LETTRE DE COLBERT A M. DB TERRON
Saint- Germain-cn- Laie , ai août 1670.
J'ai receu voslre lettre du 14. Le roy attend avec grande impatience la nouvelle du départ de M. le vice-admiral. I) n'y a rien qu'il ne faille faire pour donner promptement cette satisfaction à Sa Majesté. Je crois que vous aurés sceu que des vaisseaux corsaires d'Alger ont pris quelques marins et un basliment : M. le vice-admiral estant en mer pourra remédier à ces petits désordres.
Le premier article de toutes mes lettres sera toujours sur ce point qui est asseurément le plus important : aussytost qu'il sera parti il faudra travailler à faire partir nos vaisseaux des Indes, et en mesme temps à disposer nostre grande escadre pour le mois d'avril prochain, suivant le mémoire que nous avons fait ensemble. Vous sçavés combien il est important de s'y préparer de bonne heure.
J'ai receu le mémoire concerté avec M. le vice-admiral sur les isles de Saint-Eustache et Corasol. Dans toutes ces entreprises maritimes, il faut toujours poser pour fondement qu'il faut les faire avec nos seules forces maritimes, sans aucun secours de terre, d'autant que ce meslange feroit une confusion dans l'ordre et la direction, qui préjudicieroit fort au service, et qui peut-estre empescheroit toute sorte de succès.
Vous recevrés dans peu la response à la dépesche de M. de Saint-Romain et les ordres du roy sur ce qui devra estre observé à l'arrivée des vaisseaux portugais.
Je trouve que ce seroit aller un peu viste que de confier une frégate
5a4 DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
au neveu de M. de Saint -Romain , après avoir fait seulement deux voyages. J'en parleray au roy et vous feray sçavoir ce que Sa Majesté ordonnera sur son sujet.
Surtout je vous prie de bien prendre garde que les vivres ne se consomment point inutilement dans le port , et que M. le vice-admiraJ en ayt pour sept mois entiers lorsqu'il mettra à la voile.
Faites travailler mon fds au mémoire de tous les vaisseaux qui pourront estre destinés pour la grande escadre du mois d'avril prochain. Surtout pensés toujours qu'il faut mettre en mer tous les vaisseaux neufs.
Vous connoissés assés l'importance et l'utilité du règlement général pour la police des ports, pour estre bien persuadé que vous y travaillerés incessamment.
Je n'apprends aucunes nouvelles du sieur d'Estival. Je serois bien ayse de sçavoir ce qu'il est devenu.
Puisque l'Hermine a souffert des vers, il faut travailler à chercher quelque bon remède à tous nos vaisseaux qui feront ces mesmes voyages.
Je feray eslargir le nommé Taugour : faites-moy sçavoir où vous voulés que je l'envoyé.
Je suis bien ayse du tesmoiguage que vous me rendez de mon fils, j'espère qu'il deviendra tel que vous me le dites, pourvu que je puisse parvenir à luy donner du goust et du plaisir pour un aussy beau mestier que celuy de ma charge. Il a toutes les autres qualités qui luy sont nécessaires pour la bien faire; mais il faut une fois parvenir à ce point. Je ne luy demande pas une application aussy grande et aussy continuelle que la mienne : je sçais bien que ce seroil trop pour son âge. Aussy ne luy demandai-je pas qu'il se mette en estât de satisfaire promptement à toutes mes fonctions; mais seulement qu'il se mette en estât de pouvoir faire ma charge, à quoy il peut parvenir en peu de temps pourveu qu'il s'applique suffisamment. Vous connoissez bien que ce voyage n'est pas destiné pour son divertissement et qu'il faut qu'il serve pour luy donner une connoissance solide de la marine. S'il pouvoit prendre cette connoissance sous vous, en un mois ou six semaines de temps, ce seroit un très-grand avantage et ma pensée se-
roit de l'envoyer pour autant de temps à Marseille et Toulon , et ensuite de le faire passer en Italie. Mais comme il faut avant toutes choses qu'il sorte sçavant d'auprès de vous, je vous ptie de mettre en pratique tous les moyens que vous croirés y pouvoir contribuer.
Faites-luy faire exactement le désarmement des vaisseaux de M. le vice-admiral et l'armement des frégates légères qui le doivent suivre. Observés bien surtout comment il employé son temps, et quoyque je ne veuille pas luy retrancher toute sorte de divertisse mens, il faut néantmoins luy faire connoistre que , dans le temps des affaires pressées, comme aux armemens et désarmemens, il faut que le plaisir et le divertissement cèdent aux affaires.
Dans le compte qu'il me rend de l'employ de son temps, il me dit qu'il se lève à six heures du matin, qu'il travaille le matiu tout entier dans sa chambre, qu'il joue après le disner, qu'il se promène sur le port à voir les constructions le soir, et qu'il joue après le souper. Cela joint avec ce que vousavés escrit à tua femme, qu'il ne dormoit que quatre ou cinq heures, me fait craindre que le jeu du soir ne consomme une bonne partie de la uuicl, et il me semble que, dans cette description qu'il me fait, il employé trop de temps au jeu. C'est ce que je vous prie de bien examiner sans luy en rien dire, et peut être que si vous trouviés effectivement que cela fust, vous pourries trouver quelque prétexte plausible pour faire demeurer à la Rochelle mes cousines, vostre femme et vos filles, pour quinze jours ou trois sepmaines, afin qu'en luy oslant ce divertissement continuel qu'il peut prendre avec elles, il fust plus appliqué et se mist plus tost en estât de sortir de Rochefort , et s'en aller ailleurs. Je sçais bien que cela ne se peut guères faire sans vous incommoder; mais je sçais bien aussy que vous souffrirés volontiers cette incommodité pour un aussy grand bien que celuy qui m'en peut arriver.
Je ne vous propose pas cela comme un moyen absolument néces saire; mais je vous laisse à examiner si vous estimeriés à propos de le faire. Vous avouerés seulement que jouer toutes les après-disners et tous les soirs me semble bien contraire à ce que je désire; et il me semble que je vois dans ce peu de mots les causes du trop long séjour à la Rochelle, et du peu de satisfaction que j'ay eue des premiers
mémoires. H faut surtout que cecy soit entre nous deux , et qu'il n'en pénètre rien.
Outre l'armement et le désarmement dont je vous ay parlé, vous pourriés encore luy faire faire un projet d'instruction pour le capitaine qui commandera le Breton et les deux ou r ces qui doivent partir pour les Indes, et un autre projet de tous les ordres et instructions et mémoires de tout ce qui est à faire pour mettre en mer l'escadre du mois d'avril prochain.
Renvoyés-moy toutes ces lettres escrites de ma main , d'autant que je n'en garde point de minute.
Il faut aussy faire faire à mon fils un projet d'instruction pour le sieur de Turville qui commande l'escadre des Indes, avec subordination au commandement du sieur de la Gase.