Je joindrai l'exemple d'un jeune homme à celui - ci
afin que l'on voie en tout âge des exemples de vertu. Il mourut effectivement, quoique robuste de corps et vigoureux d'âge, et d'une riche taille. Il avait fait un voyage pendant les grandes chaleurs de ce pays ; il en retourna avec une fièvre, se mit au lit. A peine y fut-il un jour ou deux que je le visitai ; je n'avais rien su jusque-là de sa maladie ; d'abord il me dit qu'il voulait mettre ordre à sa conscience, que c'était fait de lui ; et, en eflet, il se disposa de si bonne aorte, et avec tant de ferveur et de dévotion, que plusieurs de notre jeunesse, qui ne pouvaient croire qu'il en dût mourir, s'apprêtaient à en faire des railleries quand il serait hors de danger. 11 demanda pardon publiquement ; il protestait de vivre d'un autre air, si Dieu le remettait en santé, quoi qu'il ne fût pas de vie scandaleuse. Il reçut tous les sacrements avec une dévotion particulière ; il témoigna beaucoup de piété envers les siens en son testament, et de charité envers tous les religieux.
Bref comme on l'eut mis bas sur un matelas, par terre, pour le changer, il me demanda si le Fils de Dieu était mort à terre. Je lui répondis que non, mais qu'il avait été attachesurlacroix.il témoigna en tirer consolation ; et, comme il pressait qu'on lui donnât rafraîchissement de quelque boisson et qu'on la lui refusait, à raison que peu auparavant il avait pensé étouffer comme on lui en donnait, je lui dis que Notre-Seigneur était mort dans la soif, soulagée seulement de vinaigre ; il demanda qu'on lui en donnât. Je répliquai que c'étaient des ennemis qui lui en avaient donné, et «ju'il n'y avait personne là qui voulût augmenter son mal, au lieu de le soulager. Peu après, il rendit l'âme, pendant que nous le recommandions à Dieu. Cette mort d'un jeune homme de si forte santé et avec un tel mépris du monde, à cette dernière heure, en toucha plusieurs et fit beaucoup de bien.
64. — A ces deux exemples, j'ajouterai un troisième d'un Flamand qui a résidé à Seyde peu moins d'un an, pendant lequel il se fit recevoir de la congrégation. Vraiment c'est un jeune homme qui a remporté l'estime d'un saint, comme en effet je crois qu'il en prend le chemin. 11 peut être de trente ans, de bon esprit et ingénieux pour plusieurs inventions, de maison honnête à qui sert son bien. Il me disait que Notre-Seigneur l'avait attiré à soi, premièrement le sevrant de l'affection du monde par Taffection ardente qu'il prit aux mathématiques : ce qui le retira des compagnies, quoi que je ne croie pas qu'il y ait été fort
avant, tant il a le naturel à la vertu ; que de là il se mit à faire quelques petites mortifications au boire et au manger, par Tabstinence de ce qui lui revenait le plus au goût, de quoi la satisfaction qu'il reçut en son âme le porta de ces petites à de plus grandes.
Dieu lui communiqua aussi de plus grands sentiments de piété : ce qui le fit adonner à l'oraison mentale ; et aujourd' hui il y passe des heures avec plaisir. De vrai, je l'ai considéré quelquefois à réglise : sa modestie était ravissante, les deux ou trois heures à genoux, le visage tout en feu ; et quand il fut reçu à la congrégation, les larmes lui tombaient si fort des jeux, et les douceurs intérieures attendrissaient tellement son cœur qu'il eut peine de prononcer l'oraison ordinaire en cette cérémonie.
Il s'offre, tous les ans, au jour de Noël, à Notre-Seigneur pour commencer avec lui une nouvelle vie, depuis la première fois qu'il le fît à tel jour pour se mettre à la dévotion, et dit qu'il lui semble en effet tous les ans commencer de nouveau, et, par la grâce de Dieu, avec nouveau profit. Il est homme de grandes pénitences, disciplines, jeûnes, veilles ; il couche sur les planches ; et avec tout cela, un visage gai et d'un ange ; il est heureux de rencontrer occasion de vertu. Ce fut lui qui mena à Bariith cet esclave dont nous avons parlé, et le fit à ses frais.
Il a eu de grands desseins de servir Malte et Venise par ses mathématiques de guerre ; mais à défaut que l'une et l'autre n'ont pas voulu lui accorder quelques conditions à la gloire de Dieu qu'il demandait, l'accord ne s'est pas conclu. Il a des sentiments de Dieu très grands, et du mépris du monde ; il me disait une fois : les saints, à ce que nous croyons, voudraient retourner du ciel pour servir à la gloire de Dieu ici-bas, et nous, qui y sommes pour si peu de temps de vie, nous sommes si lâches à son service. Quand aux biens du monde, ils les comparait tous à un grain de sable à l'égard (le ce grand firmament, et tant de peines, ajoutait-il, pour si peu. Il est pour sa personne, entre les mains de Dieu, comme un enfant en celles de son père, de sorte qu'il aVait peine de croire qu'il fallût penser au lendemain, prenant l'évangile au pied de la lettre. Sortant de ce port, il ne voulut pas demander à Dieu qu'il le délivrât d'esclavage, car peut-être ce sera mon bien, disait-il. En effet il tomba entre les mains d'un corsaire ; il eut liberté à raison qu'il était Flamand et que ce corsaire marchait sous le pavillon d'Espagne. Il passionne le martyre, comme les gens du monde une haute
fortune, et les croix que Notre-Seigneur lui envoie, il les reçoit comme ce qu*il a désiré, et dit que jamais il ne lui en vient de pressantes qui ne soient suivies de grands dons de Dieu.
Pour ses inventions d*ingénieur, il se sert du signe de la croix sur ses ouvrages, quand il y trouve difficulté, et enfin il trouve ce qu'il cherche. Il porte sur soi un morceau de la vraie croix, que je tiens pour assuré pour les preuves qu'il en donne. Et, en effet, il assure qu'elle fit un miracle en la personne d'un de nos Pères^ avec qui il alla à Damas, dont le cheval ayant manqué des pieds de devant, et le pied glissé par-dessus la tête, l'os de la jambe, qui se nomme la petite faucille, en fut rompu et paraissait de travers^ ainsi que leur guide le remarqua avec lui, et que, par l'application de la vraie croix, il fut renoué et rétabli en sa place, sans que le Père, comme étourdi de la chute et du coup, s'en soit aperçu ; lequel aussi il servit le reste du chemin comme un valet, lui donnant son cheval qui était meilleur, lui accommodant la couche au gite» mettant en pièces ses chemises les plus fines pour lui bander 1 a jambe restant fort enflée et enflammée^ dont il fut bien un mois sur le lit. Et je n'estime pas un moindre miracle, qu'après le coup, ils furent huit jours égarés dans les neiges des montagnes et que la gangrène ne s'y mit^ n'ayant pas les appareils nécessaires hors d'un peu de chaux et de glaire d'oeuf qu'une femme turque y appliqua. Enfin le Pèro m'écrivit qu'il lui avait servi d'un ange, même le consola, et Tayant tiré d'un précipice où son cheval quasi aveugle le portait, lui ayant la vue un peu basse, cet homme lui criant bien à propos, lorsqu'il était sur le bord du précipice. Certes je crois que Dieu s'en servira pour quelque chose de grand, que le temps découvrira et que je ne puis pas dire.
65. — Il ne faut pas taire ce qui arriva, sur la fin de l'année, à deux de nos marchands des plus considérables, qui allaient de Seyde à Tripoli par mer. Voici ce que m'en écrit le Père Greslon, compagnon du danger : « Nous étions dans un petit bateau extrêmement chargé et embarassé soit de marchandises, soit de personnes, y ayant huit turcs, ces deux messieurs et moi. Le vent, qui était au commencement très modéré, étant devenu très violent, nous fûmes quasi durant deux heures continuellement en danger de périr, ce qui m'obligea de penser à bon escient à ma conscience, et d'avoir un recours particulier à la Sainte Vierge, faisant vœu de dire une neuvaine de messes, quand je serai arrivé à bon port^ et de
jeûner tous les samedis de ma vie en son honneur. Et ayant averti ces messieurs de penser au moins au salut de leurs âmes, si c^était la volonté de Dieu que les corps périssent dans les ondes, ils se confessèrent tous deux, et me dirent, ce me semble^ qu'ils avaient fait vœu déjeuner tous les samedis à l'honneur de la Vierge ; et leur ayant suggéré la pensée de lui promettre qu'ils s'enrôleraient en la congrégation^ ils témoignèrent en être très aises, et me réjouis bien fort d'apprendre, par la lettre de Votre Révérence, qu'ils ont effectué leurs promesses. Un peu après que nous eûmes fait ces vœux-là, nous nous vîmes hors de danger et primes heureusement terre ; et celui qui était patron de la barque nous dit qu'il avait été sur le point de se jeter dans la mer pour se sauver. »
66. — Conjointement à ce bon succès de dévotion à la Vierge, je crois que je puis joindre une punition exemplaire d'une impiété de quelques turcs envers la même Vierge. A Derbecine, village proche de Seyde, est une église (1) célèbre dans le pays pour le concours à Notre-Dame, à qui elle est dédiée. Ce village étant déserté cette année^ y vinrent deux turcs ; l'un enfonça la porte de l'église, la brisant ; l'autre attenta sur le tableau de la Vierge et le mit en pièces. Tous deux, le même jour, furent châtiés à proportion de leurs sacrilèges. Le même jour mourut celui qui avait mis en pièces le tableau de la Vierge ; et le cheval de l'autre mourut sous la porte de sa maison. Je l'ai appris, sur les lieux, du curé. (2) Le cheique, qui est comme le Seigneur du lieu, l'a confirmé. L'évêque en a fait l'information, comme je l'en avais prié (3).
( 1 ) Dans la relation latine, il est dit : Rœ V* templum, càpellam meliaa dizerim, tam parum patet.
(2) In marchand Français, déliyré de la peste, fit don à la chapelle d'un nonyean tableau. Le P. Poirresson alla, à cette occasion, célébrer la sainte messe dans ce lieu de dévotion (relation latine).
(3) Ab episcopo Isaac Maronitarum doctissimo, quem in factam rite inquirere rogaveram, cum Sidone ezisteret, confirmatam intellezi. (rel. lat.)
RELATION des missions de la Compagnie de Jésus
en Syrie, — en i6$4i et 16$ $
envoyée par le R. P. Nicolas Poirrksson, Supérieur des missions
du Levant et de Perse,
au R. P. Louis Cellot, Provincial de la Province de France.
{BibL Nat, Paris, Mss.fr. Collection Moreau, n, 842,/, 41 etc.)
SOMMAIRE
I. Peu d'ouvriers dans la mission et beaucoup de persécutions. — 2. Tyrannie du Pacha d'Alep ei mauvais traitements infligés aux Francs ; la mission longtemps interrompue. — 3. Même tyrannie à Saïda.
Alep : 4. Les Pères Capucins d*Alep ont été emprisonnés et les assemblées de dévotion supprimées jusqu'au commencement de 1655. — 5. Eloge du consul Français pendant la persécution ; il paya deux mille écus pour les maronites accusés d'être du rite des Francs. — 6. Sa bienveillance et sa charité environ les missionnaires Jésuites. — 7. Œuvres de charité envers les chrétiens persécutés ; dévouement du P. Gilbert Rigault S. J. et mauvais traitements dont il est l'objet ; par son zèle, il empêche plusieurs apostasies. — 8. Changement du Pacha et rétablissement de la mission. — 9. Ministère auprès des esclaves. — 10. Fidélité à la foi d'un esclave Polonais. — II. Réconciliations parmi les Français. — 12. Fruits consolants de l'école.— 13. Ces succès sont dus au courage et au zèle du consul François Picquet, qui sut résister au Pacha et sauver les missionnaires et les chrétiens ; zèle du consul pour la conversion des Syriens ou Jacobitcs ; espoir pour l'avenir.
Saïda : 14. Travaux apostoliques en ville et à bord des bateaux . — 15. Piété de quelques mariniers et dévotion à S'" Anne. — lé. Fruits consolants de la congrégation — 17. Sainte mort d'un fervent congréganiste, Pierre
Stoupan. — i8. Pardon accordé par un serviteur, blessé à mort, à son meurtrier. -=— 19. Patience d'un pauvre malade. — 20. Travaux auprès des chrétiens du pays ; confessions ; catéchisme dans les villages ; école ; représentation dramatique. — 21. Quatre enfants envoyés au collège maronite de Rome. — 22. Esclave Polonais rendu à la liberté et embarqué pour son paj's. — 23. Piété d'un autre esclave, et fidélité à la foi.
Voyages : 24.. Bien que l'ont fait aux musulmans par les conversations pieuses. — 25. Un musulman invoque la S*® Vierge et honore le nom de Jésus ; église S* Georges entre Beyrouth et Tripoli, convertie en étable. — 26. Catéchisme dans les villages ; charité des chrétiens envers les missionnaires.
Tripoli : 27. Ministères, catéchismes et réconciliations.
Damas : 28. L'école est la principale occupation ; empressement des enfants à fréquenter ftotre école. — 29. Mille enfants environ y ont été formés à l'arabe, quelques-uns au grec, tous à la piété. — 30. Œuvres postscolaires : explication de l'évangile et exercices de mathématiques. — 31. Nos Frères tiennent les écoles et les Pères y font le catéchisme. — 32. Projet d'une congrégation pour les anciens élèves. — 33. Catéchisme dans les écoles de la ville et a l'église maronite. — 34. Conversion d'un jacobite. — 35. Un des notables grecs se confesse. — 36. Il voulait, par vengeance et sur de faux rapports, faire partir un religieux de Damas. — 37. Visite au couvent de Saïdnaya et exhortation aux religieuses grecques qui y demeurent. — 38. Visite aux religieuses de Hérache dans les Quesroan. — 39. Entente avec les chrétiens et patience avec les musulmans.
Espérance : 40. L'excès de la tyrannie est un indice de ruine prochaine. — 41. Tyrannie du Pacha de Saïda contre les francs, les chrétiens et les musulmans mêmes. — 42. Quelques exemples : il se porte héritier du mardi md français, [Stoupan, cf. supra, n** 17] ; le Pacha d'Acre réclame sa part. — 43. Autres exemples. Les marchands ont dépens : trente mille ccus en avanies. — 44. L'église grecque de Damas est endettée de 40 mille écus, pour extorsions iniques ; les chrétiens de Tripoli cherchent des aumônes pour.se libérer. — 45. Eclipses ; tremblemeni de terre ; peste. — 46. à Damas, lei grecs lisent, les jours de Noël et de Pâques, l'évangile en grec, en arabe et en latin, — 47. Troubles iniérieurs et gueiTes civiles. — 48. Etat de la religion \ Diarbékir, d'après une lettre du P. Alexandre de Rhodes ; les évêques arménien, chaldéen et syrien sont catholiques.
Providencc : 49. Châtiment des Pachas persécuteurs. — 50. châtiment des envahisseurs de la maison patriarcale de Cannobin. — 51. A la mort du P. Rigault à Tripoli, les officiers du cadi envahissent notre maison ; Dieu ne permit pas qu'ils découvrissent argent ou lettres. — 52 . A Saïda, Mir Melhem favorable aux francs. — 53. Dans notre disette, les marchands de Saïda viennent à notre ;nde. — 54. Charité des chrétiens envers les mission-
naires en voyage. — 55. Consolations divines. — 56. Douleur en voyant des enfants russes vendus esclaves. — 57. Providence divine envers le P. Al. de Rhodes et vertus de ce Père.
Mœurs orientales : 58. Jeux à l'occasion des fêtes musulmanes. — 59. Habillements des dervichs. — éo. Les bédouins de la plaine de Bekaâ. — 61. Les chameaux, -r- 62, Jeûnes rigoureux des chrétiens. — 63 Leur haine de la religion musulmane, cause de leur persévérance dans la foi ; le nombre des chrétiens de Syrie est de cent mille. — 64. Fidélité d'un enfant chrétien à sa foi ; circoncis de force et enfermé, il s'enfuit, — 65. Lieu où N.-S. terrassa Paul, près de Damas.
Mon Révérend Père,
1. — Le peu d'ouvriers que nous avons été ces deux années, et le beaucoup de persécutions que nous avons souffert en ce pays tout ce temps, sont la cause du moindre emploi et du moindre fruit que les années précédentes, comme nous déduirons en ce peu de lignes à Votre Révérence. Nous n'avons pas été plus de trois prêtres en quatre missions, et si le quatrième s'y est adjoint, il était passager, attendant d'aller plus loin vers l'Orient, ou il était encore novice en la langue du pays, et par là peu propre à servir.
2. — Les persécutions des turcs ont été plus violentes dans les villes où nous faisions plus de bien, Alep et Seyde ; en celle-là, par la suspension entière, un temps considérable, de toutes nos fonctions auprès des chrétiens du pays, dont le bascha avait fait une affaire d'état, disant qu'on se servait de ce prétexte pour pratiquer les peuples du Grand Seigneur et les faire révolter dans l'occasion ; en quoi il ne cherchait que quelque couleur pour le dessein qu'il avait de tirer une bonne somme tant des chrétiens Francs que des originaires, comme il a fait, après avoir emprisonné et les uns et les autres, et traité de bâton sur le ventre et sur les pieds un des principaux de nos marchands Français, insolente le consul même, et battu et blessé les négociants qui étaient allés avec lui représenter leurs oppressions.
3. — A Seyde, on n'a pas été mieux traité par la tyrannie de deux gouverneurs successifs, dont l'un agissait par ses malices propres, les pi us noires et les plus violentes qu'on ait jamais vues en cette échelle, l'autre par celles de ses officiers, qui reprochaient à leur
maître sa mollesse, de sorte que nous n'osions paraître au-dehors, parmi les chrétiens du pays, ni même agir au-dedans, parmi les Francs, je veux dire faire les fonctions de la congrégation, sans crainte d'y être surpris et châtiés de prison, pour nous du moins, et d'amende pécuniaire pour les marchands.
4. — Néanmoins, par la grâce de Dieu, nos personnes ont été hors de prise, en l'une et l'autre de ces villes. Lorsque nous avons vu en Alep les RR. PP. Capucins faits prisonniers plusieurs jours, qui fut le commencement de la persécution, depuis lequel temps toutes nos assemblées de dévotion y cessèrent, celle même de la congrégation des Français, jusqu'au commencement de 165^5, c'està-dire environ demie-année, lorsque les choses s'adoucissant avec le bascha, on rétablit de vrai celle-ci des Francs.
5. — Mais l'obligation en est à M. le consul^ qui animait les autres, non seulement par la charge de préfet qu'il y avait, mais par son exmple d'une piété sincère et non de mine, non de paroles seulement, mais effective en toute sorte de bonnes œuvres et envers toute sorte de chrétiens, dont il s'est déclaré le protecteur et le libérateur, n'épargnant ni sa bourse, ni son entremise auprès des grands de la ville, pour les tirer de peine, quand ses conseils n'y suffisaient pas. Il paya à deux mille écus près pour les maronites, chrétiens catholiques, persécutés pour être du rite des Francs ; et à l'égard des religieux de quelque ordro qu'ils soient, ou d'Europe ou de Syrie, il sert de tuteur et de père.
6. — 11 y a tantôt quatre ans qu'il nous fit la grâce et l'honneur jde nous loger en son palais, sans qu'il ait jamais voulu recevoir de nous ce qu'il donne du sien pour nous loger en un de ses appartements. Hien au contraire, nous y vivons une bonne partie ou de sa bourse, par ses aumônes, ou de sa table, par l'honneur qu'il fait d'y mettre le Père, qui a déjà resté deux fois seul sans Frère, pour des incidents ; voire après y avoir reçu les passants étrangers des Nôtres, et tiré des douanes à peu ou point de frais, et comblé d'autres faveurs, donné encore de sa bourse pour les voyages, comme il a fait cette année que j'écris ceci, 1656, trente écus à un de nos Frères pour le pèlerinage de Hiérusalem.
7. — Quant à la congrégation des citoyens d'Alep, bien qu'elle n'ait pas été rétablie si tôt, les Francs et ceux du pays s'y opposant, crainte de retomber dans le mal dont ils sentaient encore les pointes, néanmoins pendant cette intermission, on n'a pas laissé de
les visiter et aider à mettre en pratique les exhortations sur la patience à regard du turcs, qui avait été toute Tannée dernière, le sujet de celles de leurs assemblées. De plus, on les a assistés d'aumônes, en leurs maisons, qu*on recevait des marchands à ce dessein, ou même de notre pauvreté ; en quoi lesupiérieur de la mission, qui était le feu Père Gilbert Rigault, est plus louable, que non seulement il se tirait le pain de la main, en un temps où tout nous faisait besoin, pour le mettre en la main d'autres, mais plus encore ne désistant pas de cette charité, quoi qu'il y reçût un jour, pour salaire, des coups de bâton d'un turc, qui pour lui faire pièce outre cela, c'est-à-dire tirer de l'argent, lui criait qu'il venait d'une maison infâme, quand, passant par là un grand du pays bien accompagné, touché de pitié du Père que cet insolent tirait en prison, le fit relâcher, disant : « Qu'as-tu à faire avec ce religieux Franc ? Ne sait-on pas qu'ils ne font mal à personne en ce pays î Et puis leur pauvreté t'en peut-elle faire espérer quelque chose ? » Néanmoins, le Père retiré au khan chez M. le consul, fut averti de se tenir couvert quelque temps, que ce soldat avait juré de tirer cent ecus de sa bourse, ou de lui casser la tête avec son bâton. Dieu Ta préservé de l'un et de l'autre, et lui, par ses assistances charitables, en a empêché plusieurs de se faire turcs.
8. — Enfin le bascha ayant quitté Alep, devenu grand vizir, et ayant été étranglé selon son mérite, nous avons obtenu à la Porte pouvoir de traiter avec les chrétiens originaires ; et leur congrégation s'est rétablie, après un an et demi près de cessation d'exercices publics. Voilà pour les citoyens d'Alep (1).
9. — Voici pour les pauvres étrangers esclaves, dont on a donné moyen à deux d'échapper et de retourner en chrétienté ; et à qui d'eux on n'a pu procurer le même bien, on a donné celui de la consolation de réception des sacrements, l'assistance la plus nécessaire pour qu'ils ne perdent, avec leur liberté, la foi. Il faut dire à la louange des Polonais de cette sorte qu'ils sont les plus constants en leur religion, et pourtant les plus sollicités de leurs maîtres, pour leur être de plus de service et plus fidèles.
10. — Je ne dois pas taire la vertu de celui qui est encore en Alep qui, ayant été pris en un sien château par des coureurs.
( 1 ) Cf. BesBon, La Syrie^ p. 24 etc. et Vie de Picquety p. 26 etc.
avec deux s^ens frères et autant de sœurs, n'a jamais su ce qu'ils sont devenus ; mais lui, étant mis à nu pour être circoncis, fit le possible pour y apporter résistance ; néanmoins ne pouvant rompre ses liens, disait à ceux qui usaient de cette violence : « Mon esprit est libre, quoique mon corps soit attaché, et ne sera jamais qu'à Jésus-Christ. » Ainsi il persévère encore aujourd'hui, sans vouloir même user de chair les jours qu'il sait être défendu aux chrétiens.
11. — Quant aux Français qui sont en Alep, il ne s'est rien passé de considérable, outre la continue des exercices de la congrégation, sinon dans les accommodements qu'il faut faire souvent pour leurs différends ; en quoi un d^eux s'étant résolu de se défaire secrètement de son ennemi, le Père, en ayant eu connaissance, le sut si bien gagner, que non seulement il quitta ce dessein damnable, mais en vint^ après les différends ajustés, jusqu'aux embrassements de la charité chrétienne et d'une entière réconciliation.
12. — Je ne dirai rien de l'école, sinon que celui qui en a ea le soin dit que, sans expérience, on ne peut comprendre le plaisir innocent de cet exercice dans ce pays.
13. — Pour conclusion de ce peu qui s'est fait en Alep, f assure sans flatterie qu'après Dieu, la louange en est due à M. le consul lequel, s'il eut été autre qu'il n'a été, et n'eut tenu le timon ferme pendant la tempête^ c'était fait des missions en Alep et des missionnaires, et les pauvres chrétiens du pays eussent eu peine à se relever. Mais bien loin de céder au mal et à sa violence, il en prenait des forces, sans perdre un point de sa résolution, comme il témoigna lorsque, ayant été traiter ce bascha ennemi des chrétiens, depuis que leurs armes aidèrent l'émir du mont Liban^ nommé Mir Melhem, à le combattre et le défaire, lorsqu'il était gouverneur de Damas, il lui parla avec assurance sur ses concussions ; et comme, contre l'ordinaire, on lui avait mis son siège aux pieds de cet impie, au bas du divan, il le prit et le posa à ses côtés sur le divan ; et une autre fois^ n'y trouvant pas de siège, il prit un carreau et le mit côte à côte de lui, disant qu'il n'était pas moins consul et officier du Roi en la conjoncture des mauvais temps que des plus favorables, chacun craignant, et Turc et Français, que ce barbare, qui faisait du sultan, et qui n'a pu ployer devant son souverain, à moins que d'être fait son premier ministre, ne commandât qu'on lui avolât la tête et qu'on la lui mit là où il avait osé mettre les pieds sur son divan. Il me semble juste de nommer ce
digne consul, quoique assez connu, pour autant qu'il est en nous de contribuer à sa mémoire et à sa gloire : c*est M. François Picquet, Lyonnais, qui présentement encore travaille au moyen de réduire à la foi catholique en Alep les suriens ou jacobites ; de quoi s*il vient à bout, comme je me promets de son zèle et de son esprit, il nous va ouvrir une belle porte, non seulement en cette grande ville, mais encore en la capitale de Syrie, Damas, où les suriens, en moindre nombre, maïs nos grands amis, leurs principaux suivront et feront suivre aux autres aisément l'exemple des Âlépiens : ce qui mérite bien les prières de ceux qui prendront la peine de lire cet écrit.
14. — A Seyde, on a ramené, aux deux Pâques, des personnes qui ne s'étaient pas acquitté de leur devoir pour la confession et communion, l'un disant tout haut qu'il se ferait plutôt turc que d'aller à son curé ; l'autre, l'année précédente, s'étant déjà allé confesser à un pèlerinage à deux journées, sans autre prétexte que de leur pasteur*. De plus, huit ou neuf d'un même vaisseau, renommé par les blasphèmes qui s'y faisaient horribles, ne s'étant non plus ni confessés ni communies à Pâques cette dernière année 1655, alléguant que les grandes et violentes marées de^ ces temps-là les avaient empêchés d'aborder l'île où les vaisseaux sont à l'ancre ; un Père fut les trouver trois semaines après les fêtes, et leur ayant fait un discours de l'horreur du blasphème, ils se confessèrent tous sur-le-champ, hors un ou deux, et la communion ayant été remise au lendemain, car c'était sur le déclin du jour, le Père y retourna et y dit la messe pour leur faciliter la communion. Néanmoins, comme c'était le jour de leur partement, peu se communièrent, disant ne le pouvoir pas en cet empressement, et que ce serait la première chose qu'ils feraient après leur arrivée en Ffance. Tel he trouva en ce vaisseau qui jamais n'avait été confessé, et le fut ; et je puis dire avec vérité qu'à peine va-t-on à cette visite de vaisseau, — ce qui se fait de tous pour l'ordinaire, — sans quelque fruit extraordinaire de personnes ou qui ne se sont confessés de plus d'un an, ou qui jamais n'ont fait une bonne confesaion, celant quelque péché honteux, ou qui ne savent rien de nos mystères, non pas même les noms, quoique dans ces mêmes vaisseaux se trouvent des capitaines, officiers et mariniers qui ont de la vertu. Ce qui suit peut passer pour preuve.
15. — En octobre 1655, une grande barque venait de France avec un vent plus favorable en poupe qu'on n'eût voulu, tant il était bon
et fort ; un marinier donc fut commandé de monter aux antennes pour abattre quelque voile ; mais la violence du vent l'abattit lui-même et le fit couler de la voile en mer. On le tenait perdu, quoique lui n'y consentît pas, faisant tous ses efforts, à la nage pour suivre la barque, que les vents emportaient bien devant lui. On s'avise de recourir à Dieu, comme aux autres maux sans remède humain ; tous se mettent à genoux, invoquent et font un vœu à S^® Anne. A peine est-il conçu et prononcé, que le vent change, n'étant plus en poupe, donne moyen de secourir ce pauvre désespéré, à qui on jeta nn tonneau vide, et fit si bien à traits de bras qu'il l'attrapa, et, à sa faveur, se soutenant et respirant un peu, enfin il aborda la barque et y fut reçu. Dieu sait avec quelle joie et quelles actions de grâces à Dieu. Ils racontaient, à leur abords, à nos marchands de Seyde, cette merveille, les larmes aux yeux.
16. — Que s'il y a de la piété parmi des gens de marine, il y en doit avoir plus parmi ceux qu'on y exhorte chaque huit jours dans une congrégation, dans laquelle on ne fait pas peu de compte comme jadis d'avoir quelque charge, mais on les ambitionne saintement ; et laquelle ne va pas seulement croissant en nombre, mais en fréquence aux exercices de dévotion, par les exliortations pathétiques qu'y fait le Père qui en a soin. En cf^rt^ dernière année, leur fête de la Conception s'y est célébrée av<>o laiit de dévotion et de concours que la chapelle était trop .'«^tite, ot il fallut dire la messe à la paroisse qu'on orna à ce sujet - ^ elle s'y chanta à haute voix par le R. Père Président de la T . re-Sainte : et afin que je ne semble en dire trop de la dévotion d»^ nus marchands, j'en veux produire un de tous au point où l'on conn.iii mieux la vertu.
17. — Sur le commencement de 1655, mourut un jeui. » homme de 26. ou 27 ans, mais bien mûr pour le sens et pour le oit I. Il avait gagné en peu d'années dix mille écus, et pensait se retiior, sur la fin de celle-ci, pour prendre parti, n'étant pas encore marié. Il vivait si chastement qu'on disait qu'il était vierge, et je puis assurer qu'en trois ans que j'ai gouverné sa conscience en qualité de confesseur, je n'ai jamais entendu péché mortel de lui. La fièvre l'ayant saisi en la ville d'Acre, où il était comme vice-consul, il se fit apporter à Seyde, où en peu de jours il fut enlevé de ce monde, mais avec si peu de sentiment de ce qu'il laissait en terre, qu'il faisait bien voir que son cœur était au ciel avec son
tr^.sor, sans que jamais on lui entendît échapper une parole d'impatience. Il reçut, grâces à Dieu, tous les sacrements, et mourut avec les regrets de tout le monde, des infidèles même, turcs, juifs et schismatiques, avec qui il avait fait négoce, chéri universellement de chacun d*eux, comme il l'était méritoirement plus de son père, à qu'il était quasi unique, ne laissant qu'un frère, fluet et jeune enfant. Dieu sait quels en ont été les justes regrets. Et puisqu'il était de la congrégation et qu'il est hors du monde, je le puis nommer pour en conserver la mémoire : il se nommait donc Pierre Stoupan, provençal de La Ciotat.
18. — Qu'il me soit permis de produire un serviteur des marchands, imitateur de la vertu de ses maîtres. Il fut assassiné par un chrétien du pays, et reporté au c«w/) à Seyde, blessé de trois coups de ganjar, espèce de grand couteau. Le Père de la congrégation en fut averti; il fut le recevoir à la porte ; et après qu'on l'eût tiré des mains des turcs, qui s'en voulaient saisir, il le suivit jusqu'à sa chambre, où on le porta, et n'y vécut que 24' heures. Pourtant il le confessa et lui fit recevoir tous les sacrements, avec tant de satisfaction du mourant, de la grâce que Dieu lui avait faite de mourir dans ces assistances, qu'il baisait l'étole et le surplis de celui qui lui donnait les sacrements, et pardonua non seulement à son meurtrier, mais même quand on lui en parlait, il détournait le discours au lieu de s'épancher en ressentiments ; voire étant interrogé juridiquement, peu de temps avant sa mort, le Père lui demanda s'il n'avait rien dit qui chargeât sa conscience, il fit réponse que non, mais seulement la vérité du fait.
19. — Voici un troisième exemple de piété d'un qui vit encore à Seyde, ou plutôt traîne la vie dans une espèce d'asthme, qui souvent ne lui donnée repos ni nuit ni jour, sans qu'il puisse même soufiFrir le lit, mais eet obligé, lorsqu'il est pressé, de passer la nuit sur une petite chaise basse. Cet homme n'a d'autres paroles en bouche, quand nous le visitons, que celles-ci, qui se disent dans le ciel aussi bien qu'en terre dans nos églises : Gloria Pairi et Pilio et Spiritui Saîicto ; auxquelles il ajoute souvent, quand on le plaint sur son mal : « Mes péchés en méritent bien davantage » ; et interrogé qui lui a expliqué cette doxologie dans sa croix, il répond qu'il la tient du feu Père Jean Amieu. Au reste, quand il a un peu de santé, c'est un des plus assidus à l'église, et où il ne
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se contente pas d'entendre une messe, mais y passe les heures en prière.
20. — Nous ne sommes pas pour les seuls Français à Seyde ; nous servons encore aux naturels du pays ; nous avons fait qu*un premier des grecs, qui était mal avec son évêque, dont il avait été excommunié, s'est réconcilié avec lui et a été absous de sa censure-; nous avons fait reconnaître à un autre l'autorité du Pape et sa primauté dans l'Eglise ; on entend leurs confessions ; on a été aux villages voisins faire le catéchisme ; ce qui se faisait dans les- rues, faute d'églises qui sont rares ; on a continué l'école, et les petits écoliers ont représenté sur le théâtre l'action cruelle de ce père juif qui, sous Justinien, jeta son fils dans un four chaud, pour avoir communié avec ses petits compagnons chrétiens. Elle fut si bien représentée que les larmes en coulaient des yeux des auditeurs, soit de compassion de la mère qui cherchait son fils, soit du fils dans les flammes sans y brûler, soit de la nouveauté d'un tel spectacle en ce pays.
21. — Nous avons de plus envoyé quatre enfant • ^'< • • .'^ leur collège, dont la peine n'est pas petite à les tirer v . ni -» ;.r leurs parents, quoi qu'on ne le fait que poi * ^^ leur i leurs,- sans qu'il leur en coûte rien qu'un peu de pat priver un temps, qui est celui de leurs études jusqu'à 1 i :;:< n-:.:**, quand ils en sont trouvés capables.
22. — Donnons place, ici encore, à un esclave Polonais, à qui nous avons moyenne la liberté qu'il avait cherchée en Al<'p et ©" Damas, après avoir couru la Tarcarie et la Perse. Il et îit ht^mme de cinquante ans, fait captif pour la seconde fois, et, la première, il lui coûta tant de se racheter, qu'il ne lui restait rien pour la seconde. Aussi ne lui en coûta-t-il rien que de recevoir iL^s aumônes de nos marchands de quoi retourner en son pays et payer le naule du vaisseau qui le porta, après que nous l'eûmes confessé et -ommr.ni^. On ne peut exprimer la joie avec laquelle ce bonhomme .-^*. j(M ilt aux pieds du Père pour les embrasser à son adieu, et difficilement aussi peut-on expliquer la libéralité des négociants de Seyde, non seulement envers cette sorte de personnes qui leur sont inconnues, mais encore et avec plus de raison envers ceux qui ont passé les mers pour les aider, je veux dire toute sorte de religieux Européens, voire de plus envers ceux du pays et les pèlerins de Hiérusalem qui viennent de chrétienté.
23. — Et puisque nous avons parlé d'un esclave affranchi, un mot encore d'un à qui nous ne pûmes procurer le même bien, parce qu'il était connu dans la ville, étant de la maison du gouverneur qui, par menaces et par promesses, ne put jamais ébranler sa foi. Ce bon jeune homme nous apprit un secret sur la façon d'écrire le saint nom de Jésus en ces gros caractères romains ordinaires I H S avec une croix sur la lettre H du milieu, que je ne crois pas être si commune, savoir que la première I signi&e Jésus ^ la seconde H signifie hominum, et la troisième S salvator, et que la croix posée sur celle du milieu signifie la façon dont il a sauvé les hommes. Il nous avait promis de s'échapper et venir chez nous à sa sortie de Sejrde de chez le gouverneur ; mais nous ne l'avons pas vu.
Voilà pour la ville de Sejde et ses confins.
24. — Un mot de nos voyages, parmi lesquejs nous enseignons nos mystères aux chrétiens, compagnons de caravanes, et les prières communes, et aux turcs, selon l'occasion favorable, les commandements de Dieu qu'ils admirent, ou encore quelque belle sentence qu'ils retiennent^et aux rencontres après, nous les répètent pour prouver qu'ils ne s'en.sont pas oubliés : témoin celui qui, ayant appris d'un Père cet u^. 'xe en arabe : En tâmelou el-khaîr ma el-tâb, el-tâh ierouh, ou el-khair iedoum, qui veut dire : si vous faites le bien at > - peine la peine s*iin va et le bien demeure ; en tâmelou el-si Hf.irr /// ' eUfarah^ el-^farah ierouh, ouel-stharr iedoum ; si vous faites le mal avec plaisir^ le plaisir s* en va, et le mal demeure ; réf était cette sentence au même Père', le voyant travaillé en chemin : ce qui ne lui était pas une petite consolation.
25. — Oe même turc ayant invoqué la S*® Vierge, à la suasion du même P/»re,qui le voyait en danger de rester sur le chemin, lui qui était le ch',^f de la caravane, et ayant été guéri d'un accès de fièvre, la nuit même qu'il eût pris le soir un peu d'eau mêlée de poussière d'une image miraculeuse de la Vierge, depuis il assure qu'il la prie tous les jours, selon la forme de prières que le Père lui a apprise, et disait et redisait souvent sur le chemin : Mariam el adhra gaoui melihhah, La vierge Marie est très bonne.
Ils honorent aussi le nom de Jésus et en demandent des images pour mettre sur leurs malades ; ils invoquent les saints, surtout S* Georges. Et pourtant, sur le chemin entre Tripoli et Baruth, se voit une belle église, à la petite ville de Gebel, qui a chœur et ailes quasi en leur entier, dédiée jadis à S^ Georges ; et une partie ' sert
d*étable, et Tautre de cuisine publique, pendant que les pauvres chrétiens du lieu font leur église en une chaumière.
26. — Que si parmi nos voyages, on arrête aux villages où il y a des chrétiens, et que nous leur fassions le catéchisme en la rue, non seulement les enfants, mais les hommes et femmes y viennent, vous présentent ce qu'ils ont jusqu'à de l'argent et le logement chez eux ; mais on se contente de leur bonne volonté, telle que fut celle d'un petit pâtre lequel, ayant été instruit procliC une fontaine à la campagne, alla quérir sa petite provision, la présenta av:. Père, qui consistait en quelques petites pièces de pain en forme de galette, et un peu de fromage mollet, et une citrouille sèche creusée pour prendre de l'eau.
27. — Que si quelquefois nous visitons Tripoli, ou si un Père y demeure quelques mois, depuis que, à faute de prêtres, nous avons été contraints, il y a deux ans, de l'abandonner, on y fait autant qu'on peut les fonctions de missionnaires ; on y prêche les marchands qui y résident et les mariniers qui s'y trouvent ; on va à leurs vaisseaux les exhorter ; on visite les malades à la ville, les écoles des enfants, donnant à ceux-ci l'instruction, à ceux-là la consolation. On salue les évêques de diverses sectes et les plus considérables des chrétiens, non pour compliment seulement, mais poui y faire toujours quelque fruit, comme la dernière année il s'est fait, ayant réconcilié un dfes premiers et en charge, qui, depuis un an, était mal avec un marchand ; 1^ chose étant venue jusque là que le marchand vit couler son sang d'un coup de ganjar dans la gorge. Néanmoins on les fit voir et se saluer après la paix faite ; et deux autres marchands ne se voyant point depuis un différend arrivé entre eux sur ce que l'un, qui avait été capitaine de vaisseau, se plaignait que l'autre lui avait enlevé son chirurgien, étant, disaitil, cause qu'il s'était fait turc, et qu'un homme était mort en son vaisseau faute de chirurgien ; néanmoins on les ajusta et les fit embrasser, lorsque l'apostat, n'agréant pas ces réconciliations pour quelque intérêt qu'il y prenait, vint dire au Père que s'il ne désistait, il lui ferait pièce auprès des turcs ; mais le Père, ayant remarqué qu'il étafû ' "e, vice qui avec la légèreté de son esprit Va perdu, ne se mit pas fort en peine et ne laissa pas de travailler à d'autres réconciliations moins considérables. Bref les visites qu'y rendent les évêques et les consuls, qui nous honorent encore de leur
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table, montrent assez qu'ils souhaitent notre retour, sans rien faire encore de bouche.
28. — Quant à Damas, où l'école a été jusqu'ici la principale occupation, comme aussi plus nombreuse qu'à Seyde ou Âlep, puisqu'elle a eu d'ordinaire une cinquantaine d'écoliers, elle a pourtant été fermée huit mois, n'y étant resté qu'un de nos Frères sans prêtre ; mais un prêtre s'y étant retourné, elle s'est rouverte avec tant de contentement des parents, qu'ils en venaient jus-
u'aux larmes de joie ; et les enfants quittaient leurs maîtres séculiers pour venir chez nous, à qui comme nous étions obligés de les renvoyer demander congé, selon l'usage du pays, ces pauvres petits pleuraient, se déâant de l'obtenir ; et en cas qu'en effet ils ne l'obtinsent pas, tels quittaient ces maîtres sans oser pourtant venir chez nous ; tels qui avaient obtenu le congé retournaient comme s'ils eussent gagné une victoire. Chose de vrai merveilleuse que des étrangers enseignent la langue du pays avec plus d'applaudissements que les maîtres naturels ; car il n'y a point d'école si nombreuse que la nôtre, quoique comparée à celles d'Europe elle soit déserte, ce qui est une conviction comme quoi tout ce qui regarde la culture de l'esprit est, en ce pays, en petite estime ; le turcisme pervertit l'esprit du christianisme et le fait tcut naturel et temporel.
29. — Nous avons bien eu mille écoliers en notre maison, depuis rétablissement, qu'on a instruits aux langues arabique et jrpcqu<\ et principalement à la piété, dont le fruit ne se doit pas
-''garvler dans les enfants seulement, mais dans les parents et* '. :te]a famille, qui en est instruite par ces petits prédicateurs, qui, comme des échos agréables, répètent à la maison ce qu'on leur lit à rè^jole, voire servent d'exemples de crainte de Dieu à ceux de leur iije qui vont ailleurs, et n'y trouvent pas les instructions de piété. Voilà la vraie raison de la fréquentation de notre école, pardessus les autres ; car il se trouve maîtres qui, à notre exemple, enseigne maintenant gratuitement ; il s'en trouve qui savent mieux l'arabe, leur langue ; pour le grec, nous ne le devons pas céder : mais il est pour peu d'enfants qui aspirent à ""Eglise.
30. — Un moyen dont on s'est servi pour rappeler ces petits agneaux à notre bergerie, quand l'âge les en a tirés pour aller aux métiers, c'est de les attirer à la maison par de petites gentillesses de mathématiques, les jours de fêtes, et de leur lire et ex-
pliquer révangile en leur langue, de quoi ils sont fort amateurs, n'ayant comme point d'autres livres spirituels, ou qui ne sont point lus ; et par là, on les entretient à se confesser chez nous, y ayant déjà pris l'habitude.
31. — Néanmoins nos Frères, par toute la Syrie, ont pouvoir de Notre Père de faire cette sorte d'école, qui n'étant qu'à lire, est moins convenable aux prêtres, qui leur font le catéchisme deux fois la semaine, mais plus brièvement, à de choses plus aisées et nécessaires pourtant, les plus grands d'ordinaire ne passent pas dix ou ou douze ans ; il s'en trouve de quatre ans, qu'il y a plaisir de les voir réciter les prières et les commandements de Dieu et de l'Eglise, la baguette en main et se promenant par la classe comme de petits maîtres, pendant que les plus grands suivent ces petits à la prononciation de ce qu'ils récitent, et leur font sentir leur baguette innocemment s'ils bronchent à les suivre.
32. — Nous attendons au premier jour de dresser une congrégation de ceux qui ont déjà quitté l'école ; la crainte qui nous en empêchait n'est plus fondée, comme elle était, en raisons ; nous avions appréhension d'aigrir les grecs par cette nouveauté, et donner soupçon d'église chez nous aux turcs ; mais maintenant que nous avons gagné les évêques des grecs par nos visites d'honneur^ et les principaux des chrétiens de toute secte par les mêmes offices de courtoisie, et qu'ils ont l'expérience qu'on n'apprend rien que de bon à leurs enfants, et que nos turcs voisins sont faits à voir venir chez nous, les fêtes encore et les dimanches, cette jeunesse, n'en prendront point d'ombrage. Dieu aidant.
33. — Cependant nous allons aux autres écoles faire la doctrine, puisqu'il ne nous est pas permis de la faire à l'église des grecs, et faisons le catéchisme dans celle des maronites catholiques, leurs enfants disant sommairement ce que le Père explique plus amplement aux pères et aux mères.
34. — Un des principaux des suriens et des plus capables de Damas a été gagné par le Père qui y était précédemment, de sorte que non seulement il reconnaît le Pape, mais encore pense ou se retirer en chrétienté pour y vivre libre des persécutions des turcs, ou en quelque maison des religieux d'Europe qui sont en Syrie, pour y vivre le reste de ses jours, étant veuf et commode, et ses enfants pourvus.
35. — Il y a aussi le premier des grecs quant à la charge, que
Ton tient avoir été trois ans sans se confesser ni communier. Le Pare Test allé trouver et a pris la liberté de lui en parler doucement et civilement ; à quoi il repartit qu'il ne l'avait pas fait de vrai en public, mais en particulier. Le Père lui répliqua qu'à une personne de sa condition il était convenable qu'il le fît en vue du monde, son exemple devant être de conséquence pour les autres au bien et au mal; à quoi n'ayant répondu que par le silence et un bon visage, il y a apparence qu'à la Pâques prochaine il réparera ce scandale. En effet, Pâques étant venue^ non seulement il a fait son devoir par la réception des sacrements, mais en présence de plusieurs religieux francs, sans en être requis, avoua qu'il avait été trois ans sans le faire, mais qu'étant allé à l'église la semaine sainte, indisposé, il n'eut pas dit un Pater et un Ave, qu'il se trouva guéri et porté à en reconnaître l'auteur et avoir, au jour suivant, reçu Notre- Seigneur.
36. — Le même avait entrepris de faire sortir de Damas un religieux franc, sans sujet raisonnable, mais, comme l'on croit, par quelque vengeance particulière et à la suasion de quelque autre personne mal informée. Nous crûmes être obligés d'intervenir en faveur de ce Père innocent, comme nous fîmes, jusqu'à en être moins bien voulus ; néanmoins d'autres plus puissants s'étant joints en cette intercession, il donna les mains et quitta prise, quoi qu'il eût déjà fait venir un autre religieux pour prendre sa place à Damas. Cette entreprise était de conséquence pour les autres religieux encore, à qui on en eut pu faire autant. Le supérieur de cet ordre, l'affaire terminée heureusement, nous en fit remerciement par deux lettres consécutives.
37. — On a visité le monastère de Notre- Dame de Sidenaïa, à quatre ou cinq heures de Damas au septentrion, ancien et renommé pour les miracles qui s'y sont faits, même en faveur des mahométans, qui laissent aussi et le monastère et le petit bourg en liberté, où demeurent seulement des chrétiens^ et dans le monastère des religieuses grecques, à qui le Père ne manqua pas de départir la parole Je Dieu.
38. — II visita aussi les religieuses catholiques du mont Liban, au Kesroan^ et les entendit en confession.
39. — De ce petit narré, il se voit comme quoi, par la grâce de Dieu, nous vivons en bonne intelligence avec toute sorte de personnes séculières et religieuses, que nous n'avons pour ennemis que les
turcs dans le cûmmun de la guerre qu'ils font à outrance aux pauvres chrétiens, avec lesquels aussi nous ne nous défendons point autrement que par les armes de la patience et de la prière, dans l'espérance d'une meilleure fortune, quand il plaira à Dieu favorablement regarder un pays, qui, dans les premiers siècles, joignait le paradis terrestre, comme les mots de Syrie et Assyrie le disent, et, dans les derniers, a été comparable au céleste, lorsqu'un Homme-Dieu y a vécu. L'espérance d'un plus grand fruit un jour, en ce pays, avec la providence que Dieu témoigne sur les missionnaires, et par là nous montre qu'ils nous y veut, c'est ce qui nous y arrête avec agrément aux ordres de l'obéissance.
40. — Disons un mot de r espérance^ et puis de la providence : L'extrémité de la tyrannie où est venu aujourd'hui le gouvernement des turcs, par ceux qui sont dans les villes et dans les provinces pour les administrer, est un des motifs de notre espérance que l'empire est proche de sa fin ; du moins les Saintes Lettres appuient notre croyance : Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias [Ecoles. 10) ; le royaume passe d'une nation à une autre à cause des injustices : ce qui doit être entendu particulièrement quand elles sont publiques et impunies, et par ceux mêmes qui devraient y mettre ordre^ comme il se fait généralement par l'empire des turcs, où les baschas, qui sont les gouverneurs, et les cadis, qui sont les juges, ne visent qu'à l'oppression ouvertement, sans crainte du châtiment du sultan, enfant, et qui n'est pas aimé.
41. — J'ai parlé des concussions et violences faites en Alep ; ajoutons-y celles de Seyde, et espérons de voir en notre siècle ce que l'expérience des siècles passés nous promet, de voir, dis-je, bientôt la fin de cette tyrannie par la même cause qui a mis fin aux autres. Le dernier gouverneur de Seyde a gouverné de telle sorte le pays qu'on peut dire sans exagération qu'il n'a pas eu son pareil en toute sorte de méchancetés envers les turcs mêmes du pays aussi bien qu'envers les autres. Je ne veux toucher que ce qui regarde les Français, et encore seulement deux ou trois chefs.
Al. — Nous avons raconté la mort de ce jeune marchand riche de vertus et de biens. Ce voleur public, — il se peut ainsi nommer, — n'eut pas honte de se déclarer son héritier, sans autre droit sinon, disait-il, parce qu'il était mort en Turquie, prétention inouïe jusqu'ici ; il ajoutait qu'il était son héritier, allégation aussi
peu fondée que la première, puisqu'il avait et frère et père et mère et parents. Mais que faire contre la force ? Elle lui servit de droit et il fallut composer et diviser avec lui l'héritage ; ce qu'ayant entendu le bascha d'Acre, où le défunt avait encore du bien, il en eut sa part aussi bien que celui qui lui avait donné l'exemple.
43. — Afin qu'on voie comme le mal est général, mais encore particulier de Seyde, un avait donné une grande somme d'argent à un turc, que nos marchands croyaient fidèle, pour le transporter à une ville proche, à l'achat des soies. Mais il trouva plus à son compte de tirer à une autre ville et y vivre grassement du bien d'autrui ; il ne retourna pas donc d'où il était parti ; le gouverneur dit qu'il a été tué sur le chemin, portant l'argent des francs, qu'ils sont coupables de sa mort ; et en effet, il fallut payer son sang, — c'est le terme du pays, — quoi qu'il fût constant qu'il était plein de vie, et se donnait du bon temps. Bref les concussions de cet homme, — s'il en mérite le nom, — ont coûté trente raille écus aux marchands de ce port en une année ; mais il a coûté la vie à un pauvre chrétien du pays, de qu'il avait reçu autrefois quelque déplaisir, dit-on ; il le fit empaler à la porte de la ville, où il a vécu six heures, vif, transpercé d'un pieu du fondement aux épaules ; spectacle horrible ! Nous crûmes qu'il était catholique maronite ; nous allâmes pour lui pourvoir d'un prêtre de sa nation ; mais nous apprîmes qu'il était grec : ce qui nous fit aller à leur évêque ; mais il répondit que ce n'était pas la coutume ; nous voulions y aller nous-mêmes pour l'assister ; mais on nous dit qu'étant mené au supplice, il s'en était pris aux Français qui ne le rachetaient pas pour argent : ce qui nous fit juger qu'à notre vue, il pourrait s'aigrir de nouveau, et que nous ne servirions qu'à quelque scandale sans profit. Ainsi nous ne pûmes pas lui faire cette charité, ni par nous-mêmes, ni par d'autres, pendant qu'un coup de fusil lui acheva la vie.
44. — Les chrétiens de Dam«s ne sont pas mieux traités ; leur église est engagée de quarante mille écus par des extorsions iniques des baschas. Ceux de Tripoli en sont à chercher l'aumône pour se libérer.
45. — Quelle merveille si le ciel, la terre, l'eau, le feu menacent les auteurs de ces injustices. A la dernière relation, on a vu ou lu le feu céleste tomber sur Damas, et le dégât qu'il fit autour de la première, mosquée ; le déluge qui survint un mois après, ren-
versa les maisons, noya les hommes. Mais ensuite, la même année, le 12 août, se fit l'éclipsé du soleil entière sur Constantinople, à Damas et à Seyde d'un tiers moins, d'où la peste fit des dégâts étranges en cette capitale de l'empire ; vingt mille furent portés à la sépulture, par une poFte, de compte fait. L'année suivante, ont été des tremble-terre à Damas, peu après le solstice d'été, une fois et deux fois à diverses nuits, aux champs et à la ville, sans autre effet pourtant que de faire sortir le monde des maisons à la rue, pour y être mieux assurés. Le même est arrivé encore à Alep ; mais ils ne sont pas là extraordinaires comme ici, où jamais à peine en at-on vu . L'année que j'écris ceci a commencé par éclipses, en un même mois, de lune et de soleil, celle-là quasi entière, celle-ci plus de moitié. Dieu qui prévoit l'avenir, en a toujours usé de la sorte de menacer devant que frapper. Les chrétiens du pays nedeman-* dent autre chose que de voir encore une fois les auteurs de leur liberté.
46. — Dans l'église patriarcale de Damas, on lit l'évangile en latin, aussi bien qu'en grec et en arabe, au jour de Noël et de Pâques, depuis que le feu Père Hiérome en fit exclure le turquesque, pour bon augure que les latins prendraient leur place. Les schismatiques témoignent amitié au^c religieux francs ; nous nous sommes trouvés douze invités en même maison d'un surien ici même, autre que celui dont nous avons parlé avec éloge. Les turcs mêmes disent tout haut que le temps de la fin de leur loi est venu« et que la nôtre est meilleure ; mais ils craignent le feu, si des armées étrangères ne viennent au secours.
47. — Je veux finir ce chef de notre espérance par la division qui est entre les grands, qui ont tenté de déposer le Grand Seigneur depuis peu ; mais l'attente s'est terminée à faire mourir des premiers ministres. Les malcontents sont sous les armes, tiennent la campagne, assiègent des places, entre autres ont tenu Âlep assiégée un temps considérable.
48. — Je laisse la conclusion à tirer, pour une espérance plus prochaine que nous apprenons des lettres du Père Alexandre de Rhodes qui, étant passé par Diarbéquer, capitale de Mésopotamie, dit qu'en cette ville-là se trouvent trente mille chrétiens disposés très bien à la foi catholique. Les arméniens, les nestoriens, les suriens ou jacobites y ont chacun leur évêque catholique ; les
grecs, non, mais un bourgeois qui l'est de la bonne teinture, et peut aider à réduire les autres. Il y a, dit-il, un seul religieux d'Europe, de S* Frauçois, qui travaille là avec édification, mais sans grand fruit, à raison qu'il ne sait que l'arabe, qui est moins en usage ; mais le turquesque et l'arménien y ont vogue ; que l'air et le terroir y sont très bons, le vivre à bon prix ; qu'il y a encore des idolâtres qui adorent le soleil. Nous y pourrions accroître le nombre de DOS missions de Syrie, puisque cette ville n'est pas plus loin d'Alep que Tripoli, où le consul d'Alep a un vice-consul, qu'il pourrait aussi en établir à Diarbéquer, sans quoi^ dit le Père de Rhodes, nous n'y serions en assurance. Nous en avons fait ouverture aux négociants d'Alep et à leur consul ; mais ils n'y trouvent pas encore leur compte.
49. — Quant à la Providence, nous lui devons du moins cette petite reconnaissance de la publier, crainte d'en tarir la source par le silence qui est une espèce d'ingratitude. Dieu la fait voir en châtiant ceux qui n'ont de pouvoir que pour nuire, ou en bridant leur pouvoir, quand leur volonté est pour en mal user ; et bien plus quand lui-même, après avoir châtié ou empêché le mal, nous comble de biens. Au premier, contre les ennemis des chrétiens, n'avonsnous pas vu, cette année dernière, le plus grand ennemi qu'eût le christianisme en ces pays, n'avoir été élevé à être grand vizir que pour en tomber de plus haut, faire plus éclater la justice de Dieu, qui l'a fait étrangler devant son prince, auparavant qu'il eût fait éclater les mauvais desseins qu'il avait contre le reste des catholiques qu'il y a en Syrie, qui sont les maronites du Quesroan, pour le sujet que j'ai touché, parlant de Béchir, bascha d'Alep, qui n'est autre que celui-ci même ; et ce coup du ciel dans l'année révolue, cet emprisonnement et ce rançonnement des chrétiens de cette même ville, et les violences et insolences dont nous avons fait mention. (1)
50. — Voici une autre justice de cette Providence qui veille sur les impies en faveur des chrétiens, ses plus chers enfants. Des turcs étaient entrés violemment dans la maison patriarcale des maronites, qui est située au mont Liban et se nomme Gannobin. Ils avaient enlevé tout ce qui se trouva à leur bienséance, parti-
(1) Cf. sur ce tyran, supra p. 231.
culiàreraent les soies qui sont plus précieuses^ et les chevaux et les troupeaux, qui font toute leur richesse. Ils s'en vont avec ce butin bien satisfaits. Mais la joie du mal est courte ; peu après, une nuit, la S^® Vierge, sous la protection de qui est l'église patriarcale et la maison, apparaît à la femme d*un d'eux, qui avait eu plus de part à ce vol et à cette profanation d'un lieu saint, lui commande de dire à son mari, de sa part, de restituer au plus tôt ce qu'il avait enlevé, sinon que premièrement son cheval de prix lui mourrait, après, encore son fils propre, et enfin que lui-même serait frappé là, montrant le côté si serré qu'il le sentirait. La femme s'acquitte de sa commission. Mais la menace passa pour un songe. Il est à remarquer que la Vierge, pour se mieux faire connaître, parut habillée à la chrétienne, et parut encore une seconde fois de même ; mais méprisée comme la première, le cheval meurt, le fils meurt, le criminel est frappé ; il s'éveille, fait restitution prompte. Les gouverneurs de la ville de Tripoli et du château, qui avaient eu plus grande part, sont avertis de ce qui se passe, n'attendent pas d'être sommés de leur devoir en leurs personnes, renvoient au monastère le butin sacrilège, avant que le châtiment vienne jusqu'à eux.
51. — J'ajouterai ici ce qui nous arriva dans Tripoli : mourut là un de nos Pères l'an dernier , le P. Gilbert Rigault ; aussitôt les officiers du cadi accourent à la maison vers la proie ; ils disent que c'était un marchand travesti, que nous avions son argent et le reste. Nous nions l'un et l'autre ; eux se mettent à chercher partout, vont premier reconnaître le défunt s'il avait une couronne de prêtre^ visitent ses habits, enfin entrent en la chambre où était le viatique du Père, assez considérable, pour un grand voyage qu'il allait faire, quand Dieu lui a fait faire celui de l'éternité. Ils mirent la main dans le valise où il était, et, pendant qu'ils la fouillent, le Frère des Nôtres, qui les accompagnait, vit l'enveloppe où il était, et comme s'il eût voulu les aider à chercher, mit la main dessus et le tira sans qu'ils s'en aperçussent.
Dieu aveugla bien plus favorablement pour nous encore ces mêmes harpies, qui ne trouvèrent pas des paquets de lettres qui nous auraient bien mis en peine et tous les chrétiens du Liban. Je ne puis dire autre chose sinon que le moins qui y risquait, étaient nos vies. Dieu soit béni donc qui sauve l'argent et la vie.
52. — A Seyde, deux fois Dieu a arrêté visiblement le cours de la malice de ce démon au plus fort de ses entreprises. L'une fut à la nouvelle de la mort funeste de son maître Béchir ; mais il avait repris cœur quand vint la nouvelle d'un nouveau bascha pour Damas, d'où dépend aucunement Seyde, lequel était autant ami des francs comme il était ennemi du parti de ce grand vizir Béchir. Mais lui-même meurt bientôt après ; nos Français se croient perdus ; Dieu suscite le prince Mir Melhem qui, sans en être prié, se déclare pour eux, et, étant le plus fort en gens armés et quasi aux portes de Seyde, faii mordre sa chaîne à ce chien enragé de ne pouvoir nuire selon sa convoitise insatiable ; et toutes ces faveurs du ciel, vinrent autant de fois qu'on avait exposé le très-saint Sacrement, ne restant plus d'espérance de secours que d'en haut. Voilà pour éloigner le mal.
53. — Maintenant pour nous procurer le bien, voyons les soins de la Providence. Nous fûmes en telle disette en 1654 qu'étant déjà beaucoup endettés, et n'ayant rien devant les mains pour les provisions ordinaires, particulièrement d'un peu de vin, Dieu suscita les marchands de Seyde, — qui ont coutume de faire cette provision pour les autres religieux francs qui leur demandent de quoi, — de nous faire la même charité, sans l'avoir aucunement demandée, et sans que jamais ils l'eussent fait par le passé, et donnèrent si libéralement que non seulement il y eut de quoi pour Seyde, mais encore pour les autres missions, avec une aumône aussi inespérée, qui nous fut faite en Damas au temps que nous y nourrissions deux religieux passagers, lorsque nous n'avions par pour nous-mêmes.
54. — Voici un autre efifet de la Providence divine. Un Père faisant voyage plus long qu'il ne l'avait figuré, se trouva au bout de ses provisions devant le terme du chemin. Il en était aux miettes de pain avec quelque petit reste d'autres choses, lorsque, arrivé à un village, se vint présenter un chrétien à lui qui l'invita d'aller manger chez lui. Le Père le remercia, alléguant qu'il ne pouvait pas quitter la caravane. Ce chrétien s'en retourne, prépare honnêtement le souper et l'apporte lui-même. Mais ayant trouvé le Père qui venait de prendre le peu qui lui restait, il fut prié de le rapporter. Les turcs présents ne pouvaient concevoir ces civilités, n'étant pas leur façon de refuser, mais de demander, de s'ingérer et do
prendre. Aussi pressèrent-ils tellement le Père que, pour les contenter, il prit deux ou trois pains, qui sont autant de galettes^ et les donna à leurs valets chrétiens. Il est à remarquer que cette charité offerte de si bon cœur était un effet de la mémoire du feu Père Hiérôme Queyrot que ce chrétien avait connu, et reconnu le Père à son habit pareil.
55. — Il est vrai aussi que Dieu nous pourvoit dans les fatigues des voyages de ce pays, qui sont très grandes, d'Un pain en vertu duquel on ne défaut pas, qui n'est pas pourtant TEucharistique, qui est une de nos douleurs d'être privé tout ce temps de ce pain des anges, pour ne trouver pas églises, surtout de catholiques ; mais le pain de la consolation divine ne manque pas. Un jour, au même voyage, le chef de la caravane voyant les larmes couler des yeux du Père, qu'on lui avait recommandé, s'approcha pour en savoir la cause ; il fut fort surpris quand le Père lui dit : parce que Dieu est bon ; un turc n'entend pas ce langage ; aussi ne sut-il que repartir.
56. — On arriva enfin en Damas, et les marchandises étant déchargées dans un grand camp, où le Père avait été obligé de suivre, il y trouva bien un autre sujet de larmes, voyant grand nombre de jeunesse bien faite et bien couverte, chrétiens Russicots la plupart, qui étaient là exposés en vente. Dieu sait à quel usage. Ceux qui liront ceci joignent leurs prières pour demander au ciel une prompte fin de cette servitude des enfants de Dieu sous un autre Pharaon.
57. — Je ne veux pas finir sous ce triste objet. En voici un plus agréable, du moins en sa conclusion et plus avenant à ce que je traite. Le Père Alexandre de Rhodes étant arrivé de Seyde au port de Tripoli, avec trois des Nôtres, dans la nuit close, de sorte qu*il fallut ancrer, n'étant pas permis de descendre à terre en ce temps, il y passe quelques heures doucement ; mais sur la minuit, un tourbillon se va lever si violent qu'il détache l'ancre et jette la barque en mer. On se croit perdu ; mais les voiles et les cordages que les vents agitaient rencontrèrent une barque plus grande et plus ferme et s'y attachèrent, se mêlant avec les voiles et les cordes de celle-ci. On fait ferme là, jusqu'à ce que le temps accoisé, on retourne ancrer au port. Mais le vent, retournant plus fort que devant, les en détache une seconde fois et, s'en allant au gré des flots
et des vents, Dieu, qui leur avait trouvé en Tair de quoi les figer contre le courant des eaux, leur trouva sous les eaux de quoi les arrêter ; leur ancre en rencontra une plus forte et plus grosse d'un vaisseau^ où ils trouvèrent bon d'ancrer jusqu'au jour, pour ne plus risquer et sembler tenter Dieu.
Le Père de Rhodes écrivait après tant de ses courses, en tant d'années, n'avoir jamais été si proche de se perdre. La Providence a trop d'intérêt à la conservation d'une personne qui a tant conservé d'àmes du naufrage éternel, et en conservera encore. Sa vue seule donnait de la dévotion à nos marchands de Seyde, disaient-ils, et que voir cet homme était une confirmation de ce qu'il a écrit de lui-même et de ses voyages, surtout quand, n'ayant pas été exenapt des concussions du gouverneur, ils le virent recevoir cette disgrâce commune, non pas d'une façon commune, mais d'un esprit qui n'est attaché qu'à Dieu, et pour tout le reste n'a que de l'indifférence, quoi qu'il en vînt jusqu'aux larmes, mais jamais à la moindre démonstration d'aigreur,
58. — J'ai peu de choses remarquables à ajouter touchant les mœurs du pays, à ce que j'en ai dit plus au long aux relations précédentes, tant des chrétiens que des mahométans. Nous avons bien parlé des deux sortes de fêtes de ceux-ci au temps de la sortie pour le voyage de la Mecque et au temps de l'abord. Mais nous n'avons rien dit des jeux qui se font lor?»par tout l'empire. Il y en a donc pour les hommes et les enfants. Les hommes, particulièrement la soldatesque, plantent deux grands mâts aussi hauts que ceux des vaisseaux, dans une place publique, y attachent au sommet deux puissantes cordes comme des câbles, lesquelles tenant au haut de part et d'autre descendent conjointement quasi jusqu'à terre, pour servir de sièges à ceux qui, s'y posant et tenant les cordes de part et d'autre de chaque main, s*y font branler, d'abord ras-terre, puis petit à petit plus haut, jusqu'à ce que le branle et le vire-volte des cordes les portent aussi haut que la tête des mâts, avec la crainte de ceux qui n'ont jamais fait preuve de ce jeu de les voir précipités du haut de l'air contre terre. Un Français en voulut faire expérience la dernière année ; mais à peine fut-il élevé de six pieds de terre, qu'il cria qu'on l'y remît, n'ayant pas l'usage, où les autres vont à trente ou quarante pieds en l'air.
Pour les jeux d'enfants, il en est pour les petits garçonsi et les
petites filles ; à ceux-là, on fige un pieu de six à sept pieds de haut, sur lequel il y eu a deux autres attachés en travers et en croix, d*où dépendent, des quatre extrémités, des figures de chevaux à demi-corps de bois qui n'ont que la tête, le col et le dos, sans pieds, sur lesquels les enfants s'asseoient les pieds pendants deçà et delà, comme qui est à cheval ; puis est là un homme qui fait tourner ces pieux en travers sur celui qui est figé droit, et les entournent sur ces figures de bois, courant l'un après l'autre en cette lice en l'air, sans jamais se toucher. Pour les filles au-dessous de dix ans^ car les plus grandes n'y paraissent point, et pour les petits enfants, est une espèce de litière branlante, attachée avec cordes à un poteau en travers posé sur deux, deçà et delà, figés droit en terre ; et dans cette litière agitée à tour de bras d'hommes, on les branle en l'air à petite espace et assez peu haut. Est encore une autre espèce de machine pour les garçons et les filles, qu'ils nomment une roue de fortune et qui a plus d'artifice. Elle est composée de plusieurs degrés de bois en rond, sur lesquels ils sont assis, et ces degrés tiennent par un pieu en travers à deux poteaux deçà et delà, figés droit en terre, et ce pieu en travers tournant sur les poteaux par le branle que lui donne un homme^ les degrés eu forme de roue tournent, et les enfants dessus, sans aucun danger ni meséauce.
59. — A ces jeux des fêtes des turcs, qui durent trois jours, nous pouvons joindre la façon d'habits de quelques religieux de cette secte. Les uns n'ont pour tout habit en tout temps, qu'un petit linge depuis l'estomac aux genoux, et autant de retour par derrière ; j'en ai trouvé quelquefois tel qui avait bien froid, et se servait de ses bras pour couvrir sa poitrine. D'autres ont un manteau, mais tout de pièces et de toute sorte de couleurs à la mosaïque ; d'autres portent une peau de mouton sur les épaules, très à craindre aux femmes chastes, s'il y en a parmi les turques ; car elles tiennent à religion de pécher avec eux, pourvu que le mari ne le sache pas.
60. — Un mot des arabes errants, dont j'ai vu ici la façon de camper, en une vallée nommée Bacaâ entre Baruth et Damas, à milieu chemin. C'est une des belles vallées que je vis jamais, large de dix milles, longue à perte de vue ; je n'en pus voir le bout ; elle a un ruisseau qui la partage également, et était quasi toute cultivée et ensemencée. Les tentes des arabes y étaient en divers
endroits, bien ordonnées, posées sur des pieux et couvertes de toiles* en cette forme que ces toiles descendant jusqu'à terre, y arrivaient comme par degrés ; la plus haute tenture en dos d'âne, se terminant à une seconde plus au large, et celle-ci à une autre troisième, qui, à même qu'elles s'élargissent, s'approchent du bas ; et ainsi font comme un coupe ou un dôme large pour être dessous à couvert et à l'aise. Au reste il n'est pas besoin de fenêtres ; le jour passe au travers de cette maison de toile ; les portes ne sont qu'un défaut de la tente, qui de ce côté-là n'arrive pas jusqu'à terre. La maison est divisée en deux apartements au-dedans, par une grande claie qui sépare les hommes des bêtes, quand quelque occasion oblige de les y retirer, laquelle est rarement, l'injure de l'air et les pluies étant rares. Au reste pour les habits, à peine distinguet-on l'homme de la femme ; tous sont vêtus de robes, comme une soutane ample, de coton ou de toile blanche, longue jusqu'aux talons, et la ceignent d'une ceinture blanche de même étoffe ; sur la tête un crêpe noir qui pend tout autour, et est comme couronné d'un cordon blanc. Les cheveux seuls plus longs distinguent les femmes, car leurs visages couverts jusqu'aux yeux fait qu'on ne voit pas si elles ont de la barbe.
61. — Quand les arabes transportent leurs habitations, leurs chameaux portent tout le bagage sur leur dos ; ce sont animaux si forts et si faits aux charges que j'en ai trouvé un qui portait une meule de moulin, non pas des petites, ni aussi des plus grandes, mais des médiocres, aussi lestement sur la pointe de sa bosse comme un cheval porte son homme. Il en est une espèce qui, outre ce service, nourrit son maître de son lait, tant qu'il vit, et de sa chair, quand on le tue, et tant qu'on lui laisse la vie, le sustente sans rien dépenser, se contentant dUierbes qu'il trouve, ou, au défaut, d'écorces d*arbres qu'il ronge ; Dieu ayant si bien pourvu ces pauvres arabes qu'ils sont bien servis à petits frais, quoi qu'ils n'aient pas plus de religion que leurs bêtes, au moins au dehors, n'ayant ni temple, ni autel, ni prêtres.
Je ne sais si j'ai dit la façon dont les chameaux portent les litières, non seulement à la mode de l'Europe, l'un attaché devant, et l'autre derrière, la litière au milieu des deux ; mais quelquefois un seul en porte une, comme figée sur sa bosse en forme de niche ; d'autres fois on en attache deux à ses côtés, une de part et d'autre, de sorte toutefois qu'elles sont jointes en haut sur le dôme, et les
vides vers la tête et la queue, remplies et couvertes de rideaux qui se tirent quand on veut> et coulent sur leurs vergettes ; le tout étant de soie, quand ce sont personnes riches, et les chameaux peints agréablement, et portant sur leurs têtes hautes à merveille de beaux panaches et des guirlandes, qu*ils prennent plaisir à pousser et agiter en l'air.
62, — Donnons place aux chrétiens dont nous avons parlé, pour la fréquence de leurs jeûnes et de la rigueur qu'ils y tiennent, même aux petits enfants, à qui ils ne souffrent pas de manger ou de boire devant la messe dite, et en carême vers les vêpres (1) ; et si on leur dit que c'est cruauté, ils en répondent que de jeunesse ils en prennent la coutume ; voire aux enfants de lait, ils ne font point en ce temps-là de bouillie de lait, comme si celui de la mère ou de la nourrice était moins lait, et n'en démordraient pas en danger de mort. C*est ici le plus grand de tous les péchés que la rupture du jeûne, et comme la nature de la superstition est'de craindre les petites choses et n'appréhender pas les grandes, nos chrétiens, quand Pâques ou Noël est venu, sont portés d'une telle fureur, c'est ainsi qu'on parle, à la viande, que la plupart des femmes n'entendent point de messe ces grands jours, les plus solennels de l'année, occupées qu'elles sont à préparer à leurs maris de quoi manger, au retour de la messe, qui se dit à minuit ces deux jours-là, à Pâques comme à Noël, sans que après il se dise une messe le jour venu. Nous avons procuré aux maronites cette année, à Damas, que la messe se dise plus tard, peu avant le jour, que les femmes y peuvent mieux venir. On pourvut encore de messes de jour pour celles qui n'j auraient pas été avant le jour.
63 — Mais à la louange des chrétiens, je dirai qu'ils ont la plupart une haine incroyable du mahométisme, faveur très spéciale de Dieu ; car à moins que cela, le nombre plus grand et l'autorité étant du côté des mahométans, ils emporteraient le reste qu'il y a de chrétiens, qui monte bien en la seule Syrie à cent mille.
64, — Je veux produire un exemple signalé de cette aversion du mahométisme, en un jeune chrétien grec qui, étant venu par mer en la ville d'Acre, jadis Ptoloinaïs, avec son père et son oncle, fut rencontré du gouverneur, qui, en ayant agréé le port et la façon.
(1) Nedum ante tertiam circiter horam serotinam. (Rel. lat.)
demanda au père qu'il le lui vendît ; de quoi s'étant excusé le mieux quMl put, le prétendant piqué d'affection pour ce jeune garçon bien fait, ne désiste pas de sa poursuite, tente le fils après avoir tenté en vain le père, lui promet des vestes, des chevaux et de l'argent. Mais il trouve cet enfant encore plus résolu que le père ; sur quoi ne restant plus que la force, il l'emploie, et fait enlever un jour cet agneau innocent, le fait circoncire par violence, puis le laisse pleurant entre des gardes armés, pour passer la nuit. Ce pauvre enfant, que la douleur et le regret empêchaient bien de dormir, s'aperçut sur la minuit que ces soldats dormaient profondément, est inspiré de Dieu de tenter sa liberté. Mais que faire, enfermé dans un camp comme dans un château ? Lui qui n'avait que sa chemise ceinte d'une laisse, à la mode du pays, fort large, mais bien plus longue encore, s'avisa qu'il s'en pourrait servir pour descendre par les créneaux de la muraille. Il sort donc saDs bruit de la chambre où il était, monte par les degrés sur la terrasse de la maison, et, ayant choisi le lieu le plus propre, y attache sa ceinture et se coule du haut en bas en la rue, et doublant le pas, se va rendre au port où il crie, appelle son père et son oncle qui, reconnaissant sa voix, ne mirent guère de retard à être à lui, le prennent, coupent les cordes de leur bateau, sans attendre et prendre temps de lever l'ancre, et se mettent en mer plus assurés qu'au port, craignant que l'enfant ne fût suivi en sa fuite ; là où Dieu sait les remerciements qu'ils firent au ciel, voyant la liberté et l'innocence de cet enfant hors de danger, et hors des pattes du loup ce petit mouton qui donnait bien de la joie et en recevait bien : action de vrai signalée, en un grec léger de nature, et en un enfant léger d'âge.
65. — Je m'étais engagé de donner le reste du plan de la Syrie, quand j'aurais vu la Palestine, que j'ai eu le bien de voir, allant par terre en Hiérusalem, l'année dernière, et retournant par mer. Mais parce que j'ai décrit toute la route de ce saint voyage, et en même temps la Palestine, en un narré particulier, je crois m'être acquitté de ma promesse. (1)
(1) La relation relative k oe pèlerinage est à la Bibl. Nat., Mss. Collection Moreau 842 f. 230-289. C'est une desoription détaillée de la Terre- Sainte.
Mais néanmoins, depuis mon retour, ayant visité, à trois lieues de Damas, le lieu où Notre-Seigneur terrassa S* Paul, j'en dirai sommairemennt que c'est une montagne en forme d'un pied d'un tronc plus large en bas et moins vers le haut ; elle a deçà et delà le chemin de Hiérusalem ; elle se nomme encore en arabe gebelennour^ montagne de la lumière céleste. Sur sa cime assez peu étendue, d'où Notre-Seigneur parut revêtu de gloire, se voient encore des restes de bâtiment qui semblent être d'une église, et peu plus bas descendant, on voit une grotte, du côté de Damas, où on tient que S* Paul converti s'est retiré quelquefois pour faire remerciement à son vainqueur de ce qu'il eût perdu plus q'une victoire, si là il n'eût été vaincu de lui.