‹ Documents inédits concernant la Compagnie de JésusChapitre 11 sur 18 · EXÉCUTION · texte numérisé non relu

EXÉCUTION

D'AIMÉ DU PONGET

AmiÉ PAR Ui P. TALON.

MiUBIBDH,

Je suis ravi que le voyage du Roy et de la Giur

pour la Bretagne ait esté retardé , car cela m'a donné occasioii de me trouver ici à un spectacle , le plus horrible qui ait peuf^estre jusques ici paru dans Paris. Le 20 de ce mois , un gentilhomme Genevois, nommé Âimé du Poucet, qui avait conmiandé les dernières campagnes une compagnie de cavalerie , et qui avait esté réformé Thy ver dernier , ayant esté surpris dans Saint-Lazare-les-Paris , après avoir assassiné un sien amy, et lui avoir fait prendre trois cens pistoUes par son valet de chambre, il les donna à une demoiselle dont Tassassinateur et l'assassiné estaient tous deux amoureux. Il fut pour cela appréhendé, ensuite condanmé à estre mis sur la roue en

Grève et y recevoir onze coups vif , et estre laissé sur la mesme roue, pour y e3q>irer quand il plairoit à Dieu. Cela fut exécuté, et sur les six heures du soir il fut coiHjiuifrpoiir cet effet. Il demanda dans la Conciergerie, avant que de partir, le P. Talon, jésuiste y qu'il avoit veu deux ou trois jours auparavant dans les cachots, et en fut assisté jusqu'à temps qu'il fust sur la charrette qui l'attendoit à la porte de la prison. Il le pria publiquement de ne le point abandonner; mais les Docteurs de Sorbonne qui sont gagés pour cela , lui dirent qu'ils ne le pouvoient pas souffrir et que cela estoit contre leurs privilèges. Ainsi, il fut mené au lieu de son supplice par deux Docteurs, qui ne purent jamai» rien tirer de luy que des bla^hèmes, des injures et des malédictions horribles contre tous les juges qu'il disoit Tavoir injustement condamné. Persistant ainsi toute h nuit avec des O'is de vengeance et d'exécration , il faisoit peur à tous les «ssistans \ il demanda, pendant tout ce temps-là , le P. Talon qu'on alla prévenir sur les cinq heures du matin. Il arriva sur les six heures, et d'abord fit appeler ces Messieurs de Sorbonne qui estoient sur réchafiFaut,poin* leur demander s'ils agréoient qu'il luy pust dire un mot. Je venois par bonheure d'arriver, et restois à cinq ou six pas de Téchaffaut; je les entendis qui lui dirent qu'ils le feroient de bon cœur en leur particulier, mais qu'il ne serait

pas agréé de tout leur corps. Le Père Talon leur répondit qu41 ne vouloît rien faire qui les choquast et témoigner seulement au patient qu'il était venu et qu*il allait prier IHeu ponr luy. A cela les • Docteurs lui répondirent qu'il pouvoit se montrer un moment, luy dire quelques mots, et ensuite se retirer.

Le Père étant monté sur l'échafTaut , ne fut pas sitost apperçeu de ce misérable qui blasphémoit actuellement, qu*il s'écHa tant qu'il put: Yoylà mon bon Père, ha ! voylà le Père des prisonniers et des misérables, ha ! mon bon Père, secourez moy^ ayez pitié de moy , ne m'abandonnez pas. A ces parolles il se jeta sur luy , il le baisa , et demeura quelques temps collé sur son visage. Ensuite il lui paria d'une voix assez haute et qui ténioignoit tant de ' tendresse et de compassion pour ce misérable , que de tous costés de la Grève, qui estoit désjà pleine et qui ne désempUt point de tout le jour, on commença à luy crier de tous costés : Parlez, mon père, parlez, parlez; et ne le quittez point. A ces paroles on luy apporta un grand crucifix , que le Père prit entre ses mains , avec lequel ayant parlé quelque temps au patient et quelque temps au peuple, on redoubla les cris, on le pria de parler et de demeurer ; néantmoins comme il appréhendoit que cela ne dépleust à ces Messieurs de Sorbonne , qui estoient sur

réchaiïaut , il leur dit qu'il avait fait et dit ce qu'il

pouvoit, qu'il les prioit de poursuivre et qu'ils feroieot iofinimont plus que luy. Gela obligea le patient et le peuple à crier encore plus haat, de sorte que ces Messieurs mêmes l'obligèrent de demeurer et le prièrent de continuer , craignant que le peuple ne crust que c'estoit eux qui ne vouloient pas y cousentir. Cela dura jusques à huit heures du matin, lesquelles venant à sonner au gros horloge de la maison de ville , le Père Talon prit occasion de là, de s'adresser au peuple et le prier, comme il Et à toutes les heures du jour, quand elles sonnèrent, de se mettre à genoux et de chanter tous ensemble quelque hjrmne. Il commença parle Feni Creator ^ disant au peuple que comme ils étoient tous sur la terre du Saint-Esprit, il falloit s'adresser à luy, pour lui demander toutes ses grâces et toutes ses bénédictions sur ce misérable.

Dès lors, quoy qu'il y eust plus de vingt mille âmes dans la Grève, on entendit partout un prodigieux silence , ce quy obligea le Père , comme il fist le reste de la journée, de faire arrester tout le peuple à chaque verset, afin déparier aupatient et à tous ceux qui estoient là, à propos des parolles qui estoient dans le mesme verset. Ce misérable, qui souffrait cependant des doulem^ incroyables , estoit si fort réduit , qu'au lieu des malédictions qu'il disoit toute

la nuit, il n'avoit plus que des bénédictions; mais pourtant il n'avoit pas encore dit qu'il eust commis les crimes pour lesquels il souffrait. Gela donna des peines infinies à ce bon Père , qui taschoit par toutes sortes de Yoyes, à le gagner , tantosten le baisant, tantost en essuyant son visage, tantost en luy mettant quelque linge sous la teste et sous les reins j puis il prenoit un mouchoir trempé dans l'eau, pour luy en faire tomber quelques gouttes sur la langue pour estancher la soif quy lui iaisoit crier de temps en temps qu'il brusloit etmouroit; c*estoitun artifice pour le soulager, quand il luy deniandoit aljoire, car la sentence estoit si grande , qu'on avoit défendu à quy que ce soit de luy donner à boire. Je ne sçais néantmoins comment, mais le Père obtint sur le midy toute permission, par un exempt, qu'on vint luy apporter de la part de la cour; en effet on apporta sur récliaffaut de tous costés de l'eau et du vin , et le Père , en prenant de temps en temps dans un petit gobelet de cristal qu'une dame luy apporta jusque sur l'échaffaut, il luy levoit doucement la teste et luy donnoit quelques cuillerées d'eau et de vin , ce qui donnoit tant de courage au patient qu'il parloit au peuple avec toute la liberté possible , ce qu'il continua jusqu'à la fin de son supplice. Sur le midy, il obligea tout le peuple à redoubler ses cris et ses prières pour obliger Dieu à continuer ses grâces

sur le patient y qui paroissoit comme un Auge sur la roue f sans oser dire mot, que pour respondre à ce qu'on lui disoit. Ensuite, je fus obligé de faire un tour à mon logis et de me retirer avec peine pour m'en aller disner. Je retournay sur les deux heures et troiivay dans la Grève un peuple si effroyable, que que je fus près d une heure pour approcher à vingt ou trente pas de Téchaffiiut. J*arrivay heureusement pour entendre ce misérable qui parloit encore plus fortement que le matin , qui demandoit luy-méme pardon à Dieu et à la justice , et qui avouait luymesme tous les crimes dont il avoit esté accusé , sur quoy le P. Talon, qui relevoit toutes ses paroUes et qui lefaisoit entendre de touscostés, porta le peuple à crier de temps en temps : Mon Père, parlez, parlez, parlez. En effet il estoit tousjours en action^ et parloit tousjours , ou au peuple , ou au patient ; sur le quatre ou cinq heures* ses plaies s'entrouvrirent; et le sang sortant en abondance , ce Père demanda à la compagnie quelque linge pour Tessuyer ; on luy jetta aussitost, de tous costés, des mouchoirs, des serviettes , des devantiers , et des dames mesme • de condition qui y accouroient de tous costés, y £dsoient jetter leurs mouchoirs.

En ce temps-là , le patient qui ne s'estoit encore plaint de ses blessures et qui témoignoit une force incroyable , quoyqu'il eust tous les os brisés et

rompus dans les onze parties de son corps, où le bourreau Tavoît frappé , se prit à -crier d'une voix qui estonna tout le monde : Cruauté, cruauté. Alors le Pèrê prit la parolle et lui dit : Mon cher enfent, est-ce donc là ce que vous avez promis à Jésus- Christ^ que vous voyez en ceste Croix , et qui a tant souffert pour vous; souvenez*vous que vous avez été Gentilliomnie, que vous avez été chercher la mort dans les occasions de la guerre , que vous avez icy tesmoigné tant de courage , tant de patience et tant de confiance eu Dieu. Quoy donc, voulez- vous TOUS laisser aller au désespoir? A qui est»ce que vous vous en prenez? Vous avez publiquement demandé pardon à la justice de Dieu et des hommes, vous vous estes confessé criminel, vous me venez de dire présentement qu'on vous avoit traité trop doucement , pourquoi donc criez-vous cruauté. Alors levant la main et son crucifix qu'il tenoit, il liiy dit : Je vous commande de la part de votre Dieu et du mien , de vostre juge souverain et du mien , de vostrc pèreetde vostre maistre et de vostre Roy, que je tiens enU^e mes mains et qui vous parie par ma bouche, je vous commande de n'échapper jusqu'à la mort aucune parolle qui témoigne aucune impatience ou désespoir ; et quand vos douleurs redoubleront et vous obligeront de crier , au lieu décrier cruauté, je vous commande de crier miséricorde,

mon Dieu, miséricorde; oe qu'il fît en mesmetemps;

ce qu'entendant le Père , il pria les assistans de joindre leurs voix avec la sienne^ et de crier tous, comme ils firent unanimem^t, miséricordé, mon Dieu y miséricorde. Cela fit un effet prodigieux parmy tout le peuple, qui dès le quatre heures du soir commença à s'augmenter, et de venir en si grand nombre que les toits mesmes et les cheminées enestoient couvertes, et ce, depuis la rivière jusqu'au haut de la rue de la Verrerie , de sorte que presque tous les gens dé condition , qui sont dans Paris , y estans venus en carrosse , furent contraints d'en descendre et se mesler dans la foule avec leurs pages et laquais. Ensuite le patient, qui s'estoit plaint tout le long du jour de trois cordes, qui le serroient sur les reins y sur l'estomach et sur le ventre et qui lui faisoient , à ce qu'il disoit , plus de douleur que tous les os qu'il avoit cassés dans le corps, cria d'une voix épouvantable : Mon père, mon père , mescordes, mes cordes, mes cordes ; à ce, le Père qui avoit tasché de le contenir tout le jour sur ce sujet, ne sachant plus que luy dire, et luy monstrant les douds avec lesquels Jésus-Christ estoit attaché à la croix, il respondit d'un mesme son de voix: Mon fils, mon fils, mes clouds, mes clouds, mes clouds. Cela fit plus d'impression sur l'esprit du peuple que n'eussent fait miUe sermons. En effet, le silence dés

lors s'augmenta tellement , qu'on eust creu que la Grève estoit changée en une grande chapelle , et qu'on montroit au peuple le crucifix pendant la Passion du Vendredy- Saint.

Sur ces entre&ites, cinq heures venant à sonner, on chanta le Fèxilla régis prodeunt , et le peuple s'arrestant à chaque verset et particulièrement à cduy où sont cespardles, OCruXy eeoe, spes unica, chascun fondit en larmes, et on n'entendit plus jusqu'à neuf heures du soir que des gens qui soupiroirat et qui pleuroîent. Mais comme le diable fit pendant ce temps-là tout son possible pour troubler ce qui se feisoit, les Docteurs de Sorbonne qui estoient assis sur l'échaffaut et se relayoient de temps en temps sans dire jamais un seul mot, advertirent le P. Talon qu'il couroit un bruit par tout Paris , et qu'actuellement, il y avait, dans la compagnie, des huguenots de Gharenton, qui disoient que ce misérable n'estoit point catholique , et que tout ce qu'il témoignoit au contraire, n'estoit que feinte et dissimulation , ce qui donna sujet au P. Talon de prier ces Messieurs de dire un mot au peuple , qu'une parole de leur bouche feroit plus que mille de la sienne et qu'ils n'auroient jamais plus belle occasion de parler et de témoigner leur zèle. Mais ils ne voulurent accepter cette o£fre et le prièrent instamment de parler, ce qu'il accepta disant qu'il le iaisoit

puisqu'ils luy commandoient, et puis, se tournant à toute l*assembléeyiiiuy dit : Je viens d'apprendre de ces Messieurs, qui sont d'un des plus preux et plus célèbres corps derEurope, qui sont gens de mérite et de probité, des plus illustres de leur corps, et qui ne sont icy que pour témoigner le zèle qu'ils ont pour la gloire de Dieu et le salut de ce pauvre patient , qu'il court icy le bruit, que cduy que tous voyezsur cette roue, qui semble vouloir mourir si chrestien* nement , est néantmoius de la religion prétendue réformée. Messieurs, si cela est^ je le veux sçavoir de sa bouche et de sa propre confession ; sur quoy levant le bras avec le cruciûx^ il lui dit : Mon fils, voylà le Dieu de vérité qui la veut sçavoir de vostre bouche, c'est Jésus-Christ, chef de la rehgion catholique , apostolique et romaine. A cela il respondit d'une voix vive, forte et animée : Ouy, mon Père, j'ai vécu 22 ans dans la rehgion prétendue réformée.— L'aves-vous abjurée? luy répliqua le père. — Ouy, répondit-il. — La détestez-vous de tout vostre cœur comme iaulse, n^échante, damnable et pernicieuse?— Ouy, de tout mon cœur, dit-il. — Si cela est, mon 61s, afin que nos ennemis ne viennent point à triompher sur des bruits iaulx et ridicules , et alin que nos amis et nos frères se réjouissent, en apprenant cette vérité de vous-mesnie ; mon fils, estes-vous prest à me respondre à tous les points , qui sont contenus dans la

profession de foy , telle qu'elle est marquée daus le GoncOe de Trente? — Oui j'en suis content, dit-il. Sur quoi, le Père mettant la main sur ses blessures et la tenant toute dégoûtante de sang, se tourna devers le peuple, et dit : Ah ! Messieurs , il me prend envie, avec ce bras sanglant et ma main toute dégoûtante de ce sang, d'escrire autour de cette roue la profession de foy qu'il vient de faire , afin de confondre rinsolence de nos ennemis, et de donner à nos amis la satisfaction qu'ils attendent.

Ensuite de quoy, monstrant son crucifix au patient, qui avait abjuré la fausse religion depuis dix ans, il lui demanda s'il désiroit donner un baiser à Jésus-Cbrist , son cbef : à quoy il répondit qu'il seroit trop heureux, s'il pouvoit seulement baiser la croix sur laquelle il estoit. Ce qu'ayant fait, il se tourna vers l'assemblée, disant : Messieurs, puisqu'il est votre frère et le mien , puisqu'il est fils d'une mesme mère qui est r£glise catholique , apostolique et romaine, permettez-moy que, de vostre part et delà mienne, je luy donne un baiser de paix ; après quoy l'ayant baisé, il essuya les yeux et le visage du patient, qui le pria surtout d'avoir soin , qu'il ne parust sur luy aucune nudité , ce qui l'obligea à dire à tous les assistants: Messieurs, queferez-vous dans la vallée de Josaphat où vous serez tout nuds, poursuivant cesdiscours avec des termes qui estoient

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cei taiiiemeut touchants et admirables , mais dont je ne puis me souvenir. Gela alla jusqu'à près de huit heures du soir avec la mesme force du costé du patient et de celuy qui l'exhortoit. £n ce temps-là^ Messieurs de la cour du Parlement envoyèrent dire au P. Talon qu'ils luy accordoient la grâce pour ce criminel et que quoyque les forces quetesmoignoit ce misérable, semblassent encore pouvoir durer probablement quatre ou cinq jours , on donneroit ordre à ce qu'il fust estranglé sans delay, avant les neuf heures du soir. Cela porta ce Père à s'approcher de luy y et à tirer de sa bouche et de sa confession les dernières circonstances et tous les restes de ses péchés^ après quoy luy ayant fait faire un acte de contrition et tout ce qui est nécessaire à un homme qui est dans cet estât, il luy donna l'absolution^ et fit chanter à tout le monde le Salve Jiegina, lequel estant fini et huit heures venant à sonner , il se jetta sur luy et le baisant tout baigné de ses larmes et le front et les mains marqués de son sang, il luy dit : Mon fils, voicy la meilleure nouvelleque je vous puisse jamais donner , voicy la dernière heure de vostre vie , il ne faut pas en perdre un moment ; mon fils, ne manquez à rien de vostre partj et vous, Messieurs et Mesdames, mes Frères et mes Soeurs, restons, nous tous, à deux genoux et demandons à Dieu la grâce que cette heure luy soit heureuse et

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