‹ Documents historiques inédits tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque royal et des Archives ou des Bibliothèques des départementsChapitre 97 sur 165 · RELATION ORIGINALE DE LA BATAILLE DE JARNAC · texte numérisé non relu

RELATION ORIGINALE DE LA BATAILLE DE JARNAC

( D'après l'original du temps.) IO-l3 MARS l569.

Après que messeigneurs les princes eurent longuement cosloié à chercher les moiens qu'ils pourraient inventer pour attirer leurs ennemys au combat , et les ayant tenus comme assiégés entre les rivières de Eoyre et Vienne par l'espace de deux moys, finalement, pour la nécessité des vivres, à cause du long séjour qu'ils avoient faict au pays, se retirèrent à Nyort, où ils firent assembler tous les gouverneurs et ceux qui avoient charge des pays de Poitou, Xaintonge et Angoumois, pour aviser aux afTayres de l'armée; auxquelles après avoir donné ordre de assembler quelque nombre de leurs forces, eurent avertissement que, au camp de Monsieur, frère du roy, est oient arrivés deux mille cinq cens chevaux reistres, sous la charge du comte Rhingranno et Bassompierre; et sachant qu'ils prenoient leur chemin aux environs d'Angoulesme, lesdits sieurs princes, pour tousjours favoriser les villes et pays, s'acheminèrent à Xaintes, Saint-Jeand'Angely et Cognac; et ayant entendu que quelque nombre de cavalerie, sous la charge du capitaine La Rivière, s'estoient emparée de la ville de ce chasteau de Jarnac, qui est un pont sur la rivière de Charente, qui eut pu grandement préjudicier à leur armée, messeigneurs l'amiral et Dandelot firent en toute diligence partir de Cognac quelques enseignes de gens de pied, et deux longues coleuvrines, et huit ou dix cornettes de leur avant-garde, et en peu de temps contraignirent ledit I^a Rivière et les siens d'abandonner la ville et se retirer dans le chasteau, qui est bon et bien flanqué; où après avoir enduré quelques volées desdittes coleuvrines, ledit ta Rivière demanda à

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parlementer. Quoy voyant lesdit.s sieurs amiral et Dandelot , et sachant l'armée des ennemys estre fort prest de là, s'acheminèrent à une aullre entreprise et laissèrent le sieur de Briqnement à parlementer avec ceux qui estoient dans lecbasteau, prindrent le lendemain toute la cavalerie de leur avant-garde, et allèrent recognoistre le camp et logis des ennemys, asça voir monsieur l'amiral avec la moytié de la cavalerie, du costé de Bauvoir sur Mata, et monsieur Dandelot, avec l'autre moytié, à Mata, où le lendemain, du costé dudit sieur Dandelot, il y avoit eu quelque escarmouche et futrecogneu le lieu où estoient leurs reistres. Deux jours après, mondit sieur l'amiral eut certain advertissement qu'ils estoient délogés et prenoient le chemin de Chasleau-Neuf, où il y avoit seulement cinquante soldats pour la garde du chasteau et du pont, qui n'est guères fort ; lesquels voyant venir l'armée ne firent pas grande résistance , et ayant entendu messeigneurs les princes qu'ils avoyent gaigné le passage, vindrent loger leur bataille à Cognac et ses environs , et monsieur l'amiral l'avant-gardc à Jarnac. Le mardy dixiesme du mois, de mars toute leur cavalerie avec cinq à six cent de leurs harquebusiers les mieux anjambés vindrent devant Cognac faisant mine de les recognoistre pour l'assiéger; où ne pensant trouver ceux qui y estoient, messeigneurs les princes, voyant ceste armée devant eux, envoierent un gentilhomme de l'austre costé de la rivière advertir messieurs l'amiral et Dandelot qu'ils montassent à cheval et vinssent vers eux. Mais monsieur l'amiral, voyant qu'il esloit desjà tard et qu'il ne falloit laisser le pont de Jarnac sans bonne et forte garde, pria monsieur Dandelot d'aller vers messieurs les princes, et estant ledit sieur Dandelot à my-chemin , la plus grande part des troupes qui estoient allées devant Cognac vindrent pour surprendre le pont de Jarnac, là où monsieur l'amiral les fisl retirer plus tost qu'ils n'estoient venus, et en y eut plusieurs de pris et de tués. Ce soir, pour ne perdre temps et donner bon ordre à toutes choses, messeigneurs les princes teindrent conseil avec monsieur Dandelot et les aultres capitaines qui estoieut à Cognac, où il fut résolu que le samedy ensuivant toute l'armée deslogeroit prenant le chemin d'eulx Chasteau-Ncuf et Angoulesme, et ce logea monsieur l'amiral lavant-garde à Bassac et aux environs, et messeigiieurs les princes à Jarnac. Ce jour,

qui esloit le douziesme du moys, ledit sieur amiral avec toute l'avantgarde alla jusques devant Chasteau-Neuf pour recognoistre le logis de toutes les troupes, voir quelle seureté ils pouvoient avoir, advertîssant un chascun de faire bonne garde, bien que ils estoient à demy-lieue de l'ennemy: toutes lesquelles cboses estant ainsi bien disposées, les princes et l'admirai furent advertis que les ennemis avoient faict un pont de bois joignant celui de pierre audit Chasteau-Neuf pour, le lendemain, passer de grand matin toute leur armée en grande diligence. Et pour ce que toute la bataille de mcsseign eursles princes, à cause de l'incommodité du lieu, estoit fort escartée, et qu'ils ne la pouvoient assembler le lendemain qu'il ne fust haulte heure, mandent à monsieur l'amiral par le baron de Pardaillan qu'ils le prioient faire partir tout le bagage, artillerie et gens de pied , et pareillement advenir toute la cavalerie qu'ils fussent dès la pointe du jour auprès dp luy et qu'ils feroient le semblable à la bataille, ce que monsieur l'amiral fîst en toute diligence, et envoia toute la nuit advertir tous les capitaines. May s ou par faulte de ceux qui avoient la charge ou par lardivcté d'aulcuns, ils ne furent à cheval qu'il ne fust plus de neuf heures, et monsieur l'amiral ne voulant point perdre les gens, les attendit sur le bord d'un petit ruisseau qu'il faisoit garder par quelques harquebuziers, et voyant le prince de Condé que son avant-garde ne s'avançoil point, vint trouver ledit sieur amiral où ils parlèrent quelque peu ensembles et prindrent résolution de se retirer, pour ce que monsieur le prince n'avoit pas la moitié de sa cavalerie, et aussi que tous les gens de pied et artillerie estoient déjà à plus de quatre grandes lieues de là; et commanda monsieur l'amiral au sieur de la Noue de demourer avec quitre ou cinq cornettes sur le derrière, et faire la retraite et qu'il adverlist souvent s'il esloyt chargé. Mais ayant faict environ une demie lieue de chemin, ledit sieur de la Noue fut chargé par une grosse troupe de cavalerie et fust soustenu par monsieur Dandelot, si bien que pour cesle foys n'y eust pas grand affaire, et commença-on à s'acheminer comme para van t. Mais une demie heure après ils revindrent avec beaucoup plus de force, et estant le sieur de la Noue près d'un petit village faisant teste à l'ennemy, eut son cheval tué et fut pris prisonnier; et poussèrent les troupes jusques sur les bras de monsieur

Dandelot, lesquelles ralliées avec lui, chargea l'ennemy si furieusement qu'il le contraignit d'abandonuer le villaige : or il y en eut à ce combat plusieurs des ennemys tués et blessés. Monsieur l'amiral qui d'aultre part voioil toutes leurs troupes se renforcer du costé de main gauche, manda à monsieur Dandelot qu'il se raprochât de lui, et à monsieur le prince qu'il avançast ce qu'il avoyt de sa bataille. Sur ces entrefaistes les ennemys envoyèrent quelque nombre d'arquehuziers gaigner le village; mais ils en furent aussi soudainement repoussés par quelques enfans perdus du capitaine Pluvians, qui estoyl tout ce qu'ils avoyent d'infanterie avec eux : et à l'instant vint un gentilhomme à monsieur l'amiral qui lui dict que l'ennemy le venoit charger avec grandes forces, et qu'il venoit entre monsieur le prince et luy ; ce qui lui fit tourner tête droit à ceux-là, et avec trois cents chevaux, lui marchant le premier, les chargea de telle force qu'il les mit en route, quatorze cornettes jettées par terre. Mais estans soutenus par le reste de leur armée, fust contraint d'attendre monsieur le prince, lequel le voyant ainsi pressé donna avec quatre ou cinq cornettes à travers la roeslée si heureusement, que sans un gros bataillon de reistres qui lui vint donner en flanc, il mestoit toute leur armée en fuite, et à ceste charge de reistres il eut son cheval tué qui tomba sur lui; et passant les ennemys plus oultre, fut recognu par un gentilhomme françois, nommé le sieur de Saint-Jehan, et au mesme instant par un aultre qui est le seigneur d'Argencc, qui tous deux lui promirent qu'il leur costeroit la vie ou ils lui sauveroient la sienne. Mays le bruist estant par leur armée que ledit sieur prince esloit prisonnier, y accorurent plusieurs gentils-hommes eutre lesquels un nommé Monteschiou, capitaine des gardes de Monsieur, frère du roy, qui par derrière luy donna un coup de pistolet dans la teste, à quelques uns de sa suite plusieurs aultres. L'indignité de ce fait a esté trouvé si estrange et de si mauvais exemple par ceux de leur armée, que resenlanl la générosité de la noblesse francoise, se sont débandés de leur camp et tous le jours s'en débandent, de façon qu'il semble que Dieu se soit voulu servir de ce moyeu pour diminuer les forces de ses ennemys, accroissant celles de ses enfans, parce que plusieurs, depuis la mort dudit sieur priuce, se sont réunis à l'armée, lesquels auparavant en douste du dessein des

TEXTE DES DOCUMEM'S. /,87 ennemys démo u roi en t comme neutres. Mais ayant connu que leur but tendoit à l'extermination de tous ceux qui faisoient profession de ta religion et par conséquent d'icelle, se sont déclarés et s'en déclare de jour à aultre. Monsieur l'amiral, comme sage et bien avisé capitaine, le peu de nombre de gens qu'il avoist et qu'aulcuns sembloient branler par la prise de monsieur le prince, les rallia le mieux qu'il pust , et tenant toujours l'ennemy sur cul se retira peu à peu, de sortes que se joignant avec monsieur Dandelot et avec monsieur le comte de La Rochefoucault, se retira avec bonne troupe à Saint-Jean-d'Angely sans que l'ennemy l'osât approcliier de trop près. L'austrc partie se retira vers monsieur le prince de Navarre, non plus suivi de l'ennemy qu'avoit esté ledit sieur amiral. Et se trouva avoir esté tué de gentilshommes François du coslé dudit sieur prince, en tout ce combat, plus de vingt ou vingt-cinq sans ceux qui ont esté prisonniers qui depuis ont esté inhumainement tués et assassinés. De leur coslé, par leur confession mesme et par leslres qui ont esté surprises, il en a esté que morts que blessés plus de deux cent, entre lesquels sont le comte de la Mirande, le sieur de Montsalet, les barons d'Ingrande et de Prunay, le sieur de Morettre et le sieur de Montranne, et le sieur de Linière, tous capitaines de gendarmes et chevaliers de l'ordre, et plusieurs de leurs lieutenans d'enseignes et de guidons, comme est le lieutenant de monsieur de Brissac, l'enseigne de Montsalet, le fils du sieur de Lautrec blessé à mort.

Voilà en somme tout ce qui s'est passé ce jour-là au rencontre des deux armées; mais l'ennemy pensant avoir beaucoup d'avantaige pour avoir si laschement tué ledit sieur prince de Condé, le lendemain se présenta devant Cognac, sur lequel monsieur de Bandine fist une si belle saillie qui, faisant tomber plus de deux cent morts sur la place et plus de six cent blessés, fit gagner le hault au sieur de Guise, de Brissac , de Martiguer, le reste les suivit si bien que plusieurs furent pris prisonniers; quatorze de leurs meilleurs capitaines tués, aussi furent pris trente chevaux de service qui estoient menés en main. Ce fait estonna tellement l'ennemy, que depuis il ne s'est présenté en lieu où il les ayst sentis, et moins devant place tenue par messieurs les princes, sinon à Mussidan, que le sieur de Monlluc assiégea et fist bresche; où

il fut si bien batu qu'ayant perdu deux cent de ses meilleurs hommes se retira avec sa courte honte. Monsieur l'amiral s'estant aussi retiré à Saint-Jean-d'Angely et ayant entendu que monsieur le prince de Navarre estoit à Xainlcs, l'alla incontinent trouver et rallia le reste des cornettes, donna bon ordre à toutes les places, se montrant dès ce jour aux champs; et le cinquiesme après, pour faire veoir à un chacun ce qui avoit esté fait le jour de rencontre, fit avec messieurs les princes récence de la bataille, monsieur Dandelot et de la Rochefoucault de l'avant-garde, où il se trouva trois mil gentilshommes françois armés et montés et mieux résolus que jamays.

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