PILLAGE ET MASSACRE A MA LODLA
( au Nor4 de Damas )
SOMMAIRE
1850. — 23 octobre. Le Consul de Damas à L'Ambassadeur: — i. Soulèvement des émirs Harfouch dans le district de Baalbek. — 2. Les troupes Ottomanes les cernent et les battent.— 3. Bruits de graves désordres commis par les troupes. — 4. Le commandant en chef fiiit une enquête.
}o octobre. Les mêmes : — 5. Il y a 1000 morts parmi les insurgés. — 6. Explication du Gouvernement relativement à MaMoula. — 7. Pétition adressée par les habitants du village. — 8. En qualité d'Agent d'une nation amie de la Turquie, le Consul ne croit pas devoir pousser ses réclamations. — 9. D'ailleurs ces mômes troupts ont sauvé Damas de graves périls.
1} novembre. Le Consul Russe de Beyrouth à son Ambassadeur : — 10. La victoire des troupes a été un carnage inutile. — 1 1. Le Gouvernement afferte d'inculper les chrétiens, pour justifier les horreurs commises, en défigurant les faits.
i^ novembre. L'Ambassadeur Français au Consul Français de Damas : — 1 2. Les excès commis ne peuvent qu'être réprouvées par les nations civilisées.
2y noi'efnbre. Le Consul Russe de Beyrouth à son Ambassadeur : — 13. Toutes les allégations Ottomanes relatives au sac de MaMoula sont fausses. — 14. Description de Ma*loula et récit circonstancié desfairs. — 15. Les responsabilités pèsent sur les commandants des troupes. — 16. Un grand exemple de justice est nécessaire. — 17. On affecte de jeter du ridicule sur les malheurs des chrétiens. — 18. Le montant des indemnités réclamées est raisonnable. — 19. On reproche aux chrétiens d'avoir communiqué leur pétition aux Consulats ; on devrait y voir un acte de désespoir.
4, décembre. Le Consul Français de Damas à l'Ambassadeur : — 20. Les affaires de Ma^oula et le Consul Anglais de Beyrouth.
24 décembre. Les mêmes : — 21. Mauvaise humeur d'Emin Pacha. —
22. Il avoue 1000 personnes tuées à Ma*Ioula, mais accuse les chrétiens. —
23. Il fait rendre ce qui a été pillé et attend les ordres de Constantinople. —
24. Portrait du soldat Turc ; sa haine du chrétien et son ignorance du juste et de l'injuste.
1851. — 7 janvier, L'Ambassadeur au Consul de Damas : — 25. La Porte est disposée à réparer les malheurs de Ma'loula.
^ janvier. Le Consul de Damas à l'Ambassadeur : — 26. Emin Pacha considère l'octroi d'une indemnité comme un aveu, et il s'y refuse.
14 janvier. Les mêmes : — 27. Indemnités réclamées par les catholiques.
2p janvier. L'Ambassadeur au Consul de Damas: — 28. L'appui du Consul ne doit pas manquer aux protégés de la France.
I mars. Le Consul de Damnas à V Ambassadeur : — 29. Utilité de l'établissement des Sœurs de Charité à Damas.
79 aoàt. L Ambassadeur au Consul de Damas : — 30. L'église des Syriens catholiques de Damas.
L'Agent CONSULAIRE de France a Damas, a L'Amwassadeur
Damas, le 23 octobre 1850
1. — J'ai eu l'honneur de rendre compte à V. E. des désordres dont le district de Baalbek avait été le théâtre aux premiers jours de ce mois, et do la disparition des émirs Mahomet et Hassaf, de la famille des Harfouch, qui servaient de chefs à la révolte. Croyant sans doute l'autorité Turque sérieusement occupée par les mauvaises dispositions des habitants du district du Ilauran, ces deux émirs ont reparu, la semaine dernière, dans les villages environnants de Damas, à la tête d'une bande d'hommes armés, s'élevant, dit-on, à 2000 hommes.
2. — Instruit de ces événements, Mustapha Pacha, chef de l'expédition dirigée contre Baalbek, se met à la poursuite des insurgés, avec deux bataillons d'infanterie, quatre pièces de canon et environ 400 hommes d'irréguliers, et réussit à les cerner dans les défilés qui avoisinent le village de Maloula, à 6 heures de Damas, où un combat sanglant eut lieu le 16 septembre. Les deux émirs rebelles furent faits prisonniers et 400 des révoltés restèrent sur place.
Je ne donne ce chiffre qu'avec toute réserve. Il est le plus faible de tous ceux qu'on débite ici, et cependant je le crois encore fort exagéré. Les pertes de la troupe régulière s'élèvent, tant tués que
blessés, à environ 40 hommes. Les deux émirs rebelles, dirigés immédiatement sur Damas, ont été promenés par la ville, les fers aux pieds, en chemise, un balai sur Tépaule ; puis, après avoir subi le traitement préliminaire, ont été expédiés pour Constantinople, en compagnie des autres membres de la famille des Harfouch, venus à Damas pour faire leur soumission aux autorités Turques.
3. — Je dois ajouter que pendant ou à la suite du combat, — je donne les deux versions qui circulent, — les troupes Turques sont entrées dans le village de Maloula, habité principalement par des chrétiens, et y ont commis de graves désordres. L*on parle d'une église et d'un couvent pillés, de femmes violées, d'un évêque Grec et d'un moine sérieusement blessés. Le fait certain, c'est que des bijoux de femmes et des ornements d'église ont été vendus par des soldats dans les bazars de Damas.
4. — Aussitôt instruit de ces excès, suites malheureuses mais inévitables de la guerre, le Séraskier, débarrassé de l'Arabestan, a immédiatement envojé un officier supérieur sur les lieux s'enquérir des événements, et donné les ordres les plus sévères pour faire restituera leurs légitimes propriétaires les objets pris à Maloula ; dans une conversation amicale, il m'a assuré de ses meilleures dispositions à réparer les excès commis par ses troupes envers les chrétiens de Maloula.
Le Consul de Damas a L'Ambassadeur
Damas, le 30 octobre 1850
5. — Dans le rapport que j'ai eu l'honneur d'aflresser à V. E., je racontais la défaite éprouvée par les insurgés du district de Baalbek, aux environs du village de Maloula. Je compléterai par quelques détails les renseignements déjà fournis par moi sur cette affaire. J'ai porté à 400 le nombre des insurgés laissés sur place et prévenais que je croyais le nombre fort exagéré. Il me faut, à mon grand étonnement, non pas diminuer, mais élever le total à plus d'un millier. Autorités militaires, autorités civiles, paysans, citadins de Damas, tous s'accordent pour avoir couipté plus de mille cadavres, sans vouloir en démordre d'un cheveu. Je dois donc donner ce chiffre à V. E. en avouant toutefois encore, au risque de m'exposer au reproche d'incrédulité, n'être pas bien convaincu de son exactitude. Il faudrait avoir recours à une enquête spéciale, pour
discerner la vérité dans les récits si divers qui circulent au sujet de ce qui s*est passé dans le village de- Maloula.
6. — L'autorité Turque prétend formellement que des insurgés s'étaient réfugiés dans le village et les couvents, et que c'est à la suite d'un combat fort vif que les troupes Turques, pénétrant dans les couvents et les églises, s'y sont livrés au pillage, ont tué un moine Grec catholique, blessé un autre moine et un évêque Grec schismatique, mort depuis, des suites de sa blessure.
7. — Les habitants, dans une pétition qu'ils ont adressée aux divers Consulats, dont ils réclament l'intervention, les habitants proclament hautement qu'ils sont restés étrangers à la lutte. Sans accorder une foi complète aux récits des habitants chrétiens de Maloula, j'ai officieusement et amicalement parlé de leur triste position au Séraskier de l'armée de l'Arabestan, et il m'a promis de faire tous ses efforts pour l'adoucir. Le moine blessé a été amputé du bras par les soins du chirurgien en chef de l'armée Turque, et l'ordre a été envoyé aux troupes de restituer les objets pris dans les églises et les couvents.
8. — Je n'ai pas cru devoir pousser plus loin mes réclamations ; d'abord la sincérité du récit des faits contenus dans la pétition des habitants de Maloula ne m'est nullement démontrée ; de plus, les événements de la dernière semaine ont pris un tel caractère de gravité que l'Agent d'une puissance amie de la Turquie ne saurait, ce me semble, en de pareilles circonstances, mettre trop de circonspection dans ses démarches. La révolte d'Alep prouve jusqu'à l'évidence l'existence d'une vaste conspiration, dont les ramifications s'étendaient sur toute la Syrie. Le complot éclate le 16 octobre à Damas ; c'est le 17 que la population Alépiiie prend les armes; enfin les insurgés victorieux d'Alep capitulent, lorsqu'ils sont instruits de la défaite de leurs alliés, les émirs, dans les circonstances fortuites, qui ont amené l'action de Maloula. L'autorité Turque, avec des moyens de répression fort restreints, se trouvait en présence de deux grands centres de population en révolte. Quoique améliorée, la situation n'en reste pas moins encore pleine de périls. Cette considération toute politique m'a engagé à ne pas poursuivre des réclamations ofilcielles en faveur des chrétiens de Maloula.
9. — J'ajouterai qu'un résident de Damas ne saurait, sans se rendre coupable d'ingratitude, élever la voix contre les troupes qui ont défait les émirs ; car l'on peut alfirmer en toute sincérité que si
les bandes rebelles, commandées par l'émir Mahomet, connu par son fanatisme, étaient entrées dans la capitale, comme cela a été fort possible, les sept Européens et la population chrétienne de Damas auraient eu un moment fort critique à passer.
Le Consul Général db Russie a Beyrouth A M. DE TiTOF, Ambassadeur Russe a Constantinople.
Beyrouth, le 1/13 novembre 185 1
10. — D*après les nouveaux renseignements qui me parviennent sur la funeste défaite des rebelles Métualis aux environs de Maloula^ il est évident que les troupes Ottomanes et Mustapha Pacha qui les commandait, ont complètement perdu de vue la vraie vocation du soldat dans les émeutes populaires, et même les intérêts les plus clairs de leur Gouvernement. On porte à 1500 hommes le nombre des victimes de cet engagement. Ces hommes pris dans les défilés et saisis d'une panique générale, jetaient leurs armes et se laissaient égorger par les Nizams et les Bachi-bozouks. La preuve en est quMl n'y a pas eu un soldat de tué du côté des troupes du Gouvernement. Il est évident que tous ces hommes auraient pu être faits prisonniers, et puisque c'est la conscription qui provoqué la révolte, quelle meilleure répression que l'enrôlement de tous ces hommes, égarés par les promoteurs des troubles, qui ne sont autres que les émirs et les effendis, dans la province de Damas, comme dans celle d'Âlep. Plus je prête mon attention à ces événements, plus je demeure convaincu que la conscription militaire n'est qu'un appât pour soulever les masses, dans cette lutte opiniâtre de la féodalité contre le système de centralisation.
Mustapha Pacha, le vainqueur de Métualis, est sans contredit un excellent officier. Il a rendu un grand service par la prompte répression des rebelles ; car leur victoire aurait provoqué une catastrophe générale dans toute la Syrie. Cependant, tout en rendant justice à ses talents militaires, il est vrai de dire aussi que les tristes lauriers de sa victoire, qui n'a été qu'un carnage inutile, furent considérablement ternis encore par le sac de Maloula. Il l'avait ordonné, disent les uns; il en a été le spectateur impassible, disent les autres, et c'est la version la plus favorable.
11. — Je dois prévenir V. E. contre les impressions recueillies à Damas par le 1®' interprète Prussien, M"* B jziowich, reparti hâtivement pour Constantinople par le bateau à vapeur de guerre du 17/29 octobre. M^ Boziowich n*a pu s'entretenir des faits de Maloula qu'avec des fonctionnaires Ottomans civils et militaires, qui affectent d'inculper les malheureux chrétiens dans la révolte des Métualis, pour justifier les horreurs commises par les troupes ; et il est évident que le Séraskier en rend compte à son Gouvernement dans le même sens. Lui-même et son entourage affectent d'attribuer aux vicissitudes habituelles de la guerre le sac de la ville et des deux couvents, ainsi que l'assassinat do l'évêque septuagénaire de Séleucie. Ils citent à leur justification les faits de Mersina, de Hongrie, etc., qui n'offrent aucune analogie avec les excès des troupes à l'égard des bourgeois qui venaient de leur prêter toute espèce de coopération contre les rebelles. Les faits qu'on cherche ainsi à défigurer se réduisent à ce que trois ou quatre Métualis, échappés au massacre, s'étaient réfugiés dans l'un des deux couvents et en avaient barricadé la porte. Les moines, sommés d'ouvrir, criaient du haut des terrasses que les rebelles s'étaient emparés de la porte. On a fait jouer le canon ; la porte enfoncée, les Ottomans ont pénétré dans le couvent et, après y avoir égorgé les rebelles, l'ont livré au pillage et ont tué des prêtres.
Quant à l'autre couvent, il n'y avait pas le plus futile prétexte pour y faire pénétrer des troupes. Notre Pacha d'ici, en s'entretenant avec moi de ces faits, affectait de supposer que l'évêque fut tué par la fusillade du dehors. La nature de la blessure, six projectiles réunis, prouve suffisamment qu'il fut tué à bout portant par les agresseurs qui avaient envahi son couvent.
L'Amb.\ssadeur a de Valkezen^ gérant le Consulat de Damas
Constantinople, le i^ novembre 1850
12. — Je ne dois pas vous cacher que les renseignements reçus ici sur la prise et l'attaque de Maloula s'accordent généralement à faire peser sur les troupes Ottomanes la responsabilité d'excès très graves et d'actes de cruauté qui ne sauraient être justifiés.... Je dois vous engager à faire tous vos efforts pour démêler la vérité, et si, comme je le crains, les excès reprochés aujourd'hui aux Turcs se trouvaient confirmés, à ne pas cacher au Pacha qu'ils
ne peuvent être que réprouvés par toutes les nations civilisées, et jeter d'ailleurs, par les nombreuses réclamations qui ne manqueront pas de se produire, la Porte dans les plus grands embarras.
Rapport dk Basily, Consul de Russie a Beyrouth, A M. DE ïiTOF, Ambassadeur Russe a Constantinople
Beyrouth, le 15/27 novembre 1850
13. — Je crois devoir vous soumettre quelques nouveaux détails sur le désastre de Maloula, destinés à compléter mes rapports du lfi/28 octobre et du 1/13 novembre.
Il y a des faits qui paraissent à l'épreuve de toute partialité, de toute malveillance. C'est ainsi qu'on cherclie à faire croire que le sac du village et des couvents eut lieu durant le combat même, et par suite de la confusion du combat. Or, il est certain que pendant le combat, non seulement le cheikh des chrétiens de Maloula était auprès de Mustapha Pacha, pour diriger, sous ses ordres, la coopération active que les paysans prêtaient aux troupes, mais aussi que leurs filles et leur femmes, que les Bachi-bozouks ont déshonorées plus tard, étaient chargées de distribuer de l'eau aux soldats. Il est également constaté que le sac du village a commencé après la déroute complète des rebelles, et que pas un rebelle n'avait cherché refuge, ni dans le village, ni dans les couvents saccagés par les troupes. On insinue encore que des chrétiens de Maloula ont été vus par Mustapha Pacha dans les rangs des rebelles, et graciés par lui. Mais comment expliquer dans ce cas la clémence du Pacha à l'égard des chrétiens, quand les Miisulmans et les Métualis, pris les armes à la main, ou poursuivis après avoir jeté leurs armes, ont été tous graciés ? [ sic : égorgés ? ]
Il est à observer d'ailleurs que ces allégations n'ont pas été inventées assez à temps pour mériter au moins une enquête. Je citerai un seul fait qui sert à les réfuter. Le jour même ou le lendemain de la victoire, les Pachas distribuaient des habits et des turbans d'honneur aux chrétiens de Maloula, en récompense de la coopération que le village avait prêtée aux troupes. Il est donc évident que les allégations malveillantes n'ont été inventées que plus tard, sous l'impression de l'horreur que le pays a ressentie de la
conduite des troupes, sentiment qui s'est révélé après la première et favorable impression occasionnée par la victoire.
L'assassinat de l'évêque de Séleucie est représenté comme un simple effet du hasard dans la mêlée. En voici les circonstances dont l'exactitude est incontestable :
14. — La petite ville, ou plutôt le village de Maloula est situé sur la pente d'une colline, à mi-côte ; à l'extrémité supérieure est le couvent de S*® Thécla, et plus haut, sur le sommet de la colline, se trouve le couvent Grec-uni de S' Sergé. Après la dispersion et le massacre des rebelles, après que les chefs de la révolte même, les émirs Harfouch, eurent été saisis, les Bachi-bozouks retournant sur leurs pas, ont commencé par piller quelques maisons de Maloula. Une femme, poursuivie par eux, est venue chercher refuge au couvent. Les religieux n'osaient pas ouvrir la porte de peur d'attirer les soldats. L'évêque, septuagénaire, soit par sentiment d'humanité, soit dans l'espoir que sa vue et ses exhortations préviendraient toute violence, est allé lui-même ouvrir les portes du couvent. Dans ce moment, les Bachi-bozouks, qui guettaient en embuscade dans une maison à quelques pas de là, y firent une invasion, en déchargeant leurs armes à bout portant sur l'évêque, qui fut percé de six balles. Après avoir dépouillé leur victime, qui portait sur lui son avoir, (150 ducats de Hollande environ ), ainsi que le couvent tout entier et le village, où 22 chrétiens furent égorgés et plusieurs femmes et filles déshonorées par les Bachi-bozouks, ils se dirigèrent sur le couvent de S* Serge. Les moines Grecs-unis, eff'rayés du sort de leurs voisins, refusèrent d'ouvrir leurs portes. Un grand nombre de villageois, avec leurs eff'ets les plus précieux, s'étaient réfugiés dans le couvent Grec-uni, dont la position isolée et forte paraissait offrir un asile. Les Bachi-bozouks, après avoir inutilement sommé le couvent d'ouvrir ses portes, sont allés chercher deux petits canons, avec lesquels les portes furent enfoncées, le couvent envahi et saccagé, un prêtre a été tué, un autre eut le bras coupé d'un
coup de sabre.
En même temps, une autre bande de ces soldats achevait le sac du village, et enlevait jusqu'aux bêtes de somme, qui avaient accompagné Texpédition des troupes régulières, chargées de leurs bagages et des munitions, à la suite des rebelles, et qui rentraient à Maloula
c^û ce moment. Cette orgie des irréguliers s'est prolongée toute la nuit et la journée du lendemain.
Ces détails, d'une précision incontestable, serviront à réduire à leur juste valeur les allégations relatives à l'heure du sac de Maloula, à la culpabilité des chrétiens, et à Timprudence qu'on impute au malheureux évoque Zacharie, d'avoir lui-même ouvert la porte de son couvent. N'est-il pas évident que, s'il refusait d'ouvrir, comme les Grecs-unis le firent plus tard, il aurait eu le même sort ?
Il est encore à remarquer que les Bachi-bozouks ne disposaient point de l'artillerie. Il est donc probable que Mustapha Pacha fut induit en erreur par les Bachi-bozouks, et qu'ayant cru à la présence des rebelles dans le village et dans les couvents, il a autorisé tous ces méfaits. J'admettais dans mon précédent rapport la possibilité que des rebelles, échappés au massacre, se seraient réfugiés dans l'un des couvents. On se borne à dire aujourd'hui qu'un sac de poudre y aurait été trouvé par les Bachi-bozouks.
15. — Mustapha Pacha est un des meilleurs officiers du corps d*armée d'Arabie ; je l'estime personnellement, et j'entretiens d*excellents rapports avec lui depuis plusieurs années. 11 est évident que la responsabilité qui pèse sur lui porte le Séraskier à inculper les chrétiens de Maioula. Le grand coupable de ce désastre, qui ternit la réputation d'une armée dont la discipline avait mérité des éloges, c'est le chef des Bachi-bozouks, Mehmed Aga, qui depuis plusieurs années gardait rancune aux habitants de Maloula, pour lui avoir refusé l'entrée de leur village, lorsqu'échappé du service des Pachas de Damas, il rôdait avec quelques malfaiteurs Kurdes dans la province. Mais le principe du mal réside dans l'organisation même de cette milice, qui perpétue les habitudes d'un régime incompatible avec l'ordre actuel de l'administration civile et militaire de l'empire. C'est un ramassis de Kurdes, de maraudeurs de toute espèce, qui viennent s'enrichir on ne sait d'où, et jouissent d*une impunité absolue.
16. — Tout le monde espère que le gouvernement Ottoman placera, au-dessus des considérations qui peuvent influencer le langage du général en chef, le principe de l'équité envers ses sujets, que les pertes matérielles seront payées, qu'une indemnité sera accordée aux familles dont le sang a coulé, dont l'honneur fut ravi,
et qu'un grand exemple de justice sera fait pour la mort de l'évêque. On se rappelle la satisfaction éclatante que la Porte a dû accorder aux réclamations de la France, pour la mort du P. Charles, (1) tué au village de Hasbeia, durant la guerre civile dans le Liban, en 1845. Ce religieux a expiré dans la mêlée entre les deux factions; par conséquent, aucune autorité n'était responsable de ce malheur. Aujourd'hui, nous voyons tuer un évêque, à la porte de son couvent, par des soldats au service du Gouvernement, conduits par leur chef immédiat, et sous les ordres d'un Pacha. Si la victime^ en sa qualité de raya, a moins de droit à la justice du Gouvernement, la Sublime Porte ne doit pas s'étonner des tendances de ses sujets à se couvrir de protections étrangères.
Mais un évêque est en même temps, dans l'administration Ottomane, un officier; il est porteur d'un brevet de son souverain, et si ce n'est pas le représentant d'une puissance amie, c'est toute une nation, toute une église, c'est l'administration civile ellemême qui est aujourd'hui la partie plaignante et qui demande satisfaction.
17. — Emin effendise trouvait à Damas à l'époque du désastre de Maloula. Il part ces jours-ci pour Constantinople. Etant venu me voir, la conversation a roulé sur les faits en question. J'y ai remarqué avec peine qu'à Damas on aii'ectait de jeter du ridicule sur les malheurs des chrétiens, en débitant que ces hommes cherchaient à spéculer sur leur infortune et réclamaient des milliers de bourses d'indemnité. Aujourd'hui, je me suis procuré les comptes des réclamations de Maloula^ et je viens de les communiquer à Emin effendi, en le priant, au nom de l'humanité, de les prendre avec lui à Constantinople, et d'user de tout son crédit en faveur des victimes. Emin effendi n'a pu que reconnaître avec moi la sincérité
de ces réclamations.
18. — Le montant des réclamations des 84 maisons Grecques de Maloula, saccagées par les Bachi-bozouks, est de 80 mille piastres environ, y compris les bœufs, moutons et ânes enlevés par les soldats. La valeur même des objets n'y est pas notée ; il est simplement question de tel et tel habit, linge, ustensiles, bêtes de somme pour chaque famille.
(1) Charles de Lorette. Cf. Iviho^ d'Orient, 1905, p. îUl
Qaant au numéraire, ce sont de petites sommes de 50, 100 ou 150 piastres par famille. Un seul individu, un artisan, déclare avoir possédé 1000 piastres d'épargne. Le couvent de S*® Thécla réclame une indemnité de 15 mille piastres environ pour argenterie d'église et pour tous les effets pillés, et 48 mille piastres environ de numéraire et diverses monnaies d'or, qui formaient tout l'avoir du couvent et des religieux, plus 1200 p. appartenant à une religieuse et conservées en dépôt dans le couvent. En ajoutant à ces sommes les 150 ducats de Hollande, pécule de l'évêque Zacharie, comme il en a été question plus haut, sa montre d'or et ses habits^ on a la somme totale des indemnités réclamées par les Grecs de Maloula et par le couvent. On dit d^ailleurs que plusieurs effets, y compris même de l'argenterie d'église, ont été déjà retrouvés par les soins d'Bmin Pacha.
Je réclame votre indulgence pour ces minutieux détails. Mais l'intérêt majeur du gouvernement Ottoman exige d'approfondir les faits avec impartialité.
19. — Encore un tort reproché aux chrétiens de Maloula : c'est d'avoir communiqué aux Agents consulaires la copie de la supplique qu'ils venaient de présenter à S. E. le Général en chef. Mais ne devrait-on pas y voir un acte de désespoir, de la part d'hommes réduits à errer demi-nus, privés de pain, dans les rues de Damas, voyant leurs femmes et leurs filles déshonorées par les soldats du Gouvernement, traités comme rebelles, et qui n'avaient d'autres soutiens que le sentiment de leur innocence et des services qu'ils venaient de rendre à la cause de leur souverain. D'ailleurs, je ne crois pas que le Général en chef ait à se plaindre d'aucune intervention directe ou indirecte des Agents étrangers dans cette affaire. J*ai déjà porté à votre connaissance que notre action s'est bornée à remettre plus tard une somme de 1000 piastres aux victimes, et cela indirectement, afin d'éviter toute interprétation politique de l'intérêt que les devoirs de l'humanité inspiraient en faveur de ces malheureux.
Le Consul de France a Damas a l'Ambassadeur
Damas, le 24 décembre 1850
20. J'ai reçu, par la dernière poste, la dépêche que vous avez
bien voulu écrire au gérant du Consulat, sous la date 19 novembre. Déjà j'avais vu Emin Pacha et j'avais pu apprendre de lui quelques détails sur l'atfaire de Maloula. Le nombre des morts s'est, comme vous l'a écrit M. de Valbezen (1) élevé à plus de 1000. Mais si le combat s'est continué jusque dans le village, il ne faut l'attribuer qu'à la résistance faite par les chrétiens, qui s'étaient retranchés dans leur église, qu'on a été obligé d'enlever de vive force(2). Du reste, je crois savoir qu'Emin effendi se trouve en possession de copies de lettres du colonel Rose, Consul général d'Angleterre à Beyrouth, lesquelles lettres adressées aux chrétiens des environs de Baalbek, les engageaient de pousser de vives plaintes. C'est toujours la tactique des Agents Anglais en Syrie..
Le Consul de Damas a l'Ambassadeur
Damas, le 24 décembre 1850
21. — J'ai eu l'honneur de vous informer, par ma dernière dépêche [du 18 décembre], que je n'avais pas encore pu trouver l'occasion d'entretenir Emin Pacha de l'indemnité à allouer aux chrétiens de Maloula. Le moment paru favorable, je suis allé lui parler avant-hier. J'ai dû y mettre quelque ménagement, car le gérant du Consulat d'Angleterre étant venu lui parler officiellement, avec un certain ton d'autorité, de la même aflaire, il lui avait répondu : J'ai envoyé les informations officielles à Constantinople ; c'est là qu'on pourra les trouver.
Assurément je n'avais pas à craindre la même briève réponse ; mais j'avais à craindre de mettre Emin Pacha dans une situation fausse à l'égard du Consulat Anglais. J'ai donc demandé à son amitié pour moi ce qu'il avait refusé de donner officiellement. Emiu Pacha, comme je m'y attendais, a mis sa meilleure bonne grâce à me satisfaire.
22. — Et d'abord, il résulte de ses communications que le nombre des tués à Maloula s'élève au moins à 1000 personnes ; mais qu'il est en même temps impossible de douter que la lutte ait été éuergiqueaient soutenue par la population retranchée dans
(1) Agent consulaire de KraïK^o à Damas.
(2) Inexact. Et d'ailleurs, les chrétien a devaieut-ils se livrer à leurs bourreaux I
réglise et dans le couvent. L'enquête, d'un autre côté, n*a laissé aucun doute, me dit le Séraskier, sur l'existence d'un dépôt de poudre dans le dit couvent, ce dépôt ayant été découvert plus tard.
23. — Le premier soin du Pacha a été d'ordonaer la recherche, dans les effets des soldats, de tout ce qui pouvait provenir du pillage des maisons chrétiennes ; car il ne nia pas que les soldats se soient livres au pillage. Tout ce qui a été reconnu avoir cette origine, a été, aussitôt que possible, rendu aux propriétaires dépossédés. Quant à l'indemnité à allouer pour le surplus, il a dû en référer à Constantinople, attendu, pour me servir de ses expressions, que s'il fallait s'en rapporter aux déclarations des réclamants, l'indemnité s'élèverait à un chiffre excessif. « Pour ne citer qu'un seul fait, m'a dit le Séraskier, l'église de Maloula, au dire de son clergé, aurait renfermé autant d'ornements et de vases sacrés qu'en peut renfermer l'église patriarcale Grecque de Gonstantinople. »
24. — Certes le combat de Maloula est une affaire malheureuse, au moins quant aux suites qu'il a eues. Mais le soldat Turc, arraché au fanatisme, à la barbarie, pour être mis dans les rangs de l'armée régulière, ne peut pas perdre en un jour toutes ses habitudes de haine contre les chrétiens, et contracter en aussi peu de temps le respect de la propriété, surtout quand la guerre lâche la bride à ses premiers instincts, (1). Sans doute les généraux Turcs doivent s'occuper avec grand soin de calmer ces dispositions fâcheuses : et quand la règle du juste et de l'injuste aura pu remplacer plus complètement, dans l'esprit du militaire Ottoman, les impressions qu'un grand nombre d'entre eux puisent, dès leur enfance, au foyer même de la famille, l'emportement du combat trouvera sa limite dans l'esprit et dans l'honneur mieux entendu du drapeau ; alors la représaille s'arrêtera au seuil de l'homme inoffensible (sic). Jusque-là, il faut malheureusement s'attendre, en cas de lutte nouvelle, à des emportements regrettables, surtout de la part des troupes recrutées tout nouvellement, et dans des pays aussi peu avancés en civilisation que l'Arabie et que certaines parties de la Syrie...
La question de l'indemnité est donc à Gonstantinople. Maintenant, Bmin Pacha me parait ne devoir agir qu'en vertu des ordres qu'il recevra, et à l'époque où ils les recevra.
( 1 ) OuHeaaes explications.
l*âmbassadeur a. de ségur-dupfiyron, Consul de France a Damas
Constantinople, le 7 janvier 185 1
25. — J'ai reçu vos dépêches des 4 et 18 décembre dernier. Je
comprends très bien que vous ne vous soyez pas pressé d'entretenir
Emin Pacha des indemnités à accorder aux chrétiens de Maloula,
bien que ce soit une question qu'il convient de ne pas perdre de vue.
Les intentions de la Porte à ce sujet ne sauraient être suspectées.
Elle réparera, autant qu'elle le pourra, les malheurs dus aux
circonstances.
Le Consul, de Damas a L'ambassadeur
Damas, le 9 janvier 185 1.
26. — J'ai vu le Séraskier et nous avons parlé de l'affaire de Maloula. Emin Pacha croyant l'honneur des troupes Turques gravement compromis par les réclamations exorbitantes des habitants de ce village, fait travailler à une statistique qui, dit-il, prouvera que les réclamations doivent s'élever à plus de 4 fois la valeur des pertes éprouvées. En attendant, il considère l'octroi d'une indemnité comme un aveu et il se refuse à la faire. L'indemnité ne sera donc accordée qu'en conformité des pertes éprouvées et lorsqu'il sera en mesure de démontrer la fausseté de la plus grande partie des allégations.. .Dans l'état des réclamations, je trouveque 150maisons catholiques avaient été pillées, que 71 maisons schismatiques avaient eu le même sort, et qu'enfin 18 maisons turques n'avaient pas été respectées... D'après les renseignements de l'évêque Grec catholique, Maloula compterait 150 maisons catholiques et 1100 catholiques plus 50 maisons seulement tant schismatiques que turques..
Le Consul de Damas a l'Ambassadeur
Damas, le 14 janvier 185 1.