‹ Documents historiques inédits tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque royale, et des archives ou des bibliothèques des départementsChapitre 117 sur 139 · N" XLIV · texte numérisé non relu

N" XLIV

INSTRUCTIONS POUR MON FILS POUR SON VOYAGE d'iTALIE.

(par COLBERT.)

"^i Janvier iG^i,

Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doit estre conduit, sont la diligence et l'application : la diligence pour se mettre promptement en estât de venir servir auprès du roy dans les fonctions, de ma charge; l'apf^ication pour tirer du profit de ce voyage et s'en sei*vir advantageusement pour par la connoissance des différentes cours des princes et Estats qui dominent dans une partie du monde aussy considérable qu'est l'Italie, ensemble des différents gouverne-

mebs, coutumes et usages qui s'y i^encontrent , se rormer le jugement, et se rendre d'autant plus capable de servir le roy dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans tout le cours de sa vie.

Pour cet effect, il faut qu'il dispose toutes choses pour partir de Toulon aussytost que les deux personnes que je iuy envoyé l'auront joint, avec ses habits et tout ce qu'on Iuy envoyé.

U verra s'il estimera à propos de voir les places de Provence qui sont sur la coste , et la place de Monaco ; mais il se rendra à Gènes avecdUigence, en laquelle ville il commencera à prendre toutes les connoissances qu'il doit prendre en chacun des Estats et des villes où il passera.

U verra premièrement la ville, sa situation , sa force, le nombre de ses peuples; la grandeur de l'Estat , le nombre et les noms des villes , boui^ades et villages qui le composent,

La quantité de peuples dont le tout est composé.

La force du gouvernement de l'Estat, et comme il est aristocra^ tique.

Il s'informera des noms et de la quantité des familles nobles qui ont et peuvent avoir part au gouvernement de la République;

Distinguer l'ancienne d'avec la nouvelle noblesse ,

De toutes les dignités de la République,

Leurs différentes fonctions,

Leurs conseils tant généraux que particuliers.

Celuy qui représente l'Estat, dans lequel le pouvoir souverain réside et qui résout la paix et la guerre, qui peut faire des loix, etc.

Les nombre et noms de tous ceux qui ont droit d'y entrer.

Par qui et de quelle façon les propositions y sont faites, les suffrages recueillis, et les résolutions prises, prononcées et exécutées.

Les conseils particuliers pour la milice, pour l'admirauté, pour la justice, tant pour la ville que pour le reste de l'Estat.

Les loix et les coustumes sous lesquelles ils vivent.

En quoy consiste leur milice destinée pour la garde de leurs places.

Idem des forces maritimes.

Visiter tous les ouvrages publics, maritimes et terrestres, ensemble T. IV. 67

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les palais y maisons publiques, et géDëralement tout ce qui peut estre remarquable en ladite ville et en tout son Estât.

Comme toutes ces connoissances peuvent estre prises en deui ou trois jours de temps au plus, il ne faut pas y demeurer davantage^ et ensuite passer ou à Livourne par mer ou à Parme par les montagnes , suivant qu'il estimera plus à propos pour la diligence de son voyage.

Il s'informera aussy des Estats qui confinent tous ceux qu'il verra, et sçaura s'il y aura entr'eux quelque contestation ou diflEérend, soit pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira des raiaons de part et d'autre, comme par exemple du différend qui a esté depuis peu entre M. le duc de Savoye et la république de Gènes, qui a esté accommodé par l'entremise du Roy, par l'abbé Sérivent.

Il faut de plus qu'il s'informe de la puissance des papes en chacun Estât , et comment s'accorde la puissance séculière avec l'ecclésiastique, et en quoy elles ont et peuvent avoir des contestations.

Il s'informera de plus de tous les différends Estats qui sont en Italie, en fera un dénombrement exact, les distinguera par leurs dignités et sçaura par quelles maisons ils sont possédés et quelles alliances elles ont entr'elles.

S'instruira quels Estats sont entièrement indépendans, et quels sont tenus en fief, ou du pape, ou de l'empire, et à quelle^ servitudes ceux-cy sont sujets.

Il sçaura aussy la grandeur et la puissance de diacun Estât el quels en sont les confins.

Dans tout ce voyage, il observera surtout de se rendre civil, honneste et courtois à l'égard de tout le monde, en faisant toutefois dis* tinction des personnes. Surtout il ne se mettra aucune prétention de traictement dans l'esprit, et se défendra toujours d'en recevoir; et qu'il sçacbe certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera, tant plus on luy en voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa conduite soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doit estre le principal soin qu'il doit prendre.

Il s'appliquera particulièrement à bien examiner toutes les forces maritimes de tous les Estats où il passera, et tout ce qui s'observe

pour les maintenir, ensemble tous les ouvrages qui se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doit faire pendant toute sa vie.

Après avoir veu TEstat de Gènes, il passera dans celui de Florence, dans lequel il verra Livourne, Pise, et s'instruira de cet Estât suivant ce qui est de celuy de Gênes, en observant la difTérence qu'en celuy-cy il y a un prince souverain.

Si la république de Gènes donne ordre à quelqu'un de ses gentilshommes de le loger et de le desfrayer, il ne le refusera pas ; mais il ne doit pas faire aucune visite publique, et il doit faire des presens honnestes, sans superHuitë, partout où il recevra qudque traictement extraordinaire.

Si les princes souverains l'envoyent prendre dans leui^s carrosses, pour le loger dans leurs palais, il s'y laissera conduire, et en tesmoi* gnera toujours sa reconnoissance.

A l'égard des traictemens, fl n'en demandera aucun ; mais il recevra ceux qui luy seront offerts par les princes où il passera.

M. de Lionne croit que M. le Grand*Duc ou ne se couvrira point» ou le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party. En ce cas, après quelques refus honnestes, il fera ce qu'il désirera, et en cas qu'il vbuluat le faire aseeoir, il fera la mesme chose.

EDsoke, dans cet ordre, il fera ce que ces princes luy ordonneront.

A l'égard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs, c'est-à-dire qu'il faut qu'il donne toujours la droicte aux ambassadeurs chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du contraii-e f d'autant que le roy leur a défendu de donner la droicte à aucun de ses sujets, et qu'ainsy ce seroit offenser le roy d'en user autrement.

A l'égard de l'abbé de fiourlemont à Borne, mon fils doit luy donner la main en lieu tiers, et il doit bien prendre garde d'exécuter ces deux poincts, sans s'en relascher pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit.

Il rendra à M. le Grand-Duc la lettre du roy, et à madame la Grande- Duchesse celle de la main de Sa Majesté.

Pour le séjour qu'il fera, il suffira de deux jours à Gènes, deux jours à Florence, huict jours à Rome, trois ou quatre (Ours à Naples

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et es environs. Au retour à Rome autres huict jours , et il faut faire en sorte que ce dernier séjour se trouve dans la semaine saincte, en partir le lundy de Pasques pour Lorette, et de là voir les principales villes de la Romagne, Ravenne, Faense, Rimini et autres : une demie journée dans chacune de ces villes sufîBra; à Venise deux ou trois jours, dans les autres villes de TEstat de Venise, une demie journée en chacune ; à Milan une ou deux journées; à Mantoue et Turin, une ou deux journées.

Il rendra les lettres du roy partout.

Il trouvera inclus deux lettres de la main de la reyùe au vice-roy de Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront assurément suivant le respect particulier que tous les Grands d'Espagne ont pour Sa Majesté. Il sera nécessaire qu'il proportionne ses présens suivant la réception qu'ils luy feront.

Si M. le cardinal Antoine Iny offre et le presse de loger en son palais et de se servir de ses carrosses et de sa livrée , il pourra le faire ; mais sans cela , comme il doit estre incognito et que son séjour ne doit estre que de huict jours chaque fois , il s'accommodera de ceux de M. de Bourlemont.

A Rome, il doit visiter le pape, le cardinal nepveu, les parens de Sa Saincteté, et les cardinaux de la faction de France qui s'y trouveront.

Il visitera pareillement l'Académie du roy qui est à Rome, et le cavalier Bernin, verra la statue du roy qu'il fait, et s'appliquera particulièrement, pendant tout le cours de ce voyage, à apprendre l'architecture, et à prendre le goust de la sculpture et peintui^e, pour se rendre ; s'il est possible, un jour capable de faire ma charge de surintendant des bastimens, qui luy donnera divers advantages auprès du

S'il y prend un véritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre pour dessigner ce qu'il trouvera beau dans son voyage, j'escris au sieur Errard de luy en donner un quj l'accompagnera jusques à Turin, et puis s'en retournera à Rome '.

^ Depuis j'ay estimé à propos de joindre le sieur Mignard au sieur Bloiidel , lequel sçait très bien dessigner.

S'il veut s'appKquer à former son gousl sur l'arcliîtecture « la sculp^ ture et la peinture, il fout qu'il observe d'en foire discourir devant luy, înt^TOger souvent, se foire expliquer les raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouve et estimé tel : qu'il parle peu j et fosse beaucoup parler.

C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage.

Je finis en priant Dieu qu'il l'assiste de ses sainctes grâces et bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et autant honneste homme que je le souhaite.

et Je luy recominande surtout de s€f souvenir toujours de son devoir envers Dieu et de foire ses dévotions à Lorette. »

A Paris, le 3i janvier 1671. Signé : Colbeet.

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