NÊRAL DB LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Vous avés souhaité , Mon tres-Révérend Pere , d'avoir une relation fidèle de la Mission , que Monseigneur l'archevêque de Lyon a fait en cette Ville, par le ministère des Pères de nôtre Compagnie, cette année 1712. Personne n'est plus en état que moi , devons satisfaire en ce point. Car non seulement j'ay été témoin oculaire de tout ce qui s'est passé durant la Mission, mais rien ne s'est fait qui ne m'ait été communiqué ; et dont je n'aye eu une connaissance très exacte. Je vais donc en rendre compte à vosTRE PATERNITÉ Rvcc la sincorité , qui convient à mon caractère , et que je dois à mon Supérieur. Je suis persuadé que vous apprendrez avec joye le succez que Dieu a donné à nos travaux ; et que vous vous joindrez à nous , pour en rendre grâces à celui, à qui seul la gloire en est due. Les Annales de la Compagnie, et peut-être celles de l'Église, fournissent peu d'exemples pareils.
Quoique la Religian ait toùjoms été flMissante dans la ville de Lyon ; et que la Foi « qu'elle a 1» gloire d'avoir reçue la première dans les Gaules, ^j soit conservée avec éclat; on peut dire toutefois qu'elle avoit besoin d'une Mission. Les grandes Villes , quelque pieté qui y règne, sont toujours sajcttcs à de grands desordres ; et si la vigilance des Pasteui's ne leur procuroit de temps-en-temps des sccoui's extraordinaires pour arrêter le cours du idce, la corruption gagneroit bien-tôt, et étouferoit insensiblement la pieté la plus ancienne et La mieux /établie.
Lyon est la seconde ville du Royaume pour la grandeur, l'opulence, et le nombre des habitans. Ia) commerce qui y fleurit, et qui la rend célèbre dans toute l'Europe , y attire une infinité d'étrangors (lo toute nation et de toute secte. Elle est au cvuivi} (lu Iloyaumo : et par là toujours remplie de vnyumïin'8 oisifs , qui ne cherchent durant le séjour qu'ils y font (|u\\ passer le temps agréablement. Son liKUrouso situation lui fournit abondamment les delicoH (ït lus commodités de la vie. De là naissent une iulluit/* do vicos qui se répandent, se multiplient, ot vicninout peu à pou à infecter tous les états. Lyon lu^ hti rcmstuituit jpie trop de cette infection ; et il étoit tiunpH d*inuploïer quelque moien extraordinaire pour ('h arrêter lo progrez. Les gens de bien le désiroient
avec ardeur. Quelques-uns des plus zelez , touchez des besoins de la ville et des plaintes qu'on entendoit tous les jours sur ce point , nous proposèrent d'y faire une grande Mission.
L'expérience fait voir tous les jours combien ce moyen est eflicace pour reprimer la licence , déraciner les vices 9 et faire fleurir la vertu. Il y avoit quarante ans qu'on n'avoit point fait à Lyon de Mission considérable ; encore ne Ta fit-on alors qu'avec un petit nombre d'ouvriers , et dans une ou deux Parroisses seulement. Ce dessein qu'on nous proposoit, nous parut digne de nôtre zèle. D'une part rien n'est plus conforme à Tesprit de nôtre institut , que de travailler ainsi au salut des âmes, par le moyen des Missions : d'autre part , les grandes obligations que nous avons à cette illustre Ville, qui depuis nôtre établissement n'a cessé de nous combler de bienfaits^ nous portoient à lui donner en cette occasion une preuve éclatante de nôtre réconnoissance. Quelque difficile que parût l'entreprise , nous crûmes qu'avec le secours du Ciel nous pourrions l'exécuter. Le R. Père de Dortan Provincial y consentit , et y promit ses soins. Mais comme il ne pouvoit y travailler par lui-même à raison de son employ, il me chargea de l'exécution , moy, qui étois sur les lieux. Je commençay par sonder la disposition des principaux du Clergé et du
Conseil de Monseigneur l'archevêque : je les trounj favorables. L'essentiel étoit de faire goûter ce dessein au Prélat , sans l'autorité duquel nous ne pcavions rien , et dont la faveur devoit soutenir tout l'ouvrage. Âpres avoir recommandé la chose à Dieu, j'eos rhonneur de lui en parler.
Vous serez sans doute bien aise, Montres-R. Pare, que je vous fasse icy le portrait d'un Prélat, à qui nous devons tant, et qui s'est aquis dans le Royaume une si haute réputation. Claude de Saint George, d'une des plus anciennes et des plus nobles Familles du Royaume, Archevêque et Comte de Lyon, est un de ces hommes raines que Dieu suscite de temps-entemps pour le bien de son Église, et pour l'ornement de leur siècle. Dieu lui a donné un esprit éminent et un génie universel pour les Siences , qu'il a cultivé dez sa jeunesse par une étude constante et profonde. Les Siences spéculatives , même les plus épineuses comme les Mathématiques , ont fait ses délices dans les commencemens. Mais l'objet principal de son travail et de ses veilles a été ce qui regarde la Religion , les Langues sçavantes, les Antiquités sacrées, l'ancienne DiscipUne de l'Église et les Canons. Sa grande érudition en tous ces points l'a fait passer avec justice dans le Clergé pour un des plus sçavans Prélats du Royaume. Â ces qualités de l'esprit, il en joint d'autres plus dignes de nôtre admiration : des
lœurs irrépréhensibles dans tous les âges de sa vie, ne probité exacte , une piété simple et solide , une roiture inflexible dans ce qu'il croit de son devoir, n fond rare de religion et de Christianisme , un ttachement inviolable à la pureté de la Foi, une viîlance vraiment pastorale, et les autres vertus Episopales qui le font regarder comme un des plus ignés Pasteurs de l'Eglise Gallicane. Le Roy, juge i équitable du mérite^ le nomma d'abord à TEveché e Clermont; ensuite à TÂrcheveché de Tours; et nfin il l'a élevé à la dignité de Primat des Gaules ttachée au siège Archiépiscopal de cette Ville , leuel il occupe depuis 18 ans avec une approbation niverselle. Tel est , Mon très R. Père, le Prélat qui ous honore de sa confiance ; et sous les ordres duuel nous avons eu l'honneur de travailler en cette mportante Mission.
On m'avoit fait craindre qu'il ne ftit pas disposé à ivoriser nôtre dessein : mais Dieu qui tient les œurs des Grands entre ses mains, avoit déjà tourné elui de ce Prélat en faveur de la Mission. Quelqu'un lien avoit parlé. Il me reçût avec sa bonté ordinaire^ t me prévint sur ce que je venois lui proposer. Il le dit avec joye qu'il pensoit à une grande Mission : u'au reste il ne croyoit pas pouvoir choisir de meilmrs Ouvriers que ceux de nôtre Compagnie, ni onfier ce grand ouvrage en de meilleures mains ;
qu'il s'estimoit heureux que nous voulussions lui prèternôtre secours dans une occasion si importante, et qu'il mourroit content , s'il voyoit ce dessein accompli selon ses désirs. Dieu le toucha si vivement au sujet de cette Mission , qu'il en versa des larmes : il disoit qu'il y pensoit jour-et-nuit ; et il n'en paria plus que comme de sa propre affaire et de son ouvrage.
Des dispositions si favorables dans tous ceux de qui dependoit l'entreprise, nous firent concevoir une grande espérance que Dieu la beniroit ; et oous peu» s&mes tout de bon aux moyens de l'exécuter.
Il nous sembla que , pour proportionner la Mission à la grandeur de la Ville , à la multitude du peuple , et au besoin qu'il avoit d'instruction , ce ne seroit pas assez d'en faire les exercices dans une ou deux Eglises ; cela n'auroit pas suffi pour le tiers des Citoyens : Mais qu'on devoit embrasser en-mèmetemps toute la Ville , et mettre pour ainsi dire le feu à tous les quartiers ; et pour cela qu'il ne falloit pas moins de cinq Eglises, où l'on fit tout -à-la-fois les exercices de la Mission. Nous consultâmes les plus habiles Missionnaires qui se trouvèrent au Collège ; nous primes surtout les avis de Monseigneur Antoine SiCAUD , Evêque de Synope , que son mérite, sa capacité , son application au bien du Dioceze ont rendu si cher à Monseigneur l'Archevêque , qu'^aprés
l'avoir toujours honoré d'une confiance particulière , il l'a enfin élevé pour la dernière marque de son estime à la dignité de son suffragant : notre Mission n'a pas eu de plus zélé protecteur que lui.
Monsieur Manis premier grand-Vicaire et tresafiectionné à nôtre Compagnie , nous promit tout son crédit. Nous trouvâmes encore un grand secours dans Monsieur Terrasson Custode de Sainte Croix , et grand-Vicaire dans le Dioceze. Il avoit à cœur autant que personne cette Mission ; et tout le temps qu'elle a duré , il a fait dans sa Parroisse tout ce qu'on pouvoit attendre d'un vray zèle.
Ces trois Messieurs s'interessant autant que nousmêmes à cette bonne œuvre ^ jugèrent que nous ferions bien de nous assembler, pour délibérer sur tout ce qui la concemoit, et prendre de justes mesures pour l'exécution. Nous proposâmes dans cette assemblée nôtre plan et toutes nos vues : et voicy ce qui fut résolu. 1. Qu'on choisiroit cinq Elglises , qui par leur grandeur et par leur situation seroient les plus commodes pour la Mission. Ces Eglises furent les quatre principales Parroisses à sçavoir, l'Eglise de sainte Croix, celle de S. Paul, de S. Nizier et de S. Pierre ; et la cinquième fut TEglise de THopital. Â ces cinq Eglises on en ajouta dans la suite une sixième qui fut la Parroisse d'Ainay, pour satisfaire aux désirs empressés des personnes de la première
distuiction de la Ville , qui habitent dans ce quartier^ et qui voulurent absolument qu'on leur donnât ce moyen de participer plus facilement aux fruits de la Mission. 2. Que la Mission seroit précédée et annoncée par un Mandement particulier de Monseigneur l'Archevêque , et que ce Mandement seroit publié dans toutes les Parroisses , et affiché à l'ordinaire dans toute la Ville. 3. Que l'ouverture de la Mission se feroit le quatrième Dimanche après Pâques 24 avril, et qu'elle dureroit sans interruption jusqu'au Dimanche avant la f&te-Dieu vingt-deuxième May.
4. Qu'on feroit quatre exercices par jour dans chaque Eglise , le premier à la pointe du jour, le second à dix-heures du matin , le troisième à deux-heures après midi , et le quatrième à cinq-heures du soir.
5. On me chargea du soin de chercher les Ouvriers nécessaires , et d'un mérite qui répondit à la grandeur de l'entreprise ; et de leur envoyer de bonne heure les instructions convenables : on jugea qu'il n'en falloit pas moins de vingt-cinq à trente. 6. On convint qu'il seroit fort utile pour le fruit de la Mission , de dresser un plan suivi de toutes les matières de Sermons et d'instructions , qu'on devoit y traiter ; auquel plan les Prédicateurs se conform croient , en sorte que tous les jours dans chaque Eglise , et à la même heure on prêchât les mêmes sujets, afm-que par cet ordre et cette uniformité , tous les Missio-
ires allant à un même but, et par les mêmes yes , l'impression fût générale , et se fit sentir la ème par tout : d'où l'on tireroit encore cet avance, que les auditeurs que l'inconstance ou la riosité pourroit mener en différentes Elglises , soient par tout frapés également de la même suite is Matières.
Gela étant ainsi résolu , je laissay au Père Gueirre , un des plus anciens et des plus expérimentez issionaires du Royaume , le soin de former le plan 3 toutes les matières qu'on devoit traiter ; ce qu'il :ecuta en habile homme. Moy de mon côté , ayant msideré dans nôtre Province les Prédicateurs qui x>ient en état de nous servir, j'en trouvay un 3mbre suffisant de tres-habiles^ qui avoient prêché ^ec beaucoup de réputation dans les principales illes du Royaume, et même à la Cour. Je leur écrivis tous pour leur proposer le dessein de Monseigneur archevêque , et les inviter à venir prendre part à 3tte grande Œuvre. Je les priay en-même-temps e m'envoyer la liste de tous leurs Sermons , afin de ouvoir sur cela plus facilement régler le plan des latieres , et leur assigner ensuite à chacun celles u'ils auroient à traiter. J'eus la consolation de voir u'aucun ne s'excusa : ils s'offrirent même tous avec ne espèce d'empressement qui augmenta ma conance pour l'heureux succez de la Mission. Je reçus
avec leurs réponses la liste des Sermons que j'ivois demandée , sur laquelle il nous fut aisé de disposer les matières qu'on devoit prêcher. Je trouvayi sans sortir de Lyon , un nombre d'excellents Ouvriers ^ et en particulier le Père de la Fercé si célèbre dans le Royaume, qui étoit venu de Paris prêcher le Carême à S te Croix , où il s' étoit aquis une réputation extraordinaire , et avoit fait de très grands firuits. Je le priay de se mettre à la tète de la Mission : U Faccepta de bon cœur, et s'offrit à prêcher non seulement tous les jours, ce qu'on n'auroit osé lui demander; mais même deux fois par jour, ce qu'il^executa eneffet dans la suite. Tous les autres Prédicateurs suivirent un si bel exemple , et s'engagèrent sans la moindre résistance.
Malgré toutes ces dispositions favorables ^ on ne laissoit pas de craindre beaucoup pour le succez. Le dessein paraissoit trop vaste , et peu de personnes l'approuvoient dans toute son étendue : On disoit que Lyon, tout grand qu'il est, ne fournir oit jamais à six Eglises un monde suffisant pour faire honneur à la Mission , et qu'il étoit impossible qu'elle n' échouât en quelque endroit : qu'il eût fallu se borner à deux Eglises , et tout- au-plus à trois : que certains Prédicateurs plus célèbres attireroient infailliblement toute la foule ; tandis que les autres auroient la douleur et la confusion d'être abandonnez : Que Lyon
étant presque tout' composé d'ouvriers qui gagnent leur vie au jour la journée , ou de gens appliqués au Négoce , il ne falloit pas attendre que ces gens-là quittassent leur travail et leur Négoce , pour assistef quatre fois par jour aux exercices d'une Mission. Chacun foisoit sur cela ses raisonnements , et condaoit que nous échouerions ; les Prédicateurs euxmêmes ont avoué qu'ils étoient venus avec cette défiance , et qu'ils ne croyoient pas que la chose pût jamais réussir.
Dieu ne permit pas que ces oppositions nous rebutassent : nous comptions uniquement sur le secours du Ciel ; et pour l'attirer ce secours , nous engageâmes toutes les Âmes saintes de nôtre connoissance en différentes provinces à faire des prières pour ce sujet.
Nous mîmes la Mission sous la protection spéciale de la sainte Vierge et des Anges tutelaires de cette Ville : toutes les prières se faisoient à leur honneur. J'écrivis en particulier au P. Recteur du Noviciat d'Avignon, le priant de recommander la Mission aux saintes ferveurs de ses Novices, lesquels ne cessèrent de faire des prières , des Communions et des pénitences pour cette fin. Un grand nombre de Monastères de cette Ville ^isolent assidûment la même chose ; et c'est à tant de prières qu'on doit attribuer les bénédictions que Dieu a répandu sur la Mission.
Nous étions cependant occupés à régler les sujets des Sermons , et à les distribuer ^n diverses feuilles
pour être envoyés aux Missionnaires ; et , ce qui étoit plus important et plus difficile, nous travaillions à faire une juste et sage combinaison des Ouvriers, qui dévoient travailler dans chaque Parroisse. Quelques-uns jugeoient qu*il ne falloit pas les fixer en certaines Eglises déterminées , d'où ils ne sortissent point ; mais qu'il faloit les faire passer dans toutes tour à tour, afin que chacun participât également aux avantages et aux désavantages. Tout bien considéré, on jugea plus expédient de les fixer; et la suite a fait voir qu'on avoit pris le bon parti : sans cela les Parroisses n'eussent pas été servies avec la même affection et le même soin. La peine fut donc de les combiner : nous comprenions que le bien de la Mission dépendoit de là ; mais il étoit bien dangereux de s'y tromper, eu égard aux différons caractères d'un si grand nombre de Prédicateurs. La prudence humaine est bien courte dans ces rencontres ; nous le sentions parfaitement.
J'attribue à la protection et à la direction des saints Anges, à qui on ne cessoit de recourir, le choix auquel on s'arrêta : tout le monde a reconnu qu'on n'en pouvoit souhaiter un plus convenable et aux Missionaires entr'eux, et au bien des Parroisses. Je suis persuadé , et je rends ce témoignage avec joye
à rhonneur de ces célestes Intelligences , qu'après Tintercession de la Reine du Ciel , nous devons à leur secours tous le succez de la Mission. Je suis convaincu que les hommes Apostoliques ne sçauroient trop les honorer et les invoquer dans leurs entreprises; et qu'ils ne peuvent avoir auprès de Dieu une protection plus puissante.
Voicy donc quel fut le partage qu'on fit des Prédicateurs dans chaque Parroisse : on les marquera simplement selon leur ordre d'ancienneté.
A la Parroisse de sainte Croix.
P. Barthélémy Bonnaud.
P. Jean Lombard.
P. Claude Pierre Oirardot.
P. Jacques FuLcmRON, Instruct.
P. Claude François Milley.
A la Parroisse de sain,t Paul.
P. Jean Chapuys.
P. Charles Emmanuel Montillet, Instruct.
P. Jean Claude Basset, Rect. du 2^. Collège.
P. Jean Etienne Chifflet.
P. Ignace Gérard.
A la Parrùisse de saint Nizier.
P. Louis DE LA FeBTÉ.
P. André Guevarre, InslrucL
P. Claude Hôte.
P. Thomas Bebmabd Félon.
A la Parroisse de saint Pierre.
P. Jean Etienne Grosez.
P. Jean DE Ressins.
P. Dominique de Golonia, Instruct.
P. François Renaud.
P. Claude François Milley, il préchoit en detix Eglises.
A la Parroisse d'Ainay.
P. Barthélémy Bonnaud, il préchoit en deux
Eglises.
P. JeanViBERT (1).
A r Eglise de rHôpital.
P. Ange DU MuLiN, Instruct.
P. Jacques Joseph Bontou^.
(I) Il no dcvoit y avoir que deux exercices dans cette Parroisfo parce qu'elle est fort écartée.
P. Felbc Louis de Ruols , Recteur du Collège de
Mdcon.
P. Jean François-Xavier de Russy.
P. Guy COTTEL.
Ces vingt-cinq Prédicateurs destinez à remplir ces six Eglises ne furent pas les seuls Ouvriers qui eurent part aux travaux de la Mission : la moisson devint si abondante, qu'il fallut en augmenter le nombre jusqu'à quarante-quatre.
Environ les Fêtes de Pâques, j'écrivis de nouveau à tous les Missionaires qui étoient dispersés en différentes Villes , la pluspart fort éloignées. Je leur envoyai la liste des matières qu'ils dévoient traiter, et les priai de se rendre icy environ le vintiéme d'Avril. Mais comme il étoit à propos que deux d'entr'eux , qui avoient plus d'expérience et qui dévoient conduire l'ouvrage, vinssent avant les autres pour disposer toutes choses, et commencer à mettre la Ville en mouvement, je les priai d'arriver de meilleure-heure.
Le bruit de la Mission que les Jésuites entreprenoient commença alors à éclater dans le public^ et se répandit jusque dans les Provinces voisines. Il y excita , comme il arrive en ces rencontres, differens mouveraens. Les gens de bien en loûoient Dieu , et s'en réjouîssoient : plusieurs étrangers résolurent
de venir à la Ville par le désir de profiter de cette occasion de salut ; et les habitans de Lyon , qui avoient acoùtumé d'aller à la campagne en cette saison, touchez du même désir suspendirent leur voyage et le différèrent à un autre temps. Mais ces bonnes dispositions ne furent pas universelles. Le Démon ne pût voir tranquillement une entreprise qui devoit être si funeste à son Empire : il suscita des gens pour la traverser. Il falloit bien qu'une œuvre comme celle-cy ftxt marquée au caractère des œuvres de Dieu , qui ne s'accomplissent gueres qu'au milieu des contradictions : nous n'eussions pas bien auguré du succez de la Mission^ si l'Enfer n'eût paru la craindre.
Nous vîmes donc tout-à-coup , sans en connottre la cause et sans que nous pussions nous rien reprocher, un nombre de gens s'élever contre la Mission, en parler avec mépris , la regarder comme une entreprise vaine et à contretemps , nous imputer des veûes et des intentions indignes de nôtre état , répandre des bruits ridicules dont on remplissoit la Ville, et qui trouvoient créance même parmi les honnêtes gens : et quoi que jamais Mission n'ait été faite avec plus de désintéressement, puisque nous n'avions ni exigé ni demandé rien à personne (nous n'avions même aucun fonds étranger) on ne laissoit pas de semer sur cela même des faussetés propres
à rendre la Mission et les Missionnaires odieux.
Nous n'opposâmes à cette tempête que la patience et des prières plus ferventes. Trois semaines avant Fouverture de la Mission , on alloit du Collège dire tous les jours une Messe dans la Chapelle de la sainte Vierge, qui est sur la montagne de Forviere célèbre par la dévotion du peuple : on disoit en-mème-temps dans TEIglise du Collège à la Chapelle des Anges une Messe à leur honneur.
Les Monastères de Religieuses renouvelleront leur ferveur. H y eut plusieurs Communautez où ces saintes Filles ne cessèrent jusques à la fm de la Mission de £iire chaque jour des prières et des pénitences pour ce sujet. Ce que nous avons appris en particulier sur ce point du zèle des Filles de sainte Thérèse est tout-à-Êtit digne de l'esprit de leur Seraphique Mère.
Enfin huit jours avant l'ouverture parut le Mandement de Monseigneur l'Archevêque : il y exhorte son troupeau d'une manière forte et touchante à faire de dignes fruits de pénitence, et à profiter pour cela du secours extraordinaire qu'il leur procuroit. Ce Mandement (1), qui peut passer pour un modelle en ce genre, eut tout l'effet qu'on pouvoit s'en promettre : la voix du Pasteur fut écoutée , et ce fut la
(1) Voypz-le à la fin.
deniîere disposition à recevoir avec fimit la Mu-
Cependant les \Iissionaires s'étant mis ^i chemÎA an temps marqué , arrivèrent tous en bonne santé la semaine qui précédoit la Mission. Deux joon avant qu'elle commençât, nous allâmes tons ensemble au Pakds Archiépiscopal , pour y rendre nos devoirs à Monseigneur TÂrchevèque ; il nous reçtt avec une bonté de Père ; il vit avec joye ce grand nombre d'ouvriers, qui venoient de tant d'endroits difTérens et de si loin pour travailler sous ses ordres : Nous nous prosternâmes tous à ses pieds pour recevoir sa bénédiction, qu'il nous donna avec beaucoup d'affection, touchés jusques aux larmes. Il dit sur nôtre Compagnie mille choses obligeantes que la bonté de son cœur et la circonstance présente lui inspiroient. Apres lui avoir marqué nôtre réconnoissance , et le désir que nous avions tous de répondre à l'honneur qu'il nous faisoit , en nous confiant le salut de ses ouailles dans une occasion si importante , nous primes congé ; et chacun ne pensa plus qu'à se préparer à rempUr avec dignité le poste qui luy étoit échu.
C'est une chose remarquable que parmi tant de Prédicateurs si differens d'âge , de païs , et de caractère d'esprit , il n'y en eut point qui ne fût satisfoit de la place qu'on luy avoit assignée ; quoique ces
places fassent entre-elles fort inégales. J'avois craint de ne pas trouver aisément des Prédicateurs pour le Sermon qui devoit se faire au point du jour ; mais IHetiToulat I que ceux même que je h'aurois osé in- ^riter pour cet exerdcci s'offirirent de leur plein gré : et ces heures les plus incommodes furent remplies ptr des Missionâires du premier mérite.
La veille de l'ouverture de la Mission, on donna ordre par tout qu'on sonnât les cloches comme aux veilles des grandes solemnités : le lendemain matin ^ fit dans les Parroisses une Procession solemnelle pour invoquer le secours divin : et enfin l'aprés-dîné [ après Vespres , les Missionâires montèrent en (^baire dans les six Eglises désignées et préparées à ^ sujet , et y commencèrent leur Mission.
0 sembloit que toute la Ville fCit accourue dans ces
^ %lises , tant la foule ètoit extraordinaire ; tout y
f^orgeoit jusque dans les rues. Nous n'en fCimes
P^trop surpris; c'êtoit le premier jour; la nou-
^^uté pouvoit attirer; et d'ailleurs c'êtoit un Di-
^^'^^i^e I où le peuple libre du travail assiste volon-
"ôrs au service divin. Mais il parût bien-tôt que ce
^ïïcourç étoit l'effet d'une cause extraordinaire : le
'^ndemain jour de travail , toutes les Eglises furent
^^'ïïplies dez le point du jour ; et ce fut la même
^^^^ jusqu'au soir à tous les exercices. La foule
^Rïtïenta les jours suivans , et vint à un tel point
qu'on fut obligé de prendre des mesures pour prévenir les accidens : long-temps avant Taube du jour les rues étoient pleines de peuple qui courolent nx Eglises : et comme les portes se trouvoient fermées, la presse y étoit si grande , qu'il y avoit danger qu'on ne s'étouilât. Cela obligea Messieurs de l'Eglise de saint Nizier, d'ordonner qu'on ouvrit toutes les portes de l'Eglise avant les trois-heures du duh tin : cette vaste Elglise, qui peut bien contenir cinq à six mille personnes , se remplissoit quatre fois par jour : c'ètoit la même chose dans les autres Eglises. L'empressement d'assister à tous les exercices de b Mission étoit général ; Messieurs les Curés , et les Missionaires eux-mêmes en étoient dans l'étonnement. Il n'y eut personne dans nôtre Collège qui ne voulût être témoin d'une ferveur qui paroissoit si extraordinaire; on sortoit exprés pour se convaincre par ses yeux de ce qu'on avoit peine à croire sur le rapport d'autruy ; et tous avouoient à leur retour que le bruit public n'ajoûtoit rien à la vérité.
Un moyen excellent, dont on se servit pour entretenir cette dévotion des peuples et enflammer le désir qui les animoit de profiter de la Mission , fut l'Indulgence pleniere accordée par le Pape : on eut soin durant les premiers jours de la publier à tous les exercices. On avoit fait imprimer la Bulle ; on Tavoit affichée avec le Mandement; on la lût en
Chairei on l'expliqua ; on fit remarquer la certitude, la solidité de cette Indulgence en particulier ; et ce motif, que l'expérience &it voir être un des plus puissans sur l'esprit des bons Catoliques , produisit un effet merveilleux. On publia avec le même appareil les pouvoirs extraordinaires accordez par Monseigneur l'Archevêque pour tous les cas reservez, toutes les dispenses et absolutions qui dépendoient de luy. On fit envisager par tous ces endroits la Mission comme une espèce de Jubilé , qui facilitant à toute sorte de personnes, même aux plus grands pécheurs , leur conversion , devoit exciter dans tous les cœurs le désir de retourner à Dieu , et de travailler en ce temps de bénédiction à la grande affaire du salut. Il faut avouer d'ailleurs que les * Missionaires remplissoient admirablement leur ministère, et meritoient la foule qui les suivoit : chaque Parroisse se trouva si bien pourvue à son gré , qu'aucune n'envia le sort des autres : chacun resta dans sa propre Eglise , et personne ne fut tenté d'aller chercher ailleurs à contenter sa dévotion ou sa curiosité.
Le concours augmentant donc ainsi chaque jour, on fut obUgé dez la fm de la première semaine de dresser des échaffauts dans diverses églises : on le fit à S. Nizier, à S. Pierre, et à l'Hôpital , et on l'eût pu faire de même à Sainte Croix et à S. Paul , si cela n'eût été inofii dans ces EgUses.
C'est principalement les jours de Fête qu'oA-il'
miroit Tempressement qu'avoit ce bon peuple d-eiitendre la parole de Dieu de la bouche des Missionnaires. Les Eglises ne désemplissoient point; et plusieurs y restoient presque toute la journée, n'osant en sortir, même pour prendre leur nourriture , de peur de ne plus trouver place à leur retour.
Mais (ce qu'on aura peine à croire) comme ces six Eglises et les vingt-deux exercices qui s'y fiûsoient chaque jour ne suffisoient pas encore pour satis&ire cette sainte avidité du peuple ; ceux des antres Parroisses, qui ne pouvoient trouver place dans les Eglises de la Mission , s'en plaignirent , et souhaitèrent d'avoir aussi des Missionaires dans leur propre Eglise. Cela obligea Messieurs les Curez de la Platiere •de S. Vincent et de S. George de nous demander des Prédicateurs pour leurs Parroisses. Messieurs de la Charité demandèrent la même grâce pour leur Eglise. Nous eûmes recours dans ce besoin à nos jeunes Pères : ils allèrent prêcher dans tous ces endroits , et ils furent ouis avec le même concours que les Missionaires.
Nous avions outre cela neuf Cathechistes, qui instruisoient tous les jours en des Eglises différentes les Enfans garçons et filles séparément, pour les disposer à la première Communion. Ces Instructions quoique destinées pour les enfans , étoient suivies
les jours de File oomme les SeiniOMB : le People j aUoit eo foule , troorant sm oonsobtion a avoir du moins par cet endroîl quelque part à la Mission.
Ainâ les exercices, qui étoient bornés les jours ouvriers i ringt-deux, croissoient les jours de Fête jusqu'à trente-€inq.
Toute la YiDe s'apperçùt bientôt de cette assiduité du peuple dans les Eglises , et du firuit que la Mis» sion produisoît. Les Cabarets , les Jeux publics , les Promenoirs au dedans et au dehors de la Ville ; tous ces lieux, qui avoient coutume de fourmiller les jours de Fête d*un peuple infini qui s*y délassoit du travail de la semaine , furent désertés ; les Eglises attiroient tout.
Les Sujets des Sermons durant cette première semaine furent les grandes et importantes vérités du Salut ; des fins dernières , du péché mortel , de la pénitence : en un mot tout ce qui peut ébranler plus fortement les consciences, et les porter à une sincère conversion.
Les cœurs étant ainsi préparés , on jugea qu'il étoit temps de commencer les Confessions , et de disposer aux Communions générales. C'est l'usage dans nos Missions de faire faire des Communions générales séparément aux filles , aux Femmes, aux garçons et aux hommes. Tout le fruit de la Mission, ou du moins l'essentiel , consistant en une Confes-
sion bien fiûte , et en une sainte Ciommanion qui dispose TAme à gagner Tlndulgence pléniere ; on ne doit rien oublier, pour fournir aux Peuples le moyen de se bien aquitter de ces actions importantes : Or en séparant ainsi chaque état , on donne et aux Confesseurs et aux pénitents une grande fit* cilité de remplir leurs devoirs. On commence par les Filles comme par celles qui ont besoin de moins de temps pour être touchées , et qui ont plus de do^ cilité pour suivre les impressions qu'on veut leO^ donner ; et on finit par les hommes dont la couver^ sion est plus difficile et plus importante. On annon donc les derniers jours de cette première semaine 1 Communion générale des Filles , et comme ce de voit être la première action d'éclat dont tout le Publi seroit témoin , on prit toutes les mesures propres la faire réussir avec édification. On l'annonça plu sieurs fois dans chaque Eglise de la manière la propre à exciter la ferveur des filles : on fixa le jo de leur Communion au mécredy de la seconde se^ — niaine, qui fut le 4. Mai : on les avertit de ne pas at — tendre le dernier jour pour aller à confesse ; et pour^ faciliter l'approche de ce Sacrement, on pria les Conr— fesseurs d'être exacts à se trouver partout où il seroi& besoin. Outre soixante Confesseurs Jésuites répan* dus dans nos trois Maisons, et dont plusieurs étoient distribués dans les Eglises de la Mission , Monsei-
gneur l'Archevêque à nôtre sollicitation avoit donné ses pouvoirs à tous les Prêtres séculiers et réguliers qui seroient appelles pour confesser dans ces mêmes Eglises ; et on y avoit pour cela disposé un nombre suffisant de Gonfessionaux. Sa Grandeur donna encore le même pouvoir à quatre Confesseurs de chaque Communauté religieuse qui pourroient confesser dans leurs propres Eglises. Tous ces Confesseurs travaillèrent avec une assiduité infatigable ; et on ne peut dire combien tout le monde étoit animé au travail par le nombre et la feiTeur des pénitens qui se présentoient.
Voicy la méthode qu'on suivoit pour ces Communions générales. La veille du jour de la Communion, rinstioiction de Taprés-dîné étoit employée en partie à donner tous les avis nécessaires pour la cérémonie du lendemain : personne ne devoit se trouver dans les Eglises ce matin là que ceux qui dévoient Communier; et on avertissoit les autres de leur laisser ce jour-là la place libre. Âpres le Sermon du soir, on vuidoit les Eglises de tout ce qui pouvoit embarrasser, bancs, chaises, etc : on les faisoit balïer avec soin , et on rangeoit tout très proprement. Le lendemain dez le grand matin les Missionnaires se rendoient à leurs Parroisses , les uns pour achever de Confesser et réconcilier les pénitents , les autres pour les Exhortations qu'on devoit faire ; d'autres
eolin pour ranger les Processions et les Commnnians. A qaoi les Missionnaires ne suffisant pti dans quelques Parroisses plus nombreuses, on leur donna pour leur ajder quelques jeunes Pérès da Colége.
Les Missionaires résolurent de garder en cette Ville-cj la même méthode qu'ils ont coutume d'observer dans les autres Missions ; qui est de fiure marcher en Procession dans les rues de chaque Parroisse, le flambeau à la main, ceux qui doivent communier. Messieurs les Curez crurent d*abord que cela ne réûssiroit point à Lyon . et qu'on n'obtiendroit pas des Demoiselles de la Ville, beaucoup moins des Dames et des Messieurs, de paroitre ainsi publiquement en Procession , et ils dissuadoient les Missionaires de le tenter. Mais Texperience fait voir que tout devient possible et même aisé, quand une fois on s^est rendu maître des esprits ; et que les cœui*s sont touchez des mouvements de la pénitence. Les Missionaires ne trouvèrent nulle résistance à tout ce qui leur plut de prescrire, et ce premier jourcy toutes les tilles se rangèrent comme on voulut, Demoiselles et autres , et allèrent par tout où on trouva bon de les conduire. D'abord on s*assembloit dans les Eglises ; puis à Theure marquée un Missionaire montoit en chaire, et faisoit une courte exhortation propre h disposer, et à la Communion qu'on
lloit faire pour gagner rindblgence pléniere de ses ecbez , et à la Procession qui la précedoit , où la lodestie, l'esprit de pénitence dévoient éclater. On is fiiisoit ensuite défiler deux à deux précédées de la !roix qu'une d'entre elles portoit , ayant à ses cotez eux compagnes qui portoient des chandeliers : 3utes suivoient s'associant indilTéremment à la préliere qui se rencontroit , et chantant les Litanies. Jq Missionnaire ou plusieurs en surplis avoient soin es rangs, et le Clergé de la Parroisse terminoit la Procession , et chantoient quelques Pseaumes ou uelques prières. A mesure que la Procession renroit dans l'Eglise, ceux qui la composoient se parta* eoient également et se rangeoient de côté et d'autre, lissant au milieu un espace large d'environ huit à ix pieds entouré de bancs couverts de napes, où les ^rètres dévoient distribuer la Communion à la fin e la Messe. La curiosité fut grande ce premier jour our voir quel succez auroit cette Communion gé- .érale des Filles, qui devoit être comme le premier ruit de la Mission. Il surpassa toutes nos espéranes. Je fus bien aise de m'en convaincre par moy îême et d'en être témoin ; et j'avoue que je fus auint étonné du nombre des Filles , que charmé de ordre et de la modestie qui regnoient par tout. Je ommi^nçai par la Parroisse de saint Pierre comme I plus voisine du Colége ; la Procession y fut d'en-
viron deux mille filles'. De là j'allay àsatnti^Mc/, c'estoit la Parroisse où l'on avoit plus apréhendé que cette Communion générale ne réussit pas: cependant il n*y en eut point, ni de plus nombreuse par rapport à la Parroisse , ni de plus édifiante : on remarqua qu'il n'y manqua pas deux filles de qudque distinction. Elles furent en tout environ quinze cents. Les Missionaires avouèrent qu'ils n'avoient jamais rien vu de plus touchant que cette cérémonie. Ils en versèrent des larmes ; et le Vicaire de S. Paul en fut lui-même si touché qu'il vint exprés me voir le lendemain uniquement pour marquer sa joye des fruits inésperez que la Mission faisoit dans sa Parroisse. La Communion de sainte Croix, où je me transportay encore, ne pouvoit manquer d*a?oir tout le succez possible, sous la conduite de Monsieur Terrasson qui animoit tout par son zèle et son appli-* cation assistant à tout et pourvoiant à tout. La Procession s'y fit avec toute la modestie et tout le bel ordre qu on pouvoit désirer, et on y compta comme à S. Pau/ environ 1500. filles.
Saint Nizier comme la plus' grande Parroisse fournit aussi le plus grand spectacle : on fit monter le nombre des filles qui furent à la Procession jusqu'à cinq ou six mille. Ce qui est certain, c'est que cette Eglise toute vaste qu'elle est, ne le fit pas assés pour les contenir toutes. Monseigneur de Sy-
nùpe, qui secondant en toutes choses les intentions de Monseigneur l'Archevêque , n'oublia jamais rien de ce qui dépendoit de lui pour rendre la Mission plus éclatante et plus utile aux peuples, voulut assister lui-même à la Procession, et y engagea une grande partie du Chapitre et du Clergé de S. Nizier. II fit le même honneur aux autres processions qui suivirent.
La Communion qui se fit à TEglise de THÔtel-Dieu répondit aux quatre autres pour la multitude , la modestie et l'arrangement : tout s'y passa de la même manière.
Pendant la Messe où Ton devoit communier, un Missionaire faisoit en Chaire des Actes pour disposer à la Communion ; et on chantoit par intervalle divers Cantiques propres à exciter la dévotion. Le temps de la Communion arrivé. Messieurs les Curez, ou d'autres Prêtres par leur ordre, prenoient les Ciboires remplis d'Hosties consacrées, et distribuoient le Pain de vie plusieurs à la fois, sans que la multitude de ceux qui le recevoient causât aucune confusion , tant il y avoit d'ordre par tout. On peut asseurer au-reste qu'une Communion générale faite avec cet appareil aux yeux de toute une Ville , et dans tous les quartiers à la fois, est un spectacle des plus touchans, et des plus capables d'inspirer la piété même aux plus libertins. Toute la Ville parois*
soit être en Procession et en prieras ce matia-tii ; et il est aisé de ju.{er de TeOet que peut produire une Proœssion d'environ douze mille Filles distribuées en tant d'endroits differens, et marchants avec cette modestie qu'on a dépeinte : aussi ce premier exemple mit-il une ferveur admirable dans toute la Ville, comme il parut aux Communions suivantes.
L'action d'humilité et de pénitence, que les Missionaires ont coutume d'exiger des filles en cette occasion , contribua encore beaucoup à augmenter la piété dans les familles et le désir de profiter de la Mission. Avant que les filles qui ont communié sortent de l'Eglise pour se retirer chez elles, les Pères qui ont soin ce matin-là de les exhorter, profitant des saintes dispositions où elles se trouvent, leur rappellent les fautes qu'elles ont commises contre leurs pères et mères , maîtres et maîtresses , à qui leurs désobéissances ont causé si souvent du chagrin, et arraché, sur tout parmi le peuple, des juremens et des malédictions contre elles. Ils leur représentent l'obligation qu'elles ont de reparer ces fautes, et que c'est là le jour, où il faut sans différer s'aquiter de ce devoir de pénitence : ils les exhortent donc de cette manière pathétique qui triomphe des répugnances, d'aller au sortir de l'Eglise demander pardon à genoux à leurs parens, et à leurs maîtres ; et
prier les pères et mères de leur donner leur béné* diction. Il arrive toujours, qu'un grand nombre de ces Filles sont touchées des sentimens qu'on leur inspire, et exécutent fidèlement ce qu'on leur a prescrit: elles vont se mettre à genoux devant leurs pères et mères , leur demandent pardon et leur benedic' tion, ce qu'elles ne font gueres sans larmes. Ce spectacle qu'on n'attend pas, surprend, édifie, touche, attendrit toute la Famille. Les pères et mères, voyant leurs filles à leurs pieds, pleurent de tendresse avec elles, les relèvent, les embrassent, leur pardonnent ; et il arrive souvent qu'à peine une de leurs filles s'est relevée de leurs pieds, qu'une autre rentrant au logis, s'y jette à son tour et renouvelle l'attendrissement et les larmes. L'exemple des filles de la maison attire celui des servantes, et toute la famille reste édifiée d'une conduite si chrétienne. Une pratique si sainte ne pouvait manquer d'avoir à Lyon beaucoup de succez parmi un peuple aussi docile et aussi porté à la piété. Kn-efTet une partie de ces filles, qui vendent de communier, touchées des avis salutaires qu'on leur avoit donné , se retirèrent la componction dans le cœur, et ne furent pas plutôt rentrées chez elles, que se jettant aux pieds de leurs pères et mères elles leur demandèrent humblement pardon de leurs fautes pab.sées avec leur bénédiction. Ijx tendresse des parents et surtout des
meres fut émue : les Missionnaires en furent témoins ce même jour; car quelques Demoiselles, encore toutes attendries des larmes de leurs Filles, les aîant rencontré comme ils sortoient de l'Eglise, ah ! mes Pérès , s'écrierent-elles , qu*avez-vous dit à nos enfants ? que leur avez- vous enjoint de faire? elles nous ont mis tous en larmes.
Là. seconde semaine fut destinée à prêcher contre les vices particuliers, l'Impureté^ la vie molle, les inimitiés, l'avarice, la médisance^ et on commança le lundy par le pardon des injures. On traita par tout cette matière avec beaucoup de zèle , et on ne tarda pas de recueillir le fruit de ces sermons. Pour faciliter durant le cours de la Mission les réconciliations qui dévoient en être un des principaux effets, on établit deux Bureaux pour les accommodemens. Ces Bureaux dévoient être composez chacun de six personnes, deux Ecclésiastiques constitués en dignité, deux Gentis-hommes ou Officiers du Présidial, un Advocat et un Marchand, afm qu'il y eut des gens propres pour toutes sortes d'affaires : le premier Bureau s'assembloit au Palais Archiépiscopal, le second dans l'Hôtel de Ville.
On n'eut pas plutôt annoncé ce saint établissement qu'il vint de tous cotez des gens de toutes conditions , porter leurs differents à ces deux Tribunaux. Ils tenoient leurs séances tous les jours avec
une assiduité, que la seule charité peut inspirer ; et on peut dire qu'il se vuida plus d'affaires dans ces Bureaux , et qu'on y termina plus de différents pendant trois semaines, qu'on en auroit expédié durant les années entières dans les justices ordinaires. Des procez invétérés, dont on n'esperoit point de fin, fu« rent terminez : on remit la paix dans un grand nombre de fiimilles ; on réconcilia plusieurs ennemis ; et le nombre des affaires augmenta si fort, qu'il fallut continuer ces assemblées plusieurs jours après la Mission.
Cependant la ferveur augmentoit de jour-en-jour dans la Ville, et le zèle des Ouvriers s'enflammoit aussi de plus-en-plus. On s'étoit proposé pour fin de travailler à la sanctification de toute sorte de conditions, et de donner des soins particuliers aux plus pauvres et aux plus abandonnés. Pour cela on entreprit cette seconde semaine^ une Mission séparée pour les gens de livrée, cochers, porteurs de chaise, laquais, et palfreniers. On crut que ces gens là, ayant d'une part grand besoin d*instruction et de conversion , et ne pouvant de Tautre s'assujetir aux exercices réglés de la Mission générale ; il étoit expédient, pour ne pas les laisser sans secours, de les assembler en particulier aux heures qui leur seroient commodes , afin de travailler ainsi efficacement à leur saluL Dieu bénit ce dessein que le zèle inspi-
roit : les Maîtres , excités par les motifs quVm leur apporta tirés du salut de leurs domestiques , qu'ils sont obligés de procurer ; et de leur propre intérêt, qui se trouve toujours à avoir des valets gens de bien ; leur donnèrent la liberté de venir aux instructions : et ceux-çy, touchés de cette attention particulière qu'on avoit pour eux , et se trouvant animés de ce même esprit , qui sembloit s'être emparé de toute la Ville , pour les porter tous à profiter de la Mission ; vinrent aux instructions avec un empressement admirable. On leur avoit assigné trois endroits pour s'assembler ; deux deçà la Saône et un au delà , afin de les ramasser ainsi plus commodément de tous les quartiers de la Ville, Deçà la Saône, ils s'assembloient au grand Colége et à l'Eglise de la Charité; et au delà, ils se rendoient à la Chapelle de saint Alban^ parce qu'on n'avoit pas trouvé dans le second Colége d'endroit assez grand pour les contenir. On les assembloit à cinq heures du matin, et on ne les retenoit qu'une heure et demi pour ne pas donner sujet aux maîtres de se plaindre. On leur disoit la Messe , on leur faisoit des exhortations à leur portée sur les plus importantes vérités de la Foy , et des instructions solides sur les Sacrements qu'ils dévoient recevoir.
Cette Mission dura treize jours , et on eut la consolation de leur voir faire presque à tous des Confes-
dclns générales. Le jour de leur Communion étant Tenu, ils se rendirent le matin au grand Golége, où ayant reçu les derniers avis de leurs directeurs , ils en sortirent en Procession au nombre de six- cents quatorze pour aller faire leur Communion à l'Eglise de la Charitéy le cocher de Monseigneur rArchevèque portant la Croix et deux de ses laquais les chandeliers. La Procession étoit terminée par quelques Ecclésiastiques en surplis , et on y portoit la Statue d'argent de nôtre Dame du Scapulaire. Il sera difficile à ceux gui ne l'ont pas veu, de croire avec quelle modestie et quel air de piété cette Procession se fit. Toute cette Livrée grands et petits, vieux et jeunes, car il y en avoit de tout âge, marchoient deux à deux les yeux baissez , leur Chapellet d*une main et un cierge allumé de Tautre chantant les Litanies ou quelques Cantiques. Il est certain que de toutes les Processions qui se sont faites, celle-cy a été la plus édifiante , eu égard au caractère des gens qu'on y voyoit; caractère si opposé à Tétat humble, dévot et pénitent où ils paroissoient alors. Il y eut des gens de bien qui , charmés de ce pieux spectacle , voulurent en jouir plus d'une fois , et se portèrent successivement en divers endroits pour y voir passer la Procession. Dez que la Croix parut en belle-Cour, toutes les cloches , de ta Charité sonnèrent et la Procession passa à travers les deux hàyes que for-
moit le Peuple , et se rendit à TEglise. A mesure qu'ils entroient, on les rangeoit avec beaucoup d'ordre et de modestie. Pendant la Messe un Missionaire foisoit les Actes pour les disposer à la Communion, et les afTermir dans leurs bonnes résolutions. La Messe dite , et l'action de grâces après la (Communion finie , on leur distribua à tous des Scapulaires et on les associa à la Confrérie. Il parut par le changement de mœurs qu'on remarqua parmi les domestiques dans les familles, que cette Mission particulière qu'on leur avoit faite, avoit produit un grand effet.
Pendant qu'on instruisoit ainsi séparément ceux qui auroient pu échaper au zèle des Missionaires qui travailloient dans les six Eglises, la Mission, bien-loin de se ralentir par le temps , sembloit prendre de jour en jour de nouveaux accroissements. Le succez qu'elle eut dés les premiers jours , avoit ébranlé beaucoup de gens ; et l'habileté des Prédicateurs , dont la réputation augmentoit, acheva d'engager tout le monde à venir les entendre. Ceux qui avoient paru les plus indifferens furent entraînés comme les autres. La médisance se tût : et ceux même qui avoient paru le plus contraires à la Mission , ne purent s* empêcher de la louer, et d'en admirer les progrez.
Cependant le temps de la Communion générale
des Femmes arriva , ce fut atf commencement de la troisième semaine qu'elle se fit. Sans s'^arrèter à un détail assés semblable à celui qu'on a fait en décrivant la première Communion, on peut dire que les Femmes égalèrent du-moins la dévotion et la ferveur des filles , et les surpassèrent en nombre. Des Dames de condition souhaitèrent de porter la Croix, et prirent des avances pour obtenir cette préférence. On en vit une fondre en larmes , lorsque le Père Missionaire la lui mettant entre les mains lui fit comprendre en peu de paroles courtes et enflamées, quel honneur il y avoit pour une Chrétienne, dans l'acte de Religion qu'elle alloit faire de porter la Croix de son Sauveur. On remarqua qu'il ne manqua presque pas une Femme de distinction à ces Processions ; elles marchoient la tète et le visage voilés, d'un pas lent et grave , un flambeau de cire blanche à la main , associées indifféremment avec les premières qui se rencontroient , sans choix, sans distinction , sans préséance. Les Dames du quartier de belle-Cour voulurent qu'on fit dans leur Parroisse (TAinay (laquelle à cause de son éloignement n'a voit pas pain propre à ces sortes d'exercices) elles voulurent, dis-je, qu'on y fit la Communion générale comme ailleurs, avec la Procession , où elles assistèrent toutes. L'exemple d'une illustre et pieuse Princesse, qui voulut y assister aussi , comme elle
avoit fiEiit constamment à tous les éxancicw^e la Mission, eût suffi seul pour entraîner les Dames les plus délicates et les plus mondaines.
On ne peut dire combien ces Processions aagmentoient par tout la ferveur. Le zèle des Missionaires s'enflammant davantage à mesure que les fruits de leurs travaux croissoient ; Ils se mirent à rechercher chacun dans leur Parroisse les sujets de scandale qui s'y trouvoient, pour tâcher de les faire cesser : les mauvais commerces, les usures, les haines, les divisions des familles, les procez invé* térés ; et par leurs soins , on vit les dissentions assoupies, Timpudicité et les autres vices reprimés. On vit des Femmes de mauvaise vie touchées de repentir se venir présenter d'elles-mêmes , et demander à être renfermées, pour fuir ainsi seurement roccasion de pécher. On vit des Filles, pauvres d'ailleurs , donner de l'argent à leurs amants pour les obliger à se séparer d'elles On vit des gens riches achetter chèrement des tableaux infâmes pour les mettre au feu. Les querelles et les jurements cessèrent parmi le Peuple : tous les jours c'étoient quelques nouveaux effets de la grâce qu'on racontoit avec admiration.
Les personnes zélées de la Ville s'unissant aux Missionaires, prenoient soin de les informer par des mémoires qu'ils leur addressoient , des desordres
qo'ils Ikiloit s'appliquer davantage à reformer, et des bonnes œuvres qu'il falloit établir.
Voicy quelques points que ces divers mémoires contenoient, ils pourront être utiles quelque jour.
1. Etablir dans la Ville pour le secours des pauvres familles un nouveau prêt charitable, qui servit à augmenter celui qui est déjà fondé, mais dont les modiques revenus sont bien éloignés de ce qui seroit nécessaire pour cette grande Ville. Ce seroit en effect un œuvre de charité incomparable d'avoir ainsi dans Lyon un fond suffisant pour prêter sans intérêt, et sur gage à tant de familles qui se trouvent tous les jours dans de pressants besoins ; et qui souvent, faute d'une modique somme, sont obligés de vendre même leurs effets à vil prix , ou de les voir vendre par la justice ; et perdent ainsi tout moyen de subsister ; sans compter celles qui faute de quelque secours dans des accidens inopinés sont exposées à perdre l'honneur et à déchoir de leur condition.
2. Etablir un Conseil charitable perpétuel pour le secours des Pauvres, qui n'ont pas le moyen de poursuivre leur droit en Justice , et qui sont contraints par leur pauvreté à voir perdre leurs biens , et souffrir l'oppression des riches. Ce conseil charitable se doit charger gratis de toutes les causes de ces pauvres, les examiner, les poursuivre si elles
sont bounes, et si elles sont mauvaises en avertir les pauvres, et les empêcher de plaider. Pour cela il doit s*assembler une fois chaque semaine, et être composé de gens capables de donner conseil , et de discuta une aflaire. Le Conseil doit avoir un fond pour faire les avances des procédures ; mais il a son recours pour se dédommager sur les dépens adjugés au procez ; et pour cela , il n'en doit entreprendre aucun qui ne soit bon et assuré.
3. Abolir autant qu'il se pourroit certaines académies publiques de Jeu, où regnoit une licence effrénée, et qu'on regardoit comme des sources funestes de libertinage, de querelles , de débauche , de blasphème, et de la ruine des familles; ce qui donnoit lieu tous les jours à des plaintes cruelles.
4. On proposa de chercher par quel moyen on pourroit remédier au mal qui arrive , de ce qu'on prend de jeunes filles pour servir dans les cabarets ; l'expérience démontrant que c'est pour ces pauvres filles une occasion de se perdre, et (qu'elles causent ensuite elles mêmes la perte d'une infinité d'hommes et de fils de famille.
5. On pria les Missionaires de parler avec force contre les nudités immodestes des femmes; et pour remédier plus efficacement à ce mal, on proposa d'assembler d'une part quelques Dames du monde sur la pieté desquelles on pourroit compter, pour
engager à donner Téxemple ; et d'autre part les tailleases d'habit^ pour leur &ire comprendre le mal qa'èUes font, d*introdiùre ces manières messéantes de sliabilleri et leur en faire un juste sujet de scrupale.
6. On proposa de bannir les mauvais Livres comme une sonrce empoisonnée , qui corrompt inévitablement les mœurs et la Religion , et d'en répandre de bons et de pieux à leur place : une dépense faite à 08 sujet, est une des meilleures œuvres qui se puissent faire pour le bien des âmes.
7. On pria les Prédicateurs de crier contre une pratique usuraire qu'on disoit commune ; qui est , de prêter aux pauvres gens sur gage , et à un intérêt exorbitant à chaque mois, sous prétexte que ces pauvres font quelque trafic des sommes qu'on leur prête.
8. On demanda aux Missionnaires leur secours pour fiûre renfermer les femmes perdues en plus grand nombre , et d'exhorter pour cela les fidelles à y contribuer de leurs libéralités.
Les Missionaires rece voient avec joye ces mémoires , et en tiroient des lumières pour reformer les abus autant que les circonstances et la prudence le leur permettoient : mais le temps de la Mission ne fut pas assés long pour établir, et cimenter, comme on eût souhaité, toutes ces bonnes œuvres.
Celle qui leur réussit le mieux , fut rAdontut perpétuelle et publique du tres-saint Sacrement Voici en quoi elle consiste : dans la Parroisse , oft cette dévotion est établie , il doit y avoir à chaque heure du jour, durant toute Tannée , une on deux personnes qui adorent sans cesse le tres-saint Sacrement , au nom et comme députés du reste de h { Parroisse. Il y a un prie -Dieu destiné à cela, etjriaoë dans un lieu convenable avec un flambeau a oAté toujours allumé. Les particuliers , qui entrent dans cette Association, choisissent dans toute l'année une heure seulement qu'ils doivent ainsi passer devant le saint Sacrement , se relevant les uns les autres d'heure-en-heure sans discontinuation. Lorsque k Parroisse n'est pas assés grande pour fournir le nombre suffisant d'associés, au lieu d'une heure dans un an , on prend deux heures ; et il se trouve toujours des personnes qui ont la dévotion de prendre plusieurs heures par an.
On proposa donc au Peuple cette excellente pratique de dévotion envers Jesus-Christ au très S. Sacrement ; elle fut receue avec un empressement universel. Les Missionaires , profitants de cette heureuse disposition , travaillèrent sans retardement à rétablir dans les parroisses de la Mission. On trouva plus d'adorateurs qu'il n'en falloit : on venoit s'offrir en foule ; on prit le nom de tous , et l'on les
écrivit dans des catalogues : on assigna à ch&cun son heure , et on eut la consolation de voir cette bonne oeuvre établie dans les cinq Parroisses de la Mission. Les premiers jours de l'Adoration furent remplis de ce qu'il y avoit de distingué parmi les Ecclésiastiques et les séculiers^ ce qui fut d'une grande édification pour le Public.
Cette dévotion parut si belle, que d'autres Eglises y voulurent participer. Elle s'établit dans le même temps à la Parroisse de la Platière avec une ardeur merveilleuse , tant de la part de Messieurs les Pasteurs , que de leurs Ouailles , qui se distinguèrent par leur ferveur ; car le nombre des Parroissiens ne suffisant pas pour remplir toutes les heures de l'année , plusieurs s'offrirent et se firent marquer pour tous les mois. Cest dans cettç Eglise qu'on a commencé d'imprimer des billets, qu'un Clerc gagé pour cela distribue tous les jours à ceux qui doivent venir adorer le lendemain. La Parroisse de S. George a suivi cet exemple pour tous les jours de l'année ; et la Parroisse de S. Jusl , beaucoup moins nombreuse, ne pouvant suffire pour tous les jours, s'est bornée aux seuls jours de Fête.
On vit donc en peu de jours dans tous ces endroits TAdôration établie ; elle a persévéré sans interruption après la Mission comme au premier jour. A quelque heure qu'on entre dans ces Eglises depuis
le matin jusqu'au soir, on y trouve un ou deux adorateurs a genoux , modestes et immobiles, aïantn flambeau allumé à leur côté , et foisant à Jes» Christ une espèce d'amende honnorable perpétuelle , pour reparer ainsi , autant qu'il est possible, toutes les irrévérences , qui se commettent dans ces lieux Saints. On ne peut dire combien cette veBe édifie ; combien elle fait d'honneur à la Religion , et inspire de dévotion envers le tres-saint Sacrement.
Il restoit deux Communions générales à fidre, cdie des garçons et celle des hommes mariés. La C!ommunion des Garçons fut fixée au lendemain des Fêtes de la Pentecôte ; on choisit ce jour là , afinqu'ils eussent le temps pendant ces trois Fêtes de se confesser et de se disposer à la Communion* Mais comme un grand nombre de celte jeunesse vivoit dans le libertinage , et avoit un besoin particulier d'être excitée ; ce qu'on ne pouvoit plus guère faire : durant les exercices de la Mission , où la plupart de ces jeunes gens ne pouvoient assister, surtout les garçons de boutique , les facteurs et les Clercs de Palais , qu'on avoit principalement en veûe , on résolut de leur donner une espèce de retraite durant les trois Fêtes , et de les assembler pour cela, matin et soir, dans nos trois maisons (La Chappelle de V saint Alban servant toujours pour le second Co-
lége). On annoDça donc eette retraite la veille des FAles ; et les Missionaires y exhortèrent de leur mifliix les jeunes gens : on fit imprimer des billets, qn^on afficha , et qu'on eut soin d'envoyer chez les gens de Palais , et chez les Marchands. C'est dans cette occasion où l'on vii mieux que jamais l'Esprit de Dieu répandu dans la Ville sur tous les états.
On avoit pris ce dessein un peu tard ; on n'eut que le temps de le publier une fois, et ce fut, comme Ton a dit , la veille même des Fêtes ; le bruit pou- ▼oit à peine s'en être répandu dans les Familles : il s'agissoit d'une jeunesse licentieuse , et d'une retraite durant trois jours de Fête , qui ont coutume d'être pour eux des jours de repos et de divertissement : on n'avoit pas lieu par tous ces endroits d'attendre un grand concours , et on ne Tesperoit pas. Cependant il n'y en eut jamais tant. Il est incroyable avec quelle foule ces jeunes gens vinrent dans nos trois maisons. Les lieux destinés aux assemblées ne furent pas assés grands ; il fallut mettre au grand Golége des gardes aux portes pour empêcher la confusion. Outre la Congrégation des Messieurs qu'on leur avoit destinée , on leur ouvrit encore celle des grands Artisants , et on fit dans ces deux endroits les exercices de la retraite , deux méditations par jour, une exhortation, une instruction et les lectures
et prières convenables. Cette Jeunesse reçût la pir role de Dieu comme une terre seiche reçoit la rosée du Ciel. On acheva de les disposer par ces saints exercices à faire une bonne Confession et à tinr tous les autres fruits delà Mission.
Le lendemain des Fêtes la Communion génénio se fit avec toute Tédification possible. La pluye, qui fut continuelle ce matin là , n'empêcha pas les Processions dans chaque Parroisse. Le nombre des garçons de tout état qui y assistèrent malgré le mauvais temps, fut d'environ cinq mille. Ce fut pour les pères et les mères le sujet d'une douce joye , de voir d«D8 des enfans auparavant indociles et débauchés im air de componction, de modestie et de sagesse , qui répondoit de leur changement *, comme en effet on l'a remarqué depuis en un grand nombre , dont les mauvaises mœurs se sont changées en une vie fort chrétienne.
La Communion générale des hommes suivit de prés celle des garçons, elle fut la plus grave de toutes , comme il convenoit à l'âge et à la qualité des personnes. Il s'y trouva des hommes de toute condition. Ils marchèrent en Procession comme les autres sans distinction et sans préséance , le flambeau à la main. Un homme de Considération, et dont la conversion dans un âge avancé avoit surpris et édifié toute la Ville , voulut porter la Croix dans
la Parroisse de sainte Croix , et il fit cette action «vec un esprit d'humilité et de pénitencCf qui répondit à ce que la grâce lui avoit déjà fait faire en le convertissant. Les Missionaires eurent la consolation de voir dans cette dernière et importante Communion la même foule , la même ferveur que dans les premières , et ils retournèrent ne pouvant se l&sser de loUer Dieu des bénédictions , qu'il avoit daigné répandre si constamment sur leurs travaux jusqu'au dernier jour.
Je ne doute pas que Dieu ne récompensât en cela les vertus qu'ils pratiquèrent eux-mêmes durant tout le temps de la Mission. Outre les travaux de la Prédication , des Confessions , et les soins qu'ils se donnèrent pour faire cesser les desordres , et établir la pratique des bonnes œuvres par tous les moyens que leur zèle leur suggeroit : ils vécurent dans le particulier avec une régularité , une paix , une douceur^ une obéissance qu'on ne peut assés louer. Ds furent toujours prêts à s'aider mutuellement, et à suppléer les Tins pour les autres dans le besoin ; ce qui arriva plus d'une fois , en-sorte-que le Supérieur trouva toujours sans peine du soir au matin, et quelques fois sur l'heure même , des suppléans pour remplacer ceux que des accidens subits arrètoient ; et on doit compter pour un des effets singuliers de la providence sur la Mission, qu'y ayant , comme l'on a
Hit, vingt- neuf exercices à remplir chftque jour, au* cun de ces exercices ne cessa jamais.
La sagesse des Missionaires et le vray zèle qui les animoit parurent, en ce qu'aucun d'eux ne s'écarta dans ses discours de la fin capitale de la Mission : qui étoit la conversion des pécheurs , et la réformation des mœurs. Ds s'attachèrent tous à ce qu'il y a de plus édifiant , et dans le dogme, et dans la mo* raie, d'une manière si solide , qu'ils ne donneretit jamais , comme on l'a déjà observé y la moindre prise à personne. Cette sage conduite fut remarquée, et elle édifia : nos adversaires mêmes ne peurent s'empêcher de la louer ; et bien des gens , qui ne connoissoient la Compagnie que par des libelles écrits contre elle , voïant cette uniformité de doctrine, et l'excellente morale dont toutes les Chaires retentissoient également, commencèrent à se dé* tromper et à nous regarder d'un autre œil ; cette expérience faisant plus d'impression sur les esprits raisonnables , que n'en eussent pu faire toutes les apologies. *
Il y eut encore à la fin de la Mission une Communion générale , qui mérite d'avoir place icy : c'est celle des enfans qui communioient pour la première fois. Il restoit à recueillir ce fruit des travaux des Catéchistes, qui depuis la seconde semaine de la Mission , n'avoient cessé d'instruire et de préparer