N° XLI
PIECES RELATIVES A SOLIMAN MUSTAPHA , ENVOYÉ DU GRAND-SEI- GNEUR A LOUIS XIV.
RELATION DE L AUDIENCE DONNEE PAR LE SIEUR DE LYON NE A SOLIMAN MlfST A-FER AGA, ENVOYÉ* AU ROY PAR l'f.MPEREUR DES TURCS, LE HARDY XIX NOVEMBRE 1669, A SURESNE.
19 novembre 1669.
Le sieur de Lyonne , ministre et secrétaire d'Eslat qui a le département des affaires estrangères, ayant fait savoir, le jeudi 18 de ce mois, audit Mustapha-Feraga, par le sieur de la Gilbertie, l'un des gentilshommes ordinaires de la maison du roy, qui est auprès de luy à Issy, qu'il pourrait venir à son audiance pour la seconde fois, le lendemain à 9 heures du matin, à sa maison de Suresne, ledit envoyé s'y rendit à l'heure qui lui avoit esté marquée, avec toute sa suite, dans trois carosses à six chevaux. Les carosses estant entrés en la cour et ledit envoyé ayant mis pied à terre, il monta l'escalier sans avoir esté veu par aucune personne de la maison dudit sieur de Lyonne.
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Il entra ensuite dans une petite sale dans laquelle estoit, avec plusieurs domestiques dudit sieur de Lyonne, le sieur de Rives qui, en cette occasion , faisant comme le kiaya, ou intendant du grand visir, en use avec le ambassadeurs, alla trois ou quatre pas à la rencontre dudit envoyé; puis Payant fait asseoir avec Iuy sur deux sièges égaux, après quelques paroles de compliment, il lui fit apporter du café. Ledit Mustapha-Feraga ayant ensuite envoyé le sieur de la Fontaine son drogman au sieur de Lyonne pour sçavoir quand il auroit audience, ledit sieur de Lyonne le reçut assis sans se découvrir, et lui dit qu'il estoit alors occupé à quelque chose, mais que son maistre seroit dans peu admis à l'audience.
A quelque temps de là on vint dire à l'envoyé qu'il pouvoil venir. Il partit de la sale où il estoit, et passant par une grande gallerie moitié remplie de monde, il arriva au salon dans lequel ledit sieur de Lyonne lui devoit donner audience; il estoit là avec plusieurs personnes de sa suite, s'entretenant debout avec l'un d'eux, lors l'envoyé entra.
Au fond du salon estoit un lit de repos de drap d'or, sur lequel estaient aussy plusieurs carreaux de brocard d'or, et au pied, en manière d'estrade, un tapis de Perse or et de soye. Le sieur de Lyonne estoit sur ce tapis, et dès que le Turc fut au milieu du salon , il fit de grandes inclinations de teste pour saluer à la mode de son pays. A quoi le sieur de Lyonne respondit en ostant son chapeau qu'il remit aussitôt. Ledit sieur de Lyonne s'estant d'abord assis sur le lit de repos, le dos appuyé sur les carreaux de brocard, il fit apporter pour ledit envoyé un tabouret de damas garni de franges d'or, qu'il fit poser hors de dessus le tapis. Le ministre turc s'estant assis, tous ceux de leur suitte se répandirent à l'entour, ceux du sieur de Lyonne à la droite, et les Turcs à la gauche du sieur de Lyonne, qui fit approcher le sieur Dervieux, escuyer de la mareschale de La Mothe, lequel sachant parfaitement la langue tu roque, lui servit de principal interprète. Ledit sieur de Lyonne commença d'abord un discours au ministre turc, que ledit sieur Dervieux expliquoit par article, à mesure qu'il le prononçoit, et ce fut à peu près ainsi que ledit sieur de Lyonne parla :
« Ayant appris que quand vous m'envoyez demander audience ,
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vous me qualifiez du titre de grand visir, et que quelqu'un a dit qu'il y a en France trois grands visirs, je me crois obligé, avant toutes choses, de vous détromper d'une si fausse opinion, qui est d'ailleurs injurieuse à la gloire de l'empereur mon maître. Je vous apprends donc qu'il n'y a dans cet empire ni un grand visir, ni trois, ni autre autorité que celle de l'empereur, dont tous les ministres ne sont que simples exécuteurs des ordres qui partent tous les jours et à tous moments de sa propre bouche, en toutes sortes d affaires, soit ecclésiastiques comme il est fort pieux envers Dieu, soit politiques et d'Estal, soit de marine, de justice, de commerce, de iinanecs, soit enfin de guerre comme il est fort belliqueux, avide de gloire et incessamment prest à protéger ses amis par la force de ses armes toujours victorieuses, soit qu'il les commande en personne ou par ses lieutenants, quand elles combattent sous son nom et sous ses estendars. Il est vray que pendant son bas âge la reine sa mère, ayant l'administration de son Estât, s'esloit confiée de toutes ses affaires à une personne seule à qui elle avoil donné une authorité à peu près égale à celle que les grands visirs ont dans l'empire Ottoman : mais aussitôt que uostre empereur a eu atteint l'aage de gouverner par luy-mesme, il s'est réservé à sa personne seule toute l'authorilé , n'en communique aucune portion à qui que ce soit, voit tout, entend tout, résoud à tout, ordonne tout, travaille sans discontinuation huit heures chaque jour à ses affaires et à rendre la justice à un chacun de ses sujets, et s'est rendu lui-même par sa conduite les délices de ses peuples et l'estonnement et l'admiration de toute la chrétienté. Moi-même que vous voyez ici placé comme un grand visir le seroit à Constantinople, je ne suis qu'un petit secrétaire de sa maison impériale, qui n'a d'autre fonction que d'escrire soir et matin ses résolutions qu'elle prend dans les affaires qui regardent l'employ particulier que j'ai. Après les avoir mises sur le papier, je les lui porte pour savoir si j'ai bien compris sa volonté et ses intentions, et elle corrige ou passe ce que je lui présente, selon qu'elle le trouve bien ou mal. Ses autres secrétaires en usent de mesme, chacun dans l'es tendue de l'employ dont l'empereur les honore. Mais comme il n'y a aucun ministre supérieur à nous, ni personne entre l'empereur et ses secrétaires pour ce qui regarde l'exécu-
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lion de sa volonté dans les affaires, et que celles des estrangers me sont particulièrement commises, nostre empereur ne voulant souffrir aucune différence de traitement entre ses ambassadeurs et ceux de vostre maistre, comme il n'y en a aucune entre les deux empereurs pour leur dignité, leur grandeur et leur puissance, il m'a commandé de traiter avec vous, soit que vous soyez ambassadeur ou seulement envoyé, de la mesme manière que font les principaux ministres de vostre empereur avec ses ambassadeurs et envoyés, c'est-à-dire de m'asseoir sur un lit de repos, ne vous donner qu'un placet et de ne m'avancer point pour vous recevoir ni pour vous accompagner. Je dois mesme vous déclarer que je ne sçay si, quand le mot d'Elchi, qui veut dire ambassadeur, se trouvera dans vostre letlre de créance, l'empereur mon maître vous recevra en celte qualité, si vous ne lui apportez des présens comme il a accoustumé d'en envoyer à vostre maistre par ses ambassadeurs, d'autant plus qu'on lui a dit que les ministres de la Porte fout entendre à vostre empereur que ce sont des tributs que les autres potentats lui envoyent, ce qui dans mon maistre ne sont que des marques de sa générosité et de son affection. »
Après que ledit sieur de Lyonne eut fait ce discours au ministre turc, voulant entrer en négociation avec lui, il fit retirer tout le monde; et le Turc ayant ordonné la même chose à ses gens, il ne resta dans le salon que le sieur Dervieux , et La Fontaine, drogman du ministre du Turc, pour servir d'interprète. Ils furent plus de deux heures en négociation ; après laquelle le sieur de Lyonne fit apporter du café et du sorbet, qu'on lui présenta à lui à genoux, et ensuite debout au ministre turc, lequel témoigna estre fort content de celte audiance.
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