PLACE DE GRÈVE
(Il JUILLET IMl)
ÈCE MANUSCHITE DE LA MÊME ÉPOQUE PUBLIËË PAR A. CARAYON.
rant la découverte des principes de 89 Qvention de la guillotine, la justice hule punissait certains crimes par des sups propres à épouvanter. De nos jours, îproche au bon vieux temps ces moyens îpression , et les voyages à Cayenne semlient avoir des charmes pour qui se raples fourches de Montfaucon et les exécu- > de la place de Grève.
Les juges d'autrefois disaient au condamné : vous expierez votre crime dans le feu ; ou bien : vous serez rompu vif sur la roue, et vous y resterez attaché, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu vous retirer de ce monde. De nos jours, on vous dit : vous irez au bagne; et là, si la honte et la souffrance n'abrègent votre supplice, vous y vivrez pendant un demi-siècle !
La sentence des anciens demandait tout le sang ; celle des contemporains demande des larmes. L'amour de la vie , l'espoir d'échapper au châtiment, portera, sans aucun doute, le criminel à préférer la lente expiation des modernes à la prompte et terrible répression des anciens tribunaux.
Nous ne prétendons point examiner ici la (piostion des délits et des peines ; et si nous ou avons dit un mot à l'occasion du supplice (l'Aimé du Poncet, roué vif en place de Grève, c'est que nous tenons à rappeler ce
louble fait : que partout où le catholicisme a oui de quelque influence, il a fait diminuer a rigueur des supplices; et que toujours, luand on lui en a laissé la liberté, il a rendu noins terribles les dernières heures de Tex- )iation. Celle dont on va lire le récit est une )reuve, entre mille, de ce que peut la religion )0ur faire accepter et presque oublier des ortures dont la sensibilité de notre siècle )eut à peine supporter le récit.
Un criminel endurci finissant comme le 3on larron, et la place de Grève transformée [)endant douze heures en lieu de prières, 3st un fait qui nous a paru mériter la publicité-
Cette pièce , conservée dans un recueil de Documents inédits du xvii^ siècle, porte, malgré son défaut de date et de signature , an cachet d'irrécusable authenticité. Le début et le style de cette pièce indiquent assez la main de quelque personnage de la cour; et
les premières lignes nous semblent fixer sa date soit à Tété de 1661, soit à celui de 1666. Louis XIV n'a fait qu'un seul voyagé en Bretagne, celui de 1661 ; et ce voyage, où s'exécuta l'arrestation de Fouquet, ne semble pas avoir été retardé, comme celui dont parle notre narrateur. Ce voyage ne serait-il pas plutôt celui de Brest , annoncé par Louis XFV pour amuser le monde , comme il le raconte lui-même dans ses Mémoires (année 1666)? voyage annoncé, et non-seulement retardé, mais jamais exécuté. Nous laissons à de plus habiles la fixation certaine d'une date qui ne saurait augmenter ni diminuer l'intérêt de notre récit.
Voilà ce que la probité littéraire et historique nous faisait déclarer en notre première édition de 1863. Depuis cette époque , la date que nous donnions conjecturalemeiit est devenue certaine, surtout depuis 1806 : à cette époque , un laborieux avocat,
M. Paul Lauras, depuis préfet d'Agen , puis d'Alby, et actuellement de Bourges, ayant alors pris la peine de faire des recherches dont il nous a communiqué le fruit, nous pouvons les offrir au public. Voici donc ce que M. Paul Lauras a trouvé en compulsant les registres de la justice, et que publiait déjà, en 1866, un numéro des Études (septembre 1866, no 45 de la collection) :
« Dudit jour 25 juin 166i.
> Aimé du Poncet, amené prisonnier des
> prisons de Saint-Lazare en celles de la Con-
> ciergerie comme appellant de la sentence
» d'estre rompu vif, ses biens acquis et con- » fisqués, la dite sentence rendue par le » Bailly du dit lieu à la requeste du Procu- » reur fiscal pour meurtre commis sur la » personne de feu Pierre Durand, sieur de
> la Mothe. y>
En marge de cet écrou est cette autre mention :
« Par arrest de la Cour du 19 juillet 1661, ^ dict a été bien jugé par le dict Bailly de 3> Saint-Lazare, mal et sans grief appelé par 3> ledit Poncet et l'amende, a, en outre, orj> donné la dite Cour qu icelluy Poncet ex- 3> pirera sur la Roue et sera exécuté en la y> place de Grève de cette ville de Paris.
y> Prononcé le dit jour 19 juillet 1661.
y> Exécuté le dit jour en la place de Grève. i>
Laissons maintenant la parole au témoins oculaire de cette exécution.
Monsieur,
Je suis ravi que le voyage du Roy et de la Cour pour la Bretagne ait esté retardé, car cela m'a donné occasion de me trouver ici à un spectacle , le plus
horrible qai ait peut-estre jusques ici paru dans Paris. Le 20 de ce mois , un gentilhomme Genevois, Dommé Aimé du Poncet, qui avoit commandé les dernières campagnes une compagnie de cavalerie , et qui avoit esté réformé Fhyver dernier, ayant esté surpris dans Saint-Lazare-les-Paris , après avoir assassiné un sien amy, et lui avoir fait prendre trois cens pistoUes par son valet de chambre, il les donna à une demoiselle dont l'assassinateur et l'assassiné estoient tous deux épris. Il fut pour cela appréhendé , ensuite condamné à estre mis sur la roiîe en Grève et y recevoir onze coups vif, et estre laissé sur la mesme roue, pour y expirer quand il plairoit à Dieu. Cela fut exécuté, et sur les six heures du soir il fut conduit pour cet effet. Il demanda dans la Conciergerie, avant que de partir, le P. Talon, jésuiste, qu'il avoit veu deux ou trois jours auparavant dans les cachots, et en fut assisté jusqu'à temps qu'il fust sur la charrette qui l'attendoit à la porte de la prison. Il le pria publiquement de ne le point abandonner ; mais les Docteurs de Sorbonne qui sont gagés pour cela, lui dirent qu'ils ne le pouvoient pas souffrir et que cela estoit contrôleurs privilèges. Ainsi, il fut mené au heu de son supplice par deux Docteurs, qui ne purent jamais rien tirer de luy que des blasphèmes, des injures et des malédictions horribles contre tous les juges qu'il disoit l'avoir injustement con-
damné. Persistant ainsi toute la nuit avec des cris de vengeance et d*exécration , il faisoit peur à tous les assistans ; il demanda, pendant tout ce temps-là , le P. Talon qu*on alla prévenir sur les cinq heures du matin. Il arriva sur les six heures, et d*abord ^^ appeler ces Messieurs de Sorbonne qui estoient s^^ réchaOaut, pour leur demuider s'ils agréoient qa^^ luy pust dire un mot. Je venois par bonheure d*a.^^ river, et restois à cinq ou six pas de réchaffaut ; J ^ les entendis qui lui dirent qu'ils le feroient d ^ bon cœur en leur particulier, mais qu'il ne seroî ^ pas agréé de tout leur corps. Le Père Talon leuf* répondit qu'il ne vouloit rien faire qui les choquas^ et témoigner seulement au patient qu'il étoit venu et qu'il alloit prier Dieu pour luy. A cela les Docteurs lui répondirent qu'il pouvoit se montrer un moment , luy dire quelques mots, et ensuite se retirer'.
Le Père étant monté sur l'échaflaut ^ ne fut pas
» Notre narrateur fait faire — et très-probablement sans le vouloir — une assez triste figure aux Docteurs de Sorbonne. Ces docteurs , on le comprendra sans peine , ne voulaient pas renoncer à ce ministère de miséricorde , qu'ils comptaient avec raison parmi leurs plus chers privilèges. D'un autre côté, la préférence do Ponce t pour le P. Talon s'explique assez par le tiévouement si cordial que le Père lui avait prodigué durant sa détention à la Conciergerie.
Le P. Talon nous étdt connu surtout comme écrivain. La place de Grève nous le montre, pour parler avec du Poncet, comme le Përe des prisonniers et des misérables.
sitost apperceu de ce misérable qui blasphémoit actuellement, qu*il s*écria tant qu'il put : Voylà mon bon Père, ha ! voylà le Père des prisonniers et des misérables, ha ! mon bon Père, secourez-moy, ayez pitié de moy, ne m'abandonnez pas ! A ces parolles il se jeta sur luy, il le baisa , et demeura quelques temps collé sur son \isage. Elnsuite il lui parla d'une voix assez haute et qui témoignoit tant do tendresse et de compassion pour ce misérable , quo de tous costés de la Grève, qui estoit désjà pleine et qui ne désemplit point de tout le jour, on commença à luy crier de tous costés : Parlez , mon père , parlez, parlez ; et ne le quittez point. A ces paroles on luy apporta un grand crucifix , que le Père prit entre ses mains, avec lequel ayant parlé quelque temps au patient et quelque temps au peuple, on redoubla les cris, on le pria de parler et de demeurer ; néantmoins comme il appréhendoit que cela ne dépleust à ces Messieurs de Sorbonne, qui estoient sur réchafiaut, il leur dit qu'il avoit fait et dit ce qu'il pouvoit, qu'il les prioit de poursuivre et qu'ils feroient infiniment plus que luy. Cela obligea le patient et le peuple à crier encore plus haut , de sorte que ces Messieurs mêmes l'obligèrent de demeurer et le prièrent de continuer, craignant que le peuple ne crust que c'estoit eux qui ne vouloient pas y consentir. Cela dura jusques à huit heures du
iiiatin« ksffiKlIes Tnant à sonner aa gros horloge de la maison de nUe. le Père Talon prit occasion de là de s*2Klres6er an people ei le prier, comme 11 fit à toutes les heures do jonr, quand elles sonnèrent, de se mettre à genoux et de chanter tous ensemble quelque hjmne. Il commença par le I em Creator j disant au peuple que comme ils étoient tous sur la terre du Saint-Esprit, il &lluit s'adresser à luy, pour lui demander tontes ses grâces et toutes ses bénédictions sur ce misérable '.
• Pour comprendre la phrase , ou plutôt l'allusioD du P. TaloD f il faut en demander l'explication à nos plus anciens historiens de Paris. Comme ils se copient les uns les autres, il nous suffîra de citer le bénédictin Du Breul. On verra par cette citation comment l'échafaud de Du Poncet se trouvait sur les terres du Saint-Esprit.
FONDATION DE l'hOSPITAL DU SAINCT ESPRrr.
Il HC trouve que es années 1360, 1361 et 1362, à cause des giifrrcs qui estoient en France , le peuple lut réduit en grande nécessité et pauvreté : si que grand nombre d'enfants orphelins rie j)èrc et de mère demeuroient à Paris gisans en rues sans aucune rctraicte. De quoy esmeus plusieurs bonnes personnes retirèrent en divers endroicts quantité d'iceux, Thostcl l)i(Mi n'ayant moyen de les recevoir. Et considérant que les particuliers ne pourroient longuement porter ceste charge : plusieurs notables personnes, le 7 février 1362 allèrent vers révérend Père en Dieu Messire Jean de Meulant, Evesque 88 de Paris. Au(iuel firent entendre la nécessité et misère de ces pauvres enfans , qui périssoient de famine et froidure, plu* si(»urs d'eux gastez de mal de galle et taigne, dont ils mournlent mirtérablemont, et les pauvres lllles volées de nuict. Ce
Dès lors, quoyqu'il y eust plus de vingt mille âmes dans la Grève , on entendit partout un prodigieux silence , ce quy obligea le Père , comme il fist le reste de la journée, de faire arrester tout le peuple à chaque verset, afin de parler au patient et à tous ceux qui estoient là , à propos des paroUes qui estoient dans le mesme verset. Ce misérable ^ qui soufîroit cependant des douleurs incroyables, estoit si fort réduit, qu'au lieu des malédictions qu'il disoit toute la nuit, il n'a voit plus que des bénédictions ; mais pourtant il n'avoit pas encore dit qu'il eust commis les crimes pour lesquels il souffroit. Cela donna des
qui causeroit de grands mal-hours à la- ville, s*il n'y estoit pourveu. Pour à quoy obvier, le dit sieur Evesque leur donna la permission d'instituer et ériger une confrairie du S. Esprit, aux fins de bastir un hospital qu'ils nommèrent ïhospital des pauvres du Sainct-Esprit : et donna par ses lettres à chacun des confrères quarante jours d'indulgences.
Et poiu* s'acheminer à ce pieux dessaing , ils acceptèrent une maison et grange en place de Grève contre l'hostel du Dauphin , à présent Hostel de ville de Paris : où ils retirèrent ceste multitude de pauvres enfans, et y construisirent le dit Hospital...
Cet hospital fut à peu près augmenté par des bons confrères et sœurs qui s'y donnèrent avec leurs biens pour y finir leurs jours.
Il y a de belles institutions audit Hospital : desquelles la première est, qu'il n'y a que les enfants nez en légitimes mariages en la ville et fauxbourgs, orphelins de père et de mère qui y soient receues : les bastards et les enfans trouvez exclus, tant par règlemens du dit hospital , que par lettres patentes du Roy Charles Vil , de l'an 1445.
La seconde est , que les pauvres enfans des qualitez susdites
peines infinies à ce bon Père, qui taschoit par toutes sortes de voyes, à le gagner, tantost en le baisant, tantost en essuyant son visage, tantost enluy mettant quelque linge sous la teste et sous les reins ; puis il prenoit un mouchoir trempé dans Veau , pour luy en foire tomber quelques gouttes sur la langue pour estancher la soif quy lui foisoit crier de temps en temps qu'il brusloit et mouroit ; c'estoit un artifice pour le soulager, quand il luy demandoit à boire , car la sentence estoit si grande, qu'on avoit défendu à quy que ce soit de luy donner à boire. Je ne sçais néantmoins comment , mais le Père obtint sur le midy toute permission, par un exempt, qu'on vint luy apporter de la part de la cour ; en effet on iq[H
y sont reçus dès la mamelle : et sont baillez en nourrice aux dt^pens de Thospital , et soigneusement visitez et entretenus. Puis après qu*ils sont élevés , on leur fait apprendre mesticr, tant par des maistres qui résident céans , que par d^autres de la ville.
La troisième est, que les garçons qui sont plus capables et de meilleur esprit, sont promeus aux ordres sacrés : ou tant iceux que les tilles mis en religion aux despens de Thospital.
Le reste des enfants sont baillez au service des seigneurs et donios. Aux garçons qui ont appris mcstier, on aide à les faire passer maîtres : comme aussi certaine somme d'argent est donnée aux lillos pour les marier. Et à tous généralement est rtMulu le bien qu'ils ont apporté entrant en iceluy hospital lorsqu'ils sont en aage.
Voy. Le thètitre des antiquités de Paris, par le R. P. P. Jacques hv lluKi^L, Parisien, lleligieux de Sainct Germain des Prez. Paris. UUîan4*.
porta sar l'échaffaut de tous costés de Teau et du vin, et le Père, en prenant de temps en temps dans un petit gobelet de cristal qu'une dame luy apporta jusque sur Téchaffaut , il luy levoit doucement la teste et luy donnoit quelques cuillerées d*eau et de vin, ce qui donnoit tant de courage au patient qu'il parloit au peuple avec toute la liberté possible , ce qu'il continua jusqu'à la fin de son supplice. Sur le midy, il obligea tout le peuple à redoubler ses cris et ses prières pour obliger Dieu à continuer ses grâces sur le patient, qui paroissoit comme un Ange sur la roQe , sans oser dire mot , que pour respoudre à ce qu'on lui disoit. Ensuite , je fus obligé de faire un tour à mon logis et de me retirer avec peine pour m'en aller disner. Je retoumay sur les deux heures et trouvay dans la Grève un peuple si effroyable , que je fus près d'une heure pour approcher à vingt ou trente pas de l'échaffaut. J'arrivay heureusement pour entendre ce misérable qui parloit encore plus fortement que le matin , qui demandoit luy- môme pardon à Dieu et à la justice, et qui avouait luymesme tous les crimes dont il avoit esté accusé, sur quoy le P. Talon, qui relevoit toutes ses parolles et qui le faisoit entendre de tous costés, porta le peuple à crier de temps en temps : Mon Père, parlez, parlez, parlez. En effet il estoit tousjours en action , et parbit tousjours , ou au peuple , ou au patient ; sur les
quatre ou cinq heures , ses plaies s'entrouvrirent ; et le sang sortant en abondance , ce Père demanda à la compagnie quelque linge pour Tessuyer ; on luy jetta aussitost, de tous costés, des mouchoirs, des serviettes, des devantiers , et des dames mesme de condition qui y accouroient de tous costés , y faisoient jetter leurs mouchoirs.
En ce temps-là, le patient qui ne s'étoit encore plaint de ses blessures et qui témoignoit une force incroyable^ quoyqu'il eust tous les os brisés et rompus dans les onze parties de son corps , où le bourreau l'avait frappé, se prit à crier d'une voix qui estonna tout le monde : Cruauté ! cruauté! Alors le Père prit la paroUe et lui dit : Mon cher en&nt» estce donc là ce que vous avez promis à Jésus-Christ, que vous voyez en ceste Croix, et qui a tant souffert pour vous ? souvenez-vous que vous avez été Grentilhomme, que vous avez été chercher la mort dans les occasions de la guerre, que vous avez icy tesmoigné tant de courage^ tant de patience et tant de confiance en Dieu. Quoi donc , voulez-vous vous laisser aller au désespoir? A qui est-ce que vous vous en prenez ? Vous avez publiquement demandé pardon à la justice de Dieu et des hommes, vous vous estes confessé criminel, vous me venez de dire présentement qu'on vous avoit traité trop doucement, pourquoi donc criez-vous cruauté? Alors levant la main et son
crucifix qu'il tenoit, il luy dit : Je vous commande de la part de votre Dieu et du mien, de vostrc juge souverain et du mien , de vostre père et de vostre maistre et de vostre Roy , que je tiens entre mes mains et qui vous parle par ma bouche , je vous commande de n'échapper jusqu'à la mort aucune parole qui témoigne aucune impatience ou désespoir ; et quand vos douleurs redoubleront et vous obligeront de crier, au lieu de crier cruauté, je vous commande de crier : miséricorde, mon Dieu, miséricorde ! ce qu'il fit en mesme temps. Ce qu'entendant le Père , il pria les assistans de joindre leurs voix avec la sienne , et de crier tous , comme ils firent unanimement, Miséiîcorde, mon Dieu^ miséricorde ! Cela fit un effet prodigieux parmy tout le peuple, qui dès les quatre heures du soir commença à s'augmenter, et de venir en si grand nombre que les toits mesmes et les cheminées en estoient couverts, et ce , depuis la rivière jusqu'à la rue de la Verrerie , de sorte que presque tous les gens de condition qui sont dans Paris, y estans venus en carrosse , furent contraints d'en descendre et se mesler dans la foule avec leurs pages et laquais. Ensuite le patient , qui s'estoit plaint tout le long du jour de trois cordes qui le serroient sur les reins , sur l'estomach et sur le ventre et qui lui faisoient , à ce qu'il disoit, plus de douleur que les os qu'il avoit cassés dans le corps ,
cria d'une voix épouvantable : Mon Père, mon Père, mes cordes, mes cordes, mes cordes ! A ce , le Père qui avoit tasché de le contenir tout le jour sur ce sujet, ne sachant plus que luy dire, et luy monstrant les clouds avec lesquels Jésus-Christ étoit attaché à la croix, il respondit d'un mesme son de voix : Mon fils, mon fils, mes clouds , mes clouds! Gela fit plus d'impression sur l'esprit du peuple que n'eussent fait mille sermons. En effet, le silence dès lors s'augmenta tellement, qu'on eust creu que la Grève estoit changée en une grande chapelle , et qu'on montroit au peuple le crucifix pendant la Passion du Yendredy-Saint.
Sur ces entrefaites, cinq heures venant à sonner, on chanta le Vexilla Régis prodeunt , et le peuple s'arrestant à chaque verset et particulièrement à celui où sont ces paroles : 0 Crtix^ ave, spes, unica, chascun fondit en larmes^ et on n'entendit plus jusqu'à neuf heures du soir que des gens qui soupiroient et qui pleuroient. Mais comme le diable fit pendant ce temps-là tout son possible pour troubler ce qui se Êdsoit, les Docteurs de Sorbonne qui estoient assis sur TéchafTaut et se relayoient de temps en temps sans dire jamais un seul mot, advertirent le P. Talon qu'il couroit un bruit par tout Paris, et qu'actuellement, il y avait, dans la compagnie, des huguenots de Gharenton , qui disoient que ce
Disérable n'étoit point catholique , et que tout ce lu'il témoignoit au contraire n'estoit que feinte et lissimulation , ce qui donna sujet au P. Talon le prier ces Messieurs de dire un mot au peuple , {D'une parole de leur bouche feroit plus que mille le la sienne et qu'ils n'auroient jamais plus belle )Ccasion de parler et de témoigner leur zèle. Mais Is ne voulurent accepter cette offre et le prièrent nstamment de parler^ ce qu'il accepta disant qu'il le àisoit puisqu'ils luy commandoient, et puis, se tourlant à toute l'assemblée , il luy dit : Je viens d'ap- )rendre de ces Messieurs , qui sont d'un des plus )reux et plus célèbres corps de l'Europe , qui sont ;ens de mérite et de probité , des plus illustres de sur corps, et qui ne sont icy que pour témoigner le èle qu'ils ont pour la gloire de Dieu et le salut de ce Auvre patient , qu'il court icy le bruit que celuy |ue vous voyez sur cette roue , qui semble vouloir Qourir si chrestiennement , est néantmoins de la eligion prétendue réformée. Messieurs, si cela est , 3 le veux sçavoir de sa bouche et de sa propre con- 3ssion ; sur quoy levant le bras avec le crucifix, il ni dit : Mon fils, voylà le Dieu de vérité qui veut la çavoir de vostre bouche , c'est Jésus-Christ , chef [e la reli^on catholique, apostolique et romaine. A ela il respondit d'une voix vive , forte et animée : >uy, mon Père , j'ai vécu 22 ans dans la religion
prétendue réformée. — L'avez-vous abjurée 7 loy répliqua le père. — Ouy, répondit-il. — La détes» tez-vous de tout vostre cœur comme faulse, méchante , damnable et pernicieuse ? — Ouy, de tout mon cœur, dit-il. — Si cela est, mon fils, afin qae nos ennemis ne viennent point à triompher sur des bruits faulx et ridicules, et afin que nos amis et nos frères se réjouissent, en apprenant cette vérité de vous-mesme ; mon fils , estes-vous prest à me res* pondre à tous les points qui sont contenus dans la profession de foy, telle qu'elle est marquée dans le Concile de Trente? — Ouy ; j'en suis content , dit-il. Sur quoy , le Père mettant la main sur ses blessures et la tenant toute dégouttante de sang, se tourna devers le peuple^ et dit : Ah ! Messieurs^ il me prend envie, avec ce bras sanglant et ma main toute dégouttante de ce sang, d'escrire autour de cette roue la profession de foy qu'il vient de faire , afin de confondre l'insolence de nos ennemis, et de donner à nos amis la satisfaction qu'ils attendent.
Ensuite de quoy, monstrant son ciiicifix au patient, qui avait abjuré la fausse religion depuis dix ans, il lui demanda s'il désiroit donner un baiser à Jésus-Christ, son chef: à quoy il répondit qu'il seroit trop heureux s'il pouvoit seulement baiser la croix sur laquelle il estoit. Ce qu'ayant fait , il se tourna vers l'assemblée, disant: Messieurs , puisqu'il est
votre tvève et le mien, puisqu'il est fMs d'une mesme mère qui est l'Église catholique, apostolique et romaine, permettez-moy que, de vostre part et de la mienne^ je luy donne un baiser de paix ; après quoy l'ayant baisé, il essuya les yeux et le visage du patient, qui le pria surtout d'avoir soin qu'il ne parust sur luy aucune nudité, ce qui l'obligea à dii*e à tous les assistants : Messieurs, que ferez-vous dans la vallée de Josaphat où vous serez tout nuds I poursuivant ces discours avec des termes qui estoient certainement touchants et admirables ^ mais dont je ne puis me souvenir. Gela alla jusqu'à près de huit heures du soir avec la mesme force du costé du patient et de celuy qui l'exhortoit. En ce temps-là, Messieurs de la cour du Parlement envoyèrent dire au P. Talon qu'ils luy accordoient la grâce pour ce criminel et que quoyque les forces que tesmoignoit ce misérable semblassent encore pouvoir durer probablement quatre ou cinq jours , on donneroit ordre à ce qu'il fùst estranglé sans delay avant les neuf heures du soir. Cela porta ce Père à s'approcher de luy, et à tirer de sa bouche et de sa confession les dernières circonstances et tous les restes de ses péchés , après quoy luy ayant fait faire un acte de contrition et tout ce qui est nécessaire à un homme qui est dans cet estât , il luy donna l'absolution, et fit chanter à tout le monde le Salve Reginaj
lei (uel estant fini et huit heures venant à âbnner, il se jetta sur luy et le baisant tout baigné de ses lanbas et le front et les mains marqués de son sang, il luy dit : Mon fils, voicy la meilleure nouvelle que je vous puisse jamais donner, voiçy la dernière heure de vostre vie , il ne faut pas en perdre un moment ; mon fils, ne manquez à rien de vostre part ; et vous, Messieurs et Mesdames, mes Frères et mes Sœurs, restons, nous tous , à deux genoux et demandons a Dieu la grâce que cette heure luy soit heureuse et qu'il puisse heureusement mourir ; mes Frères, apprenons tous avec luy comment il faut mourir. A ces paroUes, tout le monde s'estant mis à. deux genoux, il commença à faire tous les actes qui sont nécessaires et essentiels à ce dernier passage ; il fit publiquement et en françois , afin de pouvoir estre ouy de tout le monde , les prières que TE^lise a coutume de faire pour les agonisants.
Il fit respondre le patient à Jésus-Christ en croix, et il luy fit dire les sept dernières paroUes qu'il dit avant sa mort ; à mesme temps, il demanda à tout le peuple une charité pour le patient, c'est à sçavoir que ceux qui voudroient luy accorder de fiEure dire, les jours suivants, quelques messes pour son âme, luy témoignassent en levant la main. Chose estrange à ce que voyant tous ceux qui estoient présents , il y eust plus de dix mille personnes qui levèrent la
main, et entr'autres en cette foule un pauvre homme qui estoit sans pourpoint , ce qui obligea le Père de dire à l'assemblée : Messieurs, voyez-vous ce pauvre homme à demy nud 7 ah 1 mon amy, dit-il, Dieu te récompensera avec usure, et en attendant, voilà son Fils et son Jésus qui te donne sa bénédiction. Cela redoubla les prières et les instances de tous ceux qui le virent, et ces clameurs donnèrent tant de joye au patient qu'il se prist à sousrire, en regardant le Père Talon qui luy dit : Quoy, mon fils, vous riez ! — Ouy, mon Père, luy dit-il. — Mais qu'avez-vous àrire? luy dit le Père. — C'est, luy dit-il, c'est que je suis content, — Et pourquoi ? luy répliqua ce Père. — Parce que, luy dit-il, j'espère voir bientôt mon Dieu, et que je crois présentement estre en grâce avec luy. Sur quoy, le Père se tournant vers toute l'assemblée : Ah ! messieurs , dit-il , pourriez-vous dire en vérité que vous estes contents ? pouvez-vous dire que vous estes en grâce? taschons donc tous de nous y mettre ; mes enfans , promettez-moy tous de faire au plus tost pénitence, de faire tous une sincère, entière et générale confession , et faisons tous ensemble, avec celuy que vous voyez expirer sur cette roue, un parfait acte de contrition. Ce fust alors que tout le monde fondist en larmes et que la Grève , où il y avoit pour lors, à ce que dit tout le monde, plus de quarante mille âmes, parust, ainsy que leur dit le
bon Père , comme la vallée de Josaphat, et la roue comme une image du Calvaire. Cela eust duré plus longtemps, si cette dernière heure eust duré davantage , mais le bourreau paraissant sous la rciie et mettant insensiblement la corde sur le col du patient, le Père luy parla quelque temps à l'oreille , et puis il luy donna ou la bénédiction ou Tabsolution ; enfin, l'interrogeant à haute voix et le patient lui respondant de mesme force, il lui demanda s'il luy restoit encore quelques soupirs pour donner à Jésus-Christ et à sa sainte Mère?— Ouy, mon Père, répondit- il, je donne de tout mon cœur ce qui me reste de vie et de soupirs à Jésus et à Marie ; ce que disant cinq ou six fois , et criant tant qu'il pouvoit : 0 Jésus , 6 Marie, il expira presque au mesme moment.