BUREAU DE L'ORDRE PUBLIC DE DORSODURO
(bmiROGATOIRB DE DoMEHIGO GjIRRAO.)
4 juin 1848, 7 h. da soir.
Vu la note du comité de surveillance n^ 664, remise à noire bureau, en vertu du décret de la préfecture centrale, le nommé Domenico Carrao, assigné, a comparu ; sommé de dire la vérité, il répond :
« Je m'appelle Domenico Carrao (fils de feu Giovanni), né et domicilié à Venise à San-Nicolo, calle Rosa^ âgé de 54 ans, marié, père de cinq enfants, pécheur ; chef des Nicolotti ^, catholique, exempt de toute condamnation judiciaire ou correctionnelle. »
Interrogé sHl sait ou s'imagine le motif de son interrogatoire.
Répond franchement ; « Ce matin vers une heure de IV près-midi, je suis allé en compagnie de vingt-quatre ou vingt-cinq de mes camarades sur la place Saint-Marc, armés de nos harpons, afin d'y déployer les insignes de notre profession, qui va assez mal en ce moment, et aussi pour faire une démonstration d'affection à notre Manm et crier : Vive la République 1 Alors, comme je suis connu de tout le monde, même de notre podestat Correr, j'ai été entouré d'une foule de peuple ; le signor Manin ayant envoyé du palais un sien secrétaire, celui-ci m'a conduit avec tous mes camarades dans un cabaret situé près de l'Aigle-Noir, nous a offert à nous rafraichir et nous a tous exhortés à nous tenir tranquilles, et que nous nous en reposions sur lui pour tout cela, et sur le gouvernement* Je déclare que ni moi ni mes camarades n'avions de mauvaise intention en faisant cela et qu'au contraire, persuadés par les bonnes raisons de ce monsieur et de quelques autres, nous sommes rentrés chez nous pour déposer nos harpons ; en ce moment tous mes compagnons sont, les uns à Téglise, les autres à jouer
^ Les Nicolotti et les Castellani sont les deux grandes fractions dans lesquell^*^ se partage le peuple de Venise. On est Sicoiotto onCastellano selon le quartier où Ton naît; hostiles Tune à l'autre a\ant 1848, une solennelle réconciliation avait en lieu pendant remprisonnement de Manin et Tommaseo.
(Voir : Souvenirs de Degli- Antony.)
DÉFECTIOrSS OUVERTES OU CACHÉES. 259
Je vous promets que ce sout tous de bons garçons et disposés, comme je le suis moi-même, à faire ce que nous recommanderont nos excellents />a/ron^ ^, ainsi que le podestat qui m'a même prié d*aller le voir demain matin. J'assure bien aussi que personne n*a eu à se plaindre d'avoir été insulté par aucun de nous, ni dans la rue ni ailleurs, et comme j*ai compris aussi que ce que nous avons fiait ce matin n'a pas beaucoup plu à notre Manin, je déclare par ce motif que nous nous en abstiendrons dorénavant et je m'y engage, pour moi et mes camarades. » Interrogé comment il avait rassemblé ses camarades. Répond : « Vers onze heures du matin je me trouvais à déjeuner au cabaret de V Étendard de saint Nicolas, avec quinze ou seize autres pêcheurs. L'un de nous ayant proposé d'aller sur la place crier (zigare) : Vive la République! nous en sommes tous tombés d'accord ; comme je suis le plus âgé, ils ont voulu que je marche en avant. Voilà comme nous avons fait ce que j'ai déjà dit. »
Interrogé sur les noms de ses camarades, Répond : a Je ne saurais me les rappeler en ce moment ; mais si l'autorité le désire, je pourrai lui envoyer demain matin une liste, au moins de quelques-uns, car peut-être bien ne me les rappellerai-je pas tous. »
Interrogé si lui ou ses camarades ont été provoqués par quelqu'un à faire cette démonstration, ou du moins ont reçu pour cela quelque argent ou quelque promesse,
Réparkd: « Personne ne nous a provoqués, ni donné de l'argent, ni quoi que ce soit. Je répète que nous sommes tous fâchés de notre démonstration ; que nous n'avions aucune mauvaise intention en la faisant, et que dorénavant nous nous en abstiendrons. Je demande donc qu'il n'en soit plus question, i»
Après avoir entendu lire et avoir confirmé la présente, a apposé son signe de croix en présence des soussignés.
f Croix de Domenico Carbao.
< Lf motpo/rofijr a ici un sens particulier qu'on ne saurait traduire. Chef df Me y répondrait peut-être le moins mal. Il suffit de dire que c>.«t de Manin et de qa'U s'agit.
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE AUX VÉNITIENS
Venise, 4 Juin 1948.
VÂNrriEBISy
Vous le savez^ votre bon cœur vous le dit, nous vous aimons, nous n'avons d'autre but que votre bien et votre honneur , car votre bien et votre honneur sont les nôtres ; vous êtes dignes aussi de croire que, pour l'honneur de notre chère patrie, nous sacri- Berions avec joie tout autre avantage et même notre vie.
Mais précisément pour cela, nous demandons, nous exigeons même, que vous ayez confiance en nous, et que vous nous le prouviez par la tranquillité et le bon ordre. Choisis par le peuple pour gouverner, nous ne sommes pas pour cela vos maîtres, comme prétendaient Têtre les Autrichiens; nous n'avons nullement l'intention de disposer de votre sort sans votre libre assentiment.
Nous allons réunir une assemblée ^ c'est-à-dire un grand conseil composé des hommes les plus respectables du pays, afin qu'ils décident ce qu'il y a de mieux à faire dans les circonstances actuelles. Mais les membres de ce conseil , c'est vousmêmes qui les choisirez, ceux qui vous plaisent le plos, absolument ; en sorte que les résolutions qu'ils prendront seront exactement comme si vous les preniez vous-mêmes. Tout citoyen âgé de 21 ans sera appelé à sa paroisse pour contribuer à nommer ceux qui composeront ce conseil. Leur choix, encore une fois, dépend donc de vous, et votre sort, comme le nôtre, se trouve entre vos propres mains.
Vous comprenez donc qu'il est nécessaire de procéder avec calme. Troubler Tordre, que votre bon cœur, que votre bon sens vous ont fait si bien maintenir jusqu'ici, serait déshonorer votre gouvernement et le nom de votre Venise. Quiconque vous pousserait à demander par des cris, les choses, même les plus justeset les meilleures, serait votre ennemi ; ou du moins il comprendrait mal vos véritables intérêts. Montrez-vous dignes du nom de peuple libre ! Vous n'avez rien commis de grave et ne commettrez rien, nous en sommes certains ; mais il vaut mieux ne pas manifester même ses opinions d'une manière tumultueuse, pour que Tas-
semblée qui se réunira sous peu puisse pourvoir en toute Iran* quillité au bien de la patrie.
Si nous vous adressons cette prière, ce n'est point pour que vous vous conserviez dignes de Testime de tous les Italiens; c'est plutôt en vue de nos ennemis qui n'auront pas le triste plaisir de voir régner parmi nous l'agitation et le désordre, pas même en apparence.
ToMMASEO. Le Président j Manin.