‹ Documents inédits pour servir à l'histoire du christianisme en orient [XVIe-XIXe siècle];Chapitre 78 sur 113 · Lettre du P. Besnier au Ministre · texte numérisé non relu

Lettre du P. Besnier au Ministre

De Constantinople, le 17 d'Avril 1705.

(Mm, Aff. Etr, Retig. et Missions du Levant)

sommaire : Â. Le patriarche Avédik, peu instruit des raisons du schisme ; il est protégé par la sultane Mère. L'Ambassadeur protège seulement les Arméniens qui se séparent d'Avé(Jik. — B. Affection du peuple pour le culte catholique : on lui expose la vérité, mais sans disputer. — C. Les parents dts jeunes de langues orientaux remercient le Ministre. — D. Nouveau môle des Turcs en Qimée contre les Moscovites ; l'empire turc se meurt de ses révolutions. — E. Eloge du Grand vizir et du moufty, qui est bien disposé pour la France.

Mgr,

A. J'ay esté surpris,autant qu'on puisse l'estre, de la grâce que V. G. a bien voulu me faire par sa lettre du 22 d'octobre. J'y eusse respondu sur le champ, s'il 7 eust eu dans le port quelque bastiment pour la France. Voicy la première occasion qui se présente de la remercier.

V. G. me fait l'honneur de me dire dans sa lettre, qu'elle serait plus aise de savoir des nouvelles du concile de Chalcédoiue que de toutte autre affaire de Turquie (1). Sur cela j'ose bien luj reapondre qu'il n'y a icy personne avec qui l'on en puisse conférer. Aviédik (2) qui est icy le chef de la secte arménienne est un homme

(i) Sur les divergences religieuses entre Arméniens catholiques et non catholiques, etci voir notre Histoire politique et religieuse de V Arménie. Paris 1910, passim. Le schisme arménien provint de causes nationales autant que des divergences religieuses. Les Arméniens délaissés par les Grecs, tandis qu'ils luttaient contre les Perses, rejetèrent officiellement le concile de Chalcéaoine et la profession de foi de S' Léon en la dualité des natures de la personne du Christ. Cette rupture ne fut officiellement consommée qu'au temps du Catholicos Nersès II Bagrevandatsi, vers le milieu du sixième siècle.

^2) Sur le patriarche Avédik, adversaire acharné des catholiques, voir dans le présent fascicule le n. 54, note etc.

peu instruit, qui n'est hérétique que de cœur, sans savoir en quoj consiste son hérésie, et qui ne pense qu'à ramasser des sequins pour faire de grands presens à la Porte, afin de traverser les bonnes intentions de Mgr rAmbassâdeur de France. Gomme la sultane Mère (1) a trouvé le moyen de se remettre sur les rangs, Aviédik s'est servy de la protection de cette princesse, pour revenir du lieu de son exil, à Constantinople. Il est vray qu'en y arrivant, il a trouvé son crédit beaucoup diminué, et que le^ hérétiques mesmes les plus déclarés n'ont pas osé luy confier leur argent dans l'incertitude de le ravoir. S. E. fait tout ce qu'elle peut pour le faire exiler de la capitale, et il y a assez d'apparence qu'elle en viendra à bout, parce que le parti de la Reine Mère n'est pas tout-à-fait le parti dominant. Comme les Arméniens viennent souvent nous demander des passeports pour aller plus seurément en divers pays de la chrétienté, on leur a respondu à tous, qu'ils apportassent une attestation d' Aviédik qui marquast nestement qu'ils n'estaient pas de sa secte ; cette responsè a produit un bon effet, et a fait concevoir aux Arméniens qu'aucun de ses sectateurs ne pouvait prétendre à la protection du Roy très chrestien.

B. Pour ce qui est du peupleArménien,il est icy fort affectionné au Rite catholique ; et eux seuls ils remplissent presque nos églises. L'on ne dispute pas avec eux du concile d(î Chalcédoine; on se contente de leur faire une exposition simple de la vérité, et de leur raonstrer que c'est la pure doctrine dé leur Saint Grégoire l'Illuminateur. On leur a dressé pour cela une manière de symbole, tirée des passages de leurs premiers auteurs, qu'ils regardent comme les vrais disciples de St. Grégoire (2).

(i) La sultane Mère était fille d'un papas grec de Candie. Protectrice du grec Maurocordato, conseiller el interprète de la Porte, redevenu schismatique, elle favorisait les chrétiens non catholiques. Elle obtint, il est vrai, de son fils le sultan, la délivrance de q. q. catholiques condamnés aux galères, à la suite de la déportation d'Avédik sous le patriarche Jean de Smyrne (1707-1708). Mais le patriarche Sahak (1708-1714) exigea d'eux qu'ils reniassent le concile de Chalcédoine etc. Lettre du P. Hyacinthe, supérieur des Capucins de Constantinople, au Ministre, 12 Mars 1709, etc. (Archives des PP. Capucins de Péra-Consiantinople). Les mêmes lettres manuscrites du P. Hyacinlhe François de Paris se trouvent (mises au net) au Xùntftère des Affaires Etrangères (Affaires Rcl'ig, et Missions du Levant, Armoire 21, 2* carton).

(.2) Grégoire riUuminateur (Lousavoritsch) était, semble-t-ii, armé-

Cette méthode pacifique réussit beaucoup mieux que tous les livres de controverse, que les Missionnaires théatins de Géorgie escri virent au.trefois contre eux (1). La dispute ne fait qu'aigrir les esprits, bien loin de les ramener.

C. Tous les parents des jeunes Orientaux m'ont fort prié de leur «ervir de drogman pour remercier V. G. de toutes les bontés qu'elle a pour eux. Il n'y a pas de jour qu'ils ne lèvent les mains au ciel pour sa prospérité. La mère du petit Paléologue est celle qui donne plus de marques de sa reconnaissance ; elle ne parle jamais de V. G. qu'avec des larmes de tendresse, et avec des expressions si. vives et si touchantes, qu'on voit bienque le cœur y a encore plus de part que l'esprit.

D. Je prend la liberté d'envoyer à V.G. le plan du nouveau môle que les Turcs bastissent entre la Crimée et la Circassie, pqur fermer aux Moscovites le passage dans la Mer Noire ; c'est un esclave napolitain, qui me l'a remis entre les mains, qui a conduit luy mesme l'ouvrage. Cette barrière du Pont Euxin a mis fort en cholère l'ambassadeur de Moscovie ; il avait de grands desseins, sur le commerce des costes de cette mer. Il m'a dit que le Czar en avait encore de plus considérables sur la mer Baltique, et que c'était pour cela qu'il bastissait la ville de Petro-Pol, sur le golfe de Finlande.

Je rend au Sr Lucas tout ce que je puis de services, sachant qu'il est honoré de vostre protection et de celle de Mr l'abbé Bignon.

Je n'ay garde d'escrire à V. G. des nouvelles turques. Il est arisé de s'appercevoir, par vostre lettre, que la Cour ne s'en met pas fort en peine, et elle a quelque raison.. On ne peut guères compter sur cet Empire, dans Testât ou il est à présent; les révolutions sont trop fréquentes et trop brusques. Depuis mon arrivée, j'ay vu quatre Grands vizirs en moins de 16 mois. Celuy qui commande actuellement (2) avait soin du Grand Sgr d'aujourd'hui dans sa prison.

nien d'origine ; mais il reçut une éducation grecque et orthodoxe à Césarée. Il convertit le roi Tiridate (Terdat) vers la fin du troisième siècle. Les plus anciens historiens nationaux des origines chrétiennes de TArméniè, Agathange, Faustos, contiennent des vérités mêlées à des légendes. Voir notre Histoire de l'Arménie, Paris, Picard, 1910.

(1) Cleraens Galanus, Coticiliatio Ecclestac Armmae cum Romana, Romae 1650.

(2) Le 121° dans la série des Grands-Vizirs. Baltadschi Mohamed

C'est pour cela qu'en quatre mois il a esté grand escuyer, capitan pascha, et enfin vizir saprême;il souhaitait et redemandait la charge de grand escuyer, qui Tattachefait plus immédiatement à la personne du Grand Sgr. Ou Ten a dissuadé, et peu à peu il s'accoutume à commander.. S'il subsiste quelque temps, on peut espérer quelque chose. Avec toute sa douceur, il est très efficace, et le Pascha de Temischvvar Lali, qui avait éludé les ordres des deux autres vizirs, Hassan et Kalailiksoz (1) n'a osé résister aux ordres . précis du nouveau vizir qui lui commandait en maistre, et le priait comme son ancien amy, de faciliter le passage de Mr des Âlleurs au camp de Barczay, Tun des ge^néraux du Prince Rakoczy.

Malgré les révolutions de chaque semaine, le moufty subsiste (2) ; l'indifférence qu'il monstre pour son poste l'y conserve. Dieu veuille que ce soit pour long temps ; c'est un très honneste homme, et très bien affectionné pour la France ; et il le monstra bien dans la dernière affaire que Mr de Ferriol eut avec les Ânglois à l'occasion d'une prise. Les Anglois avoient corrompu à force de presens PeJiir Afendy Kadylesker d'Anatolie, l'un de nos anciens amis ; qu^^nd il voulut parler en faveur des Anglois, le moufty en plein Divan luy imposa silence, et en sortant il luy dit, souvenez vous que les François ont esté autresfois de vos amis.

J'ay honte, Mgr, de luy escrire ces sortes de bagatelles. Je rétracte le billet de la nuit d'avant mon départ ; je gageois alors de l'informer des choses qui seraient dignes de sa curiosité ; ce n'est pas icy ou l'on en peut trouver. Je. fus un indiscret : je croyais retrouver cet Empire sur l'ancien pied ; je ne le reconnois plus ; et je promets de bonne foy à V. G. de ne luy parler jamais de feu l'Empire Otthoman. Je say trop bien qu'à la Cour, on n'aime pas les cadavres.

Pacha avait été élu en mai 1706, a la place de Kalailikos Ahmed Pacha. Il fut déposé le 15 juin 1710. Il fut rétabli, mais seulement pour une quinzaine de mois, en août 1710.

(i) Damad Hassan-Pacha, Grand-Vizir (16 nov. 1703-28 7bre 1704); sur Kalailikos, voir la note précédente.

(2) Paschmakdschisade-Esseid-Ali-Effendi, Grand-Moufty (Février 1704-à Février 1707).

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