CHAPITRE YIL
DE Gfi QU ON MA DIT QUI EMPESCHOIT L ADVAMGBMfiNr
DE LA RBUGION.
1^ J'en viéns de toudier un, sçavoir le mauvais exemple des Europeans ; 2** Les Anglois et HoUandois,
qui ne se soucient de parler de leur rehgiou , sinon là où ils trouvent de nouveaux convertis , non
pour les faire huguenots , car ils s'en soucient assez ' peu y mais pour les perdre et pour la haine qu'ils
nous portent; et puis ilstaschent tant qu'ils peuvent de nous décrier auprès des princes , et nous faire croire des advancoureurs du Roy d'Espagne ; 3** La diversité des Ordres religieux en ces coniniencements nuit : car des convertis, les uns veulent e&tre disciples de Gephas, les autres d'Apollo. Davantage le zele de quelques uns est quelquefois fort indiscret, et quoiqu'ik ayent bonne volonté, le diable neantmoins s'en sert ; et Tindiscretion d'un qui parla plus avaut^igeusement de son Prince , que le Prince mesme n'eust voulu , fut la cause de ia persécution du Japon ; 4* Defectus pecuniarum tant pour les voyages que pour l'entretien sur le lieu; V. g. nous sommes icy quinze, nous n*avoDS pas moins despensé de mille escus en venant , et la mission doit payer cela et rembourser nos Provinces. Après cela , il faudra plus de mille escus pour les habits : car , puisqu'il faut passer soubs la zone torride, et en k tempérée qui est fort froide, il est nécessaire d'estre pourvus de deux sortes d'habits :
. maintenant oultre les habits , avee lesquels je compte les lits garnis , il faut les livres d'un chacun, bréviaire, missel, bible, casuiste, de dévotion et
' autres, il faut des autds portatifs, qui aisément reviendront à la mesme somme. Après cela il faut acheter notre chambre dans le vaisseau et la galerie de derrière la poupe pour la récréation et nécessité
des nostresy qui revient à plus de mille escus. La despense qui consiste en provision d'aliments et drogues nécessaires ^ ne revient. pas à moins de mille escus.
Qui fera doue tant de despense ? Le Roy donne cette année si nous naviguoBs , à tous cent escus , mais ses officiers n*en admettent que quatre , qui sont quatre cents escus , et tous les jours à ciiacun de ces quatre la distribution des viandes comme à un soldat. La chambre, comme j'ay dit, si nous ne voulons estre parmy les soldats et la lie , on la doibt acheter : déduisez donc de la somme environ de 5,000 escus pour quinze, seulement 400 escus; déduisez aussy les vivres , que nous recevons à la £siçon des soldats ; mais ces vivres sont pour noiurrir nos serviteurs et pour faire des aumosnes aux nécessiteux , aussy bien que nos drogues. Où est-ce donc qu'on prendra le reste ? Sera-ce de Taumosne des gens de bien ? Autrefois elle a esté plus grande , quand le gain estoit plus grand : et puis quelques uns se sont vus trompés en faisant Taumosne à des personnes sacrées, quialloient aux Indes, plus pour les biens temporels que spirituels; et jaçoit que ce biasme ne tombe en aucune façon sur ceux de la Compagnie, neantmoins pro specte solvit genus. Si donc les aumosnes se présentent , Dieu en soit beny. Cœteroqui ce sont les Provinces pour lesquelles
vont les ouvriers quoique pauvres, v. g la province de la Cochinchiiie , qui contient le Japon , la Chiue^ le Catay , et a de rente six mille escus seulement; quatre cents donnés par notre bon père le Pape Grégoire XIII , fondateur du Collège romain , et nous -les prenons à Madrid. Le Pape nous oste maintenant la rente de Grégoire, en sorte que le Japon y la Chine, la Cochinchine, Catay, Jeso n'ont que quatre mille escus. Et puis auprès de Lislwnne il y a une fondation de deux mille escus , et on fait valoir cet argent par permission du Pape, et ' quand il n'a point de risque, il triple et monte au quadruple : de là on paye, et des aumosnes qui sont fort petites , les voyages et entretiens de cette province là. Les autres provinces font du mieux qu'elles peuvent; faulte d'argent on endure beaucoup. L'Evesque designé pour i Ktliiopit', le P. Apolliuaris Almeida, a attendu deux ans entiers, et Dieu veuille qu'il n'attende davantage, faulte d'avoir ses despesches dtî Rouie, pour ce qu'il n'avoit cinq cents escus. Enfin il les a impetrés des officiers du Roy ; et nous croyons que Rome sera favorable, voyant la croix. Si ses despesches n'arrivent dans quinze jours, il faudra attendre une autre année, au grand détriment des ànjes. Il faut icv adjouter, pour ne rien dissimuler, que des deniers royaux , en • toutes les mlssionsqui sont dans l'estat de Portugal, et
qui ne sont sont fondées, sont entretenus, non seulement les Nostres, mais aussy quelques Reli* gieux que ce soit. Maintenant il faudroil demander la cause pourquoy aux missionnaires des Indes occidentales on donne cinq cents escus , et aux mis» sionnaires des Indes orientales assez escharsement ; ce serait à tous d'en juger. 2*" Pourquoi on a £ait difficulté, il y a dix ans passés, non seulement d'envoyer les François à FOrient, mais aussy des Italiens, quelqu'ils fussent, s'ils n'estoient subjects du Roy.
Je responds, à cause des lettres que les Nostres escrivoient peu considerement , et se lisoient et chez nous en Portugal, et au conseil en Espagne. Gela est maintenant cassé, quant aux italiens et subjects de FEmpereur; mais pour le présent le conseil ne veut point de François , pourquoy cela ? Pronom est cogitare.
Quant aux Indes occidentales , parce qu'elles sont bien asseurées et qu'il n'y a Angiois, Uollandois et François que bien peu , on ne £ût point de diiiiculté^ à ce que m'a asseuré le P. Franc. Crespo.
Si quelqu'un estoit désireux desçavoir de la bonté et fertilité des lieux où j'ay passé, je responds que j'ai passé en temps d'hyver, que tout estoit mort partout et que je n'en puis que dire. Icy en Portugal
jamaift on ne vit si beau temps; car depuis deux moi^, seulement deux jours ie ciel a esté au)jileux. Aux autres demandes, bruits de guerre et de paix,
et ce qui en approche , je n'ay rien a dire, sinon que je suis votre ^rviteur,
Domingo de S. Nicolao.
(DomNIQUI LB JBUNliBOHMn.)
(Lisbonne), le 10 mars 1627.
(P. S,) J'escriray du vaisseau, et de tout le voyage , si par vos prières , Dieu me fait la grâce d'arriver.
IV, B, Le P. le Jeunehomme , avant de s'embarquer pour les Missions , s*était fait un nom portugais; le sien eut été trop étrange pour des oreilles orientaies. Gomme il était de S. Nicolas du Port en Lorraine, il prit, pour conserver un souvenir de son pays, le nom, dont il a sigaé sa lettre, Domingo de S. Nicolao. Notre missionnaire s*embarqua avec le P. Apollinaire Alnieyda , évêque de Nicée , coadjuteur duPatriarcbe d'Ltbiopie , le martyr Sébastien Yieira , le P. Etienne Favre, français , et beaucoup d autres , dont le V. Franco donne la liste dans sa Synopsis. {AnnaHwn Soe. Jesu.)
JNous lie savons si la lettre promise par le P. le Jeunehomme , devenu, Domingo de S. Nicolao, a jamais été écrite; mais la relation de son voyage ne nous est pas parvenue. Ses travaux, comme ceux de tant d'autres missionnaires, ne sont connus que de Dieu.
Le P. Dominique le Jeunehomme, entré au noviciat de Rouen , le 18 décembre 1613, venait de quitter la chaire de rhétorique au collège de Rennes et de prendre son compagnon de voyage à la Flèche, quand il partit de cette ville pour se rendre à Paris, puis à Lisbonne, où il devait s*embarquer pour les Missions.
APPENDICE
La lettre suivante se trouvait jointe au Voyage du P. le Jeunehomme; comme elle donne sur l'Espagne certains faits intéressants , nous croyons utile de Timprimer à la suite de ce Voyage.
Lettre du Révérend Pere Francis Marguestauld ,
confesseur de la Reine Espagne , fille de France, au Révérend Pere Monod,
Mon Révérend Pere ,
Paz Chritti.
Je ne sçais si j'aurai le loisir de donner avis à Votre Révérence, comme je desireroisy de notre voyage; car depuis le passage en Espagne, nous ne faisons qu'aller, et n'avons séjourné partout qu*un jour, à Victoria, un jour à Burgos, et ce jourd'huy a Lerma, d'où j'écris la présente. Votre Révérence aura pu sçavoir ce qui se passa à la délivrance des deux princesses, la Reine de France et
la princesse d'Espagne, qui se fit au milieu de Teau, en un grand pavillon , porté par des bateaux , couvert de damas blanc et rouge, entouré de balustres, où on passoit avec deux bacs, au milieu desquels y avoit uu grand dais , et de part et d'autre de la rivière une chambre de bois bien parée au dedans, peinte au dehors, et avec une belle façade, en architecture , peinture , armoiries et esciiteaux , se regardant Tune à Tautre. Vray est que du costé de deçà n'y avoit rien d'écrit. Du costé et d'autre de ces chambres , y avoit des galeries avec des degrés, à la façon des amphithéâtres , pour les dames et seigneurs de marque. Du costé de l'rance y avoit une montagnette qui servoit de théâtre à un monde de gens, qui etoient spectateurs, et au haut une grande rangée de piquiers, d'où les bouts en fer de piques brilloient aux rais du Soleil ; deux troupes de cavalene estoient au bas, un peu à quartier du costé d'Ëspagne à proportion , mais parce que le lieu étoit planter, il n*avoit point tant de grâce. De part et d'autre reson noient les trompettes et clairons, les hautbois et les tambours. Les deux princesses parurent en niesme temps, approcliereiit en mesme temps, entrenent dans lesdites chambres basses semblableraent en mesme temps, où les courtes harangues se firent j et nous y fusuies présents. Les grands et plusieurs autres ducs, comtes, marquis, ele. ,
d*£spagne estoient magnifiques en habits et livrées. Les deux princesses s estant un peu entretenues , la séparation se fit : il n'y manqua pas de larmes aux adieux. Plusieurs des seigneurs de deçà me saluèrent et firent faste de la part du duc de Lernia et du P. Federic de notre Compagnie , qui n'estoient présents parce que ledit sieur duc de Lernia se trouva mal en chemin et rebroussa vers Burgos; son fils, le duc d'Uceda fit la conduite, comme Monsieur de Guise, et à ses despcns traita tous les jours les grands à la grandeur , le long du chemin. Nous vinmes ce soir à Fontarabie , le lendemain à Saint-Sebastien , et de là à journées jusques à Victoria, où Ton fit entrer madame la princesse; le dais ou poêle étoit porté par douze personnes de qualité richement habillés; Madame montée sur une haquenée richement harnachée, à selle d'ar^ gent^ et les autres dames à proportion. Le lendemain, on courut taux^eaux; quelques jours après nous allasmes à Burgos , où l'entrée fut encore plus magniiique, bien qu'elle fust aux flambeaux , et le lendemain , la course des taureaux et le jeu de Cannas, les feux artifidels et Mascams qu'on appelle, sans masques pourtant , qui est une multitude de gens à cheval richement vestus à la moresque , le flambeau allumé en main , qui font le limaçon à la place, puis deux à deux donnent la carrière à leurs
chevaux , et puis se reHrent. Or le jour que Madame arriva à Burgos y où le Hoi estoit avec le prince et ses autres enfants , Sa Majesté partit accompagnée de ses gardes, de gens à cheval, avec une belle livrée y et des grands seigneurs , et alla au devant de Son Altesse y environ demi lieue, où Ton mit pied à terre , et s'estant vus, salués et bien veignés à la royale , le Roi prit madame la Princesse en son caresse et près de soi , et monsieur le prince au devant du caresse. Nous nous y rendismes avec le P. Federic à point nommé ; car j'estois arrivé le soir devant. Sa Majesté et Leurs Altesses mirent après pied à terre à un quart de lieue de Burgos, en un mona&> tere de Bernardines fondé par le pere de sainte [sic] Blanche, mere de saint Loys, où la fille de Don Juan d'Austria est abesse. Sa Majesté et lueurs Altesses entrèrent dedans avec peu de seigneurs et la suite de madame la Princesse^ et donna encore permission à M. de la Pansa , aumosnier , et à M. Bibera, médecin de madite Dame , et à nous d'entrer. On alla au chœur par le dedans qui est bas , et au fond de Teglise , les religieuses chantant le TeDeum^ et là se dit luie messe basse , entre une et deux , la musique du Roi chantant. Nous estions à costé de Sa Majesté et de Leurs Altesses , mais à couvert , et les vismes à plaisir. Nous ne leur baisasmes pas les mains. Nous vismes le lendemain le duc de Lerma,
qui nous reçut fort courtoisement. On me donne un Paternidad reverendissima ^ non propter me , sed propter dominam, cuiservio in Domino , qui m'est bien nouveau et à confusion ; mais fl faut prendre patience. Nous partons après demain vers Segovia , et de la à l'Ëscurial pour le jour de la Conception , que nous espérons d'y célébrer.
Je conclurai cette lettre en disant à Votre Révérence, comme le P. Paul et moi ayant su que Loyola estoit à quartier du grand chemin , et que sans allonger nous y pouvions passer , nous eusmes permission de quitter la cour pour deux jours , comme nous fismes , pour voir ce sanctuaire. C'est une belle maison carrée à quatre estages avec deux culs de lampe longs et estroits aux deux coins , sise entre des montagnettes bocageuses, en une jolie plaine y prés d'une petite rivière , et entre deux jolies villes d'honneste grandeur, en un quart de lieue de l'une à l'autre. Celle de deçà s'appelle Ascoitia , d'où estoit la mere. de notre bienheureux Pere , et appartient à la maison de Loyola , laquelle a deux mille ducats de revenu , si bien m en souvient. Une comtesse , fille de don Juan de Borgia marié avec l'heritiere de Loyola , et fils de notre p. Borgia y en est seigneuresse, qui a fondé la maison professe et noviciat de Valladolid. Il y a en cette ville-là une résidence des nostres , avec deux
— Giclasses , que nous vismes en passant. Du costé <le delà est Aspeilia , qui est la paroisse de Loyola , où notre bienheureux Pere se retira en un hospital , venant de Pifris, où nous vismes la chaire et Teglise bien grande , et la campagne , où il prescha aussi.
Le niayor-domo ou procureur — car la comtesse se tient à Valladolid — est un honneste prestre , qui nous receut la nuit à Aspeitia à sa maison et me montra une partie du chapelet que notre bienheureux Pere apporta de Hierusalem , et y laissa ; et le matin nous a3rant feit voir ce qui s*y peut voir delà mémoire de notre bienheureux Fere , et un grand image ea bosse de notre bienheureux Pere semblable à celui du noviciat, en un autel à costé droit du grand, il nous mena à Loyola , où nous dismes messe, en la chambre où notre bienheureux P^re fut malade, visité de Notre-Dame et de saint Pierre, qui est urne dévote chapelle, où une lampe luit jour et nuit, et est au plus haut estage; nous y vismes la verrière que le diable iéndit en sortant; et au S* estage une petite chapelle domestique ancienne, où notre bienheureux Pere pria souvent, et le B.. P. Borgia dit sa première messe. Il y avoit tableau de TAnnonciation ancien , au bas duquel il y avoit un lettres d'or ce mot : jbit pourquoi non ? et puis les armoiries, et après don Ladron,
Après notre dévotion ^ nous clisnasmes là mesuie, au second étage et vismes Tendroit ou notre bienheureux Veve naquit selou la tradition. Je laisse à penser à V. R. quelle consolation nous y receasmes , qu*au seul souvenir j commoventur viscera mea. Voilà pour nous.
Mais que fait-on par de là, car nous n'oyons nulles nouvelles. Âu demeurant je crois que, suivant la formule, c'estoit le jour que l'élection de N. P. General se debvoit faire , que je disois ma messe à Loyola, qui fut le vendredi treiziesme de novembre. Je me recommande tres-affectueusement aux saints sacrifices et oraisons de tous nos Pères et Frères, après ceux de V. que je salue ires-cberement, priant Dieu la conserver et toute la Province en santé.
De Lerma , ce jeudi 1 6 novembre 1 61 5.
Poitiers, lyp. «i >it'réoijp. Ouoin.