.
L'affaire d'hier a été extrêmement brillante; elle est ylorieme pour les armes italiennes. L'ennemi a été chassé de Fusina, d'un réduit qu'il avait construit près du pont de la Rana, et de Mestre,
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laissant deux cents morts sur le champ de bataille. Nous avons fait cinq cents prisonniers (parmi lesquels cinq officiers), pris six pièces de campagne en bronze, deux caissons de munitions, trois chariots de bagages et plusieurs autres, chargés de vivres. Nous avons à déplorer trente-quatre morts et soixante-douze blessés.
A Mestre, la lutte a été sanglante , Tennemi s'étant retranché dans les maisons et tirant par les fenêtres. A quatre heures du soir il était battu.
Notre peuple était en foule sur la place pour avoir des nouvelles. Vers deux heures, le son des cloches vint l'appeler à l'église, où on avait exposé la madone de Saint-Marc; à l'instant même, la place fut vide ! Les prières du peuple furent exaucées.
Nous avions deux mille deux cents soldats; les Autrichiens à peu près deux mille. Le but de la sortie étant atteint, nos soldats sont rentrés le soir même heureux et gais, et se sont renfermés dans leurs forts.
Hier, la flotte sarde , composée de quatorze vaisseaux, tant à voiles qu'à vapeur^ a jeté l'ancre dans nos eaux. Ce matin l'amiral Albini est venu voir le gouvernement.
Adieu de cœur. Manin.
GAZETTE OFFICIELLE
(29 octobre.)
Vendredi 27 courant, Tescadre de Sa Majesté le roi de Sardaigne composée de quatorze bâtiinents a jeté l'ancre dans nos eaux. Le lendemain le contre-amiral Albini, s'étant rendu auprès des triumvirs, leur déclara que le retour de l'escadre avait pour but de îeÀre débloquer Venise, et de la défendre si elle était attaquée. Il témoigna toute sa joie ainsi que celle de tous les officiers sous ses ordres, d'avoir cette nouvelle occasion de prouver son dévouement à l'Italie. Le gouvernement exprima à l'amiral tout le plaisir et la vive reconnaissance qu'il éprouvait de son retour. La reconnaissance de Venise qui a accompagné la flotte sarde à son départ se réveille plus ardente à son retour .
ZbnnaEI, Secrétaire; gènénl.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON
Venise, 90 octobre 1848.
MlLORD^
Le 22, quatre cents hommes de la garnison de Venise ont fait une sortie vers Tréporti. Cette force, soutenue par quelques bateaux canonniers, a réussi à surprendre Cavallino, petit poste occupé par les Autrichiens, et à enlever deux canons. Il paraît qu'il n'y a eu ni tués ni prisonniers d'aucun côté. Encouragé par ce succès, et afin d'entretenir l'ardeur des troupes, peut-être aussi pour s'assurer du degré d'assistance que donneraient les paysans, on projeta une sortie sur une plus grande échelle, qui fut exécutée le 27. Avant le lever du soleil, cachés par une brume épaisse, mille hommes débarquèrent à Fusina, tandis qu'un autre corps d'environ deux mille hommes sortait du fort de Malghera se dirigeant sur Mestre. Les Autrichiens établis dans ce village et à l'entour étaient au nombre d'environ 1,800 ; ils furent pris à l'improviste, à cause du brouillard, et probablement aussi pour avoir manqué de la vigilance la plus ordinaire ; il en résulta qu'après un engagement très-vif qui dura jusqu'au soir, l'expédition réussit à chasser de Mestre les Autrichiens, et à leur faire quatre à cinq cents prisonniers, outre cent cinquante hommes tués ou blessés ; ils ont pris de plus six canons et des approvisionnements militaires. Les Vénitiens disent avoir eu cinquante morts et au moins quatre-vingts blessés. Le grand nombre de prisonniers autrichiens s'explique par ce fait que beaucoup d'entre eux ont été surpris dans les maisons^ et entourés par des forces supérieures; quoique les Vénitiens aient peutêtre souffert plus qu'ils ne le disent, je ne crois ))as que le récit de la perte des Autrichiens soit trcs-cxagéré. On peut dire que cette sortie qui a été dirigée par le général Pe|)e en jK^rsonne, a parfaitement réussi, mais elle a fortement désap|)ointé les Vénitiens, car les paysans sont restés parfaitement passifs. Le 28 au matin, les Autrichiens, avant amené de Tré\ise des renforts considérâbles, ont réoccu|)é Mestre, qui est un village ouvert, et les Vénitiens sont rentrés à Malghera et à Venise. J'ai, etc.
Sigîié : CLiKïon G. Dawkiks.
G.\ZETTE OFFICIELLE-
{Venise, 29 octo6re 1848.)
Les journées des â7 et 29 octobre resteront parmi les plus mémorablesde notre glorieuse époque. Peindre l'aspect sublime que prit Venise pendant la journée du 27 octobre serait chose impossible. A peine la sortie de nos troupes fut-elle connue qu'une joie délirante, on pourrait dire une sorte d'ivresse, s'empara de la population. Rompre en Tisière une fois de plus avec les Autrichiens, voir Venise donner le signal du combat , c'était lardent désir de tous les cœurs ! Mais en même temps il se mêlait à cette allégresse une inquiétude, une anxiété, une imjiatience extrême de savoir ce qui se passait , et d'accourir sur k lieu de la lutte, non qu'on doutât du succès ; mais il semblait à chacun que d'en rester spectateur oisif serait un crime.
Lorsque arrivèrent les premières nouvelles, et qu'on apprit que le combat était acharné, mais quMl tournait à notre avantage, toute cette foule qui encombrait la place ne sembla qu'un seul homme dont la poitrine se soulève et jette un soupir de satisfaction et de bonheur en voyant s'accomplir son vœu le plus cher. Tout à coup, comme honteuse de partager les avantages sans partager le péril, la garde nationale tout entière (c'est-àdire tous les hommes en état de porter un fusil) se porta sous les fenêtres du gouvernement, criant : n Nous voulons nous battre! Qu'on nous conduise au lieu du combat! Sortons! sortons! )> Le commandant en chef de la garde nationale, général Marsick, avait déjà prévenu ce désir, en faisant partir trois cents des leui-s pour Malghera, outre les cent tirailleurs qui s'y trouvaient déjà, et huit cents autres, prêts pour former la réserve; mais tout cela ne leur suffit pas ; tous insistèrent pour partir sans être appelés^ et bien que le plan de la sortie ne le réclamât point. Ce fait proclame que Venise ne doit plus appartenir à d'autres qu'à ellemême et à l'Italie.
Un autre épisode, non moins touchant, succéda à celui-ci. Le< nouvelles arrivaient de plus en plus favorables^ de plus eu plue
MEDIATION. 479
rassurantes, et se répandirent avec la rapidité de Téclair. Tout à coup retentit l'airain de notre basilique, remplissant l'air de son harmonie majestueuse et sacrée, nous annonçant que le clergé, dans les temples, ne reste pas insensible à la nouvelle de notre victoire. Cet appel agit comme un coup électrique sur le peuple qui encombre la place ; un mouvement instinctif fait sentir à tous le besoin de s'humilier devant le Dieu de la victoire ; tous se tournent vers Téglise, tous y courent, la place est déserte !
Cet hymne de reconnaissance à Dieu, ces larmes versées en souvenir des martyrs de l'Italie, disent assez haut quelle piété est dans nos cœurs, et que nous sommes vraiment dignes de celte liberté civile que sanctifie la religion !
Hier, à onze heures du matin , des barques i*emorquaient , en face de la Piazetta, les canons et les autres trophées enlevés à reiinemi ; le peuple, entassé sur le môle, les regardait avec extase. Dès qu*ils furent mis à terre, c*était à qui s'attellerait aux cordes pour les traîner dans l'enceinte de la grand' garde; vieillards et enfants se disputaient l'honneur de cette fatigue; on eût cru assister à une de ces fêtes de nos ancêtres, lorsque les navii'cs vénitiens revenaient de l'Asie, chargés de dépouilles turques ! Ces jours glorieux pourront revenir, si les Italiens , jusqu'ici divisés par d'indignes rivalités, continuent à se rapprocher, à se connaître, à s'apprécier les uns les autres! Un peu après, plusieurs des détachements des différents corps qui ont participé au fait d'armes de Mestre, arrivèrent sur la place : un détachement de Lombards» un de la légion Zambeccari, celle de Morandi, des tirailleurs du Sile, des Bolonais, des gendarmes, artillerie et cavalerie; enfin un détachement de la garde nationale, et un autre du bataillon de l'Espérance.
Jamais revue militaire ne fut fiHée plus justement ! La foule, agglomérée sur la place et sur les perrons <ies palais qui la bordent, ne pouvait contenir sa joie ; elle l'exprima par des vivat et des applaudissements continuels adressés à ces brav<»s qui sont accounts des divers(>s parties de la Péninsule, et qui, réunis aux nôtres, viennent de donner une si belle preuve de la valeur iLilienne. Le sou <le la nmsiciue, le soleil radieux qui inondait la place, la présence des membres du gouvernement et de TiU
480 qi:atriëme époque.
lustre général Pepe, entouré d'un nombreux état-major de terre et de mer, tout se réunissait pour donner à la fête l'aspect le pliK brillant. Après la remise des canons, les divers corps défilèrent en bon ordre. A leur tête marchait, entre deux officiers de marine, un petit garçon portant un drapeau bien trop grand pour qu'il pût le soulever du sol, et dont le bout avait été entortillé tout autour de sa petite personne. Cet enfant, mousse sur une des péniches qui protégeaient le débarquement à Fusina, s'était distingué par une action d'éclat. Voyant le drapeau de la péniche, renversé par un coup de mitraille, tomber à la mer, il s'y jeta résolument, le ressaisit à la nage, rejoignit la péniche, et grimpant au haut du mât, y replaça le drapeau en criant: . Vive r Italie I à travers le tonnerre des coups de canon. Cet enfant a reçu, hier la récompense de son courage; le gouvernement lui a assigné une place gratuite à l'école navale. Son nom est Pierre Zorzi ; si les augures ne mentent pas, ce nom illustrera un jour la marine de la patrie.
Le général Cavedalis se rendit ensuite aux ambulances, où les plus grands soins sont, non-«eulement donnés, mais on peut dire prodigués à nos blessés et à ceux de l'ennemi ; car nous ne faisons aucune difierence entre eux.
Une seule gloire manquait encore à Venise, eUe l'a conquise! sa résistance obstinée, intrépide au milieu de la commune défaite, ses souffrances, la manière dont elle s'est dépouillée de toutes ses richesses étaient héroïques; une seule gloire lui restait à acquérir : de donner la première le signal de la lutte nouvelle à laquelle doit se préparer l'Italie ; de réveiller les indolents qui se bercent de l'espoir d'une paix honorable, avant que nos efforts aient suffi à nous la mériter ; de détruire enfin à tout jamais, en donnant ce signal, l'accusation d'apathie et de faiblesse si souvent et si injustement lancée contre Venise !
Napolitains, Lombards , Pontificaux , Vénètes de la ville et des provinces soupiraient également après ce moment! Tous aussi ont prouvé que les Italiens sont capables du plus fraternel accord, dès qu'un chef respecté, un gouvernement favorable à la liberté, sait les réunir !
MlilHATIO.N. 4SI
DAMKI. MAMN A M. JllLES UASTIDE, iiimsthk des affairks ÉTRAN(;£:nKs de la rêpl'bi.ioue française.
Venise, 3» octobre 1848.
Monsieur^
A une lettre particulière que j'avuis iulrcssée à lord Palmerston je .viens de recevoir la réponse ci-jointe (datée du 16 octobre).
Le ministre anglais y avoue ses intentions à Tégard de Venise avec la plus grande franchise. Eh bien, Monsieur, je réclame de votre loyauté une franchise semblable. Il est juste que nous sachions si le peuple vénitien, qui, dès le commencement de sa révolution, a proclamé le principe républicain, qui s*est adressé à la France et a compté sur son aide, doit se résigner à être abandonné par elle, et ne compter désormais ({ue sur son désespoir et sur la Providence !
O n'est |ms le président de la petite République de Venise <|ui le demande au ministre de la puissante République française, c'est le citoyen qui le demande au citoyen^ riionnèle honune, à riioiinéle homme.
A}îriVz, elc.
KIN l>l 10MK rRKMIK.n.