‹ Documents inédits concernant la Compagnie de JésusChapitre 17 sur 18 · PAR LES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

PAR LES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

11 y a environ trente ans , quelques personnes

pieuses se réunirent pour placer une somme , dont les intérêts accumulés, pussent sufûreaux frais d'une Mission, confiée tous les six ans aux Pères delà Compagnie de Jésus. Selon cette intention des zélés fondateurs, la Mission eut du se faire en 1 731 , si Tinfâme procès intenté au P. J. B. Girard, n'eut animé contre nous tous les esprits. La prudence fit remettre à une autre époque les travaux des prédicateurs ; le temps, en apaisant la fureur des gens, les disposerait à entendre avec plus de calme et de fruit la parole de Dieu. On attendit deux ans; un délai plus prolongé n'était pas possible ; car , selon l'intention des testateurs, les revenus de la susdite somme eussent alors reçu d'autres destinations.

Quand Tint le moment de préparer la Mission , l'œuvre de Dieu trouva des contradicteurs : ce furent M. le Bret , intendant de la province, et Tarchevéque , Mgr de Brancas , hommes du reste tout dévoués à la Compagnie ^ Le premier croyait la Mission intempestive, parce que les esprits n'étaient pas assez calmés ; le second voulait confier à des prêtres séculiers un travail qui ne nous était destiné que par codicille. Il falbit , disait-il , céder aux circonstances , et attendre une époque moins fâcheuse, avant de lancer nos ouvriers dans une vigne si malheureuse pour nous. Le Recteur du Collège , le P. de Montplaisant , répliquait que tout au contraire Toccasion était unique pour ramener à nous les esprits; que, si nous la laissions échapper,, ils s'aliéneraient de plus en plus. Si une main étrangère mettait la faulx dans notre moisson , il en ré-

* Jean-Baptisle-Antoine de Brancas, né à Carpenlras, en 1693, sacré évèque de la Rochelle, le 21 octobre 1725, transféré k Aiz en 1729, mourut en 1770.

Voici le portrait qu*en faisaient les jansénistes, dans leur journal ;

« Lea GoDBtitationnaires lui trouvent tout ce qu'il faut pour pré- « tendre aux places les plus éminentes : naissance , ambition , régu- « larité sulpicienne, zèle amer et préventions outrées contre tout « ce qu'on appelle jansénisme , et dévouement à la bulle (Unifie- « nitus) et à la doctrine de la bulle» qui passe encore de beaucoup « celui d'un prédécesseur (Gaspard de Vintimille) qui a ravagé peu- « dant vingt ans ce diocèse. » [NouveUes ecclésiastiques , année 1733, pag. as.)

sulterait, sans aucun avantage pour la religion, un grand dé^onneur pour notre Compagnie. Autrement on regarderait un si sage prélat , non comme le défenseur ^ mais comme Tennemi de nos droits violés.

Ces iflstances réitérées remportèrent : l'archevêque se rendit enfin à nos désirs , persuadé qu'il £eiHait abandonner quelque chose à la providence de Dieu. Cependant il n'était pas sans quelque crainte , et il avait peine à ne nous présager pas un mauvais succès. La promesse de pieux et très-éloquents prédicateurs lui rendit peu à peu le courage ; il finit méaeparaouiner à. son sentimeiit l'intendant de la province.

Ainsi , le commencement de la Mission fixé au IV*' dimanche après Pâques, c'est-à-dire le 3 mai , l'archevêque fait un mandement pour annoncer aux habitants d'Aix une Mission solennelle. Avant de le publier , il convoque tous les curés » et les avertit d'exhorter leurs ouailles à recueillir les fruits les plus abondants de la Mission , selon le sens du mandement , et de leur faire bien entendre en conséquence qu'il s'agit d'une réformatîon des moeurs appuyée principalement sur le fondement d'une foi sincère et d'une pleine soumission aux décrets de l'Église : ce qui fut exécuté d'une si merveilleuse façon y que le dimanche de Quasimodo, à la grand'

tnesse, tous les curés comme à Tenvi déclarèrent au pejuple li'Aix qu'il n*y avait point de salut à espérer pour ceux qui ne seraient point obéissants à l'Église, etpour ceux surtout qui se montreraient réfractaires à la Constitution Unigenitus» Autant ces discours causèrent de joie aux bons Catholiques, autant ils firent éprouv er de frémissements d'indignation aux fauteurs de T hérésie jansénienne. £t comme l'héré* sie touche à la rébellion , il en advint que la nuit suivante on lacéra le mandement du prélat, affiché à la porte de chaque église. Funeste présage sans doute pour l'ouverture de la Mission ! Nous ne perdîmes pourtant point courage, d'autant plus assurés du secours divin que les espérances humaines paraissaient plus faibles.

Cependant des bruits de toute sorte se répandaient non-seulement dâns la ville ou dans la province, mais aussi dans tout le royaume qui semblait avoir les yeux ouverts sur notre œuvre. En ' même temps , non sans peine et sans danger pour leur vie, à cause du débordement des fleuves produit par une pluie continue, arrivent ici, au temps marqué, les prédicateurs évangéliques, dont il ne sera pas inutile de donner tout de suite les noms. C'étaient les Pères Segaud et Perussault, de la province de Frauce, hommes, de l'aveu de tous les juges compétents, les plus éloquents de tout le

royaume , mais en qui un zèle intatigable , une modestie singulière, toutes les vertus enfin qui rendent un homme apostolique recommandable, brillaient encore plus que l'éloquence. Les autres , de la province de Lyon , étaient les Pères de Yau , Boyer, Joseph Rigord, de Sinely , Amey et Rousselot , tous habiles à remuer et à manier les cœurs et choisis pour cela entre mille avec le plus grand soin.

Tous ainsi réunis , on commença d'abord par rendre visite à l'intendant de la province et à l'archevêque f qui reçurent avec une bonté singulière leurs respectueux hommages , mais qui avertirent en même temps tous les missionnaires de ne pas s*écarter d'une ligne , des règles de la plus sévère prudence et de mettre toute leur adresse à bien disposer les esprits. Vous trouverez, disaient-ils, bien des préjugés: il faut les ménager et panser les plaies d'une main légère et comme sans y toucher.

D'après ces avis, nos hommes apostoliques jugent qu'il faut procéder sansaucun apparat. Ainsi, point de son des cloches , comme à l'ordinaire , ni de procession générale de tous les Ordres. Toute la pompe de l'ouverture de la Mission consista dans im sermon du P. Segaud, sur la miséricorde divine, donné en présence d'une très-nombreuse assistance qu'avait attirée à la Métropole bien plus le désir d'en* tendre un prédicateur du Uoi, que la pieté. Le

Père se concilia si bien la religieuse attention des auditeurs 9 qu'il fut dés lors aisé de conjecturer sans imprudence les succès les plus heureux. Tous les missionnaires , sur cet espoir, revinrent à la maison pleins d'une j<»e intime de ce que dés la première occasion tout i^pondatt à leurs désirs.

Or les huit exercices , que les missionnaires devaient donner chaque jour, furent partagés en trois églises , contre la volonté des fondateurs, qui n'en désignent que deux ; mais rarcfaevéque le demanda, et il ne fut pas possible de lui fidre changer d'idée , quoique la séparation des ouvriers fût plus nuisible qu'utile. Voici quel fut Tordre des exercices.

De grand matin à quatre heures et demie, le peuple étant réuni au Collège et dans Téglise du Saint- Esprit, un clerc récitait du haut de la chaire les prières du matin ; on disait ensuite la Messe ; puis venait le sermon en provençal, pom* le peuple, et après la bénédiction du S. Sacrement, dbacun se retirait pour vaquer à ses affaires. A dix heures et demie , sermon dans les égUses de Saint-Sauveur et du Saint-Esprit. A une heure après midi, le professeur de rhétorique. M' Servel, faisait le catéchisme aux enfants. A trois heures, le P. Eousselot, qui était chargé de traiter les sujets de Morale , faisait tous les jours une conférence sur ces matières , dans Téglise de Siûnt-Sauveur. Vers cinq heures ,

on prêchait encore dans les églises du Collège et du

Saint-Esprit. Il faut observer que les intervalles des exercices étaient remplis par le chant des cantiques.

Outre les PP. Bigord , Sinety et Rousselot , dont le premier prêchait le matin au Collège, et le second dans Tégiise du Saint-Esprit , taudis que le troisième donnait toujours, à la métropole , des leçons de théologie, ou, comme on dit, des conférences; les autres, au gré du prélat et sur la demande des prédicateurs du Roi , qui s'efBi<çaient par modestie , prêchaient, chacun à leur tour, dans les différentes églises, tantôt le matin , tantôt le soir. La bénédiction du Saint-Sacrement se donnait toujours après le sermon. Le pieux archevêque ne manqua pas à un seul des exercices de sa métropole ; c'est pour cette raison que, malgré l'opposition des chanoines euxmêmes, il s'était obstiné à vouloir qu'on fit, dans cette église, deUx desexerciceâ de la mission.

La mission était commencée depuis quelques jours à peine, et l'ardeur pour entendre la parole de Dieu s*enflammait au poltit que les églises , toutes grandes qu'elles fussent, pouvaient à peine contenir la foule. Cependant les habitants d'Aix se divisaient comme eb trois : les uns étaient partisans du P. Rigord, les autres du P. Rousselot, ou du P. Segaud.

U y avait une telle affluence pour entendre le P. Rigord , qui s'appelait lui-même le prédicateur

de la populace, tandis que les autres le nommaient le Segaud de la Provence, il y avait, dis-je, une telle affluenoe , attirée par son éloquence naturelle, que beaucoup de gens, avec danger pour leur vie, montaient sur la corniche de l'église qui regorgeait de monde : ils brisèrent plus d*une fois les serrures et les verroux qu'on avait mis pour les empêcher d'y pénétrer. Cette multitudeparcouraitle Collège, dés deux heures du matin , en attendant Touverture de l'église et laissait à peine un moment de repos aux missionnaires fetigués. Ce n'était pas seulement la populace qui courait après ce bon Père ; les nobles s'y mêlaient aussi, et quand, les jours de féte, il prêchait à sept heures , les premiers de la ville disputaient au peuple, les places, par une merveilleuse rivalité,

A Saint-Sauveur, le concours des hommes , avides d'entendre le P. Bousselot, n'était pas moindre : beaucoup avaient coutume , après le sermon de dix heures et demie et les jours de féte depuis six heures, de rester à garder leur place, pour le sermon de l'aprés-midi, et quoiqu'il parlât deux heures entières, il n'était personne qui ne trouvât le sermon trop court , tant il expliquait clairement les dogmes les plus embrouillés, tant II mettait d'à-propos, de netteté et même d'agrément dans la solution des plus difficiles objections que l'archevêque lui-même lui

faisait proposer , soit par son grand-vicaire , soit par le P. Jouve, surtout pour réfuter le janséuisme. Il le combattit si savaminent et fit si bien sentir le venin caché dans les propositions de Quesnel, sur l'amour de Dieu, que les jansénistes en frémirent et firent courir le bruit que le Père avait falsifié le texte deQuesnel. Pour (aire cesser ce bruit, le P. Rousselot convint, avec l'archevêque, de lire en chaire les propositions dans le livre même de Quesnel. Le lendemain , il exécuta son projet en présence du prélat : le vicaire général, M. de Vence, tenant en main le livre de Quesnel, témoignait à toute l'assemblée qu'entre les propositions que le Père lisait sur un papier et celles qu'il avait sous les yeux , il ne se trouvait aucune différence. L'assistance, qui était fort nombreuse, manifesta son contentement , peu s'en fallut même qu'on n'applaudit. L'autorité du Père s'en accrut d'autant dans l'estime du peuple. Son auditoire en eût augmenté, s'il eût été possible d'ajouter soit au nombre soit au choix des auditeurs.

Pour le P. Segaud, tout fut au plus haut degré : raffiuence, la distinction des assistants, l'attention, l'applaudissement, l'abondance des fruits. Les amis et les ennemis de la Compagnie , comme le baron de Tretz, l'avocat Chaudon, et autres de

cette portée, dont il y a bon nombre ici, accouraient également : et , si l'on retranche ti ois ou quatre hommes, animés contre nous d'une fureur aveugle ) tous assistèrent aux semions d'un si grand orateur. Dans les rues et sur les places publiques presque tout le monde nous demandait à quelle heure ^ dans queUe église devait prêcher le P. Segaud ; et dès que le bruit s'en était répandu, les nobles et les premiers de la ville envoyaient leurs domestiques pour retenir des chaises; ainsi plusieurs heures avant le sermon, l'église était pleine de laquais à leur poste connue des sentinelles. Après le sermon, si tous ne se convertissaient, tous avouaient du moins volontiers qu'ils n'avaient jamais rien entendu de si éloquent , de si propre à persuader et à toucher.

On rendait aussi justice aux qualités des autres prédicateurs : tout le monde admirait la brillante éloquence du P. Pérussault; la dignité et la méthode des sermons du Pk de Yau , la vigueur et le nerf de ceux du P. Amey,' enfin la douce piété qui se faisait sentir dans les entretiens du P. Boyer. Quelquefois ils étaient rem|^és par les PP. d'Allemand et Ouvières, le premier, prédicateur du parlement d*Aix,le second, de l'archevêque d'Avignon, qu'on n'écoutait pas avec moins d'attention et de plaisir.

Le P. d* Allemand méritait l'éloge d'avoir heureusement préludé à la mission par ses prédications , au Parlement ^ pendant k carême.

Le P. de Sinety , pour empêcher qu'il n*y eût du vide dans l'église conûée à ses soins, inventa une pieuse industrie. Avant le joilr il convoquait dans l'église du Saint-Ësprit quelques hommes dévoués et les rangeait deux à deux en prooessioa. La croix précédait, entourée de flambeaux, pour dissiper leii ténèbres; le peuple suivait en chantant des psaumes d'un ton lugubre et au son aigu d'une clochette. Bien dés gens, réveillés par cette pompe quasi funèbre, s'adjoignaient au cortège, qui allait croissant toujours : êi bien qu'à quatre heures et demie, ils entraient dans l'église au nombre de trois ou quatre cents et allaient occuper la place qui leur était réservée.

Les missionnaires jugèrent que ce n'était point assez que de disposer les cœurs à la pénitence par leurs sermons. Le P. Pémssault proposa de réunir des juges intègres et pieux pour terminer sans trais les procès des particulière. L'archevêque voulut présider cette sainte œuvre : outre son vicaire-général^ le Recteur du collège et plusieurs missionnaires, il s'adjoignit quelques Présidents , Ck>n8eillers, Avocats et Procureurs au Parlement. 11 désigna trois jours par semaine pour accommoder,

dans son palais, les différends et les litiges des particuliers, surtout des pauvres. Les espérances ne furent point trompées. Les procès heureusement terminés, les différends conciliés, la paix rétablie dans bien des familles, et semblables effets, montrèrent évidemment que Dieu avait béni une œuvre entreprise par un pur motif de charité.

La mission marchait donc le mieux du monde , non sans exciter Tadmiration des ennemis mêmes de la Compagnie , et le concours des villes voisines, lorsqu'il fallut penser à entendre les confessions et à organiser les communions générales. On décida que les jeunes filles approcheraient de la sainte table, le dimanche dans l'octave de l'Ascension ; les femmes mariées , le lundi de la Pentecôte , et les hommes , le jour de la très-sainte Trinité , dernier jour de la mission. L'église du collège fut désignée pour ces pieuses cérémonies, \oici quel en fut l'ordre :

L'archevêque, qui avait résolu de nourrir ses brebis du pain céleste de sa propre main , se transportait sur les sept heures au collège. Il commençait par administrer le sacrement de confirmation ; puis, la messe dite, il donnait la sainte communion , tant que ses forces le lui permettaient ; quand elles étaient épuisées, il allait prendre un peu de repos. Pendant ce temps-là , deux ou trois prêtres

continuaient à distribuer la sainte Eucharistie à une multitude immense, nuigée dans toute la longueur de Téglise. Pour entretenir ou même accroître la dévotion , tantôt du haut de la chaire on ré* citait des prières, tantôt on chantait les hymnes du Saint-Sacrement. Quand l'archevêque était un peu remis y il revenait confirmer ceux que la foule avait empêchés d'arriver dans le sanctuaire avant la messe. Enfin la bénédiction du Saint-Sacrement tenninait cette très-longue cérémonie. Gomme notre église n'était point assez vaste pour contenir tant de monde y on disait en même temps des uiesses dans les chapelles des écotiers et des pensionnaires, où les dames et les seigneurs de première qualité pouvaient communier plus commodément.

Il est facile de se faire une idée du travail que donna l'audition des confessions. Beaucoup ne s'étaient point approchés du tribunal de la pénitence, depuis vingt ans, trente ans et plus; la plupart dataient de la dernière peste. Dès trois heures du matin y des pécheurs souillés de l'horrible lèpre de leurs péchés , se promenaient en silence sous nos cloîtres, cherchant chacun son médecin. Aucun confesseur ne se refusait à ce labeur : et vraiment, qui n'eut marché sur les traces du P. Segaud et du P. Rousselot? Ils donnaient l'exemple à tous y retranchant sur leur sommeil et prenant à peine le

loisir de parcourir rapideoient kurs sermons ou conférences, de peur d*enlever aux pénitents le moindre moment de la journée. J'ajouterai enfin que plMs un pécheur était pauvre et misérable, plus les Pères raçcueillaient avec bonheur. Les vingt confessieursde ce collège ne sufiBsafit point à entendre les confessions, le P. Becteur usa du pouvoir que l'archevêque lui avait accordé et fit autant d* Apôtres des Jésuites des villea voisines, qu*avsùt attirés la curiosité de savoir si les merveit les , que la renommée publiait de la mission , étaient vraies ou Causses. On tira aussi tùen du secours de Jf. de Sahadar , supérieur du séminaire de la Congrégation des Gardistes, et du prieur de liibiers de la même congrégation : tous deux Avignonais, dévoués de cœur à la Compagnie , tous deux assiduement occupés à réconcilier à Dieu les pécheurs dans la chapelle du collège. La congrégation des Messieurs doit plusieurs de ses membres au prieur de Bibiersy qui les engagea à se faire inscrire au nombre des serviteurs de la sainte Vierge, pour assurer par là leur persévérance dans les saintes résolutions que la parole des missionnaires leur avait inspirées.

Tant et de si grands travaux paraîtraient au-dessus de nos forces , si Ton ne savait que dans certaines occasions, l'ardeur pour procurer la gloire

de Dieu supplée à tout. Ce fut le cas de nos missionnaires. Remplis d'une joie incroyable, en voyant que Dieu, contre toute espérance, faisait tout réussir à leur gré , ils cherchaient une joie nouvelle dans de nouveaux labeurs. Le régiment Belge était ici en quartier d'hiver : on résolut de donner l'assaut à la place. Le P. de Sinety commanda Tattaque; sous lui vinrent se ranger presque tous les missionnaires et même des troupes de réserve. Chaque jour on leur donnait trois sermons d*unton capable de remuer des âmes guerrières. Le P. Segaud paria le premier, le P. Pérussault le second ; les autres, parmi lesquels il &ut compter le P. Ouvières , prêchèrent à leur tour. L'assaut fut donné avec tant d'impétuosité , tan,t d'ardeur, que les soldats, touchés du premier coup, se disaient l'un à l'autre : 11 faut se rendre; il n'y a pas moyen de résister à de si braves gens. Le P. Kivière, alors ministre du collège et prédicateur en notre église, exposait tous les jours aux militaires en style familier tout ce qui reg£^rde la reUgion et les mœurs; il leur fit surtout des instructions sur la manière de se bien confesser adaptées à la simplicité de leur esprit. Du reste, ils se disposaient d'euxnnémes à recevoir ce sacrement : car, outre les prières du matin et du soir et la récitation publique du chapelet en Thon; neur de la sainte Vierge , ik ne négligeaient aucun

moyen pour recouvrer ia grâce de Dieu. On les voyait souvent à Téglise , appliqués à ia prière , avides de la parole dé Dieu , empressés à confesser leurs péchés avec une foi siBcère. Cette ferveur ayant persévéré pendant quinze jôiirs, on fixa la communion générale au vendredi avant la Pentecôte.

Jusqu'à ce jour on n'avait tenté aucune cérémo^ niesolennelle; les soldats ouvrirent la marche. L'archevêque, étonné du succès inespéré de la Mission, se montrait désormais disposé à tout; etTintendant delà province, sur de l'affection du peuple pour nous, n'apportait plus aucun obstacle aux pieux désirs des missionnaires : de leur commun consentement, la ville d'Aix vit ces mêmes soldats, d'ordinaire livrés à la la débaucbe, se courbant maintenant sous le joug d'une vraie piété : elle les vit , dis-je , et ce rare spectacle , auquel rien ne l'avait accoutumée , la jeta dans le ravissement.

Le vendredi avant la Pentecôte, au matin , le bataillon se réunit dans l'église des Pères Augtistins déchaussés , où la Mission s'était faite , à cause du voisinage des casernes. Après une courte allocution du P. de Sinety, la croix s'avance, les soldats la suivent deux à deux , faisant paraître un recueillement singulier. Après de longs circuits dans les rues , ils arrivent à l'église des Pères Carmes. Là ^ le

P. lie Sinetv leur adresse une seconde exliortation sur le culte de la sainte Vierge , et le prieur du couvent les revêt du scapulaire ; puis dans le même ordre, portant au cou les insignes de Marie et chantant à deux, chœurs le Miserere ^ ils se rendent à pas lents au collège, ou pour la troisième lois le P. de Sinety élève la voix en prenant pour exorde ces paroles des Machabées : Ecce contriti sttnt inimici nostri , ascendainus nunc renovare sancta, 11^ IV, La paraphrase de ce texte fit tout son discours. La plupart furent confirmés, et presque tous , leurs officiers en téte , un grand nombre du moins , reçurent la sainte communion des mains de Tarchevéque. Enfin le prélat congédia ces bons et pieux soldats en leur donnant la bénédiction du Saint-Sacrement. Ils s'en retournèrent à leur quartier , non à la débandade , mais dans le même ordre dans lequel ils étaient venus , précédés de la croix et chantant le Te Deum.

Après midi, ce fut un autre spectacle de religieuse piété. Les soldats avaient obtenu la permission d'ériger une croix , comme monument insigne des victoires remportées sur l'ennemi du salut. Cette croix était déposée dans la cour du palais archiépiscopal, avec tous les instruments de la Passion et de la mort de Notre-Seigneur. Sur le soir, tout le régiment s y rendit en rang; chaque soldat, armé seulement de

son épée , portait un cierge à la main. Le régiment

rangé en bel ordre dans Tiiumense cour , l'archevêque descend de son palais et bénit solennellement la croix. Après les adorations d*usage , on entonne le yexilla Régis , douze soldats enlèvent sur leurs épaules le bois sacré , et la marche triomphale de la croix commence. Tous les habitants, curieux de voir un spectacle si nouveau , étaient accourus de tous côtés en tel nombre , que^ dans les rues les plus larges, on avait peine à garder les rangs. Les six Pères, qui fermaient la marche, ont raconté que de temps en temps le peuple , plein de vénération et de joie , leur souhaitait toutes sortes de bénédictions et de prospérités. Au milieu de ces félicitations publiques , les Pères et les soldats arrivent au lieu où la croix devait être érigée. On entoure aussitôt la place d'une haie de soldats ; au dedans sont les officiers du régiment auxquels se sont joints plusieurs Messieurs, attirés par ce spectacle ; au dehors et péleméle une foule innombrable. £uhn au momeut où le jour allait disparaître , on plante la croix à Feutrée de la caserne ; et le P. de Siuety clôt la cérémonie par un petit discours tout militaire.

Le régiment Belge ne se contenta point d'avoir élevé avec tant de pompe ce signe sacré, il mit à Fhonorer le même enthousiasme et la même dévotion. Il ne se passa pas de jour depuis , sans qa^u

les vît en grand nombre , sur les six heures du soir, chanter k genoux le Fexilla Begis et d^autres prières : et quand ces bons soldats partirent le 24 septembre, ils ne recommandèrent rien tant au P. Rousselot que d avoir un soin tout particulier de leur croix.

Ce qu'on vient de raconter des militaires s'applique à peu de chose près, aux porteurs de chaise et aux valets de pied . Us forment entre eux dans cette ville une espèce de société. Ils se choisissent un prieur; ils ont des recteurs et des ministres. Leqr coutume est de demander à nos Pères pour les fêtes* solennelles quelques exercices de piété. Cette fois , aux fêtes de la Pentecôte se joignait j grâce à la circonstance, une volonté sincère de recueillir les fruits les pins abondants de la mission : nous n'eûmes point de peine à nous prêter à leurs ardents désirs. Les PP. de Lunel el Ouvières se chargèrent presque seuls de ce travail. Pendant neuf jours entiers , on fit deux exercices, Tun de gn^d matin , Pautre au coucher du soleil , afin que , pendant le reste de la journée , ils pussent vaquer à leurs occupations ordinaires. Àprès qu'ils se furent confessés, l'archevêque lui-même leur donna la sainte Ck)nimunion. Bien plus , ce que le P. Recteur avait cru devoir refuser aux porteurs de chaise, le prélat lé leur accorda spontanément : il leur permit, à Texein-

|ile des soldats, de planter , avec le plus grand ap-

|)areil possible, une croix, bénite de sa main. Cette grâce obtenue , ils consent à un habile ouvrier le soin de préparer la croix, à leurs frais. L'archevêque vint la bénir dans la cour du Collège, d'où elle fut • portée après midi hors de la ville, accompagnée de douze cents porteurs de chaise ou valets de pied , disposés en rang. Dés qu'elle fut élevée en présence d'une foule nombreuse , le P. de Lunel ût un petit discours adapté aux circonstances du temps et du heu.

Cependant le P. Teste , professeur de philosophie,

donnait tous ses soins aux gens de la campagne ; il les réunissait dans une chapelle particulière et les pressait par ses vives exhortations d'arracher de leur cœur les épines du péché , afin de produire abondamment de dignes fruits de pénitence.

Pour les écoliers , cette partie de beaucoup la plus chère de notre troupeau , le P. Recteur s'en était chargé. U avait décidé qu'autant que faire se pourrait, ceux, que leur âge rendait capables de méditer , consacreraient quelques jours aux exercices spirituels selon Tesprit de notre Bienheureux Père Ignace. Il se réserva le soin de les former à la vertu par des entretiens familiers. Les PP. Rigord, Boyer et Amey se partagèrent les méditations et les exhortations. Pour donner plus de solennité à la re-

traite , le P. Segaud fit le sermon d'ouverture. Les fruits de ces exercices répondirent pleinement à notre attente. Les trois fils de M. le Bret, jeunes gens doués des plus belles qualités^ et le comte d'Âgoult, neveu de l'Archevêque, y donnèrent aux autres lexemple de Tattention , du recueillement et de la plus franche piété.

Le comble, pour ainsi dire, de nos travaux fut que presque toutes les religieuses demandèrent à ^ faire la retraite. Il nous eût été doux de répondre k leurs pieux désirs, mais c'était tout-à-fait impossible. Cependant, pour que ce refus ne ieur fit pas trop de peine , les prédicateurs poussèrent la complaisance jusqu'à prêcher, et très-souvent, dans les monastères, les jours destinés k un repos, dont ils avaient si grand besoin. Le P. Rigord consentit même à présider la retraite des pensionnaires de Saint-Sébastien, et ne refusa pas quelques méditations à ces bonnes religieuses qui , si elles réclament • notre aide avec plus d'ardeur, conservent aussi avec plus de fidélité le souvenir de ce que nous avons fait pour elles.

Lpuisés par ces travaux, mais soutenus par un succès inespéré , nous étions arrivés au dernier jour de la mission, dimanche de la Sainte-Trinité. Le matin , comme nous Tavons dit , fut consacré à la communion des hommes ; le soir le fut à une céré-

inonie qu'on peut vraiment appeler le triomphe de la religion. Mais il £aut reprendre les choses de plus haut. Vers le milieu de k nussion , quand la ferveur des habitants ne supportait plus ces règles sévères de la prudence» qui nous avaient été si fort recommandées , le P. RecDeur avait été prier les édwvins de vouloir bien faire préparer, aux frais de la ville, la croix que nous nous proposions d'ériger. Les écfaevins protestent que la chose est nouvelle et inouïe. Le P. Recteur répond que la piété inoute du peuple réclame une cérémonie religieuse , nouvelle et inouïe. Sans disputer plus longtemps , les échevins consentent à tout» à cette condition qu'ils seront simplement témoins de la cérémonie : œ qu'on n'eut point de peine à leur accorder. Bientôt ils envoient au CoHégeun charpentier avec ordre de fme tout ce que tiotis voudrions. Le P. Rigord , en qui l'expérience a perfectionné le jugement , dessina une croix d'un beau coup d'oeil, dans sa simplicité, et remit au charpentier son dessin pour . rexécuter«

La croix a vingt pieds de haut , avec des traverses proportionnées à la hauteur. Elle est placée sur un piédestal de pierres de taille àTextrémité d'une promenade , qui est ornée d'une double rangée d'arbres, et qui conduit de la porte de la ville à rbopital. Yoid quels sont les ornements de la

croix. Toutes les extrémités sont garnies de piouib; les trois clous ea fer forment triangle ; au milieu de la croix un cœur enflammé, aussi en fer, sur lequel est ioscrit le nom de Jésus ^ des rayons tout autour : le tout doré, en sorte que, lorsque le soleil donne , la croix res(^ndit d*un merveilleux éclat.

Voici maintenaiit dans quel ordre la ville d*Aix fîit convoquée et disposée pour Férection solennelle de la croix. On avait réuni les jeunes iilles, dans l'église du collège , les femmes mariées , dans celle des Carmes et les hommes, dans celle du Saint- Esprit : de façon que Ton devait aller de la première église À la seconde, et de la seconde à la troisième. Vers deux heures de raprès-niidi , la procession s'organisa. Les jeunes filles partent les premières , Mademoisdie de Galifet portait la croix ; suivait, portée sur les épaules des hommes, la croix de mission , que Tarchevéque avait bénite le matin dans la cour du collège. Dans l'église des Carmes , elle fut déposée sur une estrade en bois , pendant que les femmes mariées prenaient leur rang dans la procession. On fit de même dans 1 église du Saint-Esprit, pour que les hommes eussent le temps de défiler. De distance en distance on avait disposé des chœurs qui chantaient les litanies, des hymnes ou des psaumes. La procession tra-

versa la place des Frères Prêcheurs, devant le palais de justice et devant le pilori : c*est là que le peuple d'AiXy qui, deux ans auparavant, sur cette même place surtout, avait demandé à grands cris la ruine de notre Compagnie et le sang du P. Jean- Baptiste Girard , sembla vouloir expier son aveugle fureur par sa piété. Le clergé se joignit à la procession dans la cour du palais archiépiscopal , et l'archevêque lui-même , revêtu de ses habits pontificaux vint fermer la marche ; nos Pères marchaient sans ordre de chaque coté de la croix. On comptait dans la procession près de douze mille personnes.

Pour qu'une si grande multitude put trouver place , trente soldats armés avaient été mis en hction , afin de garder le terrain et d*empécher le tumulte : ainsi , dans un ordre admirable , les jeunes filles, les femmes^ les hommes , le clergé , tous vinrent occuper la place séparée qui leur était destinée, sans aucune confusion. Quant aux spectateurs, les uns étaient montés sur les murs , les autres sur les toits ou sur les terrasses voisines^ beaucoup sur leis arbres : ce qui formait un coup d œil plus facile à imaginer qu'à décrire. Un officier retraité , témoin oculaire , a calculé qu'il y avait bien vingt mille spectateurs. Au milieu des applaudissements et des bienveillants murmures de cette foule im-

mense, la croix s'éleva sur son piédestal de pierres : tous les yeux étaient fixés sur elle, et les derniers rayons du soleil venant à la frapper, elle parut toute resplendissante; à ce moment tout le monde tombe à genoux , et le clergé entonne VO Crux Ave^ que l'on chante par trois fois.

Le chant terminé , un religieux silence s'étabtit. Alors le P. Rousselot, qui semble créé pour remuer les masses , et qui, à une belle prestance , joint une poitrine de fer, une voix sonore, une éloquence, tantôt vivement accentuée, tantôt pleine de piété et de douceur, le P. Rousselot, dis-je, cher entre tous aux bons habitants de cette ville, fit d*un lieu élevé un discours véhément , auquel bien des gens répondirent en criant à haute et intelligible voix qu'ils renonçaient à leurs vices et qu'ils se consacraient tout entiers à la croix. Les larmes coulaient en abondance. Cependant on était allé chercher à rhôpital voisin le Saint-Sacrement , que les directeurs de rhôpital accompagnèrent, des torches allumées en main , et qui fut déposé sur un autel disposé à cet effet. Aussitôt après le sermon , on chanta le Pange Ungua, et l'archevêque, pénétré de la joie la fdus vive et tout transporté, donna la bénédiction à cette portion la plus chère de son troupeau.

Telle fut la clôture de cette mission , qui surpassa

de beaucoup toutes celles qui avaient été préchées auparavant dans cette ville. On devait d'autant moins espérer le saooès que lés oircoastanoes étaient tout à fait défavorables. En effet plusieurs habitants, en punition de leurs odieuses menées pendant le procès du P. Jean*Baptiste Girard , avaient été exilés ou emprisonnés par ordre du Roi ; et le peu(^e d'Aik, dans sa muette indignation , semblait nous en rendre responsables. C'est à la piété et au tèle des missionnaires, non moins qu'à leurs remarquables taléntÉ, qu'il £iut attribuer ces merveilleux résultats. Us étaient si assidus au confessionnal et si souvent en chaire , que Ton r^arde comme un prodige qu'ils aient pu, pendant tout un mois, fournir sans succomber une carrière si pénible. Seul, le P. Pérussault y vers là fin de la mission ^ fut arrêté parla maladlev Après avoir prêché dix (bis pendant dix jours, il fut pris d'étouffement et de fièvre^ mais , Dieu aidant , peu de jours après, grâce au repos et aux remèdes , s'il ne recouvra pas entièrement la santé, il se trouva assez bien pour travailler encore un peu.

La Mission finie , il fallut songer à recueillir les fruits dont la maturité avait été tardive : aussi l'ar^ dievêque , ayant appris qu'il restait bon nombre d'hommes , repentants du fond du cœur , qui n'avaient point encore scellé km réconciliation avec

Dieu , prorogea en leur faveur Tindulgence de la Mission jusqu'au dimanche dans l'octave du Saint- Sacrement. Pour contribuer à cette bonne œuvre,' le cliapili e de la métropole , après délibération , invitai d'un consentement unanime^ les PP. Segaudet Pémssairit à prêcher Toctave du Saint-Sacrement. Ces Pères, plus préoccupés de la gloire de Dieu que de leur santé, y consentirent. De son côté le P. Rousselot , toujours insatiable de travaux pour procurer le salut des pécheurs et la gloire de Dieu, se chargea , pendant ce même temps j de prêcher dans notre église par manière de conférence tout ce qui touche au Sacrement de l'Eucharistie. C'était comme une continuation de la mission , toute propre à multîplier les fruits de pénitence. On pensera qu'après / tant de sermons, tant de conférasses entendues , la soif de la parole de Dieu avait dû s*apaiser ; bien au contraire, elle n'avait fait que s'accroitre. Cette ardeur môme devint si vive après la dernière conférence du P. Rousselot , que ses auditeurs, d'une voix unanime , lui demandèrent publiquement la continuation de ses conférences. Il était juste de faire droit à des vœux si pressants , et le Père y fit droit : il promit de continuer dans notre é^ise tous les dimanches jusqu'à la fin du mois de juillet , et ses conférences durèrent jusqu'aux vacances devant un auditoire toujours aussi nombreux.

Vers le même temps, arriva un événement également avantageux et glorieux à la religion. Il y avait ici deux Anglais; l'un, ancien aumônier du Roi d'Angleterre , pensait à faire son abjuration , l'autre au contraire était obstiné dans ses erreurs. Le premier, dans le but de se fortifier dans son dessein et de ramener son compagnon , demanda une conférence publique avec le P. Rousselot. L'archevêque ayant accordé la permission , le, Père accepta le défi. On choisit pour théâtre du combat, la Congrégation des Messieurs. Là, au jour et à l'heure convenue , il y eut grand concours des hommes les plus distingués. Toute la controverse roula sur le Sacrement de l'Eucharistie. L'Anglais , avec beaucoup d'ordre et avec une aisance merveilleuse, présenta d'abord les objections les plus subtiles des hérésiarques contre la présence réelle et s'efibrça de les défendre avec autant d'adresse que de courtoisie. Toutes ces objections furent savamment réfiitées, et le dogme catholique confirmé par les raisons les plus solides, de manière à porter au plus haut point l'attention et l'admiration de tous les assistants. La dispute dura deux heures : à la fin, l'Anglais félicita franchement le Père de sa victoire , et avoua tout haut qu'ayant parcouru toute la FVance , nulle part il n'avait trouvé de théologien qui réfutât si nettement les erreurs de Calvin , qui exposât avec tant de clarté

le dogmtt catholique. L*autre anglais , pour qui la conférence $*était faite, eut depuis , beaucoup d*en-

tretieus particuliers avec le P, Rousselot. On dit, que, vaincu par le poids des raisons, il abjura selon la formule Romaine , mais sans témoins, par crainte que son abjuration ne lui fit perdre sa fortune.

La Mission n'avait point commencé sans contradictions ; les contradictions ne lui manquèrent pas plus à la ûn. L'Octave du Saint-Sacrement ofFerte aux Pères Segaud et Pérussault , avait été déjà promise à un P. Dominicain l'année précédente. Le P. Recteur du collège alla rendre visite au Prieur des Dominicains; mais , quoiqu'il l'eût assuré que , sans son consentement , il n'eut jamais permis même aux prédicateurs du Roi d'accepter ce qu'on leur offrait, les Pères Dominicains ne s'en plaignirent pas moins ; c'était vraiment pitié , disaient-ils parmi le peuple , qu'après une si belle moisson , on ne permît pas à d autres de glaner les épis laissés par les habiles moissonneurs. Ainsi ce consentement accordé plutôt aux vœux du public qu'à nous ou aux chanoines , ils semblaient le retirer par leurs plaintes mal fondées.

Il arriva pareillement que les prisonniers demandèrent qu'on leur prêchât aussi la Mission . Les directeurs des prisons portèrent leur supplique au Recteur du collège : celui-ci , qui jugea cette oeuvre

sans éclat, cligne duzele des missionnaires , se mit en devoir de leur en obtenir la permissioii des Pères Capucins qui , par office, remplissent le ministère des prisons. Comme il vit qu'ils n'avaient pas l'air 4e s*en soucier beaucoup , il ne poussa pas plus loin. Ce nonobstant, les Pères Capucins font semblant d'avoir peur et s'adressent au Parlement. Le bruit courut que le Parlement avait porté un arrêt pour défendre la Mission , de peur que le concours du peuple ne fournît aux prisonniers le moyen de s'évader. Bien plus, M. de Boyer-Bandol , cpii avait rendu cet arrêt, déféra cette affeire insignifiante, comme si c*eùt été une entreprise d'importance majeure , au cardinal de Fleury , premier ministre; mais il n*eut pas lieu de se vanter de la réponse.

Ces vexations, qui venaient du coté d'où Ton devait le moins les attendre, n'empêchèrent pas les messieurs et les dames de demander les exercices de la retraite dans leur chapelle respective aux Pères Segaud et Pérussault. Us les eussent donné volontiers, si le P. de Linières n'eût à plusieurs reprises rappelé à Paris les Pères de sa province* U fallut mémejiâter le départ à cause de la faible santé du P. Pérussault , à qui l'air trop vif de ce pays était très-nuisible. Ils partirent donc et furent suivis par "la vénération , la bienveillance et l'amour des habitants d'Aix On avait si grand désir de les garder.

qu'un particulier offrit au P. Recteur deux mille livres de rente pour la pension du seul P. Segaud. Et s'il ne se fût agi que d'argent , bien des gens eussent offert de» sommes tout autrement con&idé* rafales. Les Pérès firent leur voyage sans accidents et nous écrivirent que le Roi avait voulu savoir d'eux-mêmes y si ce que la renommée lui avait appris de la Mission d'Aix était vrai : sur leur affirmation ce religieux prince en avait hauteiuent témoigné sa joie et les avait félicités de leur bop 9uccés.

De tous les missionnaires, il ne restait plus que le P. Rousselot, qui se multipliait pour entretenir et pour accroître les fruits de la Mission. Yoiâ les principales industries qu'il employa. L'archevêque avait accordé quarante jours d'indulgence à ceux qui , vraiment contrits, réciteraient cinq Fater et cinq ^ve devant une des croix de Mission , tous les jours pendapt la première année , tous les vendredis pendant les années suivantes, jusqu'à la prochaine Mission. Souvent en préchant , le P. Rousselot invitait ses auditeurs à venir adorer la croix : puis , aussitôt après le sermon ou la conférence qui avait duré près de trois heures , il se mettait à leur téte et Içs conduisait, malgré la distance, au pied de chaque croix ; là, à genoux, il récitait les prières pour gagner l'indulgence ; quelquefois il eutonnait le Fexilla BegiSf qu'une foule nombreuse chantait avec lui.

Par cette industrie, l'usage d*adorer la croix et de gagner rindulgence s'établit si bien , que presque toutes les promenades devinrent de pieux pèlerinages. Bientôt des lampes, qui brûlaient toute la nuit y des cierges , des ex-voto furent appendus à toutes les croix, comme monuments publics des faveurs reçues de Dieu .

Les fauteurs du jansénisme , qui voyaient ces adorations de la croix de mauvais œil, ne se disaient faute d'en murmurer; ils disaient tout bas aux gens simples que c'était une cbose tout à fait indécente que d*adorer un morceau de bois; Notre-Seigneur étaut présent dans l'Eucbaristie, ce n'était que là seulement qu'il fallait porter ses adorations. Le P. Rousselot parla très-vigoureusement contre ces injures adressées à la Sainte-Croix et prit de là occasion de montrer au peuple combien les jansénistes différaient peu des Calvinistes. Maïs il ne s*en tint pas à ces piquantes invectives : il imagina une réparation solennelle, pour laquelle il choisit le jour de l'Exaltation de la Croix.

Il commence par obtenir la permission du Vicaire général , puis il fait décorer richement chaque croix. Par son ordre on élève des autels, on suspend des tapisseries , on étend par dessus des voiles ^ de manière à former devant chacune des trois croix une sorte de chapelle très -élégamment ornée. Le di-

mandiey veille de la féte de TExaltation de la'Sainte

Croix , sur le soir, on organise une longue procession à la croix de la ville; puis après que cette procession a pris place de chaque coté, non sans peine à cause de la foule, le P. Rousselot uionte sur une estrade et parle sur ce texte qui formait les deux points de son discours : Positus est hic in ruinam et resurrectiotiem muUoruin. 11 ne descendit pas que tous les auditeurs , qui étaient au nombre de six à sept mille , n'eussent, à genoux , demandé à Dieu pardon pour ceux qui , semblables aux juifs , blasphémaient contre le signe sacré de notre salut. Puis s'avançant vers Tautel , il donna à la foule la bénédiction de la Croix.

Les deux cérémonies du lendemain manquèrent en partie : non que Tardeur du peuple eût diminué, mais un ouragan furieux brisa ou renversa lout ce qui avait été préparé, au grand détriment du P. Rousselot qui voulut réparer à ses frais le dégât causé par le vent , afin que personne ne se plaignit de la perte de ses tapis ou de ses tentures. Néanmoins les soldats et les porteurs de chaise se rendirent processionnellement à leur croix, et après avoir récité les prières indiquées pour l indulgence, cherchèrent un asile contre le mauvais temps, dans les chapelles voisines, où les PP. Lavoisîer et Lunel

firent . le premier aux militaires^ le second aux G. 3

porteurs de chaise , uuc exhortation adaptée à la circonstance. C'est surtout par de pareilles cérémonies que s'entretient et s'excite la piété des habitants d'Aix, qui y comme tous les méridionaux , sont très-avides de spectacles.

Cette sainte intrépidité du P. Rousselot, qui toujours y partout , en toute circonstance ^ attaquait avec audace les ennemis de la -religion , inspira la même hardiesse aux curés et à leurs vicaires. Eux qui auparavant tremblaient devant les hérétiques et ne manquaient pas de couvrir leur crainte du voile de la prudence , ne laissent plus échapper aucune occasion de poursuivre l'erreur et de la com* battre comme de concert. Maintenant rien de plus ordinaire dans toutes les paroisses que d'entendre, les jours de fête, à la grand'messe , expliquer et recommander au peuple Tobéissance due à l'Eglise romaine, surtout en ce qui touche la bulle U/ugC' nituSy quoi que puissent déblatérer à rencontre les ennemis les plus acharnés de la religion aussi bien que du Roi et du royaume. J'oserai dire que c'est bien là le résultat le plus consolant de notre mission : car c'est à partir de ce moment que, seuls désormais, les vrais catholiques ont le courage de professer publiquement leurs sentiments sur la religion : pour les autres , ou ils rentrent sincèrement dans le sein de l'Eglise, ou ils rongent leur frein en silence.

Le V. Roiisselot entreprit encore d'autres œuvres, dont je ne dirai qu'un mot pour ne pas trop prolonger ce récit. Lors de la dernière peste , les habitants d'Aix avaient eu recours à la sainte Vierge, et s'étaient décidés à mettre, à presque tous les coins des rues et des places , des images ou statues de Marie. Mais leur dévotion s'était bien refroidie. Le Père , en prêchant, leur reprocha vivement leur négligence , provoqua leur zèle et sut leur inspirer une telle émulation pour le rétablissement de ce culte de la sainte Vierge, que bientôt on ne vit presque plus de statue qui ne f&t remise en place et convenablement ornée. Bien plus , tous les jours, dans tous les quartiers de la ville, des jeunes filles , conduites par leurs mères, se réunissent en grand nombre autour de ces pieuses images pour chanter à genoux avec un recueillement admirable les litanies et d'autres prières : ainsi à la chute du jour, toute la ville retentit des louanges de la Mère de Dieu. Les jours spécialement consacrés à son culte, on décore avec tant d'appareil ces diverses statues, que tous les habitants viennent par troc^pes les vénérer pieusement.

Ce même P. Rousselot, qui savait bien que toutes les âmes également rachetées par le sang de Jésus- Christ sont d'un prix égal, ne se contenta pas d'attendre assidûment à son confessionnal tous les

pénitents, quels qu'ils fussent, poiu' les réconcilier à Dieu : il voulut rendre participants de ses travaux jusqu'à la plus infinie populace, jusqu'aux petits décrotteurs. Il y en avait une trentaine , qu'un clerc séculier, très-ardent à procurer la gloire de Dieu, à l'exemple des missionnaires, avait déjà instruit des éléments de la doctrine chrétienne. Le P. Rousselot entendit leur confession et prépara avec le plus grand soin à la première communion ces gens grossiers. Le jour destiné à la réception des saints mystères, il leur fit quitter leurs haillons déchirés, pour revêtir des habits neufs, que les religieuses de Saint-Sébastien leur avaient faits elles-mêmes et à leurs firais. Le Père leur donna aussi des scapnlaires, des chapelets et des médailles. Le soir, il les conduisit devant la croix pour y gagner Tindulgence, et là, en présence du bois sacré, il leur fit sur la persévérance une allocution si touchante, qu'elle les fit tous fondre en larmes. En( revenant, ces bons jeunes gens déclaraient qu'ils n'avaient jamais vu de si beau jour.

Les occasions de procurer la gloire de Dieu naissaient les unes des autres. La maison de refuge , où sont renfermées cent vingt femmes, réclamait à grands cris le secours des Missionnaires. Mais les directrices se montraient sourdes au désir des détenues. Une de celles-ci , de la fenêtre grillée qui

donne sur une rue de la ville , se mit à appeler k haute voix les passants, en leur criant : Ëh ! quoi^ personne n*aura donc pitié de notre malheureux sort! Personne ne voudra donc solliciter pour nous l'aide des Missionnaires ! La chose fut rapportée à M. de Vence , vicaire-général du diocèse, qui vint aussitôt prier le P. Rousselot de se charger de cette bonne œuvre : il l'accepta volontiers, et s*étant adjoint les PP. Ouvières et Lunel , il donna les exercices, pendant douze jours, à ces pauvres femmes , prrvées depuis longtemps déjà de secours spirituels. Cette retraite eut un succès si heureux, que presque toutes , après s'être purifiées de leiurs vieilles souillures , reçurent la sainte Communion. Il y en eut que la honte de leur vie passée pressait tellement , que , sans demander conseil , elles s'imposaient d'elles-mêmes des pénitences publiques. En un mot, cette maison , autrefois livrée aux plaintes, aux murmures , à l'esprit de révolte , à la Ucence la plus effrénée, devint, de Taveu même des directiices , qui ne * sont rien moins que dévouées à notre Compagnie, le séjour de la paix et de la vertu. C'est au milieu de ces travaux apostoliques que le temps des vacances vint nous surprendre.

Il m'a semblé convenable d'énumérer ainsi en particulier tout ce qui regarde la Mission, afin qu'on en rende gloire à la divine Providence, qui a voulu

faire triompher le zèle de i^otre G<Nnpagnie , surtout

dans cette contrée, où deux ans auparavant elle avait permis que l'autorité et la réputation de cette même G>mpagnie fussent comme ensevelies sous les calomnies, les opprobres et les plus iniques machinations.

APPENDICE

Après avoir lu la relation de la Mission donnée à

Aix en 1 73 1 , il peut être curieux de voir comnienl nos amis les Jansénistes ont raconté cette même Mission , dans leur j oumal clandestin .

En annonçant aux fidèles du parti une Relation, ( de leur fabrique) de la Mission faite à Aix en Provence j au mois de mai \ 733 par les Pères jésuites, le journaliste, qui devait en connaître parfaitement Fauteur, ajoute le commentaire suivant :

« Cette relation, qui contient deux feuilles d'ima pression in-4% est datée du i*' août de cette

« année. La Mission, dont on y rend compte, avoit « été annoncée par un mandement de M. TArche-

« véque d'Aix^ dont nous avons parlé en son

« teins. Mais la Relation nous apprend que cetteMis- « sion auroit (selon sa fondatton)ètre faite dés l'a n- « née 1 731 , et que la fâcheuse affaire du P. Girard « a voit obligé de la différer de près de deux ans. « La raison qu'on en donne , c'est que les esprits étoient trop irrités contre les confrères et les « protecteurs déclarés dm coupable si odieux , « pour pouvoir espérer quelques succès d'une mis- « sion , qui leur seroit confiée. Le prélat se propo- « soit effectivement (selon la Relation), pour pre- « mier objet , de rétablir la réputation du P . Girard , « et de laver les jésuites de l'opprobre , dont cette f triste afibire les a couverts. Une seconde vue de « M. de Brancas étoit d'achever de soumettre à la « Constitution tout ce qui y résistoit encore. Les « plus célèbres prédicateurs de la Société, tels que « les PP. Segaud et Perusseau^ ont été employés à ■ ce double ministère. Mais le P. Rousselot surtout « s'est, dit-on , distingué dans les conférences qu'il « étoit chargé de faire à la cathédrale en présence « de M. l* Archevêque. C'est là que ce Père a débité « lin grand noiubre d'erreurs sur le dogme et sur « la morale, dont on voit le détail dans la Relation. « A l'égard des traits licencieux par lesquels le M missionnaire éguayoit excessivement sa matière , « l'Historien s'est cru , dit-il , obligé de les omettre " ou de les couvrir, pour ne pas faire revivre le

« scufidalc qu ils ont causé dans r auditoire. Au « reste ce qui étoune le plus dans cette JRelcUion , « ce ne sont ni les excès des jésuites', ni leur conn fiance à les débiter , c'est de voir un Archevêque « et un Grand-Vicaire autoriser , confirmer et apt puyer ces mêmes excès par leurs discours. » (JSouv. eccL, anu. 1733, p. 178, 179.)

Le journaliste en troulait particulièrement au P. Rousselot, et surtout à ses absolutions accordées si proaiptement au repentir manifesté par les recluses, à la suite de la mission. Voici les paroles de Taustère docteur :

« Ce Prélat (M. de Brancas) a £aiit &ire une « mission à la maison du Refuge. Le fameux P. « Eou&&elot, jésuite , qui étoit à la téte, a fait com- « munier, en peu de jours, toutes ces malheureuses^ « à la réserve seulement de deux ou trois , qui ont « redouté d'approcher des sacrements dans leurs « mauvaises dispositions. » (Ann. 1734, p. 40).

Les Jansénistes , n'ayant pas eu la consolation de faire brûler vif le P. Girard, et ne pouvant se résigner a le voir acquitté par le parlement , s'en dédommageaient en cherchant à ridiculiser le récit, qu'on venait d'imprimer, de sa mort édifiante. Voici ce passage dicté par la mauvaise ' humeur :

« La gazette de Hollande du 24 juillet dernier,

• article de Paris , avoit annoncé la mort de ce u Jésuite y en ces termes : « On apprend de Dole en « Franche-Comté, que le P. Girard, jésuite, dont le « procès a fait tant de bruit ces années dernières, y « étoit mort, le 4 de ce mois, dans de grands seni timents de .piété. » G*étoit trop peu pour la mé- « moire d'un si grand homme. Voici ce que les « jésuites y ajoutent, et ce qu'on débite avec une « espèce d'ostentation ici (à Paris) , et apparem- « ment dans tout le royaume : tandis qu'on ne

• peut souffrir un portrait de M. de Paris, exposé « en vente. C'est une /e«re (particulière) du P. Pré- « fet des Jésuites de Dole ^auR.P. TrU^olet, rec- « leur de la maison du noviciat de Nancy, au « sujet de la mort du P, Girard; avec une copie « de la Lettre circulaire (pour toutes les maisons

• et les dévoles de la société) , 4 pp. in-folio : dont « voici *le précis dans les propres termes de Tim» M primé :

« La maladie du P. Girard a duré deux mois,et sa « mort a été la suite d'un abcès au côté.Yous eussiez « dit , lorsque les chirurgiens inséroient la sonde « dans ses plaies, qu'ils travailloient sur un mar- « bre , tant le courage et la patience du malade « étoient héroïques ! Son dernier soupir a été si « tranquille, qu'on s'en est à peine aperçu. Le len- « demain de la mort, il avoit les yeux aussi beaux.

aussi douXj aussi tiaturelsj qu'il les eût jamais

eu. Bien plus (dit le P. Préfet), le corps, assez laid, de son vivant, a été si beau après sa mort, que nous en étions tout surpris, La chapelle , où il fut exposé trois heures plus que les autres, ne désemplit pas. A Tofiice, à peine les Jésuites trouvoient-ils de la place dans l'église , les tribunes les chapelles. Il fallut dérober le corps au peuple, qui s'y jettoit en foule , pour faire toucher des heures, des chapelets, etc. Depuis son enterre^ ment, bien des gens viennent lui commencer des HEUVAiirGS. // a même fallu user d^ autorité pour arrêter des niDiscRénoNS en ce genre. . .Enfin Dieu

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