Introduction
A. En 1622, le Père -Pacifique de Provins, de la province de Touraine, avait fait un premier voyage de reconnaissance à travers la Turquie. Il était à Constantinople, quand survint la révolution, qui entraîna la mort du sultan Osman (1). Après avoir visité l'Egypte et la Palestine, il revint en Europe. Mais, en 162B, muni de l'autorisation de la Propagande et fort de l'appui de Richelieu, il repartit avec deux confrères, pour fonder un couvent à Alep. Laissons parler ici l'intrépide missionnaire :
( 1 ) Voir la Lettre sur Testrange mort da Grand Turc, empei*6ur de Constantinople. Paria, 1622.
« J'arrivai en Àlep, avec la fièvre, qui me dura quinze jours, laquelle étant passée, nous pensâmes à exécuter la volonté de nos supérieurs, c'est-à-dire que nous cherchâmes les moyens de nous y établir, avec la bienveillance des marchands de toutes les nations et des Turcs mêmes. Mais nous trouvâmes de si furieuses oppositions, et si inespérées, que la modestie m'oblige à garder sous le silence les contradictions que nous y avons eues durant un an entier, qui étaient de tant plus insupportables (quoique agréables pour l'a* mour de Dieu) qu'elles nous étaient suscitées par des personnes de profession chrétienne et plus encore ; dont je me contente remarquer les particularités au traité particulier que j'ai fait des choses concernantes le progrès de notre mission. Ces traverses de chrétiens nous obligèrent à recourir sous la protection des Turcs, et à nous peiner pour tirer un commandement du Grand Seigneur, pour pouvoir demeurer librement dans la ville d'Alep, et nous servant de l'occasion du Grand Vizir nommé Calil Bâcha, qui pour lors vint en Alep, avec l'armée Ottomane, pour aller assiéger Brzeron; nous le trouvâmes plus favorable à nos désirs que non pas les religieux chrétiens : car par l'entremise de quelques renégats Français, qui étaient près de lui, nous obtinmes, sans faire aucun présent, les commandements suivants, qui sont très-beaux, et au moyen des quels nous commençâmes un peu à respirer.... Sitôt que nous nous vîmes en paix et hors de crainte que l'on nous chassât (comme on avait fait quelque peu auparavant nous, les Pères Jésuites et Carmes déchaussés) qui sont pourtant retournés après nous et y demeurent paisiblement, il nous vint en pensée d'aller voir si nous nous pourrions établir au royaume et île de Chypre ». (1 ).
B. Les difficultés que rencontra le P. Pacifique comme, celles auxquelles se heurtèrent alors les Jésuites et les Carmes, de la part du consul français, d'Olivier, et des Religieux anciennement établis au Levant, tenaient à bien des causes: motifs politiques, différence de nationalité^ crainte fondée d'avanie, par suite de l'affluence des missionnaires : bref, en mettant de côté les torts particuliers de quelques individus, dont un Ordre religieux ne doit pas être rendu responsable^ nous croyons que d'autres
( 1 ) Relation du voyage de Perse^ faïd par le R. P, Pacifique de Provins, prédicateur capucin^ Paris, 1631, p. 231 et 237, Voir ansai la lettre du P. J.-B. de Saint-Aignaiiy^dana le t. I àeB^Docum. p. 506 et sq.
Ordres religieux, se trouvant dans les mêmes conditions que les Franciscains, auraient probablement défendu leur situation privilégiée avec la même ardeur, sans avoir conscience de céder à quelque motif de pure jalousie ou de mesquine rivalité. Le souci de la vérité exigeait, cependant, que nous fissions connaître les griefs et les plaintes du Père Pacifique, sans lesquels on s'expliquerait mal que, pour obtenir un firman, il se soit vu obligé d'avoir recours à des Français renégats, très influents auprès du grand-vizir.
La connaissance de ces sortes de griefs montre aussi l'opportunité de plusieurs décrets de la Propagande, qui datent de cette époque : Une décision du 26 juillet 1626 prescrivait seulement aux missionnaires envoyés de Rome de montrer leurs lettres patentes aux supérieurs ecclésiastiques établis dans les lieux de la nouvelle mission, ou à leurs vicaires, et leur donnait le droit d'exercer leurs fonctions, même dans le cas où ces derniers refuseraient l'autorisation (1). Un autre décret, porté le 11 janvier 1656, préviendra certaines occasions de malentendus, en interdisant à toute société de missionnaires de fonder un couvent, sans l'autorisation de la Propagande (2), dans les localités où se trouverait établi un Ordre religieux différent.
C. En 1631, la mission des Capucins à Alep était composée de cinq prêtres et d'un Frère. Les Carmes, établis aussi depuis l'an 1627, sous la direction du Père Prosper du Saint-Esprit (3), Biscayen, ancien supérieur d'Ispahan, comptaient trois Pères et unFrère. Il n'y avait que deux Pères jésuites. Quant aux Observantins, ils étaient au nombre de quatre Pères et trois Frères, et continuaient d'être les chapelains des Français et des Vénitiens.
Après avoir installé sa petite communauté d'Alep, le Père Pacifique était allé fonder un second couvent à Nicosie, dans l'ile de Chypre. Ensuite, laissant là un de ses Religieux, il avait regagné Alep, et était parti pour la Perse. En passant à Bagdad, il y établit le plus jeune de ses deux compagnons, le Père Juste de Beauvais, et, avec l'autre, Gabriel de Paris, il se dirigea vers Ispa-
(1) Colleotanea S. Gongregat. de Propag. Fide, t. 1, 1907, n. 23.
(2) Ibidem, n. 125.
(3) Voyage du P. Philippe de la T. S, TrinUéy traduit par le P. Pierre de S. André, Lyon, 1652, oh. x, p. 468.
han. II fut particulièrement bien accueilli par la communauté arménienne de Djoulfa, que, vingt-cinq ans auparavant, Chah Âbbas avait forcée d'émigrer de l'ancienne Djoulfa, établie sur les bords de TÂraxe. Le chef de la colonie catholique arménienne, Khodja Nazar, et le vardapet Khatchatour facilitèrent même sa mission auprès du roi (1). Chah Âbbas était à Qazbin avec sa cour : Le Père Pacifique y fut appelé ; invité à un banquet, auquel présidait le Chah, il lui présenta, à la fin du festin, les portraits de Louis XIII, de la reine et de la reine-mère. Il obtint les commandements
royaux pour l'établissement d'une double mission, l'une à Bagdad et l'autre à Ispahan. Lui-même publia tous ces faits intéressants après son retour en France (2).