‹ Documents historiques inédits tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque royale, et des archives ou des bibliothèques des départementsChapitre 94 sur 139 · N"» XXVIII · texte numérisé non relu

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LKTTRE DE MAÎTIIE JBHAN DE MOLESME, SECRÉTAIRE DU DUC DE BOUR- GOGNE, PHILIPPE LE BON, AUX MAIRE ET ÉCHEVINS DE DIJON, RELATIVE A UN ENTREMETS (oU fête à table) DQNNIÊ PAR LE DUC A LILLE.

(«» Ces lettres furent ouvertes et leues en la chambre de la viUe de Dijon, devant messieurs les maieur et eschevins, le lundi qoatriesme de mars mil quatre cent cinquante-trois. *»)

* %%féprier i453.

A MBS TRÈS CHIEBS BT HONNORBZ MBSSIBUBS LBS MAIBUR BT BSCHBTINS ' DB LA VILLB DB DUON.

* Très cbiers et hoDnorez sieurs, je me recommande à vous tant comme je puis, et vous plaise sçavoir que j'ai receu voz lettres, ensemble la coppie de l'octroy que avez heu par cy-devant des vingts sols pour quehue de vin, et aussi du cbarroy des bestes visves, et tant sur ce comme touchant le denier pour Sulmon, j'ai expédié ces lestres patantes dé monsieur le Duc selon que le requérez: et combien que le tout se fut bien peu mectre en une lettre, toutesfois monsieur le chancelier a voulu que Ton en eust faict deux lettres , assçavoir, une pour le scel seulement et une austre pour les entrages de vin, cbarroy de bestes, ainsi que le veri'ez par ces lettres, lesquelles je envoyé à mon messire maistre Jehan Gros, ainsi que m'avez escript. Mais nonobstant que deux lettres m'ont estées faictes, comme dict est, et lesquelles monteront à grant argent pour le droit du scel , se paier les convient à la rigueur, néantmoings j'ai tant faict devers mondit sieur le chancelier, qu'il a esté appointé que vous ne paierez pour le droit du scel que l'une des deux lettres. Et au regard des aultres drois, tous les secrétères y ont leur part et leur en convient randre compte, et se estoit à moy à faire seullement, la ville n'en paieroit jà denier. Très chers et honnorez sieurs, j'ai fait en ceste matière tout le bien que m'a esté possible, et en toutes choses concernant le bien, proffit et T. IV. 58

honneur cle la ville me vouidroye ayder et aœployer et travailler de tout mon pouvoir.

Et touchant le cas advenu, celluy qui s'est tué, dont en la fin de vosdirtes lettres m'avez escript, se je me tiens en place où il en soit parlé, ou se je sçay que Ton en face poursnitte^ je y ferai l'excusation de vous et pour le bien de la ville, ainsi que me requérez, en faisant remontrance de la matière; mais encorres n*ay-je poinct sceu qu'il en ayt esté rien poursuy par-deçà. J'ai présenté à mondit sieur le chancellier les lettres que lui aviez escriptes, lequel présentement vous y faict response, comme le verrez par ses lettres. A.u surplus, pour ce que vous sçay désirant de sçavoir des nouvelles de par-deçà, ce que je veult bien prendre le loisir de vous en si^nisfier.

Il est vray que, dimanche passé, mondit seigneur le Duc fit une feste si haulte, si solempnelle et si pompeuse, que je cuide que de aige d'homme vivant n'a poinct esté faict la pareille. Ce n'a esté seulement que un grand banquet, duquel sera mémoire cy*après en plusieurs lieux, tant en chrestienté que ailleurs; et a esté faict cedit banquet à la fin que verrez cy-après; et pour aulcunement descripre la manière de laditte feste, je vous en feray en brief récitation de ce que j'en ay vehu.

Et premièrement, ledit jour de dimanche pasaé, à l'asprès-disné, furent faictes joustes moult riches sur le marchié de ceste ville; et estoient ceux qui joustoient moult richement habillez, et leurs chevaulx couvertz de riches houssièi^es : et vinct le premier sur la place monsieur Alof de Clèves, qui fut amené par ung signe (cigne) à tout une longue chaîne d'or, devant lequel signe personnages d'hommes sauvaiges, à tous arcs et flesches, qui faisoient (aire, place. A l'entour dudit monsieur Alof estoient trois jeusnes ensfans habillez en guise d'anges et montés sur courders, assis deux desdits anges d'ung cbusté et d'aultre, et l'autre derrière; tous ceux qui leaccompagnoient estoient vestus de blanc. Mondit seigneur le Duc l'alla querre eu son logis et l'ammena sur la place, et fut moult belle chose à veoir. Après, vindrent monsieur de CharoUois et monsieur le Bastard^ richement habillez^ leurs chevaulx tous couverts de grosses campennes d'argent; monsieur de Sainct*Pol aussi moult richement habillé de drap d'or,

et plusieurs aultres en graod Qombre, qui seroit oliose trop lon^Me a escripre.

Lesdittas jousfe^ furent moult plaisantes et durèrent jusques à la Duict; et quant lesditte^ jonstes furent faiUîces , mondjt ^6ur çt tpute sa compaignie ensemble^ dames et dan^oiselles, vindirent aq lieu où ledict banquet, assçavoir, en l'hoslel de moiidit sejgoeur^ nomtaé Vbostel de la Sale , qui estoit ridieinent paré; et arryvé chascung, n'y eptroit pas qui voulloit, combien qu'il y eust tant de peuple, que l'on ne sçavoit quelque part tourner. Il y avoit audit banquet trois tables* A la première, qui estoit en haut et au travers de la salle, eçtoit assis mondit sieur, droicte au milieu de laditte table; emprès luy, à la main droicte, estoient premièrement mademoiselle d'Estampes, fille de monsieur d'Estampes; après, monsieur le duc de Clèves, et après ma* dame la duchesse. De l'autre oousté, à la main senestre, estoit mademoiselle de Bourbon, monseigneur de Saint-Pol, et qng seigneur de Bretaigne nommé monsieur de Ponce. A Taultre table^ qMi estoit longue tout du long de la salle, estoient monsieur de Cbarrolloy, mon* sieur d'Estampes et aultres princes et seigneurs, dames et damoiselles en grand nombre. A l'aultre table avoient aussi plusieurs chevaliers et escuiers, dames et damoiselles.

I-a manière du service et des metz estoye une haute besoingne, car les principaulx platz c'estoient chariots à quatre rouhes moult richement faitz, tous plains de viandes, et comme j'ay ouy dire, en chascung chariot avoit de cinquante-deux manières de viandes , et en y avoit si largement et en si grande abondance, que pour lever et mettre sur table chascung chariot, y devoit avoir quatre personnes: il y avoit en nombre partout seize chariotz.

Au regard des entremetz et de plusieurs merveilles qui estoient sur tables, je n'en sçauroye escripre la vingtième partie. A l'ung des boutz de la table de mondit sieur avoit une église moult bien faicte, et dedans ladite église avoit ensfans qui chantpient et orgues qui jouoient ; à l'aultre bout àvoit une fontaine et un bel tabernacle dessus. Au milieu avoit une grosse roche moult bien faicte , autour de laquelle avoit chasteaux et forteresses^ et au dessus de laditte roche avoit le personnage d'un enfant tout nud qui pissoit eau roze. Les autres tables

46o DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.

estoient garnies chacune en son endroict de mainctes victuailles. Le busfet estoit au milieu de laditte salle, bien garni de vaisselle d'or et d'argent ; près dudit busfet avoit le personnage d'une pucelle nue, qui y par la mamelle droicte gectoyt ypocras, et auprès laditte pucelle et pour la garde d'icelle avoit un lion tout en vie.

Mondit seigneur estant à table, vint un cheval à deux testes, sur lequel estoient deux hommes, doz contre doz, chascun sonnant une trompette à toute puissance. Après, vint ung monstre portant ung homme monté sur un camail , des espaulles duquel partoit un aultre homme les pieds contramont; après, vint un cerf blanc sur lequel estoit un ensfant qui chantoit moult bien et mélodieusement, et le cerf lui tenoit la teneur. Et durant le souppé fut joué par fiction, sans parler, comment Jazon conquesta la Thoison d'or, qui fut belle chose.

Sur la fin du souppé vint un géhant bien habillé, lequel géhant menoit ung oliflant, lequel oliflant avoit une tour, et dedans laditte tour avoit une personnaige qui se nommoit Saincte Eglize, laquelle Saincte Eglise se complaignoit moult piteusement des grands maulx et oppression qu'elle sosfroit, et estoit en avanture de plus s'osfrir à l'occasion et par le moyen des mauvaises et dampnables entreprises du Turc et des Infidelles raescréans et perlsécutans d'elle et de la foy catholicque; et en conclusion requéroit aide et secours à tous princes chrestiens, et en espécial au duc de Bourgogne. Et après les complaintes et lamantations de Saincte Eglize vindrent deux demoiselles devant la table de mondit seigneur, après lesquelles estoit le roy d'armes Toison-d'Or, portant et tenant en sa main un faisant en vie, moult richement habillé et garni de pierres précieuses, lequel roy d'armes adressa la parolle à mondit sieur, disant que les dames se recommandoient à lui et luy envoyoient ledit faisant accompagné de deux demoiselles, asfin de faire aulcung veu ainsy qu'il a esté accoustumé quant telles et si grandes festes se faisoient. Et mondit sieur, après ce, fit son veu et le bailla par escript audit roy d'armes, et lui ordonna et recommanda de le lire haultement, asfin que tous ceux qui estoient présents le peussent ouïr, et fut leu tel et en la forme et manière qui s'ensuit, de mot à mot : a Je vouhe tout premièrement a à Dieu mon Créateur, et à la glorieuse Vierge sa mère, et en après

«aux dames et au faisant que, se le plaisir du trèsjqhrestien et très «victorieux prince monseigneur le Roy est de prendre la croisée « et exposer son corps pour la defFense de la foy direstienne et réc< sister à la dampnable entreprise du grand Turc et des Infîdels, se n alors je n'ay loyalle ensoinie de mon corps, je le servirai en ma per- « sonne et de ma puissance audit sainct voyaige le mieux que Dieu me <c donnera la grâce; et si les affaires de mondit sieur le Roy estoient « tels qu'il n'y peult aller en sa personne, et (se) son plaisir est d'y com- (c mètre aulcung prince de son sang ou aultre seigneur chief de son* tf armée, je à sondit commis obéyray et servirai audit sainct voyaige cr le mieux qtie je pourray et ainsi que se lui-mesme y estoit en perce sonne; et ce pour ses grands affaires il n'estoit disposé d'y aller « ne d'y envoyer, et que aultres princes chrestiens à puissance con- <c vçnable emprenent ledit sainct voyaige, je les y accompagneray et « m'enploiray avec eux à la défense de la foy chrestienne le plus avant ' « que je pourray, pourvue que ce soit du plaisir et congé de mondit « sieur le Roy; et que les pays que Dieu m'a commis à gouverner soient « en paix et seurté, à quoy je travailleray et me mectray en tel devvoir (c de ma part, que Dieu et le monde côgnoistra que à moi n'aura tenu (cet ne tiendra; et se durant ledit saint voyaige je puis sçavoir ou ic cognoistre que le grand Turcq ait volonté d'avoir affaire à moy corps (c à corps, et pour la foy chrestienne soubstenir le combateray à l'aide «de Dieu tout puissant et de sa glorieuse Vierge mère, lesquels je « appelle tousjoui*s en mon aide.

« Faict à la ville (Lille), le 17^ jour de février, l'an de l'Incarnation « de Nostre Seigneur mil quatre cept crnquante-trois. » .

Après lequel veu ainsi faict, plusieurs furent moult esbays et esmerveillez, et créez que une personne eusl eu le cueur bien deur s'il ne se fust à ceste heure endoulcy et atandry. Saincle Eglise, qui estoit en sa tour, comme j'ai dict devant, se princt à parler et mercia mondit sieur du veu qu'il avoit faict, priant à Dieu qu'il lui donna grâce de le accomplir, et requesté aux aultres princes et seigneurs qui illec estoient, que chascun dès à présent voulcist vouher pour la desfense de la chreslienté; lesquels tous firent veu l'ung après l'aultre et par ordre, qui trop long seroient à escripre; et fut ordonné que chascun

mist son'veu pai^escript, et que le landemaiu fust batUë es mains d'un roy d'armes.

Jjes choses ainsi faictes, mondit sieur se leva de la table et tous les aultres aussi , et furent desmis les mets et entremets. Et aussitost après advindrent douze dames richement et pompeusement habillëes de robes justes de velours cramotsy, ung roicbet de fin lin par dessus, lesquelles une aultre dame appelée Foy amena à mondit seigneur, disant que elle avoit sceu le veu que avoit faict» et que pour estre en sa compagnie et en son aide, lui adraenoit lesdittes douze dames. Chacune desquelles parla selon son faict, et estoient Noblesse, Prudence, Sagesse, Richesse, Largesse, et autres vertus. En conclusion, ce a este la plus hautte et pompeuse besongne et la plus riche et la plus grande magnifisance que Ton veit oncques faire.

Mondit sieur le Duc estoit moult richement habillé et pare; spécialement la cornette de son chapperon estoit chargée de très précieuses attaches de diamants, rubis et perles, en si grand nombre et si près l'une de l'aultre que on les avoit peu asseoir, et j'ai ouy dire à ceux qui ont fait faire laditte cournette et à aulcungs 9ultres qui le doibvent bien sçavoir, que il y avoit en pierres précieuses mises en ladite cournette la valleur de plus de deux cent mil escus. Les pierres qui estoient dessus le faisant valloient bien vingt mil escus, et pensez qu'il y avoit d'aultres richesses en mainctes manières.

Je me deppourte de vous en escripre plus avant, car je ne pourroye ne sçauroye tout comprendre, et du demeurant je me rappourte à ceulx qui en feront les narrés et qui meystront les choses par escript plus au long, mais je vous signisfie ce que j'en ay veu et sceu, et prenez en gray et communiquez ces choses là où bon vous semblera , car je n'en escripts si au long sinon à vous, parce que je n'ai loisir, car le partement du pourteur est hâtif. Très chiers et honnorés sieurs, adez me signifier quant aulcune chose vous plaira que je puisse pour le faire, de bon cueur ce sera. Le Sainct-Esperit que. vous ayt en sa saincte garde.

Escript à Lille, le vingt-deuxième jour de feuvrier mil quatre cent cinquante-trois. — Ainsi signé : le tout vostre serviteur,

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