HUITIÈME DOUTE
Quoi qu^on ait fait pour imposer silence aux Jésuites, ils ont parlé : leurs réponses sont entre les mains de tout le monde. Nos magistrats ne peuvent l'ignorer, eux qui en ont flétri quelques unes. Pourquoi cependant ce silence profond que gardent nos tribunaux sur le fond de ces apologies? Messieurs diront-ils qu'ils ne les ont pas lues (2)? Quelques uns osent s'en vanter, il est vrai ; mais cette partialité est-elle excusable? N'est-ce pas un crime? Quelle ressource restera-t-il désormais à l'innocence, si,
(i) Personne nUgnore que le parlement de Paris ayoit eu la prétention de faire, de tons les parlements de France, un seul et unique parlement, divisé par classes,- ce qui n'alloit pas moins qu'à établir des états généraux permanents. Il va sans dire qu'il composoit Ia première eUuse , laquelle aroit la suprématie sur toutes les autres , et derenoit leur centre d'action et d'unité. (JYoie de V Editeur,)
(2) C'est ce qui arrivera probablement de cette suite de documents. Les ennemis des Jésuites, à qui, trop long-temps sans doute, on a laissé le champ libre, affecteront de ne les avoir point lus; et continueront de mentir, de calomnier, d'endoctriner leurs dupes, mettant particulièrement le plus grand soin à leur cacher, autant que possible , jusqu'à l'existence de cette fâcheuse et incommode publication. Mais il n'en ira pas de même que du temps du parlement : il faut espérer que, jusqu'à nouvel ordre du moins, on ne sera pas pendu pour les provoquer, les presser, leur porter le flambeau au visage, les sommer de répondre, ou de se déclarer menteurs et calomniateurs, {Note de l'Editeur.)
confondue avec le crime et consignée à la porte de son juge, elle ne peut même lui parler par ses. écrits?.*... Il faut donc que, pour accorder leur conduite avec leur honneur, nos magistrats disent qu'ils ont lu en effet ces apologies, mais qu'ils les ont jugées insuffisantes.
Les apologies des Jésuites insuffisantes! cela peut être. Mais ne convenoit-il pas de faire voir ^u public la foiblesse de ces apologies? C'est un doute que je propose. Je l'ai dit et je le répète : le magistrat ne doit pas même pouvoir être soupçonné. Les apologies des Jésuites insuffisantes! Je doute cependant, et j'ai raison de douter qu'on n'y eût pas répondu légalement, si la réponse eût été aussi facile qu'on le dit. Il falloit montrer que les Jésuites ne répliquoient rien de solide ; il falloit attaquer leurs moyens de défense, les détruire, les pulvériser : l'a-i-on fait? Pourquoi ne l'a-t-on pas fait? Les Jésuites disent à M. de La Chalotais : « On a mutilé à Paris les textes de nos Constitutions, on les a falsifiées. » M. de La Chalotais répond aux Jésuites : « Vous êtes des enthou^ siasles et des fanatiques . » Cela est beau peut-être, cela est sublime même, si l'on veut; mais enfin est- ce répondre? Je dis nettement : non. Ces apologies ne sont pas insuffla santés, puisqu'on n'y répond que par X enthousiasme et lel fanatisme. Depuis que j'ai lu le Dictionnaire encyclopédiste, je sais ce que signifient ces grands mots.
Ce que devroient faire, à mon avis, les Jésuites, et' ce qu'ils ne feront pas, je le fais, moi : je demande un tribunal, celui qu'on voudra. Le parlement de Paris? Je l'accepte. J'irai à tel jour qui me sera assigné, l'arrêt du 6 août d'une main, la réponse que les Jésuites y ont faite de l'autre, l'institut de la société sur le bureau; et • avec cela seulement, si je ne ferme pas la bouche aux plus hardis des ennemis de la Société, j'y consens, les , Jésuites seront chassés, et moi traité selon toute la rigueur des lois. Le défi est hardi, je le s?iis; mais,
AUDIETICB PUBLIQUE, SILENCE ET LIBERTÉ; je me nOOime, «t
je me rends au palais.
Une esquisse seulemmt : le publie jugpert si je suis téméraire.
On me fera la grâce de croire que, sur la doctrine, je ne resterai pas court îje n ai pas tout dit.
Sur l'institut, voici quel sera mon raisonnement. Une accusation qui ne peut se soutenir que par \e!& falsifications les plus criantes est une accusation diffamatoire et calomnieuse ; le principe est certain. Or, l'accusation intentée contre l'institut des Jésuites n'a pu se soutenir que par les falsifications les plus criantes. Je démontre la mineure.
i^ Pour prouver que le général a un pouvoir illimité sur le temporel de la Société, l'arrêt du 6 août 1761 (page 16) cite et ne cite que ce passage des CensiittUions .* tf Le général pourra faire tout ce qui lui plaira, et tous « lui devront obéissance Comme k celui qui lient la pli^ce « de JésuS'Ckrist. »
Falsification insigne : le passage est tronqaé, défiguré, dénaturé ; on en a retranché les mots qui déterminoient une administration spirituelle et non' temporelle. J'ouvre l'Institut à l'endroit indiqué, et je présente a chacun de mes juges le texte tel qu'il e&t; la friponnerie saute aux yeux, et je demande une réponse.
2^ Pour alarmer les princes sur la nature de l'obéissance que l'institut exige des Jésuites à l'égard de leurs supérieurs, l'arrêt du 6 août rapporte les expressions de cadawre. et de hâtcuty et autres semblables; mais il s'arrête là. J'ouTre l'Institut a l'endroit indiqué; je lis partout ces correctifs : « Partout où Con ne verra point de péehé, « ou l'homme ne prescrit rien de contraire à la loi de Dieu, » On les a retranchés dans l'arrêt; la falsification est sensible, et je demande une réponse.
3« Pour prouver le despotisme du général , l'arrêt cite
j€ ne sais quelle buUe, qui donnerait à tout général pouvoir « de faire de nouveUes consûiu lions, » antre fal- ^ficaûony et Tune des plus honteiise&de toutes. J'ouvre rinstitut^ et je démontre qu'on, applique à tous généraux de la Société un privilège, que la bulle même qu'on cite restreint dans la personne d'Ignace et de ses neuf premiers compagnons.
4<* Mais ce n'est pas ici le lieu de tout dire; d'ail-
leurs, je n'ai promis qu'une esquisse.
Telle sera donc ma marche; et s'il y a encore de l'équité sur la terre, mes juges se lèveront indignés d'avoir été séduits; ils déchireront de leurs propres mains un arrêt qui les déshonore, et je serai remercié par la cour d'avoir épargné un crime à tout le corps.