Lettrb de Lomaca au ministre
De Livourne, 17 de Sept. 1708.
(Aff. Etr, Aff, rel. et Miss, du Levant)
Sommaire : Bons soins que les jeunes voyageurs souffrants reçoivent chez M. de Vauvré ; portrait d'un envoyé mystérieux du Grand Seigneur, qui aurait pour mission de faire révoquer M. de Ferriol, ambassadeur de France.
Nous sommes arrivés à Ligourne après quatre jours denaviga* tion et après avoir esté obligés de relâcher à Toulon par une funeste terapeste. M^ de Vauvré a eu la bonté de nous recevoir pendant les deux jours de nostre séjour, à cause que nous étions tous fort malades de la mer sur le bord. J*ay trouvé ici au Lazaret un envoyé du grand Seigneur à Sa Majesté, c'est un petit homme noireau assez bien entendu dans les affaires, mais qui, au font, n*a pour esprit qu*un laconisme et un silence mistérieux.qui pourrait surprendre en sa faveur ceux qui ne connoissent pas legéniede la nation turquesque* J'ay eu déjà deux conférences avec luy et il m*a resigné ses paquets
pour Constantinople, mais je n'ay pu tirer de lujr le véritable secret de son ambassade, il m*a seulement demandé s*il trouverait à la Cour M^' le comte de Toulouse et vostre Grandeur. Je scais d'ailleurs qu'il est parti de Gonstantinople incognito, à Tinscû de M^ de Feirol, et une personne de sa suite m*a assuré qu'il était envoyé du Grand Vizir (1) pour se plaindre au Roy de M^ de Feirol et pour demender un autre ambassadeur. Voilà Monseigneur tout ce que j'ay pu scavoir sur cet envoyé qui va partir dans deux jours dMcy pour se rendre à la cour (2).
(i) Ce grand-vizir était Tchorlili- Ali-Pacha (1706-1710). Il arrivait au pouvoir, au moment où l'ambassadeur de France à Gonstantinople, de Ferriol, venait de faire enlever le patriarche arméçiien schismatique Avédik C1702-1703 ; 1704-1706). Ce patriarche, qui avait suscité toute sorte de persécutions contre les catholiques, fut embarqué de force sur un petit bâtiment français, conduit à Messine, puis à Marseille, transféré ensuite au couvent S* Michel, puis à la Bastille. Il abjura entre les mains du cardinal de Noailles, archev. de Paris (25 Sept. 1710) et mourut le 20 Sept. 171 1. Si l'occasion se présentait, nous publierions volontiers les documents nombreux et complets réunis sur cette question. Une bibliographie sur le sujA est ici déplacée. Voir seulement le plaidoyer de Marius Topin en faveur d'Avédik dans la Revue Le Correspondant (1869) t. 78, V Homme au masque de fer, p. 826 ; et son livre, 6* éd. Paris, 1883. Voir la réplique du P. L. Turquand, à. J., dans Le Correspondant, t. 79 (1869) p. 870-918. La déportation d'Avédik avait eu pour conséquences un redoublement de la persécution, sous le patriarche schismatiaue Jean de Sniyrne (1707-1708). A côté de q. q. martyrs, (voir der Gomiaas) il y eut bien des apostats; entre autres, le patriarche Mathieu Sari, qui embrassa le mahométisme pour échapper à la mort ; mais peu après, i\ gagna Rome où il fit amende honorable. Ali-Pacha, tant qu'il lut Grand-vizir, ne cessa de réclamer Avédik, bien que l'ambassadeur, usant de diplomatie, se défendit d'avoir participé à son enlèvement.
(2) Dans une lettre au P. Fleuriau du 17 Sept. 1708, Lomaca confirme ces soupçons sur les intentions de l'envoyé du Grand-vizir, et au sujet de ce dernier il ajoute : « Il serait difficile de trouver dans toute la France un (ambassadeur) selon l'humeur du Vizir d'aujourd'hui. C'est un homme fier, brutal et capricieux, qui a maltraité dans plusieurs occasions l'ambassadeur d'Angleterre, qui a chassé à coups de poing celui de Hollande d'une belle maison de plaisir qu'il avait à huit lieues de Gonstantinople, et qui malgré son humeur altière et impérieuse, n'a pas encore osé se frotter à celui de France. Voilà tout ce que je sais de cet envoyé qui va partir avec M. du Royer, avec qui il est venu de Malte pour se rendre incessamment à la Cour. Je lui ai déjà parlé de M. d'Ipy, et l'ai prévenu sur son mérite : car il n'a qu'un interprète algérien qui parle fort mal l'esclavon ».
Cette lettre se termine par quelques renseignements sur la situation des catholiques arméniens. Nous donnons ici cette fin de lettre ; mais la question elle-même exigerait de plus amples documents qui, s'il platt à Dieu,