‹ Documents inédits pour servir à l'histoire du christianisme en orient [XVIe-XIXe siècle];Chapitre 13 sur 113 · La seule affaire qui n'a pas été terminée est celle du · texte numérisé non relu

La seule affaire qui n'a pas été terminée est celle du

remboursement de 81,481 piastres, environ 40 mille francs, montant des avanies faites à Terre-Sainte par Moustapha Pacha de Damas. Je n'attends que les ordres de l'Ambassade pour la reprendre avec le zèle que j'apporte à toutes les affaires de Terre-Sainte.

Le Consul d'Acre A Desages, Chargé d'Affaires a Constantinoplb

Seyde, le 15 mai 1826

24. — Toutes les lettres particulières et toutes les dépêches officielles que j'ai adressées dernièrement^ voie de Bejrout, en Chypre et en France ayant été ouvertes par les Grecs, qui ont visité le bâtiment sous pavillon Autrichien, capitaine Viola, qui en était porteur, et qui lui ont pris des marchandises pour la valeur de 143,500 piastres, je suis obligé de réclamer vos bons offices pour l'acheminement par votre courrier de la dépêche oi-contre pour notre Ministère. Elle contient sur nos affaires et sur notre situation des renseignements que je me fais un devoir de vous soumettre.

L'occupation de Beyrout par les troupes Turques a été marquée par la spoliation des propriétés des chrétiens indistinctement, et dans le temps que- M' Henry Guys et moi nous travaillons à faire restituer à M*" Fourrière, négociant Français, la valeur des meubles et effets que ces troupes lui ont volés ou brisés, en sa présence, dans sa maison, on a cherché à répandre les bruits les plus sinistres, comme la prise et le pillage du khan Français de Seyde. Les habitants de Jaffa n'en attendaient que la confirmation pour se portera de pareils excès contre notre Agent, M^ Damiani.

J'aurais négligé tous ces bruits et méprisé de vaines menaces, si Abdallah Pacha ne fût venu prêter de l'appui à leur continuation. Il a saisi l'occasion du refus que*j'ai fait de livrer au gouverneur de Seyde un enfant chrétien qui avait eu dispute avec un juif, pour me demander de renoncer au privilège d'asile dont le khan a toujours joui. Peut-être était-il encore fâché de l'opposition que les Consuls de Beyrout ont faite à son kiaya de laisser visiter leurs maisons, ou qu'il voulait tenter si, pour l'amitié et les distinctions qu'il m'accorde, je consentirais à donner un exemple dont il pût se prévaloir avec les autres Consuls.

Quoiqu'il en soit, j'ai répondu amicalement à ce Vizir que je ne

puis renoncer à un privilège accordé par le Grand Seigneur et consacré par l'usage dans tout l'Orient, et que si le khan cessait d'être un lieu d'asile, je n'y pourrais plus rester, me trouvant au milieu d'une population qui a déjà menacé de s'en emparer de force et de le saccager de fond en comble. J'ai cité, en preuve de ces menaces, la témoignage non suspect du gouverneur et des autorités de Sejde, qui ont dû calmer l'effervescence et le fanatisme de la canaille ; et j'ai conclu en lui demandant un bouyourdi pour que personne, sous quelque prétexte que ce soit, n'entre dans le khan contre ma volonté. Ce bouyourdi m'a été accordé aussi obligeamment que de coutume, et je puis encore compter sur l'amitié du Pacha, dans tout ce qui n'est pas contraire à ses intérêts.

Gomme mon but est de vous donner des renseignements sur la situation des chrétiens en Syrie, je passe au Pachalik de Damas où les mêmes causes produisent les mêmes effets. Sur le prétexte d'intelligence avec les Grecs, les principaux chrétiens ont été mis en prison, puis relâchés deux jours après, sur leur consentement à payer une avanie de 75 millo piastres, qui montera à plus de cent mille avec les frais et les cadeaux indispensables pour les gens de la justice et du sérail. Le Pacha, qui s'appelle Wali-Dîn ( chef de la reMgion ) a pris cent mille piastres aux marchands Turcs do Bagdad ; mais il leur en a assigné le remboursement sur la douane des tabacs de Perse, qu'on nomme tombak. Enfin, il a obligé les notables de Damas à lui faire l'avance de 200 mille piastres pour les dépenses de la caravane qui doit aller en pèlerinage à la Mekke. Les revenus de Damas suffisaient autrefois aux besoins de cette caravane, et lorsque, par la rétrogradation de l'époque du jour du départ ( onze jours par an), elle se trouvait, comme l'année passée et celle-ci, obligée de se mettre en route avant l'entière perception du miri^ les Pachas ou les Sarafs juifs faisaient cette avance, pour laquelle on n'incommodait personne. Mais tel est l'instinct du despotisme, qu'il met à profit même les calamités publiques. L'an passé, Moustapha Pacha prit cette somme sur le million de piastres qu'il rapporta de Jérusalem ; mais cette année le kiaya de Walidin Pacha, qui a fait la tournée, n'a rapporté que 100 mille piastres, n'ayant pu entrer à Jérusalem, dont les habitants sont toujours, avec les Bethleémitains, en état de rébellion.

Le commerce est anéanti cette année en Syrie, par les avanies et les persécutions que Ton appesantit plus particulièrement sur

les chrétiens .. Déjà nous sommes atteints par les mesures fiscales qui s*étendent sur tous les objets de consommation, et nous nous taisons pour ménager les intérêts de Terre-Sainte, ceux de nos nationaux et l'affaire du mont Carmel (1).

DAMAS, L'ANTILIBAN ET LE HACRAN

Grecs catholiques et Syriens de Damas.

Troubles dans FAntiliban — Missions dans le Hauran.

SOMMAIRE

18 35. — I mars. Le P. Planchet s. ;. au P. Gury s. ;. : i. Fondation des résidences de Zahlé et de Bikfaïa ; mission à Beyrouth; retraite des missionnaires, présidée par le Délégué. — 2. Mort de l'évéque de Zahlé, Ignace Aggiuri ; son élo.^e. — 3. Installation dans la nouvelle résidence de Ma'allakat-Zahlé. — 4. Travaux apostoliques et pauvreté. — 5. Projet d'une mission dans le Hauran. — 6. Course apostolique du P. Riccadonna à travers le Hauran. — 7. Future église du S. Cœur. — 8. Zèle des Lazaristes. — 9. Les protestants de Beyrouth. — 10. Ferveur du missionnaire.

1836. — i août, VAmhassadcnr à r Agent consulaire à Damas : 11. Protccîiun à accorder aux Syriens catholiques.

I y septembre. Le Consul d'Alcp à V Agent cons. à Damas : 12. L'évéque Syrien catholique est arrivé à Alep aprùs le départ d'Ibrahim Pacha.

1887. — 20 février. Le P, Planchet s.j. au P. de Villeforts.j.i 13. Projet de mission au Hauran : voyage des PP. Estôve et Planchet. — 14. De Damas à Lehit ; messe dans le désert ; missions. — 15. Visite des autres villages et ministère apostolique. — 16. Les ruines ; l'hospitalité. — 17. Les mœurs du Hauran. — 18. Le nouvel evcque du Hauran. — 19. Retour à Zahlé.

1839. — 24 décembre. Le Consul d'Alep au Cojisul de Damas : 20. Les Grecs schismatiques persécuteurs des catholiques ; ils sont appuyés, dans leurs vexations, par les Agents Moscovites. — 21. Conduite inconcevable

(1) Cf. dans The Lebanon hj David Urquhart (Loudon 1860), p. 127 . . . quelques renseignements relatifs aux ti*oables du Liban eu 1825.

du gouvernement Ottoman ; vénalité des employés, qui ont pour axiome: Vargentfait tout.

1840. — S avril, JJs niêmes : 22. 11 s'agit du transfert du corps de l'évêque Auvergne, Délégué apostolique, à Ghazir.

1841. — 8 janvier. Les mêmes : 23. Il recommande Tévêque Syrien de Nabk. — 24. Les Consuls sont les prolecteurs des catholiques. — 25. L'agression vient toujours du côté des schismatiques.

2^ février. Le Consul de Damas à l'Ambassadeur : 26. Etat des chrétiens: ils sont pour la plupart pauvres ou de modeste condition. — 27. Les impôts: karage etferdé. — 28. Pauvreté du clergé ; secours envoyés par la Propagation de la Foi ât Lyon. — 29. Desiderata des catholiques : égalité devant la loi et faculté de réparer leurs églises. — 30. Vues d'avenir des habitants de la Montagne ( du Liban ). — 3 1 . La France protectrice des catholiques ; défaillance de quelques Grecs catholiques qui s'adressent à l'Autriche ; l'évêque Grec catholique de Beyrouth les désapprouve.

7 octobre. Les mêmes : 32. L'émi»; Saad-eddine de Hasbaïa a été arrêté ; il protégeait les chrétiens contre les injustices des Druses et voulait embrasser le christianisme. Les chrétiens et le patriarche Maronite demandent sa délivrance.

1842. — 12 janvier. Les mêmes: 33. Après le pillage des localités chrétiennes par les Druse?, Saad-eddine est rendu à la liberté.

6 décembre. L'Ambassadeur au Consul de Danuis : 34. L'évêque Syrien catholique, Yacoub, arrive à Constantinople ; zèle de l'Ambassadeur en sa faveur.

1848. — 8 mars. Les mêmes : 35. Le Pacha de Damas semble préjuger la décision du gouvernement, relativement aux Vakoufs Syriens.

20 avril. Les mimes : 36. Le Pacha revient sur sa décision.

^o mai. Le Consul de Damas à l'Ambassadeur : 37. Désaccord entre les religieux du Liban.

10 octobre. Les mêmes : 38. Arrivée des ministres prolestants Anglais à Damas. Les chrétiens refusent de leur louer leurs maisons. Mécontentement du Consul Anglais.

ij décembre. Les mêmes : 39. Divisions entre les Grecs Melkites de Damas ; zèle du Consul pour mettre la paix.

1844. — 5? janvier. Maximos Ma^loum à l'Ambassadeur : 40. Même sujet.

10 janvier. L'Ambassadeur au Consul de Damas: 41. Eloge du patriarche.

6 février. Le Consul de Damas à L'Ambassadeur: 42. Le calme est rétabli à Damas.

2^ décembre. Le Consul de Saïda au Consul de Beyrouth : 43. Arrivée du patriarche Grec schismalique à Saïda ; l'évêque Grec catholique et le Consul vont au devant de lui. Il se montre fort exigeant ; danger de complication.

1845. — j nmi. Lk mêmes : 44. Rapport sur les troubles dans les districts de Saïda, Gezzine, Deir-el-Kamar, etc. Les troupes Turques favorisent les Druses et empêchent les chrétiens de se défendre. Pillage, massacres, dangers.

Le p. BenoIt Planchet, Missionnaire Jésuite,

AU P. GURY s. J.

El-Maallaka ( plaine de Baalbek ), le i mars 1835

1. — Voilà bien près d'un an et demi que, malgré toute ma bonne volonté, je ne vous ai envoyé aucune nouvelle de notre mission. C'est de notre résidence du S. Cœur que je vous écris aujourd'hui ; il est temps de vous apprendre quelque chose de nos entreprises et de DOS travaux.

Vous savez qu'après avoir quitté le collège d'Aïn-ïraz, je m'étais rendu à Zahlé, pour y établir une nouvelle résidence. Le P. Riccadonna devait en construire une autre à Bikfaïa, gros village du mont Liban. Une partie de l'été et toute l'automne furent employées à bâtir ; l'hiver arrêta nos travaux ; moi-même je quittai Zahlé, vers le milieu du mois de janvier : le P. Riccadonna me rappelait auprès de lui ; et il me fallut traverser les neiges du Sennin, où mon guide et moi manquâmes mourir de froid. Nous pensions avec le P. Riccadonna prendre quelque repos, faire nos plans pour le reste de l'année et, après les exercices spirituels, recommencer, vers le milieu du printemps, les travaux des résidences ; mais voilà que Mgr d'Auvergne, Délégué du S^ Siège, nous invita à la mission qu'il voulait donner à Beyrouth, et à la retraite pour les missionnaires eux-mêmes, qui devait se faire à Antoura. Mgr le Délégué me prit pour la mission de Beyrouth, qui dura trois semaines ; je prêchais en français pour les Européens, avec M. Guinoir, Grand Vicaire de la Délégation ; deux autres missionaires, le P. François, Capucin, et M. Poussu, Lazariste, prêchaient au peuple en arabe. Le P. Riccadonna fut ensuite chargé de donner la retraite : les RR. PP. Capucins et Carmes déchaussés et MM. les Lazaristes y assistèrent. Mgr le Délégué présida à tous les exercices tant de la mission que de la retraite, et ne servit pas peu, par sa présence et les exemples de sa piété, à ranimer la foi des chrétiens

de Beyrouth, et à exciter davantage le zèle des missionaires euxmêmes. Nous eûmes aussi beaucoup à nous louer de l'assiduité et du zèle des Consuls de France et d'Autriche.

2. — Ce fut dans les premiers jours du mois de mai que nous retournâmes avec le P. Riccadonna à' nos résidences. En arrivant à Zahlé, j'y trouvai l'évêque mourant. Il m'avait écrit plusieurs fois pour me faire revenir auprès de lui; mais mes occupations m'en empêchèrent toujours. Cependant le bon prélat parut se remettre un peu ; tout le pays était en prière ; grand nombre de personnes passaient les nuits dans l'église pour obtenir du ciel la conservation d'un si digne pasteur. Je me remis aux travaux de la résidence ; mais le manque d'ouvriers et de fonds suffisants me fit tirer en longueur; je craignais que l'hiver ne mesurprît et ne me forçât, une seconde fois, à revenir à la montagne.

Enfin, j'étais sur le point de terminer et de me transporter à la nouvelle habitation, lorsque mourut le bon évêque de Zahlé- A peine cette triste nouvelle fut-elle répandue dans le pays que le peuple accourut en foule pour voir encore une fois celui qui, durant 18 ans, les avait instruits avec tant de zèle, et gouvernés avec tant de sagesse ; on lui baisait les mains ; on lui faisait toucher des croix et des chapelets. Deux évêques voisins vinrent présider aux obsèques. L'un d'eux fit le panégyrique du défunt; le peuple fondait en larmes et tous se disaient qu'ils n'auraient jamais un évêque qui pût le remplacer et continuer le bien qu'il avait commencé. Mgr Aggiuri, c'est le nom de ce digne prélat, était originaire d'Alep . Après avoir donné, dans son pays, de grandes marques de piété et d'attachement à la foi, il vint au mont Liban, où il fut ordonné prêtre, et ensuite nommé à l'évêché de Zahlé. En entrant dans son diocèse, il trouva le peuple dans une profonde ignorance et livré à toutes sortes de vices. Il en entreprit la réforme, avec un zèle tout apostolique; il vit, en peu de temps, ses fatigues récompensées par le succès le plus heureux. Il établit des congrégations, le catéchisme dans les églises, l'exercice des bonnes œuvres, et forma des prêtres pleins de ferveur, qui l'aidèrent beaucoup dans ses pieuses entreprises. Mais ce que je noterai principalement c'est le respect et l 'amour filial que ce bon prélat portait au S^ Siège ; il en exaltait sans cesse les privilèges et les prérogatives, et en inculquait à tous l'attachement et la soumission. La perte d'un si digne pasteur a été pour ce pays comme une calamité publique, et le nom de Mgr

Aggiuri laissera parmi ces peuples un long souvenir de zèle, de piété, de sollicitude pastorale, de charité pour les pauvres, de toutes les vertus en un mot qui ornèrent ce saint évêque. C'est la reconnaissance qui m'a dicté ces lignes : en lui nous perdîmes un bienfaiteur. Je ne sais pas encore qui devra le remplacer ; le peuple est divisé sur le choix du successeur, et a rejeté l'élection du patriarche ; on attend les réponses de Rome. (1)

3. — A peine le bon prélat passé à une meilleure vie, je me disposai à venir me fixer dans la nouvelle résidence, et choisis pour ce jour la fête des SS. Apôtres Jude et Simon. Comme j'avais passé cette journée occupé aux confessions, je ne pus m'y transporter que la nuit déjà tombée; la prise de possession se fit avec le plus de simplicité possible ; un paysan me porta de la lumière ; j'avais pour tout meuble un matelas, une natte, une cruche d'eau, et un petit vase de terre, qui me servait de lampe. La nuit même, j'écrivis au P. Riccadonna pour l'informer de mon installation dans la résidence du Sacré-Cœur. Il me promett.iit qu'il m'enverrait le P. Estève et le F. ïraversi ; mais comme ils tardèrent à venir, je me trouvai pendant quelque temps tout seul, réunissant en ma personne tous les offices de la maison. Cependant, vers le milieu du mois de novembre, mes nouveaux compagnons vinrent me rejoindre, et aujourd'hui même que j'écris cette lettre, le P. Riccadonna se trouve avec nous depuis quelques jours, mais sur le point de repartir pour la résidence de S^ François Régis, [ à Bikfaïa ], qu'il désire préparer et achever, au moins en partie, pour les sujets que nous attendons. (2)

4. — Nous avons ouvert ici la mission sous les auspices du Sacré-Cœur, avec de bonnes espérances pour l'avenir. Le P. Estève apprend la langue et exerce la médecine avec grand concours ; pour moi, je me rends dans les églises des Maronites et des Grecs catholiques, pour y faire des instructions au peuple et entenàre les confessions. Nous avons autour de nous plusieurs milliers de chrétiens catholiques, assez bon nombre de schismatiques et des musulmans. Notre résidence, en face des grandes plaines de Baalbek, est

(1) Cf. Ech09 d'OrltnU IX,14 et 221 (articles du R. P. Cyrille Charon).

(2) Cf. La Nouvelle Mission de la Compagnie de Jésu» en Syrie, ( 1831- 1895) par le R. P. M. Jolliea^ (Tours, 1898), T.I, p. 41 etc.

dans la position la plus avantageuse pour la mission ; ces plaines sont peuplées d*un grand nombre de villages. Nous n*avons encore dans notre résidence qu'une petite chapelle que le peuple vient en foule visiter, les dimanches et les fêtes, pour prier devant le S* Sacrement et devant le beau tableau du bon Pasteur, que M' de la Ponce a bien voulu travailler de sa propre main, et envoyer à notre résidence. Ce tableau excite beaucoup la dévotion du peuple, qui demande toujours pourquoi donc J.-C. porte un agneau sur ses épaules ; on le leur explique ; cette image si touchante du pécheur égaré et ramené dans les voies du salut par la charité du divin Pasteur de nos âmes, les touche singulièrement ; j'en ai vu d'attendris jusqu'aux larmes.

Nous nous réjouissons devant le Seigneur de voir les heureux commencements de cette mission, dont l'établissement a coûté tant de peines et de tribulations. Le travail s'augmente de jour en jour ; le peuple nous montre estime et confiance ; le clergé lui-même est généralement porté pour nous. Une nouvelle consolation pour nous est la grande pauvreté où nous vivons ; du reste l'aimable Providence ne nous laisse pas manquer du nécessaire ; elle nous envoie à mesure que vient le besoin ; il est vrai qu'elle nous traite un peu comme missionnaires, comme gens, je veux dire, dont la pauvreté doit être l'apanage ; mais je vous assure que le gruau et le maïs, qui composent ordinairement nos repas, ne nous ùtent ni les forces du corps, ni la pie du cœur. Le P. Estève contribue beaucoup à soutenir la résidence en exerçant la médecine ; ce n'est pas que nous exigions aucune rétribution : le médecin et les médecines sont gratis; mais le peuple, qui sait notre pauvreté, nous porte de petits secours, que nous n'acceptons jamais qu'à titre d'aumône.

5. — Nous avons déjà pensé à établir une 3® résidence dans le Hauran ou Hauranitide, autrefois la terre de Hus, où le saint homme Job souffrit avec tant de patience. Plusieurs personnes, et entr'autres Mgr le Délégué Apostolique, nous ont fortement excités à réaliser ce projet. Le Hauran est une province de l'Arabie Pétrée, mais bien différente aujourd'hui de ce qu'elle était anciennement. Les Romains qui, sous les empereurs, s'étaient rendus les maîtres du monde, envoyèrent de nombreuses colonies vers ces riches cojitrées de l'Orient ; le Hauran eut aussi la sienne. On y voit encore les magnifiques restes des villes et des palais qu'ils y construisirent. Le célèbre Assemani appelle la forteresse de Bosra le pro-

dige de Tarchiteoture. Le christianisme se répandit dans cette province comme dans le reste de l'Orient ; mais le mabométisme et le schisme y ont fait aussi leurs ravages.

Enfîn, les excursions des Arabes dépeuplèrent peu à peu ce beau pays ; ce qui est resté de ses nombreux habitants, vit comme des troglodites, au milieu de ces grandes ruines, cultive la terre et recueille le plus beau blé de l'Orient. La religion s'y trouve dans un grand état d'abandon ; le peuple a bien quelques prêtres, mais peu capables de les instruire et de les former. Le caractère de ce peuple est en général simple et débonnaire ; leur, vêtement consiste en une chemise de coton, une ceinture de cuir, un mouchoir de diiférentes couleurs qu'ils étendent sur la tête et qu'ils retiennent avec une corde, roulée en forme de couronne ; l'hiver, ils jettent sur leurs épaules un manteau de peau de mouton. Au printemps, différentes tribus d'arabes errants, dont la plus puissante est celle des Anézés, viennent, avec leurs grands troupeaux de chameaux, camper dans les vastes plaines du Hauran : aux approches de Tété, lorsque les pâturages sont finis^ elles se retirent dans le désert, et vont chercher ailleurs d'autres stations.

6. — Dans le mois de septembre dernier, le P. Riccadonna entreprit de visiter cette province, pour s'assurer si on pouvait y établir une résidence. Il partit de Damas avec le F. Henze, et malgré les fatigues du voyage, la crainte des arabes errants, le manque d'eau et près de 50 degrés de chaleur, ils parvinrent jusqu'à Bosra, après laquelle on ne rencontre plus qu'un désert sans fin. Nos deux pèlerins furent partout accueillis avec le plus vif empressement. La simplicité de ce bon peuple, leurs marques d'affection et leur état d'abandon les touchèrent jusqu'aux larmes ; partout on voulait les retenir ; ils ne purent cependant que promettre de revenir, après avoir tout fixé pour la nouvelle mission. Voici la traduction fidèle d'une lettre, que les chrétiens de Bosra remirent au P. Riccadonna avant son départ ; j'ai cru que cet écrit vous intéresserait assez, mon R. Père, pour vous le transmettre. Ce sont de pauvres chrétiens de l'Arabie Pétrée qui l'ont composé pour demander le secours de quelque missionnaire ; le style en est original, mais les sentiments en sont bien touchants : « 0 Père Vénérable,

« Après le baiser respectueux de vos doigts sacrés, et après « l'excès du désir, qui ne se peut calculer, d'arriver au moment

« heureux de revoir la splendeur de votre belle face en tout bien et « toute sûreté, nous vous remettons le présent écrit dont l'objet est « premièrement de vous interroger sur votre chère et prévoyante « santé et sur la pureté de votre inaltérable tempérament ; et « ensuite de notifier à V. P. que nous, habitants de Bosra et de Ba- « tanea, au nombre de 2,000 catholiques, vivant au milieu d'âmes « errantes, ( les arabes errants ), comme des agneaux au milieu de « loups ravissants, n'avons, parmi nous, ni maître pour l'ignorance « de nos esprits, ni médecin pour les blessures de nos corps ; à « présent que nous.avons appris que vous vous êtes présentés sur les « monts du Chouf ( Liban ) envoyés par le Siège Apostolique, nous « notifions notre état à V. P. Vous le connaissez bien ; nous baice sons vos mains une seconde et une troisième fois.

« Les suppliant vos prières, les enfants de la foi,

a Les familles de Bosra et de Batanea ».

Le P. Riccadonna revint à Damas et rendit compte de son voyage et de ses observations au Patriarche Grec catholique, qui promit d'employer tout son pouvoir pour favoriser cette entreprise. On pense aujourd'hui à réunir tous les catholiques dans un même endroit pour rendre la mission plus facile. Un des ministres du Pacha d'Egypte doit s'employer à cet eflet, et a déjà écrit au gouverneur du Hauran ; nous verrons ce que la Providence disposera. Il est certain que les temps sont plus favorables aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois ; les arabes errants, dont on aurait pu craindre les excursions, intimidés par le nouveau gouvernement, prennent des manières plus pacifiques ; les Grecs schismatiques sont là sans chef et les catholiques nous demandent avec ardeur.

7. — Tel est, mon R. Père, l'état de notre mission. S'il plaît à Dieu, cet été nous construirons une église à la résidence du S. Cœur. Ce sera la seule et la première, sans doute, dans tout TOrient, consacrée à ce symbole adorable de l'amour de J.-C. envers les hommes. Puisse ce sanctuaire contribuer à la gloire de ce divin Sauveur, le consoler quelque peu des outrages qu'il reçoit ailleurs, et servir à ses dessins de miséricorde sur un pays si voisin de celui où il répandit son sang pour le salut du monde.

8. — Les Lazaristes , nos coopérateurs dans l'œuvre de Dieu, commencent aussi à se multiplier en Orient ; ils occupent nos anciennes maisons non sans fruit pour le bien des âmes. M^ Poussu,

leur supérieur, montre beaucoup de zèle pour le succès de la mission. (1)

9. — Il en est bien diflféremment des missionnaires biblistes établis à Beyrouth ; malgré les sommes d'argent et les secours de tout genre que leur envoie leur société, leur mission a fait jusqu'à ce jour bien peu de prosélytes. Il est vrai que Ton voit marcher dans Beyrouth deux évêques qui, après avoir abjuré leur caractère, se sont mariés, et ont embrassé le protestantisme ; mais ils étaient hérétiques Arméniens et déjà retranchés du grand arbre. On voit aussi quelques personnes fréquenter la maison des missionnaires biblistes; mais ce sont des schismatiques déjà perdus pour la vérité. Ces partisans sont bien dignes des enfants de Luther, des apôtres du mensonge. Ils devraient avoir honte, sans doute, de ces tristes conquêtes, ou plutôt de la stérilité dont est frappée leur œuvre ; mais ils s'en consolent, aussi bien que du mépris général dont ils sont environnés, avec les gros'émoluments qu'ils perçoivent.

Je vous écrivis dans ma dernière lettre, mon R. Père, que j'avais eu des entretiens avec le chef de ces missionnaires établis à Beyrouth. Je lui écrivis ensuite une longue lettre, à la quelle il répondit. J'avais cru d'abord qu'il y avait quelque bonne foi dans cet homme, que des préjugés avaient pu le séduire, et qu'en l'éclairant, on pourrait peut-être le retirer de Terreur. Pendant la mission de Beyrouth, j'eus l'occasion de le revoir. Je m'étais présenté pour répondre de vive voix à sa lettre. Il s'agissait de lui prouver la suprématie du Souverain Pontife qu'il rejetait. Nous entrâmes de nouveau en discussion, et la question se réduisit à démontrer que telle avait été, dès le principe, la doctrine de l'Eglise, exprimée par les témoignages des Conciles et des SS. Pères. Je lui apportai des passages des uns et des autres ; mais bien qu'ils fussent convaincants, la réponse ne fut pas longue à chercher : S' Jérôme, me dit-il, en écrivant ainsi, voulait flatter le Souverain Pontife ; S^ Augustin s'est rétracté plusieurs fois de ce qu'il avait dit ; ce sera encore là une de ses erreurs ; pour les autres textes, ils ont été interpolés par les catholiques etc. C'est ainsi que iniquitaS mentita est sibi ; qui refuse d'ouvrir les yeux ne peut voir la lumière. Je lui reprochai alors son manque de sincérité et de bonne foi, de se

( 1 ) Cf. Revue Al-Mackrïq, T. III, p. 547 etc.

faire à soi-même, et d'oser prêcher aux autres une doctrine fondée sur ses propres idées, de rejeter des dogmes universellement reçus, en en démentant les preuves d'une manière si légère, et de marcher ainsi vers sou éternité, au hasard de se perdre sans retour, puisqu'il ne pouvait s'assurer, en aucune façon, que sa croyance pût le sauver ; là-dessus je le quittai. Depuis cette époque, je n*ai eu aucune relation avec lui ; mais lorsque j'aurai l'occasion de retourner à Beyrouth^ je me propose de lui donner un nouvel assaut.

10. — Vous désireriez peut-être, Mon R. P., que j'entrasse encore dans d'autres détails ; je pourrais bien vous raconter plus d'un fait où la divine Providence a daigné, par notre moyen, manifester sa miséricorde ; mais permettez-moi de laisser dans l'ombre ces quelques traits du tableau que je vous envoie. Je pourrais vous dire encore que le Seigneur tient aussi dans ce pays des âmes privilégiées, qu'il se plaît à élever aux plus hauts degrés de la perfection évangélique ; ce que j'en sais serait autant capable de vous édifier que d'exciter votre admiration. Que le Seigneur soit béni de tout, et lui seul loué et glorifié !

Je termine ici, mon R. Père, et me recommande instamment à vos prières. J'espère que nos Pères et Frères n'oublieront p^s devant le Seigneur les pauvres missionnaires du mont Liban. Nous attendons de nouveaux compagnons: mais nous ne savons pas encore sur qui tombera le sort. Quels qu'ils soient, qu'ils s'animent de bon courage, et avant de venir nous joindre, qu'ils fassent bonne provision d'union à Dieu, de patience, d'amour pour la pauvreté, d'humilité, d'obéissnnce et de grande charité. Notre mission s'est fondée et établie au milieu des peines, des fatigues et des privations de tout genre ; nous désirons que le Seigneur la soutienne et la continue par les mêmes moyens ; c'est ainsi qu'elle fructifiera pour nous et pour les autres, pour le salut des âmes et la gloire de J.-C.

De V. R. le très humble et très obéissant serviteur

Benoît Planchet s. j.

Ba^on Roussin, ambassadeur de Frange a Constantinoplb, A Beaudin, Agent consulaire de France a Damas

Constantinople, le 3 août 1836 11. — J'approuve la conduite que vous avez tenue dans les

démêlés existants entre Tévêque catholique de Damas et Tévêque hérétique Abd-el-Messiah. Comme vous le remarquez, la France a toujours protégé les catholiques d'Orient, et cette protection ne doit jamais leur manquer quand ils ont le bon droit de leur côté.

Vattibr de Bouville, Consul de France a Alep,

A BfiAUDIN, AGENT CONSULAIRE DE FRANCE A DaMAS

Alep, le 17 septembre 1836

12. — L'évêque Syrien que vous m'avez recommandé est malheureusement arrivé à Alep après le départ d'Ibrahim Pacha : ce qui m'a empêché de pouvoir faire quelque chose pour lui. Mais il parait que ses affaires ont pu s'arranger sans mon concours ; car je n'en ai plus entendu parler, et l'évêque est reparti sans me rien dire à ce sujet.

Je vous loue beaucoup, Monsieur, pour les bons offices que vous avez été assez heureux de pouvoir rendre aux catholiques de votre résidence, et je ne saurais trop vous engager à continuer d'employer d'une manière aussi utile le crédit que vous avez acquis auprès de vos autorités locales.

Je sais que l'évêque Syrien de Damas est ici avec un autre évêque nouvellement converti. Je le verrai très probablement demain chez le patriarche de cette nation, à qui je compte rendre visite.

Le p. B. Planchet s. j. au P. de Villefort s. j. El-Maallaka ( pkine de Baalbek ), le 20 février 1837

13. — Dans une de mes précédentes lettres, je vous avais informé de notre projet d'établir la mission dans le Hauran. Le P. Rîccadonna avait déjà visité cette province, et d'après les relations qu'il nous en rapporta sur les besoins spirituels de ses habitants et leurs heureuses dispositions à recevoir la divine semence, d'autre part pressés par les instances de Mgr le Délégué et du patriarche Grec catholique, nous résolûmes de nous engager dans cette œuvre. Toutefois nous comprîmes dès lors qu'il n'était point nécessaire de fixer une résidence dans cette province, mais qu'il suffirait d'y faire une excursion de temps à autre, selon que les

circonstances nous le permettraient. Deux ans s'étaient déjà écoulés sans avoir encore rien entrepris de ce côté-là, lorsque le P. Riccadonna reçut des lettres de notre Supérieur Général qui lui enjoignait de se rendre en Chaldée. (1) Nous craignîmes alors de n'avoir plus la facilité de réaliser l'expédition projetée, et il fut décidé qu'avant son départ, deux d'entre nous iraient commencer la mission du Hauran. Le choix tomba sur le P. Estève et sur moi, et le 17 du mois d'octobre, nous nous mîmes en route, avec Semaan notre^petit domestique.

14. — Le second jour de notre marche^ nous arrivâmes à Damas, où nous descendîmes chez MM. les Prêtres de la Mission, qui nous reçurent avec une cordialité toute fraternelle. Nous voulions partir sur-le-champ pour notre destination ; mais le manque d'occasion nous arrêta ; ce ne fut que le 29 que quelques chrétiens du Hauran, venus à Damas pour vendre leur blé, s'offrirent de nous emmener avec eux. Ce fut un samedi que nous nous remimes en chemin avec la petite caravane qui se dirigeait vers un village nommé Lehit, à deux journées de Damas ; le temps était magnifique et nos compagnons de voyage fort gais. Nous marchâmes tout le jour sur le territoire de Damas, et la nuit était tombée lorsque nous entrâmes dans les plaines du Hauran. Les hommes et les animaux étaient fatigués ; nous fîmes halte au milieu d'un champ, dormîmes quelques heures sur la terre, et reprimes ensuite notre route longtemps avant l'aurore.

Ce ne fut qu'au commencement du jour que nous reconnûmes le pays où nous étions ; des plaines nues et désertes ; cà et là, dans le lointain, des ruines de villages abandonnés : c'est tout ce qui s'offrit à nos regards. Comme c'était un dimanche, nos gens eurent la dévotion d'entendre la sainte messe, et me proposèrent de la célébrer ; j'acceptai volontiers. A l'instant, on arrêta la caravane ; un autel est bientôt dressé avec quelques pierres qui se trouvent là ; nous tirons notre chapelle de la valise ; en un moment tout est prêt. La circonstance avait quelque chose de touchant : le silence, le désert, quelques pauvres chrétiens réunis autour du rustique autel. Au moment de l'élévation de la S^ Victime, je priais Dieu

( 1 ) Cf. fja Nouvelle Mission de la Compagnie de Jésus en Syrie, par le R. P. M. JuUien, T. 1, p. 88 etc.

avec ferveur de vivifier ces solitudes, de les féconder et de les repeupler, comme ils Tétaient autrefois, de nombreux disciples de révangile, ou du moins de bénir et de sauver ceux qui s'j trouvaient encore ; je les recommandais avec instance au B^ Alphonse [ Rodriguez ] dont ce jour là nous célébrions la fête et qui semblait préluder à notre mission : puis la caravane repartit, et dans la soirée nous arrivâmes à Lehit.

Nous fûmes reçus avec empressement ; ces braves gens se rappelaient encore le P. Riccadonna et le F. Henze qui, deux ans auparavant, étaient venus les visiter. Sans perdre de temps, nous leur annonçâmes le but de notre voyage et désignâmes les heures où ils devaient se rassembler pour assister aux instructions. Le P. Estève, de son côté, s'offrit de traiter tous les malades de l'endroit, et l'ouvrage ne lui manqua point. Ces bons paysans étaient enchantés qu'on fût venu de si loin pour les trouver. Voyez^ se dtsaient-ils entr'eux, comme l'Eglise Romaine est une bonne mère ; jusqu'où s'étend son zèle ; elle envoie des missionnaires jusque vers nous ; qui nous connait cependant et qui pense à nous, relégués que nous sommes au fond de notre province et sur les confins du désert ?

Lehit est en effet le dernier village du Hauran vers l'orient, et touche au grand désert de Bagdad. Sa population est toute catholique : ils ont une église et un prêtre qui la dessert ; mais comme tous les autres catholiques de la province, ils vivent dans une grande ignorance des principes de la religion et des obligations qu'elle leur impose. Nous restâmes dix jours au milieu d'eux. Pendant ce temps, nous les instruisîmes, autant que le permirent les circonstances ; nous cherchâmes surtout à réveiller leur foi et à exciter en eux le désir du salut. Un grand nombre s'approchèrent des sacrements, et nous eûmes la consolation de réconcilier avec Dieu des âmes qui depuis longtemps en vivaient éloignées, et vers lesquelles il semblait qu'une providence particulière nous avait envoyés.

15. — De Lehit nous visitâmes quelques villages qui se trouvaient à peu de distance : Uaiat, Betainé, Em-Zaitoun, Elme-touné. Le curé de f^hit nous accompagnait partout, et nous servait d'introducteur ; il rassemblait les gens, et leur ordonnait de nous écouter : il nous montra toujours beaucoup d'estime et d'affection, et nous fûmes édifiés de son zèle. Ces villages sont, comme les

autres villages du Hauran, les restes d'anciennes habitations ; leur population, peu considérable, se compose de Druses et de Grecs catholiques ; ils sont tous laboureurs. Le peu de temps que nous passâmes parmi eux fut employé à Tinstruction, aux confessions et à la visite des malades. Nous trouvâmes partout des esprits dociles, le désir d'apprendre, et de l'intelligence pour saisir promptement ce qu'on leur enseignait. Quant aux Druses, ils nous parurent, comme ceux du mont Liban, inaccessibles à la vérité. On n'en cite pas un seul, dans le pays, qui ait embrassé le christianisme.

16. Cependant, nous pensâmes à nous diriger vers une autre partie de la province. Quelques chrétiens, qui allaient pour un mariage à un village assez éloigné, nous offrirent leur compagnie. Nous avions devant nous la montagne dite des Druses et nous devions en parcourir une bonne partie avant d'arriver à notre destination. Le premier pays que nous rencontrâmes est Schuhaba renommé pour ses belles ruines. Schuhaba parait avoir été autrefois une ville assez considérable, mais je ne saurais dire sous quel nom elle était connue dans l'antiquité. Tout y respire encore la grandeur et la magnificence. La maison des bains, immense palais, est ce qu'il y a de mieux conservé. Les voûtes, formées de petites pierres liées entr'elles avec le ciment romain, se sont écroulées et comblent l'intérieur. L'aqueduc qui conduisait les eaux subsiste encore en partie. Au centre de la ville s'élève un rang de belles colonnes d'ordre corinthien ; le temple qu'elles décoraient a complètement disparu. Plusieurs grandes rues pavées de pierres carrées, à la manière des voies romaines, viennent aboutir à cet endroit. Â l'entour, on voit de beaux restes : des pièces d'architraves, des corniches, des chapiteaux, des débris de sculpture sont là amoncelés et confondus.

La province du Hauran est ainsi toute couverte de ruines. Elle a dû être autrefois très peuplée ; â chaque pas, le voyageur rencontre des traces de villes ou de villages. Les inscriptions Grecques abondent, mais je n'en ai pas vu une seule en langue latine. Il est incontestable cependant que ces villes et ces édifices aient été l'ouvrage des Romains ; il est assez facile de reconnaître, au genre de l'architecture, la main qui travailla ces monuments. Après que Constantin fut devenu la conquête de la croix, les chrétiens peuplèrent cette contrée et changèrent en églises les temples consacrés aux idoles. On reconnait en plusieurs endroits des traces évidentes

du christianisme ; mais, après tout, de quelque côté que Ton jette les regards, on n'a plus devant soi que des décombres et une morne solitude. Le temps, les guerres, les irruptions des arabes ont désolé cette contrée, autrefois si riche et si peuplée. A la vue de ces débris de la puissance romaine et du règne du bas empire, au milieu de ces déserts muets, autrefois si animés et cultivés par tant de bras, qu'il est facile de comprendre que, dans ce pauvre monde, tout n'est que vanité; tout y passe, tout y meurt. En contemplant ces édifices du peuple-roi, démantelés^ ruinés, couchés sur la terre, ou comme chancelant sur leur base minée et prêts à faire une dernière chute, on éprouve un sentiment profond de mépris pour la terre; on. ne tient plus à la vie, et le cœur comme naturellement s'élève vers cette source éternelle de richesse et de joie : source divine qui peut seule étancher cette soif infinie de grandeur et de félicité qui fatigue notre âme. Le cœur s'attriste aussi et s'afflige à la vue de ces monuments que le christianisme avait consacrés au culte du vrai Dieu, tombés aujourd'hui, ou dégradés et déserts ; mais on reconnaît là le juste châtiment de l'infidélité et du schisme de ces Grecs disputeurs, qui si longtemps fatiguèrent l'église par leurs vaines prétentions et les sophismes de leur fausse théologie^ et semblent la désespérer, à l'heure qu'il est, par leur orgueilleuse obstination.

Nous jetions un dernier regard sur les ruines de Schuhaba, et déjà nous reprenions notre route, lorsque un Grec schismatique de l'endroit, le seul du reste qui s'y trouve, vint cordialement nous inviter à descendre chez lui, au moins pour y prendre quelque réfection. L'hospitalité est la première vertu du Hauranite ; tout voyageur qui s'arrête chez eux est toujours défrayé ; chacun s'empresse de le recevoir et de lui faire honneur dans sa maison, sans faire distinction de nation ou de religion. Nous acceptâmes l'offre de notre schismatique, et après un léger repas, nous primes congé de lui et rejoignîmes bientôt nos gens qui nous attendaient.

Nous cheminâmes toute la journée à travers les bois qui couvrent la montagne des Druses. On nous fit apercevoir, près de notre route, un pays appelé El-Kanawat où se voit un grand édifice, dit palais de' Job, peut-être parcO' qu'il fut bâti sur l'emplacement de celui qu'habita le S^ homme. Il est certain que nous étions sur la terre de Hus. Nous voulions nous écarter pour aller rendre quel-

qu*hommage à ce lieu consacré par tant de patience ; mais le temps nous manqua. Le soleil était sur son déclin et notre terme encore éloigné. Nous arrivâmes en efifet, la nuit déjà avancée, à un petit village où il ne se trouvait qu'une seule maison de Grecs catholiques ; le reste était Dr uses ou Grecs schismatiques. Notre hôte nous reçut de son mieux, et comme sa maison était très petite, il emprunta celle de son voisin, Grec schismatique, qui la prêta volontiers. Nous soupâmes en grande compagnie, tous assis par terre, et au même plat ; et après le repas, nous profitâmes de la réunion pour faire, selon notre usage, quelque peu de doctrine chrétienne et d'exhortation au salut. Nous exerçâmes encore là notre ministère tant pour les besoins spirituels que corporels de ceux qui recoururent à nous. Le matin, je célébrai la messe dans la maison même du schismatique et fis l'instruction sur la nécessité de l'unité de l'église et de la foi. Nous primes ensuite congé de nos hôtes, et tous également nous firent mille amitiés.

Notre terme n'était pas éloigné : nous y arrivâmes bientôt, c'était un petit pays appelé Bersos [{) où se trouvaient plusieurs familles Grecques catholiques : nous nous y arrêtâmes et après avoir catéchisé, confessé, baptisé et même fait un enterrement, nous nous avançâmes jusqu'à Arée, autre village, tout peuplé de schismatiques. Nous n'y rencontrâmes qu'une seule famille de Grecs catholiques, la dernière du Hauran. On nous montra de là A>^ra, à la distance de deux heures seulement. Bosra était autrefois la métropole de la province ; elle est encore aujourd'hui assez peuplée^ et renferme des ruines que l'on peut comparer aux plus belles de l'Orient. Mais comme la curiosité seule pouvait nous y conduire, puisque il n'y habite pas un seul chrétien, après avoir fait à Arée ce que la charité demandait de nous, nous rentrâmes dans l'intérieur du pays et reprimes la direction de Damas, que nous avions trois journées devant nous.

17. — Nous eûmes tout le loisir, dans ces différentes courses, d'étudier les mœurs du pays. Le Hauranite est bon, simple et hospitalier ; il tient beaucoup de l'arabe errant, dans sa manière de vivre ; c'est le même vêtement : la chemise de coton, la ceinture de cuir, et le manteau de peau de mouton. C'est la même nourriture : le gruau et le laitage. Quand un hôte de quelque destinction

dort chez eux, ils tuent un mouton et le servent tout entier. Les parents, les amis, les voisins viennent assister au repas. On se range en cercle, assis à terre autour d*une espèce d'auge en bois, remplie de gruau ou de blé bouilli ; chacun puise avec la main, et mange jusqu'à ce qu'il se soit rassasié. Quand les premiers ont terminé, d'autres prennent leurs places et achèvent ce qui reste ; on boit à un vase commun ; le repas termine, ils prennent le café et fument la pipe. Leurs habitations sont obscures, malpropres, sans fenêtres ; la lumière entre par la porte ; ce sont des espèces de grottes. Pour le dormir, le lit est un gros tapis de laine, et la couverture un autre tapis, plus léger cependant, mais qui pourrait assez bien défendre du froid, si la chambre où dorment les hommes n'était ordinairement sans porte, en sorte que c'est presque dormir en plein air, et dans le Hauran, les nuits sont très fraîches.

18. — Dans notre retour, nous séjournâmes à Walgra, petit village moitié musulman et moitié chrétien. L'air y est malsain, l'eau peu potable ; aussi trouvâmes-nous la moitié du pays attaquée de la fièvre. Nous leur offrîmes nos services, et après nous être employés pour leur bien spirituel et corporel, autant que le temps et les circonstances nous le permirent, nous passâmes à Negeran, village tout catholique. La population en est d'environ 400 âmes. Nous y trouvâmes aussi un air malsain, et bon nombre de malades; le P. Estève lui-même y fut indisposé et obligé de garder le lit. Le nouvel évêque ( 1 ) venait d'y envoyer un nouveau prêtre en remplacement de l'ancien, que la mort avait enlevé quelques jours auparavant ; il montrait du zèle ; mais nous fûmes affligés en voyant le lieu où le peuple se réunissait pour prier et assister à la sainte messe. C'était une espèce de chambre assez, petite, dont la moitié du toit s'était écroulé ; les murs en étaient dégradés et entièrement nus; une niche pratiquée dans la muraille servait d'autel ; un seul chandelier et une image de bois en faisait tout Tornement. Le peuple nous parut froid ; plusieurs cependant répondirent à l'appel et se remirent en grâce avec Dieu. Au bout de quelques jours, le vin nous manqua pour la messe aussi bien qu'au curé, et comme le P. Estève s'était rétabli de son indisposition,

(1) -Cyrille Fasfous. Cf. Echos (V Orient, T. IX, p. 20 (articlea du R. P, C/rille Charon ).

nous en profitâmes pour quitter Negeran et nous rendre à Khabab, autre village tout catholique et le plus considérable du pays. Mgr Cyrille, le nouvel évéque, desirait depuis longtemps nous voir, et nous fit l'accueil le plus amical. Nous le trouvâmes plein de zèle pour le nouveau troupeau que le Seigneur venait de lui confier ; mais sa position lui paraissait un peu dure ; mal logé, mal nourri, sa vie devait être toute apostolique. Il voulait absolument nous fixer auprès de lui ; nous eussions partagé volontiers ses privations et ses travaux, mais nos résidences nous redemandaient. J*espère que ce prélat fera beaucoup de bien dans son peuple. Deux fois déjà il m*a écrit pour manifester sa joie des premiers succès de ses soins pour l'instruction de son troupeau et nous prier de retourner auprès de lui, après les fêtes de Pâques.

19. — Nous passâmes quelque jours à Khabab dans l'exercice du saint ministère ; le P. Estève ne pouvait suffire à la multitude des malades qui se présentaient à lui. Notre demeure dans ce pays ne fut pas sans quelques fruits ; la moisson paraissait abondante ; mais il fallut faire le sacrifice de nos espérances ; déjà nous étions entrés dans la mauvaise saison, et la crainte que les neiges ne nous fermassent le passage hâta notre départ. Nous nous mimes en route le 2 du mois de décembre, et le 3, fête de S. François Xavier, nous entrâmes dans Damas, encore assez à temps pour célébrer la sainte messe.

Les MM. de la Mission nous attendaient, et nous reçurent avec les mêmes démonstrations de charité et de joie. Nous ne pouvons assez les louer de tous les égards qu'ils eurent pour nous, pendant notre séjour chez eux.

Notre pensée était de continuer notre route sans aucun retard; mais les pluies arrivèrent ; puis, le P. Estève et notre petit domestique tombèrent malades; notre position était assez embarrassante; il fallut retarder le départ, attendre que les malades se rétablissent ; mais comme le mal paraissait plutôt empirer^ nous résolûmes de nous mettre en route, nous confiant à la divine Providence. Nous avions deux journées de marche avant d'arriver à la résidence du S. Cœur [ Zahlé ]. Enfin le 16 du mois de décembre, nous y rentrâmes, deux mois précisément après en être sortis pour notre voyage dans le Hauran. Quelques jours après notre arrivée, le P. Estève, encore peu remis de son indisposition, partit pour la rési-

dence de Bikfaïa. Je restai seul avec notre petit domestique, toujours malade, et qui depuis quelques jours seulement a pu reprendre son service, après avoir gardé le lit près de 2 mois.

Nous étions à peine retournés du Hauran, que le P. Riccadonna partit avec le P. Ryllo pour visiter les Saints-Lieux. Destinés à une mission plus lointaine et plus périlleuse, ils n'ont point voulu quitter la Syrie sans avoir la consolation de vénérer le tombeau de notre divin Sauveur et de baiser cette terre où s'imprima la trace de ses pas sacrés, et qu'il arrosa de son précieux sang. Le Seigneur les a ramenés sains et sauf:s : ils se disposent aujourd'hui à nous quitter.

Je me recommande, mon R. Père, à vos SS. Sacrifices, ainsi que mes compagnons, afin que le divin Sauveur augmente en nous le désir de sa gloire et le zèle pour le salut des âmes ; recommandeznous aussi à tous nos chers confrères d'Europe...

B. Planchet s. j.

Henri Guys, Consul de France a Alkp, AU Comte de Ratti-Menton, Consul de France a Damas

Alep, le 24 décembre 1839

20. — Je vous suis obligé de vos informations au sujet de la nouvelle tentative du patriarche Grec schisraatique contre le clergé catholique (1). Si vous avez vu ce prélat, vous aurez reconnu qu'il porte sur sa physionomie les signes de la fourberie et de la taquinerie.

Il faut avoir lu la relation des persécutions que les catholiques de Scio ont éprouvées de la part des Grecs pour croire à toute la perfidie de cette nation, plus tyrannique que ne l'ont jamais été les Turcs.

Elle a toujours pour auxiliaires, dans ses interminables tracasseries, les Consuls étrangers de leur rite, surtout les Russes, car la plupart des Agents en Levant sont Grecs.

P|iisque vous connaissez le caractère de Consul Moscovite de Bejrrout, vous serez moins étonné d'apprendre qu'il nous suscite des

(1) C£ Echos d'Orient, T. IX, 274.

affaires qui aient pour base le fanatisme religieux et la cupidité la plus coupable.

21. — Je ne conçois pas cependant que la Porte se laisse si facilement convaincre par ces solliciteurs, qui se disent opprimés, réclament des firmans pour être réintégrés dans leurs prétendus droits. Car enfin, il n*y a que peu de temps que nous avons obtenu que le patriarche Grec n'aurait aucune action sur celui Melchite, et maintenant voilà qu*il se représente avec un ordre qui lui donne l'arrogance de demander l'abolition des privilèges dont les catholiques ont joui jusqu'ici, l'abandon à\x kalloussé {!) n'étant qu'une introduction à d'autres réformes plus importantes.

Ce qui me surprend encore plus^ c'est que ce firman soit expédié au moment où parait le Katti-^hétif du Sultan, qui contient sa résolution d'organiser l'empire, d'y tout régler convenablement et de faire bonne justice, etc.

Dans les nombreuses occasions que j'ai eues de repousser les empiétements des Grecs et des Arméniens, j'ai reconnu que le résultat de leurs démarches à Constantinople était dû à la vénalité des employés du gouvernement Ottoman, qui, en vendant à quelqu'un un droit qu'il n'a pas, se font un joli casuel, parce que le propriétaire, devant réclamer la restitution de son bien, et l'usurpateur, enhardi par son premier succès, reviendront à la charge, ce qui fera nouvellement recourir la partie dépouillée, et donnera lieu à de continuelles rétributions, l'axiome « V argent fait tout » étant la base du système judiciaire de la Turquie.

Henri Guys, Cîonsul d'Albp, a Ratti-Menton, Consul de Damas

Alep, le 8 avril 1840

22. — J'ai une faveur à vous demander, c'est pour des ordres du Pacha qui me sont nécessaires au sujet du corps du feu archevêque Auvergne et de son vicaire. J'ai été chargé de faire exhumer les deux ecclésiastiques Français morts à Diarbékir, et maintenant

( 1 ) Sur cette affaire très curieuse du kalloussé, les documents conservés aux archives de Parîs et de Constantinople rempliraient des volumes. Cf. les Echos d'Orient. T. IX, p. 274 et 838. Les documents arabes ont été édités par le R. P. Const. Bâcha dans un petit volume paru en 1909.

que leur tombe est préparée à Ghazir^ je vais les y envoyer. L*ordre du Pacha ne serait que pour éviter des difficultés, que nous n'avons pas rencontrées jusqu'ici (1).

Le Consul d'Albp au Consul db Damas

Alep« le 8 janvier 1841

23 — Le patriarche Syrien catholique a reçu des nouvelles de son évêque de Nabq, et comme celui-ci se dit aux abois^ son supérieur me demande une lettre de recommandation pour lui.

24. — Vous savez, mon cher collègue, que nous sommes les protecteurs des catholiques en Orient, et que depuis l'émancipation de 1830, nous n'avons cessé de nous occuper d'eux, pour leur installation dans les endroits où ils n'avaient pu s'établir, et pour les défendre contre leurs adversaires, les schismatiques, qui voudraient les en éloigner.

25. — Vous devez savoir aussi que ces schismatiques sont oflfenaifs, agresseurs, tandis que les catholiques ne se permettent jamais d'attaquer leurs antagonistes.

Lb Consul de Damas a l' Ambassadeur

Damas^ le 25 février 1841

26. — J'ai l'honneur d'adresser à V. E. l'état de situation de l'Eglise catholique dans l'arrondissement consulaire de Damas. Dans cet état ne sont pas compris ceux des coreligionnaires très nombreux qui habitent le inont Liban, et dont on a porté le nombre à environ 200 mille, ainsi que les chrétiens fixés dans les villes ou villages du littoral de la Syrie...

Les chrétiens du Pachalik sont réduits, ainsi que tous les chrétiens d'Orient, à la condition de simples rayas. Dans les villages, ils se livrent à l'agriculture et au métier de muletier ; à Damas, si l'on en excepte un petit nombre qui possèdent une fortune au-dessus de la médiocrité, qu'ils travaillent à augmenter par le commerce en grand, auquel ils la doivent» les autres catholiques exercent le trafic eu détail, ou sont employés comme ouvriers, tisserands, cordonniers etc. Beaucoup de ces chrétiens ont

(1) Cf. Maehrïq 1909, p. 19 et H. Guys : Beyrouth et le Liban, II, 201

en propriété la maison qu'ils habitent ; ils n*ont aucun autre bienfonds.

27. — L'impôt qu'ils payaient sous le gouvernement Egyptien consistait dans le karach, qu'ils ont dû acquitter depuis le commencement de l'Islamisme, et le ferdé^ imposition de création Egyptienne. Il est probable que lors de l'organisation nouvelle, on les soumettra au même traitement que dans le reste de l'Empire Ottoman.

28. — V. E. verra par l'état précité que les biens du clergé y sont nuls. Les prêtres catholiques Grecs de Damas sont tellement dépourvus de ressources, qu'ils ont dû recourir à la charité de leurs ouailles pour pouvoir vivre journellement. En effet, chaque mois, trois des familles catholiques riches ou aisées admettent 4 ou 5 religieux à leur table. Quant à la construction des édifices pour le culte, la Société de la Propagation de la Foi de Lyon y pourvoit, en envoyant chaque année des fonds à cet effet.

29. — J'ai consulté le chef de la communion Grecque catholique sur les questions qui peuvent intéresser en ce moment l'existence et la sécurité des catholiques. Voici à peu près ce qu'ils peuvent désirer :

P/ Egalité parfaite devant la loi, mais non pas cette prétendue égalité proclamée par le Katti-chérif, et qui se résout dans un système de collusion de la part des juges auxquels ils sont obligés d'avoir affaire.

27 Faculté de construire des églises et de réparer celles existantes, en tant que de besoin, sans être obligés de requérir au préalable l'autorisation du gouvernement deConstantinople, autorisation qui ne s'obtient que moyennant finances, et qu'on ne parvient à exécuter ici qu'à prix d'argent.

En ce qui concerne leur sécurité, ils en auront déjà une grande garantie le jour où il y aura un gouvernement fort, qui voudra empêcher la suprématie d'une secte sur l'autre. Mais c'est là, ce me semble, la grande difficulté à résoudre, puisque les prétentions des sectaires est un moyen de lucre pour l'autorité, appelée à décider entre elles.

30. — Quant aux chrétiens de la Montagne, quoique cette localité ne soit pas sous ma juridiction, je crois assez connaître leurs besoins actuels et leurs vues d'avenir pour être convaincu

que Tunique but auquel ils tendent et qu*il serait peut-âtre de notre intérêt de leur faire atteindre, ce serait de leur obtenir leur indépendance de la Porte, sous le patronage de la France, d*autant plus que l'Angleterre en prendra plus tard Tinitiave, à notre grand détriment.

31. — Les catholiques, mais surtout leur culte, a constamment été jusqu'à présent sous la protection Française. La question du costume vient d'éloigner un peu de nous les Grecs catholiques, qui voudraient que nous les soutenions bongré malgré, quoiqu'il paraisse qu'ils aient eu tort relativement à leur prétention de porterie Aalloussé {!). Aussi, dès le retour de M'^ Merlato (2), le clergé catholique s'est-il empressé, comme j'ai eu l'honneur d'en informer V. E., d'aller se placer sous la tutèle de l'Agent Autrichien ; et comme celui-ci a vu dans ce rapprochement un moyen de se faire pardonner sa conduite dans l'affaire des Juifs (3), il a promis aux prêtres de leur faire conserver le kalloussé. Je sais toutefois que l'évêque de Beyroutt informé de la démarche inconsidérée du vicaire patriarcal, l'a hautement désapprouvé de s'être fait accompagner au sérail par le drogman et les janissaires du Consulat Autrichien, ce qui ne s'est jamais pratiqué de la part d'aucun Consulat à l'égard des ecclésiastiques rayas.

Le Consul de Damas a l'Ambassadeur

Damas, le 7 octobre 1841

32. — L'affaire relative à l'arrestation de l'émir Saad-eddine vient de prendre un caractère qui nous la rend doublement intéressante : en 1' lieu, comme acte de justice, dans le cas où, suivant le bruit public, ce prince serait la victime de fausses accusations ; en 2® lieu, j'ai reçu des habitants chrétiens de Déir-el-Kamar, au mont Liban, une pétition très pressante en faveur de ce chef du district de Hasbaïa ; et hier, il m'est parvenu une lettre, très pressante aussi, du patriarche Maronite, pour m'inviter à travailler à

( 1) On ne voit pas en quoi ils auraient eu tort. Cf. Eehot d'Orient 1906, p. 274.

( 2 ) Agent Autrichien à Damas.

(8) Il s'agit du massacre du P. Thomas.

la mise en liberté de rémir, sur la conduite délicate et fidèle duquel il donne les plus fortes assurances. Il ne me dissimule pas, dit-il» que son arrestation est une manœuvre inique de ses ennemis. Déjà j'ai eu l'honneur, dans ma dernière lettre, défaire pressentir à V. E. que la démarche faite, sous le gouvernement Egyptien, par rémir Saad-eddine, pour embrasser le christianisme, pouvait être pour quelque chose dans la mesure qui vient de le frapper. Il n'en fallait pas davantage, dans le moment actuel, pour le rendre l'objet des intrigues vexatoires de quelques fanatiques, que la Porte ne saurait trop se hâter de mettre à la raison. L'aversion que lui portent ces fanatiques a dû servir de prétexte utile aux Druses de Hasbaïa, qui ne lui pardonnent pas de se montrer le protecteur des chrétiens de cette contrée.

Je pense, M. le Comte, que si V. E. jugeait à propos d'obtenir de la Porte que le prince Saad-eddine soit remis en liberté, ou que, s'il doit être jugé, des mesures soient annoncées pour la punition sévère des faux témoins qui s'élèveront contre lui, il y aurait acte d'humanité d'une part, et de l'autre, les chrétiens et le patriarche de la Montagne auraient une nouvelle preuve de l'action efficace de l'Ambassade du Roi auprès du gouvernement Ottoman : cela contribuerait d'ailleurs à en imposer au parti Druse, qui, depuis quelque temps, prend une attitude intolérable vis-à-vis du parti chrétien, parce qu'il paraît appuyé par les Anglais, et qu'il voit chez les Turcs une tendance manifeste à molester nos coreligionnaires.

Le Consul de Damas a l'Ambassadeur

Damas, le 12 janvier 1842

33. — L'émir Saad-eddine, (pour lequel j'étais intervenu officieusement, d'après la démarche du patriarche Maronite, et qui n'avait pu être élargi, parce que, disait Nedjib Pacha, ce prince n'étant pas Français^ mais sujet de la Porte, je n'avais aucun droit pour me porter sa caution ), vient d'être mis en liberté après trois mois d'incarcération. S'il était besoin d'une preuve morale de plus pour constater la connivence de Nedjib Pacha dans les derniers événements de la Montagne, je la trouverais dans la libération de l'émir Saad-eddine, aussitôt que l'autorité locale a jugé qu'une

plus longue détention devenait inutile, les Druses ayant accompli leur œuvre de destruction. (1)

BOL'RQUBNEY, AMBASSADEUR A CONSTANTINOPLB,

A Bëaudin, Agent consulaire a Damas

CoQstantinople, le 6 décembre 1842

34. — Mgr Yacoub, évêque Syrien catholique, est arrivé à Constantinople, et m'a remis votre lettre du 20 octobre. Ainsi que je vous Tannonçais dans ma précédente dépêche, des démarches pour lui assurer la possession de son église ont été déjà commencées auprès de la Porte, et sa présence ici ne pourra que les activer. Je ne saurais trop vous recommander de veiller à ce que Ahmed Pacha persiste dans la voie de temporisation qu'il parait avoir adoptée à votre suggestion, et oppose aux efforts de l'évêque hérétique la ferme résolution de s'en remettre pour cette affaire à la décision de son gouvernement.

L'AMBASSADEUR A DeYOIZE, GoNSUL A DaMAS

Constantinople, le 8 mars. 1843

35. — J'ai déjà appelé votre attention sur la question pendante des églises Syriennes de Damas. Vous savez que l'évêque Yacoub est arrivé à Constantinople pour réclamer l'exécution du fîrman qui a conféré au7( catholiques la jouissance de ces églises, injustement contestée par leurs adversaires.

J'appuie de tous mes efforts, auprès de la Porte, les démarches de l'évêque Yacoub, et mes paroles sont reçues avec cet esprit d'amitié et de bonne entente qui préside, plus que jamais, aux relations de nos deux gouvernements.

Il y a néanmoins des formes par lesquelles ces sortes d*affaires sont invariablement destinées à passer, et qui retarderont une solution définitive. D'ici à ce qu'elle puisse avoir lieu, je désire que vous

( l ) Il s'agit des massacres et pillages qui venaient d'avoir lieu à Deirel-Kamar, Hasbaïa etc.

ne négligiez aucun effort pour intéresser le Pacha de Damas à la juste cause que nous défendons..

La mesure qu*a prise Ali Pacha, en enlevant au Vekil de Tévéque Yacoub l'administration des biens Vakoufs, menacés par cette mesure même d'une détérioration certaine, semble préjuger la décision de l'affaire dans un sens contraire aux intérêts Syriens : il serait donc de toute équité, en attendant la décision de Constantinople, de remettre provisoirement ces biens à la disposition du Vekil, et vous ne pouvez trop insister auprès du Pacha de Damas pour le déterminer à un acte de justice qui honorera les débuts de son administration.

L'Ambassadeur a Dbvoize, Consul a Damas

Constantinople, le 20 avril 1843

36. — L'ordre délivré par Ali Pacha relativement à l'administration des biens dépendant des églises Syriennes remplit entièrement le but que je me proposais et auquel Mgr Yacoub paraissait attacher le plus vif intérêt.

Le Consul de Damas a l'Ambassadeur

Damas, le 30 mai 1843

37. — Suivant l'expression de leurs évêques, les chrétiens d'une partie du Liban usent aujourd'hui toute leur énergie dans de misérables querelles de couvent. Les divisions qui existent depuis quelque temps au sein des communautés catholiques Grecques, entre les religieux originaires de la Montagne et ceux originaires de Damas, réunis sous une même règle, ont pris dernièrement dans les monastères de Saint-Sauveur et de Saint-Antoine un caractère d'irritation et de violence qu'elles avaient rarement présenté jusqu'ici. La nomination d'un supérieur, auquel chacun de ces ordres a dû procéder, a servi de nouvel aliment à toutes ces discordes. Les deux partis, après s'être réciproquement accusés d'avoir empoisonné le supérieur décédé, en sont venus aux mains ; des coups de couteau ont été donnés et ont fait des blessures graves (1). Les

( 1 ) Ces renaeigaements semblent exagéi^és. Les documents arabes que nous connaissons sont plus modôi*é8.

moines Damasquins ont été expulsés de ces couvents et se sont réfugiés à Damas dans leurs familles. La connaissance de ces scandaleuses affaires a été déférée à la juridiction du Délégué Apostolique, juridiction ordinairement peu respectée par ces reli-' gieux sous le rapport spirituel, et à plus forte raison insuffisante sous tous les autres rapports.

Lb Consul de Damas a l'Ambassadeur

Damas, le lo octobre 1843

38. — Deux missionnaires Anglais de la société Presbytérienne de Belfast, sont arrivés dernièrement à Damas, avec leurs familles, pour y former un établissement. Ils ont été reçus avec un sentiment de répulsion très marqué par toute la population chrétienne de cette ville. Pour prévenir, autant que possible, cette manifestation, à laquelle ces missionnaires avaient dû s'attendre, après l'inutilité de toutes leurs tentatives dans le Liban, le Consulat d' Angleterre avait annoncé publiquement, selon les ordres de lord Aberdeen, que leur mission avait uniquement pour objet l'intruction des juifs et leur conversion au christianisme ; que tout à fait distincte, dans son esprit et ses tendances, des sociétés bibliques Américaines, elles ne prétendaient exercer aucune action sur les autres communions chrétiennes.

Cette déclaration a inspiré peu de confiance. Un des Pères de Terre-Sainte, qui remplit les fonctions de curé de la paroisse catholique, a invité, dans un prône, les fidèles placés sous sa juridiction, à s'abstenir de toute espèce de relation avec les missionnaires Anglais, et dans le cas où ces derniers voudraient louer leurs maisons, de les leur refuser. Le Consul d'Angleterre a réclamé, tant auprès du Consulat qu'auprès des Pères de Terre-Sainte, contre cette prohibition publiquement énoncée^ qui lui a paru constituer une atteinte aux droits politiques des sujets de S. M. Britannique. J'ai adressé, dans un esprit de conciliation, quelques observations au supérieur de cet ordre....

Jusqu'ici les propriétaires chrétiens ont unanimement refusé leurs maisons aux missionnaires Anglais, malgré les prix extraordinairement élevés qui leur ont été offerts pour ces locations. La nation juive témoigne le même éloignement pour eux, et se montre

peu flattée d^être signalée ouvertement comme étant le but de leur prosélj^tisme.

Le Consul de Damas a l'Ambassadeur

Damas, le 15 décembre 1843

39. — Les fâcheuses dissensions qui s'étaient élevées dans les couvents Melchites du mont Liban, entre les religieux originaires de Damas et ceux originaires de la Montagne, se sont propagées entre la communauté et le clergé Grecs catholiques de cette ville, où s'étaient réfugiés les moines expulsés de ces monastères. Ces collisions^ qui se sont souvent compliquées de divers incidents qu'il serait, je pense, inutile d'exposer ici, ont pris ces jours derniers une nouvelle gravité, à l'occasion de l'ordination de deux prêtres étrangers à Damas, à laquelle une partie de la nation a voulu s'opposer, d'abord par la voie des représentations, ensuite par la violence.

Le vicaire patriarcal, menacé dans son domicile des plus mauvais traitements par quelques individus du bas peuple^ organes d'une opposition décidée à ne plus rien ménager, s'est réfugié au milieu de la nuit du samedi au dimanche dernier au Consulat, me demandant asile et protection. J'ai fait arrêter et mettre en prison le principal auteur de ces menaces, et en même temps, j'ai pris des mesures pour que la personne du vicaire fût respectée, et que les cérémonies religieuses du dimanche, qui devaient, disait-on, être empêchées par plus de 200 personnes, fussent célébrées sans aucun trouble. C'est en effet ce qui a eu lieu.

Le parti opposé au patriarche, dans lequel figurent un grand nombre de prêtres Melchites originaires de Damas, a tenté alors de prendre sous son patronage l'individu que j'avais fait emprisonner, et m'a demandé, en termes d'ailleurs très convenables, sa mise en liberté, que j'ai cru devoir lui refuser, pour ne pas perdre le fruit d'un exemple de juste sévérité, nécessaire au milieu de l'agitation, qui était alors des plus vives. Les Grecs catholiques n'ont pas insisté sur leur demande ; mais ils se montraient résolus à s'emparer immédiatement, par la force du nombre et au besoin par un recours à l'autorité Turque, de la possession de l'église métropolitaine et de la maison patriarcale, bâties à leurs frais, et dont ils n'ont jamais fait donation complète au clergé Melchite. Ils préten-

daient en interdire immédiatement Tentrée au vicaire patriarcal et à tout prêtre non Damasquin. Des prêtres, auxquels des ordres supérieurs avaient interdit la célébration de la messe dans cette église, voulaient j célébrer les saints mystères, avec Tappui et la protection du peuple. Quelques individus, heureusement en minorité, insistaient pour que les clefs de Téglise et de l'habitation patriarcale fussent déposées entre les mains du patriarche Grec schismatique.

D'autre part, le vicaire patriarcal, homme de peu de moyens, d'un esprit peu conciliant et d'un caractère trop faible pour faire face à l'orage, était résolu, ainsi qu'il est venu me le déclarer, à abandonner immédiatement l'administration du diocèse et à se retirer à Zahlé, son pays d'origine. Je me suis efforcé de le rassurer, et je l'ai dissuadé de prendre cette résolution extrême si contraire à sa dignité, qui aurait jeté dans la question des complications inextricables, et donné à ses adversaires des avantages qui auraient reculé plus que jamais le terme de la conciliation.

Il ne m'appartenait pas de counaitre des difficultés religieuses qui se sont élevées entre le patriarche et la communauté Melchite, et j'ai constamment refusé de m'ingérer dans ces questions. Mais je n'ai rien épargné, dans les limites de ma compétence, pour calmer l'effervescence des deux parties, tout en prêtant à l'autorité ecclésiastique la protection et l'assistance qu'elle attendait de moi pour se mettre à l'abri de toute violence.

J'ai pu jusqu'ici contenir de semblables excès, par la menace d'une répression énergique. Mais une pareille attitude du Consulat envers une notable portion de la nation chrétienne, si elle devait se prolonger longtemps, serait préjudiciable à son influence, sans profiter aux intérêts du clergé Melchite. Je vois, d'un autre côté, que l'absence de Damas de Mgr le patriarche, le peu d'étendue des pouvoirs qu*il a confiés à son représentant et l'exaltation des esprits au point où elle est aujourd'hui parvenue, ne permettent pas de concilier, avec les éléments et les pouvoirs dont on peut faire usage ici, des querelles si compliquées et si anciennes. Cette conciliation est devenue cependant des plus urgentes en présence des datigers qui menacent de donner à la question une face toute nouvelle.

Il est donc essentiel que Mgr Mazloum ou prenne directement et par lui-même les mesures promptes que nécessitent les circons-

tances, ou que, cédant au vœu énonce par une partie de la nation, il remette, en son absence, le soin d'ajuster ces différends à la Délégation Apostolique, qu'il a d*ailleurs déjà saisie de la connaissance des difficultés survenues dans la Montagne^ dont les débats actuels ne sont que la conséquence.

Cette dernière opinion est celle qui a prévalu parmi les fidèles opposés au vicaire patriarcal, qui a aussi paru la partager. Ces Grecs catholiques se proposent en conséquence d'adresser au Délégué du S^ Siège une supplique, dont je n'ai pas encore eu communication, dans laquelle ils doivent déclarer se soumettre d'avance à sa décision.

Il eut été à désirer sans doute que, par égard pour la hiérarchie ecclésiastique^ ce vœu eût été exprimé d'abord directement à Mgr le patriarche. Mais S. G. prendra en considération l'exaspération des esprits, l'urgence des circonstances, la position délicate où s'est trouvé son délégué, et elle comprendra que c*est en ne nous attachant pas trop à combattre la forme de cette démarche qu'il a été possible d'obtenir de ce parti l'assurance formelle qu'en attendant une décision supérieure, le statu quo, tel qu'il existait avant ces derniers incidents, serait rigoureusement maintenu, que le vicaire patriarcal ne serait pas troublé dans l'exercice de ses fonctions, qu'en un mot toute provocation hostile ou scandaleuse cesserait immédiatement de la part de ses adversaires. Une autre supplique, signée par un grand nombre de notables habitants de Damas, sera en même temps adressée à Mgr Maximos pour lui témoigner de leur soumission.

Ces résultats et ces arrangements, bien que provisoires, ont rétabli le calme entre la nation et le clergé et laisseront à S. G. le temps d'adopter les mesures que lui suggérera sa sagesse.

Mqr Maximos Mazloum a l'Ambassadeur

Constantinople, le 9 janvier 1844

40. — M'^ le Ministre, M*' Cor m'a lu la lettre adressée à V. E. par M^ le Consul de France à Damas, relativement à mon vicaire et à mes diocésains Damasquins. Les renseignements qu'il donne à V, E. sont conformes à ceux que j'ai reçus de Damas. Je suis très

reconnaissant du zèle déployé par ce sage et digne Consul^ et je lui en rends mille grâces.

Quant au conseil que les autres lui ont donné d'inviter Mgr Villardel, Délégué Apostolique, à se rendre à Damas pour juger les difficultés survenues entre les deux parties du diocèse, je ne puis jamais consentir à cette mesure, parce que :

P/ J'écris, en ce moment, tant à mon vicaire qu'à tous mes diocésains de deux parties, et j'espère le retour de la paix.

27 Les droits des patriarches orientaux, droits conlSrmés par le saint Synode tenu en 1439 à Firenza, sont tels que ni le Délégué' Apostolique, ni aucune autre personne comme lui, ne peut se constituer juge compétent de mes subordonnés.

3V J'espère partir pour Damas dans peu de temps, et là je rétablirai les choses dans les limites voulues.

A^l J'ai informé Rome de toutes les affaires, suivant les circonstances : car ma correspondance avec le Saint-Siège a été et sera toujours immédiate et indépendante de toute Délégué Apostolique.

Ceci posé, je viens prier V. E. de vouloir bien écrire à M^ le Consul de continuer à protéger mon vicaire contre toute tracasserie, de regarder le sieur Giovani Freige, Agent consulaire d'Autriche, comme son véritable ami, comme^ mon très cher fils diocésain et comme chargé de mes affaires, et d'avoir de la confiance en lui ; car je connais ses bonnes intentions et son caractère. Je désire aussi que M'' le Consul somme les prêtres, les moines, qui sont à Damas (contre ma volonté^ et pour cela je leur ai écrit (1) de se retirer dans leurs couvents, hors de Damas, sous peine de suspension ), de quitter cette ville. Tout le monde sait que la division qui règne dans mon diocèse de Damas a été causée par eux, ainsi que par les sieurs Giovani Bulad et Giovani Tavili protégés Français, qui ne mériteraient pas cette protection, s'étant déclarés rebelles à moi, et ayant été les fauteurs de cette division.

L'Ambassadeur au Consul de Damas

Constantinople, le lo janvier 1844 41. — J'ai appelé la plus sérieuse attention du patriarche

( 1 ) Plusieura des lettres relatives à cet incident sont conservées dans la ooUection des Lettres de Mgr Maximes Mazloum.

Melchite sur les dissidences que se sont manifestées à Damas, dans le sein de son clergé. Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que vient de m'adresser Mgr Mazloum. J'espère que son influence, secondée par la vôtre, ramènera le calme dans les esprits^ la modération dans les actes. La présence du patriarche est encore nécessaire pour quelque temps à Constantinople(l). Mais je pense que nous touchons au moment où ce vénérable prélat, dont j'ai pu apprécier les vertus évangéliques, reprendra la route de son diocèse.

Lb Consul de Damas a l'Ambassadeur

Damas, le 6 février 1844

42. — J'ai reçu la dépêche dont V. E. m'a honoré sous la date du 10 janvier, et par laquelle elle me donne communication d'une lettre qui lui a été adressée par Mgr le patriarche des Grecs catholiques. S. G. y énonce le désir que tous les prêtres et religieux Melchites, qui se trouvent à Damas contre sa volonté, soient sommés par le Consulat d'obéir à l'ordre qu'il leur donne de retourner dans leurs couvents, sous peine de suspension. Le vicaire patriarcal est venu me remettre le texte original de cet ordre, en me renouvelant la demande de Mgr Mazloum, qui m'a paru avoir principalement pour but, au milieu des circonstances irritantes où se trouvent ses diocésains de Damas, d'éviter, dans la signification de cette mesure, toute occasion d'une opposition directe et personnelle contre son délégué. Quelque délicate que fût la mission qui m'était confiée, j*ai cru devoir, d'après ces considérations, déférer au vœu qui m'était exprimé. Le R. P. Michel Ata informera Mgr le patriarche, avec plus de détails que je ne puis le faire ici, de la nature et des conséquences des démarches que j'ai entreprises. Si elles n'ont pas eu tous les résultats attendus, S. G. sera convaincue, je l'espère, que je n'ai négligé aucun des moyens d'action et d'influence qui étaient en mon pouvoir, pour réaliser ses intentions et ramener le calme dans les esprits.

Ces ordres étaient applicables seulement à six ecclésiastiques. Après m'être efforcé, pendant quatre ou cinq jours, de les préparer, soit directement par moi-même, soit par l'intermédiaire de quelques personnes influentes, à la communication que j'avais à leur faire^

(1) Cf. EehM d'Orient, IX, 889,

je les ai convoqués le 29 janvier au Consulat, individuellement ou eu corps, et leur ai fait connaître textuellement les volontés de leur patriarche. Cette signification, malgré la vive impression qu'elle a produite sur Tesprit de quelques-uns de ces prêtres, et leur refus d'y obtempérer, a été reçue par tous, en ma présence, avec les formes d'un langage respectueux envers S. G. et plein de convenance envers le Consulat. Trois de ces religieux, dont deux ont obéi sans hésitation, ont déjà quitté Damas, en me déclarant qu'ils se rendaient dans leur monastère de Maloula. Mais j'ai appris depuis que le troisième, qui est le Père Dimitri Hatrout, contrairement à sa promesse, s'est dirigé sur Beyrouth.

Quant aux trois autres, il m'a été impossible de vaincre leur résistance, qu'ils ont basée principalement sur ce que les deux seuls couvents qui, suivant eux, leur étaient ouverts dans ce moment, manquaient de ressources suffisantes pour la subsistance des religieux que les derniers événements y avaient momentanément réuuis en plus grand nombre que ne le comportaient les revenus de ces deux étarblissements et les dispositions du local.

Il appartient à S. G. seule d'apprécier, dans sa sollicitude, la légitimité de cette excuse, au sujet de laquelle le vicaire patriarcal doit particulièrement l'entretenir. Elle connaît trop bien la sitution des affaires à Damas pour ne pas comprendre qu'après avoir épuisé toutes les ressources du raisonnement et toute l'action de mon influence, j'ai dû borner là mon intervention, qu'elle n'aurait pu être étendue au-delà de ces limites sans m'exposer à jeter de nouvelles et graves complications au milieu de ces questions si complexes, si vives et si délicates.

Mgr Mazloum, dans un passage de sa lettre à V. E., me semble laisser entrevoir qu'il ne m'a pas cru éloigné de céder à l'invitation qui m'a été faite par une partie de ses diocésains, d'appuyer leur recours à la Délégation Apostolique en Syrie. Je n'ai jamais montré de pareilles dispositions. Une semblable manifestation de ma part eut été opposée aux devoirs de ma position, qui ne me permettent pasde ni'ingérer dans des questions d'une nature purement religieuse, et dans celles particulièrement qui touchent aux droits et aux privilèges des patriarches orientaux. Non seulement j'ai refusé formellement de transmettre les pétitions dont il s'agit, mais encore je n'ai jamais eu, je le déclare, avec Mgr le Délégué du S* Siège

aucune communication directe ou indirecte, concernant les affaires ou les intérêts des Melchites.

Quant aux sieurs Tavil et Giovani Bulad, que Mgr Mazloum signale comme étant les fauteurs des divisions entre ses diocésains, et peu dignes de la protection Française, je ferai observer que M. Tavil, qui a longtemps habité la France, en est revenu avec un passeport qui le déclare naturalisé Français, (1) et que M. Bulad^ lorsque j'ai pris la gestion de ce Consulat, faisait déjà partie de son personnel comme écrivain, et qu*il jouissait, à ce titre^ de la protection du Roi. Je m'étais aperçu qu'ils prenaient l'un et l'autre une part dans toutes ces querelles, et leur en avais plusieurs fois témoigné mon mécontentement. Mais j'avoue que je ne supposais pas que cette part fut telle qu'on Ta représentée à Mgr le patriarche. Les observations contenues dans sa lettre fixeront plus particulièrement mon attention sur leurs démarches et donneront une plus grande autorité à mes remontrances. Je pense toutefois que leur position de protégés Français me donne sur eux une action beaucoup plus forte que s'ils étaient indépendants de cette protection.

GoNTi, Aqënt Consulaire de France a Saïda,

A EUG. POUJADE, GONSUL, GERANT LE CONSULAT

DE France a Beyrouth Seyde, le 23 décembre 1844

43. — Le patriarche Grec schismatique est arrivé ici avanthier au soir. L'évéque catholique de Seyde m'ayant fait demander s'il convient qu'il aille à la rencontre de ce patriarche, je n'ai pu« vu qu'il est louable de vivre en bonne harmonie avec tout le monde, que l'y engager. J'y suis allé moi-même, ainsi que le curé Maronite.

Hier, ayant fait une visite au patriarche, Son Eminence m*a témoigné affectueusement sa satisfaction de voir la bonne intelligence qui règne à Seyde parmi le troupeau du Messie, et je lui ai représenté qu'il ne tient qu'à lui de consolider cette union, d'autant plus nécessaire dans les circonstances actuelles, que nous avons tant d'ennemis à combattre.

(1) Une lettre subséquente (24 avril 1848) lui dénie le titre de naturalisé et lui concède celui de protégé.

Le patriarche, avant de partir ce matin, a fait appeler le curé catholique pour lui signifier : P que ses paroissiens n*ont plus acquitté le loyer de Téglise : 150 piastres par an : 2** qu'ils y célèbrent la première messe, tandis que c'est aux schismatiques à y célébrer les premiers. Le curé a inutilement cherché à prouver au patriarche que jamais les catholiques n'ont payé le loyer de l'église, dont la moitié est leur propriété ; que les 150 p. qu'il n'ont plus payées depuis environ 25 ans, d'après un accommodement pris par les supérieurs à cette époque, étaient accordées à titre de nourié, (dime) ; qu'enfin, quant à la messe, c'est un usage établi depuis très longtemps que les catholiques célèbrent la première. Le patriarche, faisant le sourd, a engagé le curé à faire part de ces deux points à ses paroissiens, et à lui mander à Beyrouth leur réponse.

Le curé s'est empressé de communiquer l'entretien qu'il a eu avec le patriarche à son évêque, et ce dernier prélat, après en avoir donné connaissance à ses diocésains, est venu me trouver pour combiner ensemble ce qu'il y aurait à faire pour arrêter les suites fâcheuses que cette afi'aire peut avoir, vu la rapacité des autorités locales. Nous avons convenu de mettre sous vos yeux, M. le Consul, l'affaire telle qu'elle s'est passée, afin que vous puissiez, en votre qualité de protecteur du culte catholique Romain, prévenir la trame qui pourrait être ourdie à Beyrouth, à ce sujet, et en attendant vos ordres, d'empêcher, autant que possible, les jeunes gens catholiques de Seyde de donner lieu à la moindre altercation.

L'Agent Consulaire de France a Saïda AU Consul de France a Beyrouth

Seyde, le 25 mai 1845

44. — Depuis mon précédent rapport, les affaires de la Montagne ont pris une tournure fâcheuse. Les données que j'ai eues à ce sujet étant vague:?, je n'ai pas osé vous les communiquer.

Ayant appris aujourd'hui, d'une manière positive, ce qui suit, je m'empresse de vous en faire part.

Mercredi, 30 avril, les Druses opérèrent une fausse attaque contre le village de Debié. Les habitants de ce village appelèrent à leur secours les chrétiens de Meâlaqa, Nadmé etc. qui s'empressèrent

de leur envoyer près de deux cents hommes. Peu après la marche de ce renfort, les Druses, au nombre d'environ quatre cents, comparurent à la boutique dite Gafar^el-Naâmé y et attaquèrent une chrétienne. Le boutiquier ainsi qu'une quinzaine de chrétiens qui se trouvèrent à la boutic^ue, indignés de cette action ignoble, volèrent au secours de Tin fortunée, et âls eussent été victimes de leur dévouement, si un cavalier, arrivé fortuitement, n'eût appelé du secours.

Les chrétiens accourus de toutes parts, présentant à peine un effectif de deux cents combattants, purent non seulement contenir le débordement des agresseurs, mais aussi les défaire complètement. Les chrétiens eurent à regretter la mort de 6 personnes des leurs, du nombre desquels l'émir Assad Hamoud, tandis que les Druses laissèrent sur le champ 26 morts, dont deux cheikhs non connus encore.

Un second attroupement des Druses s'étaut porté, le V^ du courant, sur le couvent Grec catholique, Deir-^mar^Hanna Reschmeya, pour le saccager et l'incendier, et les chrétiens du lieu ne se sentant pas en état de résister seuls, invoquèrent l'assistance de ceux de Deir-el-Kamar, Une centaine de ces derniers s'armèrent et se mirent en marche. Mais la troupe s'y opposa. Ils eurent beau représenter qu'il serait injuste de les empêcher de porter du secours à leurs confrères, tandis que les Druses les attaquent à leur aise. Enfin, voulant passer outre, la troupe fit feu sur eux, leur tua une douzaine d'hommes, blessa une trentaïue et arrêta le restant qui fut brutalement désarmé et conduit en prison. Dès cet événement, les soldats se permettent toutes sortes de mauvais traitements à l'égard de ces chrétiens, et tous ceux qui n'ont pas pu s'évader sont obligés, pour s'en garantir, de se tenir dans leurs maisons.

Tandis que les chrétiens sont maltraités de la sorte, Hamoud Nakad et environ 250 Druses traversent ce village en triomphe, accablant les chrétiens d'injures, et blasphémant leur foi et leur croix etc. pour se rendre à BetadinCy chez Daoud Pacha, qui leur fit l'accueil le plus cordial possible.

Le 2, les Druses attaquèrent presqu'à la même heure les chrétiens de Baâdaran, de Mazrâet-Eschouf et de Aqlime-el-Karoub dont plusieurs villages furent livrés au pillage et aux flammes.

Les chrétiens de Djezzine et des villages environnants ne pouvant voir avec indifférence la détresse dans laquelle se trou-

vaient leurs frères, ni attendre non plus que l'ennemi commun, après avoir réduit ceux-ci, vienne les surprendre, se réunirent t(»us, et s'étant divisés en deux corps d'armée, marchèrent, le 3, contre le Chouf. Abou-Samra,(l) à la tête des chrétiens de Gharbi-el-bekaà^ y entra par un troisième sentier. Le soir, au coucher du soleil, ces trois détachements opérèrent leur jonction à Aâmatour, après s'être emparés des villages de Niha, Bâter, DJebad, Mresté, Kheréibé^ Baàdaran et Haret^Genadelé, et les avoir, à l'instar des Druses, incendiés.

Pendant que les chrétiens prenaient quelque repos, ayant combattu huit heures de suite, un bataillon d'infanterie arriva et cria à ceux-ci qu'ils sont amis. Mais un instant après, et à la grande surprise des chrétiens, ces soldats arrêtèrent une vingtaine de ces derniers qui s'étaient écartés de leurs bivouacs, et les livrèrent aux Druses dont ils étaient accompagnés. Après cette trahison, les soldats et les Druses firent feu sur le camp des chrétiens, et leur tuèrent et blessèrent plusieurs individus. Mais comme ces derniers ne voulaient pas se déclarer contre leGouvernement,ils se retirèrent et passèrent la nuit en plein champ.

Après cette retraite, les chrétiens de Mazrâet et de Baàdaran furent de nouveau assaillis par les Druses. Les derniers étant en petit nombre, se retirèrent dans une maison, où les ennemis ne pouvaient plus les entamer. Mais les soldats s'étant présentés devant cette maison, ils cessèrent le feu ; et un officier s'étant approché d'eux et leur ayant donné Vamane, ils se rendirent à lui. Après les avoir fait désarmer, il les livra aux Druses et ces vingt chrétiens crédules furent tous immolés.

Le lendemain, les troupes et les Drusas se mirent en marche, et étant à la portée du fusil des chrétiens, ils firent feu sur eux et leur tuèrent et blessèrent du monde. Les chrétiens, quoiqu'en état de repousser leur agression, eurent la prudence de se retirer à Djez^ 3me le plus en ordre possible. Ils furent continuellement harcelés, et si les Druses étaient moins poltrons, ils auraient pu les disperser.

A leur retour dans ce village, la compagnie de soldats qui s'y trouvait, depuis le premier meurtre commis sur la personne du mou* t^re de Machmouché, en partait. On ne sait à quoi attribuer ce départ

(1 / Cf. Sh vie imprimée en arabo on 1905.

des troupes, si ce n*est pour engager les Druses à revenir en force attaquer les chrétiens.

Ceux de Mazrâet ayant sur les bras tous les Druses et les soldats, se rendirent sur la parole des officiers, qui les livrèrent aux barbares pour les égorger en leur présence; leurs femmes et leurs enfants des deux sexes furent destinés à assouvir la concupiscence des soldats. Ceux de ces derniers qui ne voulurent absolument pas s'j prêter furent écartelés. Tant les maisons de ces chrétiens que celles de ceux de Baàdaran furent pillées, brûlées et entièrement détruites. Les églises eurent le même sort.

J'oubliais de vous annoncer que les blessés de Deir-el-Kamar, dont j*ai parlé plus haut, ayant été mis en prison, y meurent faute de soins.

Hamad-el-Bey a reçu Tordre de lever le plus de cavaliers et de fantassins qu'il pourra et de les tenir prêts jusqu'à nouvel ordre. Ce Mutselim a aussi reçu l'ordre d'envoyer à Beyrouth des bêtes de somme suffisantes pour le transport à la Montagne de 50 mille ocques. Un pareil ordre a été expédié au Pacha de S^-Jean-d'Acre.

Les Métualis ainsi que plusieurs musulmans vagabonds de Seyde ont commencé à exercer toutes sortes de persécutions contre les malheureux chrétiens. Ils ont assassiné aujourd'hui deux de ces derniers, à peu de distance de cette ville.

Je reçois à l'instant une lettre de Mgr l'évèque Joseph. Je prends la liberté de la mettre sous vos yeux, et de vous prier de vouloir bien, après en avoir pris attentivement connaissance, me dicter la réponse que je dois faire à ce prélat que le Gouvernement cherche à faire arrêter.

Les Couvents Ueir-el-Motikhalless et Deir^el^ Banale étant environnés de musulmans et de Druses, courent risque d'être saccagés et même incendiés. En conséquence, le Supérieur Général vient de m'inviter à y faire expédier une dizaine de soldats pour les garder. Ces soldats seront entretenus, tout le temps nécessaire, par la communauté. Mais comme une pareille mesure ne peut pas avoir lieu sans un ordre de Beyrouth, je vous supplie, si vous le jugez convenable, de vouloir bien le solliciter et me le transmettre.

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