ET PREMIER PRINCE DU SANG
Lettre du A. P. F. Berger, de la Compagnie de Jcswt *.
De Fontainebleau , derniers jours de 1686.
Je vous l'avoue franchement , Monsieur, les bontés que vous me témoignez sur la perte que j'ai faite ne m'ont point surpris. Je n'attendais pas moins de l'amitié sincère et constante dont vous m'honorez depuis plusieurs années. Si je n'ai pas répondu plus tôt à votre obligeante lettre , la vive et la juste douleur dont j'étais pénétré en a été la cause. Je ne sais pas même si, dans l'état où je suis encore, bien plus disposé à verser des larmes qu'à mettre mes pensées par écrit, je pourrai satisfaire exactement à un esprit du goût et de la délicatesse du vôtre sur ce que vous voulez savoir de la mort du prince que nous avons perdu; mais vous êtes trop équitable
• Cotte lettre du P. B^rfror n'est pa« inr'dit"; mais, trop f»«'u connue , elle méritait de trouver sa place en cet opuscule dctf Cinq TréjHissés..,
pour demander de la justesse et de romement dans le style d'un homme accablé de tristesse. Voici à peu près ce que je puis maintenant répondre à ce que vous désirez pour voti*e propre satis&ction , et pour contenter ceux qui s'intéressent à l'honneur de Monseigneur le Prince.
n partit de Chantilly, comme on vous l'aura écrit, le jour de saint Martin, 11 du mois de novembre dernier, pour aller à Fontainebleau. Il trouva, en y allant, Monseigneur le duc de Bourbon et Mademoiselle qui en revenaient, par un ordre que le Roi eut la bonté de leur faire donner sur le premier bruit de la petite vérole. Je ne sais par quel pressentiment ce jeune prince et cette jeune princesse s'opiniâtrèrent à vouloir obliger Monseigneur le Prince à retourner sur ses pas et attendre à Paris des nouvelles de ce qui se passerait à Fontainebleau. Ils n'oublièrent ni tendresses, ni prières, ni larmes; mais ils n'en purent rien obtenir. Par une fatalité tout à fait incompréhensible , il continua son chemin , et il ne fut pas plutôt arrivé qu'il prit toutes les précautions imaginables pour détourner des accidents pareils à ceux que la petite vérole causa dans sa famille en 1685 par la mort de M. le prince de Conty . On vous aura enfin mandé la respectueuse et ferme résistance que sa tendresse pour la personne du Roi lui fit faire, afin d'empêcher Sa Ma-
jesté de s'exposer au mauvais air de la chambre de lime la duchesse de Bourbon, dans laquelle enfin le Roi serait entré , si S. A. Monseigneur le Prince , en se mettant sur la porte, ne s'y fût opposé. Vous n'auriez point été surpris d'apprendre que, tout ma- /ade qu'il était lui-même , il se faisait porter dans la chambre de cette princesse plusieurs fois. Vous savez aussi bien que moi qu'il s'est toujours compté pour rien quand il a été question de rendre service à sa famille , et on peut dire qu'il a considérablement avancé ses jours par la fatigue de ce dernier voyage que sa tendresse lui fit entreprendre.
Sa maladie fit faire aux médecins des jugements \nen différents. Un jour ils en appréhendaient les suites , et un autre ils le croyaient hors de danger. Il est vrai que, cinq ou six jours avant qu'il mourût, M. Bouillet, son médecin , me vint ti*ouver un matin dès les cinq heures ; il me dit qu'il avait passé toute la nuit auprès de Son Altesse et qu'après avoir bien examiné toutes choses, il était d'avis qu'on songeât à faire venir un confesseur. Il en dit autant à M. de Gourville. Cela nous mit d'autant plus en peine ^ M. de Gourville et moi, que M. Bouillet^ étant aussi habile et aussi expérimenté qu'il est , pouvait mieux juger qu'un autre d'une santé qu'il gouvernait depuis plus de trente ans. Comme nous raisonnions sur le parti qu'il y avait à prendre dans cette cou-
joncture, on vint nous assurer que les choses avaient changé, que Son Altesse se portait beaucoup mieux, et qu'il y avait même autant à espérer qu'il y avsut à craindre. Cependant le bruit de l'état où était Monsieur le Prince s'étant répandu à la cour et dans Paris, on vit arriver une infinité de courriers qui vinrent lui faire des compliments de la part de tout ce qu'il y avait de gens considérables dans le royaume. Le Roi en envoya deux ou trois que Son Altesse reçut d'une manière conforme à cette grande estime et à ce dévouement sincère qu'elle avait pour Sa Majesté. Nous fCimes entre ces craintes et ces espérances jusqu'au mardi 10 de décembre. Le matin de ce jour-là, j'eus l'honneur d'entretenir fort longtemps Son Altesse Sérénissime. Je commençai par la lecture d'une lettre que je venais de recevoir de M. le prince de Conty, lequel me mandait que, dans l'inquiétude où il était de la maladie de Monseigneur le Prince , il ne pouvait plus s'empêcher d'en venir savoir lui-même des nouvelles ; qu'il me conjurait de faire finir la violence qu'il souffrait depuis trois semaines en gardant exactement la défense de Son Altesse Sérénissime de ne point sortir de Chantilly; que l'air de la petite vérole ne l'embarrassait point, et que Sa Majesté ne trouverait point mauvais qu'il quittât sa demeure ordinaire en cette occasion pour s'acquitter d'une partie de ses devoii's. « Répondez,
B me dit Son Altesse Sérénissime, à M. le prince do » Conty, que je lui suis très-obligé de Tamitié qu'il B me témoigne; mais s*il m'aime, qu'il domeuro B où fl est : je serai dans deux jours & Paris, et jo B Yj verrai. » Dans ce moment , il arriva un courrier de la part de Monsieur le Duc auquel on avait soin de donner trois ou quatre fois par jour des nouvelles de la santé de Monseigneur son père , suivant les ordres qu'il en avait laissés les fois qu'il était venu u Fontainebleau depuis que la cour en était partie. Cu courrier pressait extraordinairement M. do Gourville , les médecins et moi de lui donner les réf)onsr!S des lettres qu'il nous avait apportées, parce que Monsieur le Duc les attendait avec impatience. J*on avertis Son Altesse Sérénissime, et, pour m'ac- - quitter des commandements de Monsieur le Duc , je la pressai, autant que je le pus, de vouloir bien permettre à Monsieur son fils de se rendre auprès d'elle ; je la suppliai de considérer qu'elle l'avait déjà renvoyé deux ou trois fois de Fontainebleau à Versailles pour se tenir auprès du Roi , à qui on avait fait une grande opération , et pour Observer tous les moments favorables de rendre de bons offices à M. le prince de Conty ; qu'il avait obéi , mais que, de l'humeur dont je le connaissais, il ne pourrait plus être longtemps sans vt;nir. Son Altesse Sérénissime répondit : « Je ne doute non plus de l'envie»
]» que mon fils a d'être auprès de moi que vous ne » pouvez douter de la joie que j'aurais de l'y voir; :» mais il faut que nous sacrifiions , lui et moi, notre » propre satisfaction à nos devoirs. Qu'il demeure :» à la cour ; quand il faudra qu'il se rende ici , je le ]» lui ferai savoir : ce sera peut-être plus tôt que ]!> lui et moi ne le voudrions. ^ Il soupira et me serra la main. Cette manière de me répondre me fit soupçonner qu'il se sentait plus mal , et qu'il ne pourrait pas avoir la force de faire le voyage de Paris en trois jours, comme il l'avait résolu. A midi et demi , j'avertis Son Altesse Sérénissime , Madame la Duchesse et M. de Gourville de mes soupçons; ils entrèrent dans ma pensée, et ne doutèrent point que Monseigneur le Prince ne se déclarât au plus tôt sur l'état où se trouvait sa santé. En effet, un moment après ^ j'entrai dans sa chambre; M. Morin, le médecin, m'y suivit; il avoua franchement à Son Altesse Sérénissime , en lui touchant le pouls, qu'il y trouvait beaucoup d'embarras et d'inégalité. Mais n'y a-t-il point de danger 9 ajouta Son Altesse Sérénissime ; ne le dissimulez pas. Je croirais donc, Monseigneur, répondit M. Morin , puisque vous me commandez de dire ce que je pense, qu'il serait bon de songer aux sacrements de l'Église. Voilà parler^ dit Son Altesse Sérénissime ; et , se tournant vers moi , elle m'ordonna de
dépêcher un courrier en toute diligence au P. Dochamps, de notre Compagnie , son confesseur, et do le pria* instamment de sa part de venir le plus promptement qu'il pourrait pour le confesser et le disposer à recevoir les derniers sacrements.
Pendant qu'on appelait Son Altesse Sérénissime, Madame la. Duchesse et M. de Gourvillo cju'il demanda, il prit une résolution digne d'une ^me aussi chrétienne que la sienne , car , joignant les mains et levant les yeux au ciel, il dit : m Mon Dieu , vous le voulez ; votre volonté :» soit faite; j'accepte de bon cœur tout ce qu'il j» vous plaira faire de moi. Non sicut ego volo , D sed sicut tu. i> M. de Gourville s' étant approché ^ il lui dit d'un air tranquille : a Eh bien! Gourville , » mon ami, il faut nous séparer^ c'en est fait. » Il allait lui en dire davantage , quand il aperçut Madame la Duchesse fondant en larmes. Quoiqu'il eût pour elle la dernière tendresse d'une estime conforme à ce mérite extraordinaire qui la fait regarder (le toute la France comme une princesse très-vertueuse et très-accomplie , il la conjura avec un visage serein de ne point s'afïliger, et de dépêcher à Monsieur le Duc et à M. le prince de Conty pour les faire venir. N'enverra-t-on pas quérir aussi Monseigneur le Duc de Bourbon , lui dis-je , que Votre Altesse aime si tendrement , et qui , depuis
plusieurs joui*s, fait demander à Votre Altesse Sérénissime avec tant d'instances de pouvoir lu rendre ses respects ? — « J'aurais une fort grandejok y> de le voir, me répondit-il; je l'aime de tout mon ')) cœur, vous le savez , et tout autant qu'un père y> peut aimer son enfant ; mais il est unique , il &ot y> le conserver et ne pas l'exposer à un méchant air » et plein de petite vérole. »
Il demanda du papier et une plume ; il écrivit une page entière de sa main. L'ayant fait lire à Madame la Duchesse et à M. de Gour ville , il me commanda de la cacheter et de la donner après sa mort à Monsieur le Duc. Elle regardait particulièrement Madame la Princesse sa femme , pour laquelle il a conservé jusqu'à la mort tous les sentiments que la bonté , la justice et la religion peuvent inspirer à un bon mari et à un parfaitement honnête homme. Il prenait même dans cet écrit, tout de sa main , la liberté de conjurer le Roi d'étendre ses soins jusque sur cette princesse, et de vouloir bien lui prescrire la manière dont il fallait qu'elle vécût , ce que Sa Majesté lui a accordé avec une très-grande bonté.
Il me dit ensuite : « Je crois qu'en l'état où je suis, » je ne saurais m'occupèr plus utilement qu'à don- » ner ordre à mes affaires temporelles , afin que y> quand le P. Dechamps sera venu je n'aie qu'à » songera Dieu et à mon salut. » Il appela en même
temps M. de Gourville, qui, par son aiTcction sincère Ue servir, et sa grande intelligence dans les aflaires, ^'en était acquis avec justice toute la confiance ; il ki déclara ses intentions avec une tranquillité surprenante. Il pensa à tout, jusqu'à moi, quelque instsuûLce que je puisse lui faire de n'y pas penser, et il ^ 'y eut aucun de ses domestiques à qui il ne laissât tes marques de sa bonté. Il se souvint des pauvres et ft es églises : des uns par les legs qu'il leur fît, et des laitres par les ordres qu'il donna d'en bâtir une et Se la fonder pour servir de paroisse à Chantilly. Quoiqu'il eût déclaré il y a plus d'un an ses volontés âur l'emploi des cinquante mille écus qu'il avait :2onsacrés à de bonnes œuvres , il recommanda avec soin qu'on exécutât incessamment ce qu'on avait commencé là-dessus par ses ordres.
Ceci ne surprendra point quand on fera réflexion sur ce qu'il fît il y a plus de dix-huit mois pour satisfiûre à une envie sincère et véritable de payer entièrement toutes les dettes de sa maison. Il voulut et commanda à M. de Gourville qu'on examinât sérieusement, même avec rigueur contre lui , et avec indulgence pour ses créanciers , tout ce qu'on pouvait lui demander; que sa volonté était, sans qu'il fût besoin de nouveaux ordres de sa part, qu'on payât les sommes, grandes et petites, auxquelles on aurait juré qu'il était obligé; qu'il se réservait
seulement les dettes de grâces, pour en useï- ^ comme il le trouverait à propos. « Je ne veux , di -
» sait-il , faire tort à personne , et j'aime beau
» coup mieux qu'on ait de mon bien , que d^avoiirtf ]) un sou de celui des autres. J'ai assez de choses^ » sur ma conscience y sans la charger encore d'ui » aussi pesant fardeau que Test celui du bien d'au- » trui. »
Pendant que Son Altesse Sérénissime s'occupait à ne songer qu'à faire du bien et y donnait toutes ses pensées , il se passa une petite afEûre entre elle et M. de Gourville dont la modestie l'emporta sur la générosité du Prince : « Gourville, lui dit Son Âl- » tesse Sérénissime, vous m'avez bien servi : je veux » reconnaître vos services et vous marquer la satisli faction que j'en ai. » M. de Gourville ne put s'empêcher de l'interrompre , et, en lui demandant très-humblement pardon , il le conjura, les larmes aux yeux , de ne point penser à lui ; qu'il s'estimait trop heureux de lui avoir fait connaître son zèle et son affection à son service ; qu'il était content, et qu'il ne voulait rien davantage. Son Altesse Sérénissime répliqua que ce qu'elle avait envie de faire était juste , qu'elle voulait être obéie ; mais elle ne put vaincre le désintéressement de M. de Gourville, qui ne voulut point accepter d'autre récompense de ses services que la continuation des bonnes grâces
de Son Altesse Sérénissime , de Monsieur le Duc et de M. le duc de Bourbon.
Sur les trois heures, il me dit : Je veux écrire au Roi; mais, ne le pouvant &ire de sa main, il me dicta la lettre tout entière , et mot pour mot. La voici :
€ Je supplie très-humblement Votre Majesté de
» trouver bon que je lui écrive pour la dernière fois
» de ma vie ; je suis dans un état où apparemment
» je ne. serai pas longtemps sans aller rendre compte
» à Dieu de toutes mes actions. Je souhaiterais de
B tout mon cœur que celles qui le regardent fussent
» aussi innocentes que presque toutes celles qui re-
» gardent Votre Majesté. Je n'ai rien à me reprocher
1 sur tout ce que j'ai fait quand j'ai commencé à
1 paraître dans le monde ; je n'ai rien épargné pour
> le service de Votre Majesté, et j'ai tâché de remplir
> avec plaisir tous les devoirs auxquels ma nais- » sance et le zèle sincère que j'avais pour la gloire
> de Votre Majesté m'obligeident. Il est vrai que,
* dans le milieu de ma vie, j'ai eu une conduite que
* j'ai condamnée le premier, et que Votre Majesté a
* eu la bonté de me pardonner. J'ai ensuite tâché de » réparer ma faute par un attachement inviolable à
* Votre Majesté , et mon déplaisir a toujours été ,
* depuis ce temps-là, de n'avoir pu faire d'assez
* grandes choses qui méritassent les bontés que » vous avez eues pour moi. J'ai au moins cette sa-
» tisfaction de n'avoir rien oublié tie ce que J'avai » de plus cher et de plus précieux pour marquer » Votre Majesté que j'avais pour elle et pour so » Etat tous les sentiments que je devais avoir. Aprè& » toutes les bontés dont Votre Majesté m'a comblé, i> oserais-je encoreluidemander une grâce, laquelle, » dans l'état où je me vois réduit, me serait d'une j> consolation très-sensible? C'est en faveur de M. le » prince de Conty ; il y a un an que je le conduis, î> et j'ai cette satisfaction de l'avoir mis dans des î> sentimens tels que Votre Majesté le peut souhai- » ter. Le P. de la Chaise en sait la vérité ; il le pourra » témoigner à Votre Majesté quand il lui plaira. Le » Prince a assurément du mérite ; et si je ne lui » avais pas reconnu pour Votre Majesté toute la » soumission imaginable et une envie très-sincère » de n'avoir point d'autre règle de sa conduite que s> la volonté de Votre Majesté , je ne la prierais pas » comme je fais très-humblement de vouloir bien lui » rendre ce qu'il estime plus que toutes choses au » monde, l'honneur de ses bonnes grâces. Il y a » plus d*un an qu'il soupire et qu'il se regarde en » l'état où il est comme s'il était en purgatoire. Je » conjure Votre Majesté de l'en vouloir tirer et de » lui accorder un pardon général. Je me flatte peut- » être un peu trop ; mais que ne peut-on pas espé- » rer du plus grand Roi de la terre, de qui je meurs,
^mme j'ai vécu, trèâ-humble, et très-obéissant, et très-fidèle serviteur et sujet.
)» Louis de Boubbon. d
Cette lettre n'aura peut-être pas l'approbation de s sortes d'esprits qui voudraient que Monsieur le rince écrivît comme il faisait la guerre , et qu'il eût ^arié au lit de la n\prt de la manière dont un dévot élé l'aurait pu faire en chaire ; mais ceux qui ont eu Thonneur de converser avec lui et de recevoir de ses lettres n'auront pas de peine à la reconnaître dans ce qu'il a fait et ce qu'il a dit en mourant^ parce qu'il a été toute sa vie ennemi mortel de la vanité et de l'afTectation. Écrivant avec une vitesse incroyable, il ne se mettait en peine que d'exprimer nettement ses pensées d'une manière simple et naturelle. Belles , justes et grandes qu'elles étaient, elles n'avaient pas besoin des ornements d'un discours si étudié : elles avaient d'elles-iùêmes tout ce qu'il fallait pour mériter, comme elles ont fait, l'approbation générale de tous les gens de bon esprit et de bon goût. Ayant signé cette lettre au Roi , il me commanda de la tenir toute prête pour l'envoyer à Theure qu'il l'ordonnerait ; après quoi il se remit à penser à ses affaires domestiques, et ne s'occupa jusqu'à dix heures qu'à les bien régler avec M. de Gour ville. Je ne pouvais assez admirer sa manière d'agir,
froide et tranquille dans un temps où les plus braves tombent dans les faiblesses que cause presque toujours l'appréhension d'une mort prochaine. Il fut dans ces circonstances ce qu'il avait été toute sa vie, infiniment au-dessus des autres hommes. Quand il eut cessé de s'entretenir avec M. de Gourville et donné tous les ordres qu'il jugea nécessaires pour le bien de ses affaires , je pris la liberté de lui deman-
der s'il n'avait rien oublié sur quoi 11 &llut déclarer sa volonté : « Je ne le crois pas , me dit-il ; mais si » j'ai oublié quelque chose , on n'a qu'à s'adresser » à mon fils. Je sais l'amitié qu'il a pour moi ; je » connais son cœur, il l'a bon , il l'a grand : il fera » tout ce que je pourrais faire moi-même, et au » delà. »
Le voyant un peu assoupi sur les onze heures , je le quittai dans la posture où il se mettait toujours quand il était incommodé , c'est-à-dire dans un fauteuil auprès du feu , en robe- de chambre , et les jambes sur deux sièges pUants. Il m'envoya quérir deux heures après, c'est-à-dire une heure après minuit du mercredi 11 du mois de décembre. Il m'avoua qu'il se trouvait plus mal et que, n'y ayant plus pour lui d'autre voyage que celui de l'éternité , il fallait y songer tout de bon. Il commença par me demander : « Quand croyez -vous que viendra le j) P. Dechamps? — Sur le midi, comme je crois, lui
> ï"épondis-je. — C'est trop tard, me dit-il ; il faut que
> Vous me confessiez ; vous le ferez mieux qu'un ^ %utre, vous qui n'ignorez rien de tout ce que j'ai » ûans le cœur. Je veux recevoir Notre*Seigneur, et ^ le plus tôt que je pourrai, afm qu'ayant plus de force ^ et plus de connaissance , je puisse mieux m'ac- ^ quitter d'une action si importante. » Il regarda le ^^1 dans ce moment, et dit : a Mon Dieu, ayez pitié
> de moi, et donnez -moi les grâces dont j'ai besoin
> pour bien mourir : la grandeur et la multitude de » mes péchés s'y opposent ; mais, mon Dieu , vous » êtes plus miséricordieux que je ne suis grand pé- » cheur. Accordez«moi ce que je vous demande au » nom de la mort et passion de votre Fils Notrep Seigneur Jésus-Christ. > Je voulus lui représenter que peut-être aurait-il plus de facilité à se confesser au curé de la paroisse, qu'on m'avait dit être un fort honnête homme. Il ne m'écouta pas et se prépara à sa confession, qu'il fît sur les deux heures après mi- . nuit avec toute la douleur dont une âme véritablement chrétienne pouvait être capable. Tandis qu'il s'y disposait, je l'exhortai à songer au pardon des ennemis : « Ah ! pourquoi me parlez-vous de cela ,
î> vous qui savez si bien que jamais je n'ai gardé de » rancune contre personne? )»
Après s'être confessé , il demanda avec empressement le viatique, et, avant que de le recevoir, il se
réconcilia au curé qui l'avait apporté; il le reçut avec une foi , une humilité et une dévotion qui édifièrent tous les assistants. Ayant demeuré un quart d'heure à s'entretenir tout bas avec Notre^Seigneur, il m'appela et me dit : « J*ai de la peine à parler » assez haut pour me faire entendre d'un peu loin , j> mais parlez pour moi, et dites ce qui est vrai : que j> je suis au désespoir d'avoir, par mes paroles et par T^ mes exemples, mal édifié mon prochain, mes do- » mestiques et mes amis ; que je leur en demande » pardon d'aussi bon cœur que je prie Dieu de me ]» pardonner mes péchés. » Sa chambre était pleine de tous ses gens ^ qui ne répondirent que par des sanglots et des gémissements. Je priai les médecins de me dire s'il ne serait pas bon de lui donner l'Extrême-Onction ; ils m'assurèrent que rien ne pressait , néanmoins qu'on le pouvait. Je m'approchai de lui et lui demandai s'il ne voulait pas bien recevoir TExtrème-Onction. Très-volontiers^ réponditil ; Dieu me fait trop de grâces. Il la reçut fort dévotement ; et comme on craignait de l'incommoder en lui faisant l'onction sur les reins, qui n'était pas nécessaire pour la validité du sacrement, je l'avertis de la crainte qu'on avait. Qu'on ne craigne point , répondit-il, qu'on fasse tout ce qu'il faut; je suis prêt à tout. Il demanda ensuite un crucifix, et, en ladorant, dit ces paroles : Domine^ propitius estomihi
peccatori ; delicta juventutis meœ et igyioranlias meas ne memineris , Domine. Je vous en conjure , mon Dieu, par votre sainte mort et passion.
Sur les quatre heures , je l'avertis que je m'en allais dire la messe pour lui ; il me répondit : Allez^ mon Pèrej et me conjura en m'embrassant do demander à Dieu qu'il lui fît miséricorde. Â peine avais-je achevé la messe qu'il m'envoya quérir : c'était pour un scrupule qui ne venait que d'une dé* licatessede conscience. Il ne fut pas difficile de le lui faire comprendre. Son esprit s'étant calmé par une confiance entière qu'il prit en la miséricorde divine, je lui proposai de dire les Utanies des Saints, afin que la sainte Vierge et les Bienheureux se joignissent ensemble pour être ses intercesseurs auprès de Dieu. Faisons-le^ dit-il , je le veux bien ; un tjrand pécheur y comme je suis, a besoin de puissants amis auprès de Dieu justement irrité contre moi. On récita les litanies, et il répondit lui-même à tout. Quand il m'entendait faire des actes de foi , d'espérance et d'amour de Diep, il eût voulu les répéter ; mais comme je vis que cela le fatiguait beaucoup , je l'assurai qu'il suffisait qu'il les dit de cœur , sans les prononcer de bouche , ce qu'il faisait ensuite avec une appUcation merveilleuse.
Une demi-heure après, on fit la recommandation de l'âme ; mais , avant que de la commencer, il dit
tout haut : Faites approcher de moi celui qui fera les prières^ afin que je les entende et que fy appUqtAê mon esprit. On ne lui parla plus que de Dieu , et quand on lui commençait un verset des psaumes propre à l'état où il était, il l'achevait lui-même. De temps en temps il demandait si on n'avait point de nouvelles du P. Dechamps. Je voudrais bien le voir^ disait-il, avant que de mourir. Je lui parlai encore de Monsieur le duc de Bourbon , et il me répondit ce qu'il m'avait déjà répondu, que la satisfaction de le voir ne devait pas l'emporter sur le danger auquel on l'exposerait en le faisant venir à Fontainebleau.
Il était six heures du matin quand Monsieur le Duc arriva ; il fut saisi d'une douleur incroyable en voyant Monsieur son père si près de mourir. Il commença par lui dire que le Roi pardonnait de bon cœur en sa considération tout le passé à M. le prince de Conty, qu'il était chargé de la part de Sa Majesté de l'en assurer. Cette nouvelle lui donna d'autant plus de joie qu'il la souhaitait depuis un an avec une ardeur proportionnée à Vestime et à la tendresse qu'il avait pour ce Prince. Il témoigna jusqu'à quel point il sentait les bontés de Sa Majesté ; et comme la lettre qu'il lui avait écrite le soir n'était pas partie, il la fit décacheter pour y ajouter ses remerciements en ces termes :
ce Mon fils vient de m'apprendre en arrivant la
t grâce que Votre Majesté a eu la bonté de me foim
> en pardonnant à M. le prince de Conty. Je suis
> bien heureux qu'il me reste assez de vie pour en i JSnre mes très-humbles remerciements à Votre Et IfajeBté. Je meurs content si elle veut bien me 9 fidre la justice de croire que personne n'a eu pour » die des sentiments si remplis de respect et de s dévouement, et, si je l'ose dire, de tendresse.
» Louis nE Bourbon. »
Son Altesse Sérénissime n'eut pas plutôt signé oe qu'elle venait d'ajouter à sa letti'e , qu'elle témoigna à Monsieur le Duc le bon gré qu'elle lui savait d'avoir si bien pris son temps pour Mre rentrer M. le prince de Conty dans les bonnes grâces du Roi. Après l'en avoir remercié , ils s'entretinrent qiidque temps tous deux avec beaucoup de tendresse de part et d'autre , et se donnèrent toutes les marques de la plus grande et de la plus sincère amitié qui sera peut-être jamais entre un père et un fils. Quand ils eurent fini leur entretien, Son Altesse Sérénissime pria Madame la Duchesse de s'avancer. Tout le monde sojrtit de la chambre ; je restai seul par son ordre. Il leur dit les choses du monde les plus tendres et les plus touchantes sur la conduite qu'ils devaient tenir à l'égard de Dieu , du Roi , de leurs enfants, qu'il leur nomma tous en particulier.
Il leur parla ensuite de runion étroite qui avait toujours été entre eux , de leur$ devoirs réciproques , les conjurant de continuer à vivre dans cette parfaite intelligence dans laquelle ils avaient vécu avec l'admiration de tout le monde. Il finit un entretien si touchant par leur dire la manière dont ils en devaient user à l'égard de leurs amis, de leurs domestiques y des personnes de qualité et de toutes conditions, après quoi il les embrassa et leur donna sa bénédiction pour eux et pour leurs enfants , qu'ils lui demandèrent avec instance , en leur souhaitant toutes celles du ciel et de la- terre. Il n'y avait qu'une âme comme la sienne capable de tout ce qu'il foisait, sans donner aucune marque de ces faiblesses qui ne viennent que de la bonté du cœur.
Monsieur le Duc, pénétré en même temps de douleur et de reconnaissance, prit les mains de Monsieur son père, les baisa en lui rendant mille actions de grâces de toutes ses bontés. Son Altesse Sérénissime ne recevait pas avec indifférence ces marques d'amitié de Monsieur son fils, il y était trop sensible ; mais, faisant réflexion qu'il se laissait aller aux sentiments de la nature dans un temps où il ne devait suivre que les mouvements de la grâce , il lui dit : Mon fils , vous n'avez plus de père. Ces paroles percèrent le cœur de Monsieur le Duc , qui tomba par tçrre demi-mort. On le releva, et, s'approchant de
Monsieur son père , il lui dit : « Ah ! Monsieur, si
> j'avais été assez malheureux pour vous avoir déplu
) en quelque chose , je vous en demande pardon. Je
^ suis sûr que je n'ai jamais manqué à rien que je
» sache contre Tamitié , la tendresse que je vous
» dois ; mais, encore une fois , si j'ai été assez mal-
^ heureux pour avoir fait quelque chose qui vous
^ ait déplu , je vous conjure par toute l'amitié que
^ vous avez jamais eue pour moi de me le pardon-
^ ner. )» Il se jeta à son cou en lui disant cela, et
fondit en larmes. Monsieur son père lui répondit :
<j^ Si je vous ai été bon père, vous m'avez été bon fils,
» et je meurs comme j'ai vécu, plein d'amitié , de
^ tendresse et d'estime pour vous. j>
Ils en demeurèrent là, et furent quelque temps ^^ans se parler que des yeux. Ils rompirent leur silence, pour déterminer avec une satisfaction réciproque les emplois qu'il fallait donner aux principaux officiers de la maison de Son Altesse , dont elle témoignait être tout à fait contente , et avoir une grande envie qu'on les retint dans le service , l>arce qu'elle connaissait leur mérite et avait éprouvé leur fidélité ; après quoi on fit rentrer ceux qui étaient sortis, dont les larmes et les gémissements ne faisaient aucune impression sur son esprit , qu'il tenait occupé à faire des actes d'une foi vive , d'une espémnce très-ferme en la bouté de Notre-Seigneur et
d'un amonr de Dieu très-pur. Il demandait de temps en temps le crucifix , et , le tenant entre ses bras , il disait d'un oœur véritablement contrit : c Pardon I » mon Dieu , pardon ! vous avez versé votre sang » pour moi ; ah ! que ce ne soit pas inutilement. »
Dans ce moment il se tourna vers M. de Gourville, et lui dit : ^ Par l'amitié que vous avez pour moi , » ne me celez pas le temps que j'ai encore à vivre. y> Demandez-le aux médecins. t> Il fit plusieurs fois la même demande pendant la journée, et moi toujours la même réponse : que tous les moments de notre vie étaient entre les mains de Dieu qui les prolonge et les abrège comme il lui plcdt et le juge à propos, a Eh bien! me disût-il, attendons avec x> patience tout ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner ; il )> est le maître. Quod bonum est in oculis suis x> faciat. d
Quand ses yeux rencontraient Monsieur le Duc et Madame la Duchesse , ils- disaient les sentiments de son cœur, sans qu'il fût besoin qu'il les exprimât par ses paroles ; il ne pouvait pourtant s'empêcher de me dh*e tout bas : « La tendresse que je vois pour D moi dans mon fils et dans Madame la Duchesse j> me touche sensiblement. » Il revenait incontinent à Dieu,et s'entretenait avec plaisir dans les bonnes pensées qu'on lui suggérait. De quaii: d'heure en quart d'heure , Madame la duchesse de Bourbon envoyait
savoir de ses nouvelles ; elle y serait venue elle-même de tout son cœur si sa maladie^ qui la retenait au lit, ne l'en eût empêchée. Il voulait presque toujours voir ceux qui venaient de sa part, et leur répondait des choses très-obligeantes pour cette jeune princesse , à qui il témoigna jusqu'à la fin la tendresse ^l'un bon père.
Sur les neuf heures, voyant Monsieur le Duc dans un ^i«cablement de douleur, il me commanda de lui dire l'il était touché de son amitié ; que je l'assurasse l'il était content de lui, très-content, et au-delà de qu'il me pouvait dire. Ces assurances, dont Mon- 2^ leur le Duc n'avait pas besoin , ne serviront qu'à faire couler ses larmes avec plus d'abondance. Son ^Altesse Sérénissime voulut encore , en ce temps-là , <que M. Bknchet , son aumônier , fit la vive recommandation de l'âme, qu'il écouta avec une attention sidmirable^ tenant les yeux et le cœur élevés au ciel. Voilà ce qui se passa le mercredi matin, depuis une heure après minuit jusqu*à onze heures et demie que Monsieur le prince de Conty arriva. Les tendresses recommencèrent de part et d'autre ; et, tenant entre ses bras Monsieur le Duc et Monsieur le prince de Conty, il leur dit tout ce qu'un bon père pouvait dire à ses enfants, parmi lesquels il a toujours compté Monsieur le prince de Conty. 11 les conjura de s'aimer comme deux frères , de vivre en bons
chrétiens et en bons catholiques, maïs franchement, sincèrement, et sans affectation ; qu'il n'y avait que cela de solide, et qu'ils ne seraient jamais véritablement ni de grands hommes ni de grands princes s'ils n'étaient gens de bien y ne pouvant y avoir de véritable grandeur sans religion. Il leur recommanda de rendre au Roi ce qu'ils lui doivent et par obligation et par reconnaissance.
En disant cela, il leur donna sa bénédiction. Je le conjurai dans ce moment de prendre un peu de repos , et d'unir ses douleurs avec celles de Jésus- Christ pour les rendre plus agréables à Dieu et plus méritoires. « Mes douleurs, reprit*il, hélas ! je n'en » souffre point. Plût à Dieu que j'en souffrisse de » plus grandes et de plus aiguës, afin qu'en les souf- » frant patiemment je pusse mériter le pardon de » mes péchés ! »
C'était dans ces sentiments d'endurer quelque chose pour Dieu qu'il ne s'opposait à rien de ce que les médecins lui ordonnaient , et qu'il se soumettait avec une douceur très-édifiante à tout ce qu'on désirait de lui.
Pendant qu'il s'entretenait dans les désirs de souffrir et de satisfaire à la justice de Dieu, on vint dire, à midi et un quart, que le P. Dechamps était arrivé. On le fit entrer. Son Altesse lui tendit les bras pour Tembrasser, lui témoignant une fort grande joie de le
Voir. Tout le monde se retira , et on les laissa seulh qa'ils eussent plus de liberté de s'entretenir, ils firent, de tout ce qu'il avait résolu avec ce depuis deux ans sur ses devoirs et ses obliga* (• n renouvela en sa présence les actes de vertu l'il avait faits depuis une heure apW^s minuit , et demanda encore pardon à Dieu de ses péchés , eu 'Lenant le crucifix entre ses mains. La V. DechampK X** exhorta à se mettre sous la protection de la saiiiti? ierge , de son ange gardien, de saint Louis dont il kvait l'honneur de descendre et de porter le nom. Il s'y mit avec une grande confiance.
Sur les deux heures, Monsieur le Duc, Ma^iame la Duchesse et Monsieur le prince de Conty n'étant tuiH auprès de lui, il leur parla comme il avait déjà fait, leur témoignant toujours toute la tendresse; imaginable, sans rien diminuer de l'attention qu'il donnait aux choses de son salut. En ce temps-là, il me commanda de dire à Monsieur le Duc que son intention était qu'on portât son corps à Valéry ; qu'il le laissait pourtant entièrement le maître de faire là-dessus ce qu'il jugerait à propos et fK)ur le lieu, et pour le temps, et pour la manière de l'y faire porter ; qu'eu cela et en toute autre chose il abandonnait tout à sa disposition, voulant tout ce qu'il voudrait, et y don* nant dès ce moment un plein consentement, et de tout son cceor ; qu'il serait seulement bien aise qu'on
portât son cœur dans notre église de SaintrLouis à P^ris , pour l'y mettre avec celui de Monâeur son père; qu'il croyait ne pouvoir mieux marquer à notre Compagnie son estime et son affection qu'en lui laissant son cœur; qu'il nous avait toujours aimés, et qu'il était très-persuadé que nous l'avions aimé aussi fidèlement et constamment. Je pris la liberté de lui baiser les mains, que j'arrosai de mes larmes, en le remerciant, au nom de tous les Jésuites , des bontés qu'il avait toujours eues pour eux , et dont il leur donnait des marques si éclatantes jusqu'à la fin.
Je m'acquittai aussitôt de ses ordres auprès de Monsieur le Duc , qui les reçut avec la soumission qu'il devait, en pleurant et en gémissant, ne pouvant exprimer que par des soupirs et des sanglots jusqu'à quel point il sentait les tendresses obligeantes et effectives d'un si bon père qu'il allait perdre pour jamais. La présence de Monsieur le Duc, de Madame la Duchesse et de Monsieur le prince de Conty, qui ne Msaient que gémir et soupirer, lui faisant delà peine parce qu'il ne voulait plus penser qu'à Dieu, il les fit prier de se retirer, et dit même aux médecins qu'ils pouvaient s'en aller, qu'il n'avait plus besoin de leur assistance, et, en montrant Monsieur le curé de Fontainebleau , le P. Dechamps son confesseur, et les autres ecclésiastiques qui étaient là présents, il dit :
€ XfAwÊÊÊÊÊtmBÉL wûe& Tènuhks médecin
> rmimr mmimêm «ai wkorUpistorutd. Je le soahaule.
> nuis je n'oficnîs presque respérer : mes pêcfaés » m'ai rendent indigne. Demandons k Dieu que sa
> bonté m'accorde œ qne sa JQSùœ me refosendt. > n fit parahre alors des sentiments les phis dire-
tiens et les plos somms qa*on puisse s'imaginer, a la vcdMité de Dieo, à qui il recommandait toojoars son âme en des termes qoi ravissaient tons ceux qui pouvaient Fentendre. M<Hisieiir le curé de Fontainebleau en Ait si surpris, qu'il ne put s^empécher de lui dire : c Monseigneur, tous nous dites des choses m que nous saurons bien {dacer en leur temps ; elles m nous seront d'un grand secours pour instruire les » peuples et tous les chrétiens , de quelque qualité B qu'ils puissent être. > Cette louange blessa la modestie de Son Altesse Sérénissime; elle ne put s'empêcher de le témoigner par sa réponse , en disant qu'il ne fiûsait pas cela pom* les hommes, mais pour Dieu et pour son salut. Il prononça ces paroles avec une force qui fit juger qu'il se portait un peu mieux et espérer qu'il avait encore plus d'un jour à vivre. Sur cette espérance, sa chambre se désemplit ; Monsieur le curé en sortit avec ses prêtres pour revenir, sur les neuf heures, y passer la nuit, et il ne resta auprès de lui qu'un petit nombre de gens qui ,
dans les services qu'ils lui rendaient^ avaient la consolation de l'entendre répéter certains passages de l'Ecriture auxquels il prenait d'autant plus de pbdsi] qu'ils exprimaient mieux les sentiments d'un cceui véritablement pénitent.
Je le quittai dans ce moment, parce que Monsien] le Duc me fit appeler pour me commander de priei Monsieur son père qu'il eût la bonté de lui peimettre à Madame la Duchesse et à Monsieur le prince d< Conty, de le voir encore une fois et recevoir sa der nière bénédiction. Il y consentit, à la condition qu'il se retirassent incontinent après. Ils sortirent à li vérité de sa chambre^ mais il ne fut pas longtemps sans songer à eux , car , à une demi-heure de là m'ayant demandé où ils étaient, il m'ordonna de le aller trouver de sa part et de leur dire le demie adieu.
Pendant que j'allais exécuter ses ordres , il se re mit à refaire à son ordinaire ses actes de vertu , d foi , d'espérance et de charité ; et comme il ne pen sait plus qu'à se mettre en état de paraître devan Dieu, il souhaita de se confesser encore une fois ai P. Dechamps, et fmir sa vie par une si sainte ac tion. n le fit avec toute l'exactitude et toute la dou leur possibles. On le vit si fort occupé de l'action qu'i venait de faire , qu'on ne jugea pas à propos de Tin terrompre. Je me tins seulement prêt à lui faire quel
que bonne lecture, lorsque M. de Maroge , qui est à Monsieur le prince de Gonty, entra dans sa chambre, n le reçut de cette manière obligeante dont il avait coutume de recevoir tout le monde, et particulièrement ceux qu'il aimait, et qu'il estimait comme il faisait ce gentilhomme. Il lui dit : c Vous avez toujours bien ^ servi votre maître mon neveu ; continuez , et ne ^ faites jamais rien d'indigne de l'honneur que vous ^ svez d'être auprès de lui. Il a confiance en vous ; * ^ous pouvez lui dire de ma part, ce que je recon- ^ nais maintenant mieux que jamais être véritable : ^ qu'il faut être homme de bien durant sa vie , et ^ qu'il n'y a que cela de solide/ »
Il s'arrêta ensuite quelque temps à s'entretenir ^eul avec Dieu ; puis, m'ayant fait signe de m'approcher de lui , il m'honora de ses derniers commandements pour Messieurs ses enfants , et pour d'autres choses qui regardaient sa conscience, me conjurant, par toute l'amitié qu'il savait bien que j'avais pour loi , de ne pas manquer à ce qu'il me recommandait. « Mais, Monseigneur, lui répliquai-je, ce que vous » m'ordonnez ne se peut exécuter sans quelque mé- 1» rite de ma part ; et vous mort, je n'en ai plus. » Il me ferma la bouche là-dessus , et me perça le cœur par la manière obligeante dont il me répondit.
Je me hasardai de lui dire qu'il avait vécu en grand
homme ; qu'il fallait mourir de même, mais surtout en bon chrétien. Il me prit la main en me disant : c Vous me louez, et je ne le mérite pas. » Je me rois, à réciter le Miserere mei^ Deus, et à en paraphraser quelques versets. Quand je vins à celui-ci : Cor mnndum créa in me, Deus^ et que je lui eus dit que peut-être jusqu'à cette heure il n'avait pas eu un cœur pour Dieu tel qu'il le devait avoir, mais qu'il le priât de lui en donner un tout nouveau, dont les mouvements ne fussent que pour le louer et pour l'aimer uniquement , il me fit signe d'en demeurer là, voulant réfléchir sur cette pensée.
Quelques moments après, il me parut rêver à quel* que chose d'important, et^ revenant à lui, il s'écria : « Ah ! mon pauvre Père^ que je vois les choses bien » différemment de ce que je les ai vues. Je n'ai ja- » mais douté des mystères de la foi, j'en doute moins » que jamais ; tout cela s'éclaircit bien dans mon » esprit. Oui , nous verrons Dieu comme il est , et » face à face : Videhimus eum sicuti est, et fade ad r> faciem. » Je vous l'avoue franchement, je ne pus me tenir en cet endroit ; je l'embrassai tendrement et lui dis : « Monseigneur, quelle consolation pour » vos amis et vos serviteurs de vous voir dans des » sentiments si pleins de religion et de piété, et qui » font si bien espérer que Dieu vous fera miséri- » corde ! }» Je n'eus pas cessé de lui parler qu'il prit
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en main le cracifix, et, le regardant avec des yeux pleins de crainte et de confiance tout ensemble , il écouta attentivement la recommandation de Tàmo, qu'il fit dire pour la troisième fois, mourant en prince chrétien et catholique , et non pas en philosophe stoîque.
Les âmes véritablement chrétiennes et sincèrement touchées de leur salut ont toujours voulu avoir . cette consolation de mourir entre les bras de leur Sauveur en croix, en se faisant répéter souvent les prières instituées de TÉgiise pour les mourants. C'est ainsi que sont morts les Robert, les Henri, les Louis, ces grands princes et ces grands saints ses ancêtres , qu'il a tâché de ne pas moins imiter dans leur humilité chrétienne et dans leurs exercices de religion que dans leurs autres qualités héroïques. Quand on eut fini de réciter les prières qu'on faisait par ses ordres y il demanda encore s'il avait longtemps à vivre. Je lui fis la même réponse que je lui avais déjà fidte : que notre vie était entre les mains de Dieu ; qu'il en fallait ménager les moments, puisque d'un seul dépendait l'éternité. « Faisons-le, ré- » pondit-il, mais je crains que mon esprit ne se souj^ tienne pas et que je ne puisse songer à Dieu jus- » qu'au bout. » — Mais au moins, Monseigneur, lui répliquai-je, votre cœur ne vous abandonnera pas. — a Non, me répondit-il ; soyez en repos : j'espère, tout
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salent comprendre que son entretien avec Notre* Seigneur n'était que sur la soumission avec laquelle Q acceptait tout ce qu'il plaisait à Dieu. Nous continuâmes , le P. Dechamps et moi , à lui suggérer de bons senjkiments dans lesquels il entrait d'une façon d'autant plus admirable qu'elle était simple , naturelle et sans aucune affectation. Quand il entendait cette prière de l'Église : Maria^ Mater gratiœ, Mater mi&ericordiœy txi nos ah hoste protège^ et mortis hora Buscipe^ il y prenait plaisir et marquait la confiance qu'il avait à la Sainte Vierge. Un demi-quart d'heure avant qu'il mourût, lui disant : In te^ Domine, eperavi^ « Ajoutez donc, me répondit-il : et in tuajtislitia lit}era me. i> La parole ne lui manqua qu'à sept heures et un quart ; et , un moment après , comme on lui disait : Jesus^ Maria; In manus tuas, Domine^ com^ nhendo Bpiritum meum^ il expira si doucement qu'on ne s'en aperçut presque pas.
Voilà comme meurent les prédestinés , et comme notre grand Prince est mort le il décembre 1686 , après avoir vécu soixante - cinq ans trois mois et trois jours. Je vous ai raconté la plus grande partie des circonstances d'une mort si chrétienne ; vous les admirerez, parce qu'effectivement elles sont admirables, et vous en tirerez, comme j'espère, de grands avantages dans un âge aussi avancé que celui où vous êtes, pour vous mettre en état de bien mourir
comme lui. Je le souhaite du même cœur dont j^^ suis, etc.
J'allais fermer ma lettre quand j*ai pensé que va seriez bien aise d'apprendre ce qui se passa quanc:^^ Monseigneur le Prince fut mort. Le voici :
Je vous ai dit qu'il mourut si doucement qu'on ne^' ^ s'en aperçut presque pas. Un de ceux qui étaient ^ ^ présents , épouvanté par tout ce qu'il venait de voir, «^ ne put s'empècber de s'écrier en pleurant : Ah l c'en est fait : il n'est plus l Monsieur le Duc, qui était dans la chambre voisine plus mort que vif, l'entendit , et , ramassant ce qu'il avait de forces , se présenta pour entrer dans le lieu d'où un cri si funeste était venu. On s'y opposa fortement, et , à mon avis* on le devait faire : tout était à craindre d'une douleur aussi vive que la sienne. Nous venions de perdre le père, il ne fallait pas nous exposer à perdre le fils.
Je fus le premier à le conjurer de ne se point opiniâtrer à vouloir être obéi ; qu'il y aurait de la cruauté à exécuter ses ordres dans ces circonstances , et à ne pas le supplier très-humblement, comme nous le faisions, de se retirer chez lui. Je l'y conduisis; ce ne fut pas sans peine : son bon cœur le ramenait toujours au Ueu où on l'avait empêché d'entrer. B voulait s'assurer lui-même d'une perte qu'il ne
croyait pas avoir faite , parce qu'il aurait voulu ne Ici ikire jamais. Il ne fit que passer par son appartement pour entrer dans celui de Madame la Duchesse, qu'il trouva au désespoir. Un torrent de larmes qu'ils versèrent en s'embrassant leur ôta pour quelques moments Tusage de la parole. Ils ne s'expliquèrent que par des gémissements et des sanglots , langage ordinaire des personnes affligées à l'excès ; quelques mots entrecoupés qui leur échappaient de ^temps en temps ne servaient qu'à faire connaître \WL douleur dont ils étaient pénétrés.
Monsieur le Duc, entièrement occupé de l'image de Monsieur son père , y donnait toutes ses pensées, et voulait aller, avec Madame la Duchesse, jeter de l'eau l>énite à Monsieur le Prince. On les en empêcha, et, à force de prières, on obtint d'eux qu'ils remettraient ;au lendemain matin à s'acquitter d'un devoir auquel Us se croyaient indispensablement obUgés. Vous croyez bien que le reste du jour^ qui était un mercredi, se passa de la manière du monde la plus triste. Monsieur le Duc en prit un moment pour écrire trois lignes au Roi, afin d'informer Sa Majesté de ce qui venait d'arriver.
Le jeudi matin, douzième du mois, il m'envoya quérir dès les cinq heures. Je le trouvai comme je Vavais laissé le jour précédent, entre onze heures et minuit, dans un état digne de compassion. Il eut la
bonté de souffrir que je Tentretinsse de tout ce que je crus capable de le pouvoir consoler, et du côté de Dieu et du côté des hommes. Mais , revenant toujours à ses premières pensées , il me commanda d'aller voir en quel état étaient toutes choses dans la chambre de Monsieur son père. Sitôt que je lui en eus rendu compte, il s'y en alla avec Madame la Duchesse.
Il n'y eut pas mis le pied que^ voyant le corps de Monsieur le Prince étendu sur un lit, la face couverte d'un linge, il s'écria : Ah! que vois-jef est-ce là Monsieur mon père 1 II n'en put dire davantage : il tomba par terre presque sans mouvement. Etant revenu à lui , il s'approcha des pieds de Monsieur son Père qu'il arrosa de ses larmes, s'exprimant bien plus par ses sanglots que par ses paroles. Madame la Duchesse faisait la même chose ; on les conjura de s'acquitter au plus tôt de ce qu'ils avaient voulu faire absolument , et de se retirer. Un plus long séjour pouvait produire d'étranges effets dans un Prince et dans une Princesse qui ne croyaient pas qu'il y eût rien à perdre pour eux après la perte qu'ils venaient défaire.
lis avaient pris, dès le soir précédent, la résolution de s'en aller incessamment à Paris, et de ne pas demeurer plus longtemps dans un lieu où la mort leur avait enlevé ce qu'ils avaient de plus cher.
Avant que de l'exécater pourtant, ils voulurent entendre la messe que je leur dis. Monsieur le Prince de CSonty, qui ne les quittait point, ne paraissait pas moins affligé qu'eux , et ne trouvait de consolation qu'à donner toutes les marques imaginables de tendresse pour un oncle qui lui avait tenu lieu de père quand il avait eu besoin de ses avis , de ses conseils et de sa protection.
La messe finie, on monta en carrosse pour venir à Paris, où Monsieur le duc de Bourbon et Mademoiselle de Bourbon attendaient avec impatience l'arrivée de Monsieur le Duc et de Madame la Duchesse ; dès qu'ils en furent avertis, ils vinrent trouver Monsieur le Duc et se jetèrent à son cou. Il eut beau se contraindre pour apaiser leurs cris et leurs transports : la nature fut la maîtresse durant quelques moments , et ne céda qu'avec peine à la raison. Il parla à Messieurs ses en&nts si obligeamment et si tendrement, qu'il les aurait consolés si leur douleur eût été capable de consolation. Je ne vous dirai pas ce qui se passa quand ce jeune prince et cette jeune princesse saluèrent Madame leur mère , je n'y étais pas -, mais ceux qui y furent présents m'ont assuré que rien au monde ne fut plus triste ni plus touchant.
Monsieur le Duc alla, le quinzième de décembre, à Versailles rendre au Roi ses très-humbles respects.
Il en fut reçu avec toutes les marques de bonté qu'A en pouvait attendre, et Sa Majesté lui fit connaître en cette occasion les sentiments obligeants qu'elle conservait pour lui et pour Monsieur le Prince. Il avait mené avec lui à Versailles Monsieur le Prince de Conty. Il le présenta au Roi, qui lui parla d'une manière à persuader qu'il ne se repentait point delà grâce qu'il lui avait accordée trois jours auparavant, à la considération de Monsieur le Prince et à la prière de Monsieur le Duc. Le séjour de Monsieur le D^^ à Versailles ne fut pas long ; et, dans l'un et da^ l'autre endroit, toute la cour et toute la ville, en 1#^ rendant ce qu'elles lui devaient^ firent bien conna^ tre par des larmes véritablement sincères l'impre^ sion que la mort de Monsieur le Prince avait fait^ sur leurs cœurs et sur leurs esprits , et que jamais^ elles n'auraient pu s'en consoler si elle fût arrivée sous un autre règne que celui de Louis le Grand.
On exécutait cependant les ordres qu'on avait donnés pour faire porter à Valéry le corps de notre cher maître. Tout étant prêt, Monsieur le Duc prit les devants le vingt et unième jour de décembre, et alla à Fontainebleau y attendre Monsieur le Prince de Conty, qui y vint , de la part du Roi , donner de l'eau bénite à Monsieur le Prince, dont on porta le corps à Valéry le vingt-deux, et le cœur dans notre église de Saint-Louis à Paris le vingt-quatre^ veille
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de Noël. Je ne vous «lis point ce q.ii s'est passe dans ces cérémonies ; tout v a ^.û- grxzil . ic ut v a àô n.agnifique , et Monsieur le Duc. qui a voulu être partout, n'a manqué à aucun des devoirs auxquels la bonté de son cœur et la reconnaissance l'obligeaient.
Nous venons de voir trépasser un émule de Louis le Juste. Nous allons maintenant assister au trépas d'un imitateur du bon lai^ roHj expiant sur la roue ce que son modèle expia sur la croix, où il devint le premier canonisé; car, ayant eu le bonheur d*y confesser la vériléj il en obtint rini'aillible décret : « Hodic merum eris... », décret que tant de violenti n'ont mérité qu'après de lon^rs cl rudes combats. Mais passons à la place de Grève pour voir notre bon larron en la personne d'Aimé du Poncet.