PROLOGUE
Thomas de la Marche est resté jusqu'à ce joar an personnage
éDigmatiqae-
Le 4 octobre i35o, un très grand seigneur français, revêtu de superbes armes, escorté d'une trentaine de chevaliers ou d'écuyers portant ses couleurs, se dirigeait vers la cathédrale de Saint-Paul à travers les rues populeuses de Londres. Il sortait du palais de Westminster, où il venait de vaincre en combat singulier un parent du roi de Chypre, en présence du roi Edouard, du prince de Galles, de la cour et des plus hauts barons du royaume, dont un grand nombre lui faisait cortège. Le duel avait fait du bruit dans les cours de l'Europe latine et jusqu'en Arménie ; le vainqueur était le héros du moment. Arrivé sur le parvis, il mit pied à terre, pénétra dans la basilique suivi de la foule, y déposa les armes avec lesquelles il avait vaincu et — suprême flatterie au peuple anglais — il les voua solennellement à saint Georges, patron de l'Angleterre.
Le nom de ce seigneur aux allures héroïques, âgé alors d'une trentaine d'années, le roi Edouard dont il fut l'hôte les jours suivants nous l'a transmis lui-même, et les chroniqueurs contemporains l'ont répété. Il s'appelait Thomas de la Marche, bâtard de France.
L'Auvergne Historique. — VI* année. — Thomas. i
Ne le cherchez pas cependant au milieu des généalogies de la maison de France, ce serait peine inutile. Il est absent de nos histoires générales. Nos nombreux dictionnaires biographiques n'ont pas octroyé une ligne, parmi tant de gens infiniment plus obscurs, à ce fils de roi qui fut chevalier du roi Jean II et de Charles V, membre du grand conseil, ambassadeur en Allemagne, gouverna un instant les provinces centrales, les défendit avec courage, parfois avec succès, contre l'invasion anglaise, se battit dans toute l'Europe, eut le don d'inspirer de grandes affections et de puissantes haines et se rendit célèbre par sa rébellion presque autant que par ses actions d'éclat. Ce mystérieux personnage est, somme toute, un des acteurs épisodiques les plus intéressants du XIV* siècle. Même oubli de la part des historiens de province. Il n'est pas signalé par ceux du Poitou et de la Normandie, où il eut des domaines pendant quelque temps ; de l'Artois, de la Picardie, de la Bretagne et des autres pays où il fit la guerre ; de la Bourgogne à laquelle il se rattachait par les liens du sang ; de l'Ile-de-France où il fut possessionne. Chez les annalistes de l'Auvergne, sa dernière patrie, on ne trouve guère plus de renseignements jusqu'à ces dernières années. Baluze et tes auteurs de VAncienne Auvergne et le Velay, ne prononcent pas même son nom. Ceux de VAncien Bourbonnais et les divers hisio riens de cette province l'ont de même ignoré, bien que les archives départementales de l'Allier conservent la trace des luttes de ce neveu du duc Pierre I" de Bourbon, de ce frère d'armes du duc Louis II contre l'invasion de l'anglais Robert KnoUes. Mazure, publiant une pièce à l'appui de son Auvergne au XIV'' siècle, dans laquelle il se trouve accessoirement cite, n'a pas su et ne s'est pas inquiété de savoir qui il était. Ni le Dictionnaire statistique du Cantal de de Ribier, ni le Dictionnaire historique en cinq volumes du même département, les seuls travaux de quelque importance qui aient paru sur ce pays, ne nous en apprennent rien, malgré les péripéties de sa lieutenance dans les Montagnes. Chabrol, au 4^ volume des Coutumes d'Auvergne consacré à l'historique des fiefs et à la chronologie de leurs maîtres, se borne à le mentionner dans la nomenclature des seigneurs de Nonette. Le Nobiliaire d'Auvergne ei les auteurs locaux venus après Chabrol jusqu'à une époque très récente se contentent de reproduire la sobre mention du coutumier. Le
DigilizedhyGoOt^le
manuscrit de Dom CoU, à la bibliothèque de Clcrmont, ne le nomme que pour le faire vivre longtemps après sa mort et sans rien savoir de son extraction et de ses aventures.
Un savant belge, le baron Kervyn de Lettenhove, est le premier qui lui ait accordé une courte note dans son édition des Œuvres de Froissart '. II l'y suppose fils de Philippe de Valois, mais sans vider la question ni rechercher quelle fut sa mère. Siméon Luce, de l'Institut, l'éditeur de la Chronique des quatre premiers Valois, où il figure, n'hésite pasàtn faire un Lusignan dans un autre ouvrage' contrairement à l'avis de Lettenhove. Mon vieil ami Auguste Chassaing, de l'école des Chartes, juge au Puy, qui fut aussi un érudit de grande valeur, a émis la même opinion en 1886 3 sans en fournir plus de preuves que Siméon Luce. Si bien que la dernière personne qui se soit occupée de lui, en présence de ces affirmations contradictoires, conclut que Thomas de la Marche est un personnage énigmatique 4.
Une des raisons qui ont le plus épaissi les voiles jetés à dessein, au XIV" s'ècle, sur l'origine de Thomas de la Marche par tout ce qui touchait en France à la maison royale, est te grand nombre de familles homonymes existant de son vivant et du vivant de son père. Depuis Monseigneur de la Marche, clerc du roi en lîGgS; Robert de la Marche, conseiller au Parlement en 12886; Monseigneur de la Marche, clerc et chancelier de France en i3i6'' ; deux Guillaume de la Marche, chevaliers, dont l'un, bailli des foires de Chalons vers la fin du premier tiers du xiV siècle^ ; un autre Guillaume de la Marche, de la vicomtêde Paris, écuyer en i3399, chevalier en i352"*;
I T. XX[I 157 « [X 5«o.
3 Hiat. dt Du Guesclii, 4g6.
3 Spiàlegium Britenjt, préface VIII.
s quelques docum :, dont CCI '
s par M. Lachenal, de Brïoude. sur Thomas de la Marche, ,
abandonné la piste Taute de preuves. Je connaissais aussi ces documents.
5 Histoire de Languedoe, Ed. Privât, VIK, col. 1B79, 1666, 1669 ei 1670. 11 fiait d'Agen.
6 Boutaric ; Inventaire des actes du Parlement, [l, n* t490 s, etc.
7 Trésor des Charles, rag. XXXIV, fol. 3î. Il était chanoine de Noyons.
8 Préface des Mémoires dOlivier de la Marche [collection Michaud et Pouioulbt\
g et 10 Arch. nal., sceaux de la collection Claîrambauli (rayon 70. page 5411)tnrentaire de celte collection, p. S94, n- Sgj.. A ccitc même page, sceau de Beniird de ia Marche, écuyer, capitaine du château <Je Jonzac en 1340.
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