‹ Documents inédits pour servir à l'histoire du christianisme en orient [XVIe-XIXe siècle];Chapitre 24 sur 113 · Chapitre premier · texte numérisé non relu

Chapitre premier

Voyages des Nôtres d'Europe en Syrie ; — d'événements bien dissemblables.

(1) Cf. Doe. T. I, p. 398 et 418-421,

(2) Cf. Ùïd. p. 87-93 et passïm.

4. — C'est une merveille adorable que la conduite des desseins de Dieu si différente pour des personnes qui, sous une même robe, oui un même esprit, et qui, dans la prétention d'une même fin, y sont menés par des moyens si éloignés les uns des autres. Ce qui se reconnaîtra à Tœil avec étonnement dans trois voyages que je vais succinctement raconter de trois vaisseaux abordés à nos côtes, cette année 1653, qui tous portaient ou un ou plusieurs des Nôtres.

5. — Je commence par celle qui s'y rendit la première, sur le commencement de février, quatre mois après sa sortie de Marseille, chemin qui souvent se fait en quinze jours ; c'était une barque chargée de 80.000 écus, qui portait six Révérends Pères Capucins, un R. Père Récollet, plusieurs des R. Pères de l'Observance^ et un seul Frère de notre Compagnie, Bernard Sales, de qui j*ai appris ce que je dirai, et m'a été confirmé de ces saints religieux, compagnons de voyage. Ils partirent donc de Marseille, le 12 d*octobre 1652, et, pour augure funeste des désastres de leur navigation, dès ce jour une de leurs antennes fut rompue parla violence des vents, qui les obligèrent de jeter l'ancre aux îles de Cassis en Provence, où il fallut rester huit jours avant qu'être réparée. Le 21, ils en partirent avec le vent favorable, et côtoyèrent la Sardaigne, tirant sur la Barbarie. Mais il se changea le 2^ ou Séjour, et fut depuis presque toujours contraire.

Notre bon Frère tomba lors malade du mal de mer, et fut pendant dix ou douze jours si incommodé qu'il ne pouvait bouger de sa place. Mon lit, dit-il, était bien dur pour un malade ; mes consommés n'étaient qu'un bouillon par jour, fait avec un oignon et un peu d'huile ; ma boisson un peu d'eau dont la seule odeur me faisait bondir le cœur, tant elle était puante. Et si faut-il que j'avoue que j'étais plus content et satisfait, dans mon âme que si j'eusse été dans nos infirmeries en France. Oh ! qu'il fait bon s'abandonner, poursuit-il, entre les bras de la divine Providence ; tout me manquait, et j'avais tout, plus content que si j'eusse vu autour de moi tous les soulagements d'Europe et toutes les drogues de nos apothicaires. La première terre que nous vîmes fut la terre de Bonne, à 30 mille du Bastion de France, distante de Marseille de 600 mille. Puis, suivant cette même côte, nous passâmes à l'ile de Galite, de là à Pantelerie, où, le jour de la Toussaint, nous pensâmes la célébrer en l'autre monde ; car, sur le point du jour, nous nous trouvâmes sur le terroir de Mazare en Sicile, mais si proche

d'un rocher qu'il ne s'en manqua que la longueur de la barque qu'elle ne se mit, par le heurt, en mille pièces.

Ce danger échappé, pour nous consoler, on nous dit qu'il n'y avait plus de provision autre que de biscuit avec un peu d'eau infecte : ce qui me fut un bon rafraîchissement, qui sortais de maladie et n'avais pu goûter de pain depuis 14 ou 15 jours ; si fallut-il bon gré mal gré y mettre la dent. Nous voulions gigner Malte pour nous y pourvoir de nouveau ; mais le vent ne le voulut pas, et nous tint deux ou trois jours à sa vue, sans en pouvoir approcher.

Enfin, réduits à l'extrémité de la soif, par le temps qui se trouvait encore extraordiuairement chaud, un vent que nous pouvons appeler de pierre nous porta à Malte, le 5 de novembre. Là, je fus reçu par la charité de nos Pères, et caressé pendant deux mois, comme la suite fera voir ; car, encore bien qu'après quatre ou cinq jours nous continuâmes notre voyage, néanmoins, le lendemain de notre sortie, sur le point du jour, nous aperçûmes quatre vaisseaux de Barbarie qui nous attendaient sur le chemin, et nous donnèrent la chasse de si près que nous croyions déjà être leur proie. Nous recourûmes aux vœux et en général et en particulier, et les mariniers à la rame, et par ce moyen, sur le raidi, nous découvrîmes Malte, et les corsaires disparurent à sa vue, qu'ils redoutent comme nous les redoutions. Dieu sait quel plaisir ils nous firent de tourner bord, et les remerciements que nous en fîmes au Ciel.

Nous demeurâmes quelques jours à Malte dans l'attente du vent ; et, s'étant présenté, nous nous mimes derechef en chemin, et le 3^ jour, la tempête nous surprit si furieuse qu'elle nous pensa jeter en Barbarie. Le pilote, ne pouvant être le maître, abandonna le gouvernail, arrêta et plia toutes les voiles, et nous laissa aller à la discrétion des ondes, qui, de moment en moment, se lançaient pardessus notre barque à qui l'engloutiraient. Nous demeurâmes toute cette nuit presque toujours ensevelis dans la mer, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu exaucer les prières de ses serviteurs, lorsque nous nous croyions sans remède. Et, tout d'un coup, voilà que le vent, qui nous menaçait de Barbarie, nous renvoya à Malte, notre île de refuge, pour la troisième fois, et y demeurâmes jusqu'à la fin de l'année, sans en pouvoir sortir.

Enfin, le jour propre de l'an 1653, nous partîmes de Malte, pour ne laisser le vent favorable que nous avions tant attendu. Il ne dura que trois jours. Lors la tempête se leva, qui en dura huit,

et si forte qu'elle semblait vouloir tout briser, et du même vent qui avait régné durant quatre mois. Ce fut à ce coup que nous croyions enfin être jetés aux terres de ceux qui nous avaient poursuivis. Nous aimions mieux tirer à Tile de Candie ; mais les vents nous en repoussaient. Tout ce que nous pouvions était de nous roidir pour ne nous pas laisser aller aux terres ennemies. La veille de l'Epiphanie, la tempête s'augmenta ; la mer était si grosse que le vent faisait peur ; quand voilà que, sur la rai-nuit, nous fûmes enveloppés d'une obscurité extraordinaire, causée par des montagnes voisines. Le uocher, qui craignait la terre et ne s'en pouvait défendre, attacha le gouvernail et laissa aller la barque en sa bonne fortune, où plutôt la Providence la porterait.

Le capitaine fit cinq vœux cette nuit-là, et puis nous envoya dire par un marinier, au fond de la sentine, où nous étions tous transis de froid et mouillés des coups de mer qui, de temps en temps, fondaient dessus le bord et entraient en partie dedans, de recourir à Dieu, et que c'était fait de nous ; puis s'en retourna fermant la sentine, de peur qu'elle ne se remplît des flots qui nous assaillaient , lorsque vint un coup de mer si puissant qu'il renversa la barque ; mais par un secours tout particulier de Dieu, elle se retrouva sur pied et en son premier état. Nous dîmes tous nos In manus et cœt., nous ofl'rant comme victimes immolées à la gloire de Dieu. C'était ma pensée néanmoins de dire à mon Dieu ingénument, que je ne croyais pas qu'il m'eût conduit si loin pour me faire périr, et que, s'il lui plaisait de me prendre, qu'il lui plût attendre que je lui eusse fait quelque service aux terres où il m'avait appelé. En même temps, je tîs vœu à Notre-Dame d'une ueuvaine de communions et d'un jeûne toute une année le samedi, autant de communions à S^ Joseph, et autant pour les âmes du purgatoire.

Pendant ce temps, le jour vint, la terre fut découverte, et nous allâmes jeter l'ancre, avec toute la peine du monde, entre l'île de Scarpento et de Cassie (Kasos), éloignée du cap Salmoné de 35 mille, qui est le dernier de Candie au levant. Mais un mal était toujours suivi d'un autre. Nous nous y trouvâmes presque sans pain et sans eau, de sorte qu'on commença à donner l'un et l'autre par mesure, une aiguière d'eau pour trois jours, et le pain à proportion. C'était bien assez pour ne mourir pas. Mais après y avoir demeuré huit jours sans pouvoir mettre pied à terre, la tempête durant

toujours et notre provision diminuant, nous résolûmes de faire voile, plutôt que de mourir de faim entre deux rochers. Nous ne fûmes pas en pleine mer qu'une bonace nous prit, qui dura autres huit jours, et ne nous permettait ni d'avancer ni de reculer. Nous eûmes recours à tous les saints du paradis ; il y eut un R. P. Capucin qui se souvint d'avoir sur soi un peu de la chemise du Bx François de Sales; on la mit sur l'arbre, du coté où nous voulions avoir le vent. Elle n'y fut pas qu'à même temps le vent se lève, qui nous conduit en Chypres, où nous mouillâmes l'ancre au port de Paphos, et y trouvâmes un vaisseau Français, qui nous fournit, avec notre argent, du biscuit et de l'eau, à la faveur de la nuit, avec grande peine, dans la crainte d'être découverts des Turcs qui, en ayant ouï le bruit, se mirent en devoir de nous surprendre. Mais nous ne leur en donnâmes pas le loisir, à la faveur d'un petit vent que le même Bienheureux nous obtint, et vînmes àSeyde, notre port.

Mais ici, je m'étais oublié de dire que lorsque nous jetâmes l'ancre en Chypres, un matelot étant monté sur le mât, où était le morceau de cette chemise sainte, le mat se rompit ; l'homme tomba du haut en bas sans se faire mal : ce qui difficilement s'est pu faire sans miracle, comme c'en est un autre que notre voyage, tout composé de tempêtes et de bonaces, attaqués des corsaires Turcs sur mer, poursuivis des mêmes sur terre, menacés des rochers, menacés des flots, réduits à l'extrémité de la faim et de la soif, pourtant arrivâmes tous en bonne santé.

Il faut que je dise encore, conclut-il, ce qui m'est arrivé depuis que je suis parti de Seyde, qu'ayant été arrêté à Baruth^ je pensais entrer en une mosquée, la prenant pour une église ; mais sur la porte, une appréhension me saisit, et me sentis comme repoussé par quelqu'un. De vrai, je crois que ce fut mon ange; car on médit qu'il eut fallu, y étant surpris, ou être brûlé ou être Turc.

Voilà son narré, auquel j'ajouterai que, lui étant passé de là à Tripoli pour Alep, il m'écrivit de ce terme avoir encore plus souffert par terre que par mer, de la compagnie des Turcs, jusqu'à ce qu'ils connurent qu'il était hékim, c'est-à-dire médecin ; car alors ils changèrent leurs mauvais traitements en caresses.

6, — Ce récit pourrait étonner la constance de ceux qui auraient quelques desseins pour le Levant. Mais le second voyage, bien différent du premier, fera voir que Dieu a plus d'une voie pour conduire à un même but, et qu'il en faut laisser la disposition à sa

sagesse. C'est le voyage qu'a fait le Père Adrien Greslon, de la Province de Toulouse, un de ceux qui ont été renvoyés de Canada, dans la déroute d'une partie de cette mission-là. Il avait déjà vu Tocéan, et s'embarqua sur la Méditerranée à Marseille, sur un vaisseau qui emportait un Consul nouveau à Seyde(l). Ils partirent sur le commencement de juillet, et ne changèrent jamais de voile depuis leur départ jusqu'à ce port, ayant toujours le vent en poupe, hors quand il fallut toucher Tile de Malte, au dessein qu'ils avaient dâ voir un des miracles du monde en matière de forteresse. Ils y furent régalés du Grand Maître et du Prieur de Navarre, Son Eminence lui faisant bonne aumône, et le Grand Prieur leur donnant des provisions de bouche suffisantes pour trouver, le reste du voyage, une bonne table au milieu des flots. Il semblait que le vent les attendait pour les reprendre de même air et les porter en droiture jusques en Syrie, à notre port. Tout le voyage de mer ne dura que quinze jours. Le Père dit la messe dans le vaisseau aux deux dimanches qui s'y rencontrèrent, gagna tellement l'affection du Consul, du Capitaine, des passagers, des mariniers, qu'on n'avait que des louanges de sa vertu, et nommément de sa douceur et prudence, la première pour s'accommoder à tous, la seconde pour empêcher le mal sans offenser personne, faisant faire les prières régulièrement le matin et le soir aussi avec l'examen de conscience. 11 n*y avait pas jusqu'aux enfants et petits valets du vaisseau qui ne vinssent le demander à la maison, à son arrivée, pour se confesser à lui. Et comme j'allai faire la fonction ordinaire aux vaisseaux, j'y trouvais un matelot malade, à qui la violence de son mal n'avait pas ôté le souvenir du Père, m'en demandant des nouvelles, et me disant que c'était un grand religieux. Et, en effet, nous verrons en son lieu le bien qu'il a fait, quoiqu'en passant, en la mission de Tripoli, avant qu'il en sortît pour la Cochinchine, où il était destiné. 7. — Le troisième voyage est celui de nos Pères, venant partie pour la Chine, partie pour la Perse, et qui se séparèrent en Chypres, ceux-ci pour Hierusalem, et ceux-là pour continuer leur route vers Alep. Ils n'ont eu ni les tempêtes du premier, ni le bonheur du second, mais des bonaces presque perpétuelles, depuis Marseille jusqu'à l'île

(1) Le 18 août 1652, provisions du Consulat de Seyde, Sour, S^-Jeand'Acre, Caïffe et Jaffe aux sieurs Jean Viguier et Baptiste Tarquet (Ministère delà Marine, B', 52, f. 739). lie Consulat fut cependant exercé par Henri de Bricard. (Cf. Mém. d'Arvieux I, 261 et 343).

de Chypres, y ayant rais deux mois de temps. Les Pères de Perse arrivèrent de cette même île à Tripoli de Syrie le jour de la Conception de la Vierge de l'an 1653, et dans peu de jours se rendirent à Seyde, pour d'ici visiter les Saints-Lieux, comme fit aussi le Père Adrien Greslon avant eux. C'est un avantage qu'ont les missionnaires du Levant q ue la satisfaction de voir de leurs yeux les mystères qu'ils vont prêcher, dont la vue donne tant de consolation et produit un tel changement en l'âme, qu'un d'eux, qui l'avait expérimenté, l'appelle méritoirement un second baptême.

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