Chapitre VI : Exemples de vertus signalées
62. Admirable patience du Préfet de la congrégation de Saïda dans un grave accident. — 63. Sainte mort d'un jeune congréganiste. — 64. Vertus et sainte vie d'un jeune Flamand ; son dévouement au service d'un Père. — 65. Protection de la Vierge dans le voyage du P. Greslon et de deux marchands. — 66, Châtiment infligé aux profanateurs du sanctuaire de Marie à Derbecine, près Saïda. (i)
Mon Révérend Père,
1 . — Ce sont les premiers fruits que présentent nos Pères de Syrie à Votre Révérence, depuis qu'elle a pris la charge qui lui donne le soin de la Province et de ses dépendances hors de TEurope, du nombre desquelles nous avons le bien d'être. C'est ce qui s*est passé en nos maisons, dans le cours de l'année 1653, dont, si les fruits ne sont pas si grands, quoi que le champ de vrai est ample, et les âmes à convertir nombreuses, c'est que les ouvriers sont en si petit nombre qu'à peine y a-t-il un prêtre pour chaque mission, Alep seul fournit 50.000 chrétiens avec 200.000 infidèles, qui est plus que ne contiennent d'hommes des pays entiers si ambitionnés de nos missionnaires ailleurs.
2. — Mais c'est un malheur qu'on s'est persuadé qu'en toute la terre des Turcs il n'y a rien à espérer de nos fonctions. Le retour de quelques-uns peu contents, les lettres de quelques autres trop fervents, qui eussent voulu tout d'un coup faire ce qui ne se fait qu'avec le temps, ont décrié le Levant comme peu fertile et ingrat aux mains qui le cultivent. Mais il faudrait regarder ce que la patience et le zèle des autres ont avancé en ces mêmes lieux. La ville d'Alep a laissé couler quinze ans, sans grand profit des soins et des sueurs qu'on lui donnait. Mais elle a bien après récompensé l'attente et la peine, depuis que les ouvriers ont possédé la langue, et se sont enfin ouvert la porte partout et l'entrée libre par leur
(1) Cf. 1a Relation de 1650 dans les Documents, T. I, p. 396-412, et celle de 1652, ibid. p. 30-81.
adresse. Un Père Paul Godet (1) décédé, et un Père Aymé Chezaud (2) encore vivant, en sont de bonnes preuves. Celui-ci confessait mille personnes régulièrement, et traitait avec dix mille lui seul, ainsi que son successeur me récrit ; et l'emploi de l'autre est assez marqué dans l'histoire générale de nos missions, envoyée en Europe. Il y a de quoi lasser agréablement les meilleurs courages à faire et à pâtir. Et tant plus il y aura d'ouvriers qui ne se rebutent pas ni de la langue, ni de la dureté des cœurs délaissés de Dieu et des hommes qui les devraient cultiver, on verra tant plus la moisson devenir riche.
3. — Et de vrai, je ferais conscience d'écrire d'une façon et de juger de l'autre, et serais le premier à prier Votre Révérence de nous retirer, si je ne voyais de grands biens à espérer, voire de grandes et pressantes nécessités de nos travaux, et bien plus lorsque Dieu fera changer de religion au pays, ou plutôt quitter la superstition infâme. Les prodiges que le Ciel continue de montrer me font croire avec plusieurs que ces beaux jours ne sont pas loin. Et lors, il ne sera pas temps d'apprendre les langues ; mais les troupes, qui se trouveront prêtes, seront de service à Celui qui augmente le nombre des autres religieux Européens, et, par là, y appelle encore les Nôtres, qui n'y seront pas moins bien venus de ces peuples, pour leur donner et ne rien demander, nations autant avares qu'elles sont dans la chair.
J'espère donc de Votre Révérence un secours d'autant plus prompt et plus grand que le besoin en est plus pressant, et qu'il y a plus longtemps qu'on nous le fait attendre, qui suis, après m'être recommandé à ses Saints Sacrifices, avec tout les Nôtres,
De V. R. le très humble et très obéissant serviteur en N.-S.
Nicolas Poirresson