A. ALEARDI ET TOMMASEO GAR A MANIN
Pakis, s juin 1848.
La politique du ministère actuel est favorable à l'Italie , autant du moinsqu'onpeutenjuger à travers les demi-mots des ministres, les confidences des subalternes, et l'air sibyllin dont ils s'en* tourent. Vous connaissez ce qui s'est dit à l'Assemblée, voici maintenant leurs pensées secrètes :
« On désire une Italie indépendante, divisée en plusieurs Etats plus ou moins démocratiques ; quelque chose en6n qui ressemble aux États-Unis d'Amérique ; une diète unique, revêtue d'un pouvoir législatif énergique, efficace, disposant des armées de terre et de mer, décidant souverainement toutes les questions d'intérêt commun ; liberté à peu près illimitée pour tout ce qui concerne les attributions municipales ou l'administration intérieure de chacun des Etats confédérés, n
M. de Lamartine lui-même, bien que toujours vague ci indécis comme sa poésie, se rallie aujourd'hui à cette politique, qui est celle de Bastide ; nous devons pouilant vous dire que cet illustre poète (pris peut-être dans les filets de la perfide Albion) avait laissé échapper ce mot : c< Qu'un nouveau traité de Campa-Formio deviendrait peut-être nécessaire. » Aujourd'hui heureusement il a complètement changé de langage.
Les amis d'une Italie ainsi constituée voient d'un très-mauvais
œil les tendances de la Lombardo-Vénétie à se oonstitaier en royaume de la Haute-Italie. M. Thiers, qui très-probablement sera nommé représentant, se déclarait il y a peu de temps partisan d'un royaume subalpin, par la raison qu'un nouvel État constitutionnel, fort et florissant aux firontières de la France pourrait exercer quelque influence sur le rétablissement d'un ordre de choses à peu près semblable en France ; mais il semUe, que dans ces derniers temps il se serait rapproché sur ce point de la politique ministérielle, etc., etc. ^.
Alkabdi. — Gar.
DANIEL MANIN A M. DE CORMEMN , représentamt dc peupls, etc. *
(Lettre particulière J)
Venise, 1 Join 1848.
Citoyen,
Au milieu des graves occupations qui absorbent vos moments, vous aurez probablement oublié que vers la fin de l'année dernière quand vous vîntes à Venise, un avocat de cette ville eut l'honneur de s'entretenir longuement avec vous et de vous édifier sur les conditions politiques et économiques des provinces vénètes. Cet avocat crut plus tard être utile à son pays, en demandant au gouvernement autrichien par les voies légales quelques réformes, impérieusement réclamées par l'esprit du temps. Le gouvernement autrichien lui répondit en le jetant en prison et l' j tenant renfermé jusqu'à ce qu'un mouvement populaire l'en arra* chat de force.
1 M. de Lamartioe, membre de la commiBsion exécoUye, ooDBerrait la hante main soir les affaires extérieures. Son bon accord avec M. Bastide était naturel dès que ce dernier consentait à comprendre parmi les futurs États confédérés de lltalie une Vénétie autrichienne ! Il en était de même de M. Thiers qui, tout en préférant le Piémont à la République, préférait encore l'Autriche au Piémont. Mais on conçoit que les agents vénitiens ne pouvaient ni soupçonner cette cause secrète, ni deviner Je double sens de certaines phrases en aj[^>arence satisfaisantes.
< M. deCormenin était venu à Venise en automne 1847. La minate de celte lettre est en italien; nous ignorons si elle a été envoyée à son adresse.
Le 17 mars de cette année cet avocat, qui est moi-même» fut conduit en triomphe sur la place Saint-Marc^ par le peuple qui l'avait tiré de prison ; cinq jours plus tard le prisonnier ainsi délivré s'emparait de l'arsenal, était maître de Venise, et proclamait la République vénète sur cette même place de Saint- Marc»
Le lendemain s'établissait un gouvernement provisoire, dont il fut nommé président. Toutes les magistratures et corporations de la ville donnèrent leur adhésion à ce gouvernement, et il en fut de même dans toutes les provinces vénètes à mesure qu'elles étaient délivrées des soldats autrichiens, à l'exception de Vérone où l'armée ennemie s'était réfugiée.
La viUe de Milan s'était insurgée en même temps; elle invoqua les secours du roi de Sardaigne, qui se porta avec un corps d'armée au-devant des Autrichiens stationnés dans les quatre forteresses, Vérone, Mantoue, Legnano et Peschiera. Au cri de guerre d'indépendance contre l'Autriche, l'Italie entière se leva, résolue à prendre part à cette sainte lutte.
Le roi Charles -Albert étant à la tête des meilleures troupes de l'Italie fut considéré comme le plus propre à remplir le rôle de général en chef; les divers contingents envoyés par les autres peuples de l'Italie furent ainsi placés sous ses ordres et on lui fournit par là l'occasion de transformer une guerre nationale eo guerre de dynastie et de conquête.
Au début de la guerre le roi Charles-Albert avait déclaré par une proclamation que a les destinées politiques de la Lombardie et de la Vénétie ne seraient fixées que par une assemblée constituante et à la fin des hostilités ; » et les gouvernements de Milan et de Venise avaient fait tous deux la même déclara* tien.
Mais plus tard le roi et le gouvernement lombard changèrent d'avis et décidèrent que ce serait pendant la guerre même, qu'on demanderait aux populations si elles voulaient être incorporées à la Sardaigne, etc. {Suivent les détails déjà connus.)
Malgré tant d'attaques au dedans et au dehors, le gouvememen t de la République vénète n'a jamais voulu se départir d'une con duite dif/ne, légale et calme^ et il espère ainsi pouvoir conser*
ver intact au milieu de ces lagunes un principe dont dépendent la grandeur et la prospérité future de l'Italie.
Tout peuple qui aspire à la conquête de la liberté, tourne naturellement les yeux vers la France ; nous savons que la France n'hésiterait pas à nous accorder au besoin des secours efficaces avec sa générosité accoutumée ; mais, pour le moment, nous ne croyons pas avoir un besoin urgent d'assistance matérielle ; nous pensons qu'un secours moral nous suffirait; qu'il suffirait de la simple parole de la France ; que cette parole serait nécessairement respectée de toute l'Europe, parce que l'Europe sait, que derrière la parole de la France^ il y a ses valeureuses baïonnettes!
Noire jeune République a été reconnue par les États-Unis d'Amérique et la Confédération suisse ; or, pourquoi ne le seraitelle pas par la République française ? Ce serait pour nous un immense bienfait, et vous feriez œuvre sainte en contribuant à nous faire obtenir cette reconnaissance !
Enfin, si le roi Cbarles-Albert parvenait à convertir cette guerre nationale en guerre dynastique, cela pourrait ouvrir la porte à la peste des traités et des protocoles y qui finissent invariablement par sacrifier les droits et les intérêts des peuples à l'intérêt des princes ! Qui saitsi, pour s'assurer la possession paisiblede laLombardie, Charles-Albert ne finirait pas par abandonner la Yénétie à l'Autriche? Pareil scandale ne peut SLvriyeVy ne devrait du moins pouvoir arriver j tant que la République française aura un soldat et un écu; il faudrait que la République française déclarât qu'elle ne tolérera pas un tel scandale, qu'elle' ne soufirira jamais qu'on renouvelle l'exemple du traité de Campo-Formio et de l'inique partage de la Pologne !
Dans les conditions actuelles, l't/m/e de l'Italie n'est pas possible; mais il est nécessaire qu'elle soit du moins unifiée; c'està-dire qu'il y ait une confédération d'États italiens, et pour cela qu'aucun des États confédérés ne soit de beaucoup plus fort que les autres ; car une association ne peut exister avec sécurité, là où existe une trop grande disparité de forces. Il faut encore que les divers États, dans leur composition et leur extension, se fondent sur des traditions historiques ; qu'on ne joigne pas ensemble des peuples différents de mœurs et d'origine, car autrement à la
guerre de Findépendance, on yerrait succéder la guerre civile ^. 11 Taul enfin qu'on n'interdise pas la forme républicaine à tel État qui se sentirait mûr pour la prendre, et qui trouverait inutile de* passer par la forme transitoire de la monarchie constitutionnelle. Veuillez remarquer que la Vénétien'a pas de traditions mo*
* Manin fail allusion à certains plans de confédération qu'on prétait au cabinet fruM;ais. Tout en préférant théoriquement la Confédération républicaine à toute autre forme de gouvernement pour Tltalie et en acceptant volontiers Tunité, soit républicaine, soit monarchique, Manin s'était aussi résigné, en 1848, à une confédération monarchique f qui alors semblait non-seulement possible, mais la seule chose possible, pour arriver au but de l'indépendance. Après l'expérience de 1848, Manln repoussait toute Idée de confédération monarchique non plus seulement comme une combinaison politique mauvaise^ mais comme tout à fait incompatible avec l'indépendance nationale. Une note écrite en 1 869 résume ainsi sa pensée à cet égard : « La Confédération serait à mon avis la forme la plus convenable pour l'Italie ; mais la Confédération ne saurait être uniflca triée si elle n'est républicaine. Pour être uniflcatrice en eiïet, il faudrait que la diète fédérale eût des pouvoirs et des moyens d'exécuUon prépondérants pour toute affaire d'intérêt commun, et toute alTaire extérieure ; c'est à quoi ne pourraient Jamais concourir sincèrement des princes, réduits dès lors au rôle de simples préfets. 11 faudrait donc se résigner à une confëdéralion à l'instar de l'Allemagne, c'est-à-dire une ligue de despotes contre toute aspiration de liberté, éternel obstacle à tout progrès futur. »
« Tous les princes italiens aujourd'hui, sauf le roi du Piémont, sont hostiles à la cause nationale ; cela simplifle la question et la distingue de l'état de choses en 1S48, où 11 a fallu avoir égard aux intérêts de [iT\nct9, prétendus favorables à l'indépendance, et au Pape, prétendu chef du mouvement. • Dans une autre note tracée au crayon, on lit :
9 La situation de l'Allemagne est pire que celle de l'Italie, plus inextricable ; elle n'est meilteure que sous un seul rapport : elle n'a pas le Pape ! »
Au bas d'une lettre adressée le 10 décembre 1855, par Mania au Journal la Presse, on lit encore :
« L'uniQcatlon peut être unitaire ou federative, et si unitaire, elle peut être monarchique ou républicaine; mais si federative, elle ne peut être que républicaine, tne federation monarchique n'est pour vrai dire qu'une coalition de princes contre leurs peuples : voyez T Allemagne! »
La même pensée setrouvcexpriméeavec une grande vigueur dans beaucoup d'autres pièces. C'est cette pensée qui donna naissance au grand parti national, Aemïtr legs fait par Manin à sa patrie. Ayant été appelé peu de mois avant sa mort ches M. Piétri, préfet de police, à propos de la souscription des lOO ranons, il en profita |K>ur lui déclarer nettement ce qui suit, et il en prit note au sortir de cet entretien : m Le parti national ne poursuit pas seulement V indépendance, mais encore Vunification de l'Italie. Supposons en elTet l'indépendance acquise, il nous faudra toujours la garantie de Vunification pour pouvoir la défendre et la conser>er. Taotque l'Italie resterait divisée en petits Étatsconime elle l'est, son indépendance resterait menacée et précaire. Kntre les divers princes il y aurait toujours antagonisme, rivalités, Jalousies plus ou moins latentes, et sous peu elles rouvriraient la porte à l'étranger. »
narchiques; qu'elle n'a ni dynastie à elle, ni aristocratie poissante ; veuillez remarquer que c'est dans la classe moyenne que se trouvent la richesse et la culture de l'esprit ; que le peuple a pour lui les sentiments généreux, et que même ses aptitudes militaires se sont manifestées sans efforts, malgré de longues années de paix, d'esclavage et d'abjection !
Vous qui avez toujours été un apôtre de la liberté, vous ne refuserez pas le puissant secours de votre parole en faveur de ce petit coin de l'Italie, qui en est aujourd'hui l'unique asile.
Recevez, etc., etc.
Daniel IfANm .