CONCERNANT LA RELIGION
(Mémoires et Documents. Turquie, t. 7, fol. 105 à 11 36) (et correspondance de Turquie, t. 99, f. 327 sq.)
Sommaire: i. — Les Missionnaires, à l'égard des schismatiques, doivent s'inspirer de cette maxime : Aimez ceux qui vous haïssent.
2. — Soin des Turcs à exploiter les dissensions des chrétiens pour les accabler d'amendes.
3. — Tolérance de l'Ambassadeur envers les hérétiques ; bons effets.
4. — Désaccord entre Missionnaires. De la diversité des Ordres découlent des avantages, mais aussi des' inconvénients, particulièrement à Damas. Tandis que le P. Franciscain espagnol Thomas de Campaya et les religieux de son Ordre permettent aux Grecs convertis de mitiger les rigueurs de leur rite par les pratiques plus douces du rite latin, le P. Séguran, avec les Jésuites et les Capucins, veut que les convertis pratiquent leur rite dans son intégrité.
3, — A la suite^du départ volontaire du P. Séguran, le P. Thomas s'est retiré à G)nstantinople. Séguran revient et repart. Thomas revenu s'obstine à rester.
6. — Les Turcs prétendent que, d'après les capitulations, le ministère des Missionnaires n'est point autorisé dans les villes, où il n'y a pas de consul français, et qu'il n'est jamais autorisé auprès des indigènes.
7. — Cejte interprétation ne fut pas observée avant le Katchérif de 1702 ; et ce dernier commandement a été bientôt révoqué. Mais, à la demande des patriarchçs grecs, en 1725, deux nouveaux Katchérifs astreignirent les chrétiens indigènes à revenir à leur ancien culte,et les Missionnaires à quitter les villes où il n'y avait pas de consul français.
8. — Ebn Thoma, procureur du patriarche intrus Sylvestre, est Tâme de la persécution contre le patriarche catholique Cyrille, contre les Grecs catholiques et contre les Missionnaires, partisans dévoués de Cyrille. Ces derniers auraient moins souffert, s'ils avaient su modérer leur zèle.
(i) Ce Mémoire fort important ressemble, en certains passages, à un plaidoyer pro domo. Mais les documents de sources et d'inspiration différentes sont nécessaires pour donner aux lecteurs une information impartiale, c.-à-d. exacte.
9- — Mais les Missionnaires n'entendent pas qu'on restreigne leur apostolat. Us réclament d'abord la révocation dès commandements obtenus par les schismatiques en 1725 ; or les excès de leur zèle, l'avidité des Turcs, les présents des schismatiques à ces derniers permettent difficilement à l'ambassadeur de faire révoquer les deux Katchérifs. De plus, les schismatiques sont protégés par le i®' drogman de la Porte qui est Pun des leurs et le chef de la nation.
10. — Néanmoins, de Villeneuve a réussi à garder les Missionnaires à Damas, à tenir les commandements en échec et môme à les faire révoquer indirectement.
11. — Les Missionnaires ont aussi demandé le rétablissement du patriarche Cyrille ou du moins l'exil d'Ebn Thoma. procureur de Sylvestre. L'Ambassadeur n'a pas réussi à rétablir Cyrille sur son siège ; mais il a mis
un terme au s vexations d'Ebn Thoma devenues intolérables ; et il le main-
tient dans la crainte, lui et ses partisans, en tenant suspendu sur sa tète un décret de condamnation.
12. — Enfin, les Missionnaires demandent l'établissement d'un consul à Damas. Mais, qui aura cette charge ? Un Français ne peut guère s'y maintenir. Le juif indigène que proposent les missionnaires serait trop méprisé.
13. — L'Ambassadeur a fait insérer dans les nou\Tlles Capitulations un article qui confirme aux Religieux la possession de leurs anciennes églises ttt maisons, et un autre article, par lequel tous les commandements contraires aux capitulations sont déclarés nuls ; c'est la révocation indirecte des commandements de 1725.
14. — Ainsi les ambassadeurs trouveront désonnais dans les Capitulations des considérants, pour garantir les missionnaires de toute injuste vexation.
15. — A Seyde, contestations entre les PP. de Terre-Sainte et les PP. Capucins, au sujet de la sépulture des Capucins.
16. — Divisions provenant de la diversité des nations. On a essayé d'établir une sorte d'équilibre national chez les PP. de Terre-Sainte : gardien italien, procureur espagnol, vicaire français. Des Religieux étrangers ont pourtant refuséjde dire à la messe les prières usuelles pour le roi.
17. — Pour remédier à ces abus, ordre a été donné aux supérieurs de Terre-Sainte d'envoyer des Français en nombre suffisant pour desservir les églises paroissiales de la nation. Cependant, le P. Vincent Collon, qui avait favorise ces mesures, a dû quitter Jérusalem. Mêmes abus de la part des Soccolans qui desservent l'église latine de Rhodes.
i8. — Le roi, âls aîné de l'Eglise, a seul le droit de protéger les églises et les Missionnaires au Levant. En retour, les desservants de ces églises et les Missionnaires sont tenus envers lui à certains devoirs.
19. — Rappel des services les plus notables rendus par le roi de France aux Missions du Levant, particulièrement à Jérusalem. Le roi revendique son droit exclusif de protection.
20. — Inconvénients, de nommer des sujets du Grand-Seigneur aux dignités d'évêque, d'Archevêque de Tarchipel, de vicaire patriarcal ; car il est très difficile à l'ambassadeur de les préserver de graves avanies.
1. — Si les affaires de la Religion ont eu quelque heureux succès sous l'ambassade du Marquis de Villeneufve^ on croit devoir. les attribuer principalement à l'attention qu'il a eu d'inspirer aux Missionnaires pour règle de leur conduite cette maxime ëvangélique qui nous ordonne de chéinr ceiior qui nous haïssent et de faire du bien à ceux qui nous persécutent. Cette maxime n'est pas un simple propos de morale chrétienne à pratiquer dans un cloître, elle peut faire la base d'un excellent système de politique pour les personnes qui ont à vivre avec les nations les plus féroces. L'état déplorable où sont réduits les chrétiens soumis à la domination du Grand Seigneur ou qui sont établis dans ses Etats sous la protection des autres Princes, ne vient le plus souvent (que) de ce qu'ils prennent le parti opposé ; c'est par là qu'ils ont accoutumé les Turcs à profiter de leurs divisions pour les tyranniser.
2. -^ Les différentes Sectes achètent alternativement l'autorité des Ministres de la Porte pour se vexer et se nuire les uns aux autres. La violence est mise eu quelque façon aux enchères : le dernier offrant opprime son frère en attendant que ce dernier l'opprime à son tour, quand il sera en état de surenchérir à son offre. Si les Chrétiens, quoique partagés d'opinions, savaient s'aimer, ou du moins s'ils pouvaient parvenir au point de ne pas se haïr, non seulement ils s'épargneraient bien de& calamités dont ils sont réciproquement les auteurs, mais il ne serait pas impossible qu'ils se réunissent et se missent d'accord sur les points de dogme qui les divisent.
3. — On croit (et cela peut être} qu'ils se haïssent parce qu'ils diffèrent entre eux sur les dogmes de la Religion; on peut dire peut-
être avec autant de vérité qu*ils ne persistent dans cette diversité d'opinions que parce qu'ils se haïssent: Si quelque chose pouvait persuader la possibilité de la réunion des Chrétiens du Levant à l'Eglise, ce seraient les succès dont Dieu a béni les soins que le Marquis de Villeneufvê s'est donnés pour les affaires de la Religion en suivant ce plan de conduite ; la douceur, la charité et la prudence sont les vertus qu'il a sans cesse recommandées à nos Missionnaires et aux Chrétiens Catholiques ; et les bons offices et les bienfaits sont les armes qu'il a opposées à la mauvaise volonté des hérétiques. Voyons si les effets ont justifié cette conduite.
4. — Il est certain que le premier moyeu pour parvenir à réunir les Chrétiens du Levant serait que les Missionnaires euxmêmes commençassent par donner l'exemple de cette union entre eux, en faisant cesser tant de prétextes ou de sujets d'altercations qui les divisent et qui donnent tant d'embarras aux ambassadeurs de sa Majesté.
On a souvent cherché la cause du peu d'intelligence qui règne parmi les Missionnaires ; on a cru d'abord la trouver dans la diversite des Ordres Religieux répandus dans le Levant. Le seul expédient capable d'y remédier serait, de distribuer de façon les Missionnaires, qu'en chaque Echelle, il n'y en eût que d'un seul Ordre; mais outre que cet expédient rencontrerait de trop fortes oppositions pour pouvoir être mis à exécution, l'émulation même des Religieux de différents Ordres peut produire de bons eÔets qui en compensent les inconvénients. Il faut donc laisser les choses comme elles sont. C'est aux ambassadeurs de sa Majesté de concilier, s'ils le peuvent, tant de génies et d'intérêts ditiérents, pallier les agitations que cette diversité d'Instituts, de maximes et de vues produisent, et en arrêter les suites quand on n'a pu les prévenir.
L'Echelle, ou cette diversité d'Ordres l^eligieux a produit les plus grands embarras, est celle de Damas ; nous n'y avons ni nationaux ni Consul, mais parmi les chrétiens du pays il y a un grand nombre de catholiques, qui se multiplient même par les soins que prennent les Missionnaires d'aller les instruire chez eux, et d'élever leurs enfants dans leurs écoles. Ces Chrétiens, quoique attachés à notre dogme, ne sont pas obligés d'adopter notre rit ; il ne convient pas même qu'ils le fassent, pour ne pas donner au clergé
Grec le prétexte de leur susciter des avanies.
Notre rit est cependant plus doux que le leur; leurs jeûnes sont plus rigides et plus fréquents, leurs prières plus longues et plus souvent réitérées, et accompagnées de cérémonies plus gênantes ; c'est donc une espèce de rigorisme dans ce pays d'exiger des Catholiques qu'ils suivent leur rit. C'est un adoucissement de direction de leur permettre de suivre le rit latin. Ce sont les Jésuites et les Capucins qui, à Damas, sont les rigoristes, et qui accusent les Pères de Terre Sainte, d'être des directeurs relâchés, parce que ces derniers pour s'attacher (à ce qu'ils disent) un plus grand nombre de pénitents n'exigent pas avec beaucoup de rigidité des Grecs qui ont confiance à eux, qu'ils pratiquent leur rit, ni qu'ils remplissent les jeûnes et autres obligations qui en dépendent (1).
 la tête de ces deux espèces de parties, ont été pendant plusieurs années deux Religieux : le P. Séguran Jésuite, et le P. Thomas de Campaya, de l'Ordre de S^ François. Ce dernier s'est souvent plaint d'avoir été obligé d'employer les deniers de la Terre Sainte pour retirei: de la prison et des chaînes des Jésuites et des Capucins, qui par l'indiscrétion de leur zèle s'étaient attiré cette persécution, et n'avaient pas de quoi se débarrasser de ce mauvais pas. Ceux-ci l'ont accusé au contraire d'avoir sacrifié des sommes considérables auprès des puissances du pays pour leur susciter des avanies.
5. — La Cour de Rome, fatiguée de toutes les plaintes qu'elle recevait à ce sujet, prescrivit au P. Thomas de Campaya de quitter la mission de Damas. Ce Religieux différa d'obéir à ces ordres tant que le P. Séguran resta à Damas. Le Marquis de Villeneufve eut ordre d'employer même l'autorité du Roy pour réduire le Religieux Espagnol à l'obéissance. Pour éviter tout scandale, le P. Séguran fut conseillé de retourner volontairement en France, et le P. Thomas de Campaya vint alors à Constantinople. Le P. Séguran s'y
(i) Voir dans les Collectama de Propaganda Fide, les décisions sur la conservation des rites orientaux : N. 356, anno 1746. Constitutio Bened. XIV, 18 Martii 1746, pro Graeco-Melchitis ; t. i, p. 182. — N. 395, Constitut. Bened, XIV 26 Julii 1755, c?^ proposhta Kalendarïï mutai, pro Armenis et Syris, t. i, p. 234. — N. 1883 ; Constit, Leonis XIII 30 nov. 185)4, de Disciplina Orimiatïtim conseivanda et tuenda, t. 2, p. 313.
étant rendu quelque temps après, ces deux rivaux y firent une espèce d'accommodement dont la suite- n*a pas justifié la sincérité. Le P. Séguran retourna à Damas contre l'avis du Marquis de Villeneufve, le P. Thomas de Campaya Vy suivit quelque temps après sans l'aveu ni de l'ambassadeur ni de ses supérieurs. Le P. Séguran a été depuis obligé de quitter Damas à l'occasion d'une succession dont les gens du pays l'accusaient de s'être prévalu au préjudice des héritiers légitimes, et le P. Thomas de Campaya y est encore malgré les ordres que la Sacrée Congrégation et ses Supérieurs lui ont donnés d'en sortir (1).
(i) Voir dans ce vol. t. 2 p. 412 suiv. Les Missionnaires qui interdisaient les changements ou modifications du rit grec obéissaient aux directions données par Rome ; directions qui sont devenues de jour en jour plus catégoriques et absolues. Voir la note précédente.
Ailleurs, l'Ambassadeur se montre plus sévère qu'il ne Test ici, pour le P. Thomas de Campaya :
« Tout le monde se plaint du P. Thomas de Campaya à Damas ; j'en ai souvent écrit au Gardien de Jérusalem, qui par ses dernières réponses reconnaît uue la conduite indiscrète du P. de Campaya coûte depuis environ une année à ces Religieux 40 bourses en avanies. Il ftie raanoe en môme temps qu'il envoie un ordre à ce Père de sortir de Damas, mais qu'il se méfie de son obéissance ». Lettre du marquis de Villeneufve au Ministre, 18 août 1732. (Afï. Etr. Gorresp. dipl. Turquie, t. 84, f. 231).
« Le P. Thonoas de Cumpaya est toujours à Damas et il est capable de tout. Il faut qu'il en sorte. Son Supérieur de Jérusalem le lui a ordonné. Mais le P. Thomas a un protecteur à la Cour de Rome». Lettre deVillcr neufve à Maurepas (25 Mai 1730 ; t. 90, fol. 281).
D'autre'part, dans une lettre au Ministre (22 Mars 1734. t. 90, fol. 72), le P. Le Camus, S. J. prétend que la sagesse de M. de Villeneufve le rend plus timide que son prédécesseur le vicomte d'Andrezel, à défendre les missionnaires, persécutés par les Turcs^ sous l'impulsion du patriarche hérétique Sylvesti'e.
Enfin dans une longue lettre au ministre de Maurepas (23 nov. 1735, t. 94, f. 269") de Villeneufve expose sur la Mission de Damas des vues analogues à celles contenues dans son Mémoire, Il se plaint de la vivacité du P. Séguran, se réjouit de l'absence momentanée du P.Thomas de Campaya, et rappelle ses nombreuses démarche . auprès de la Porte, en faveur de tous les missionnaires, soit français, soit étrangers.
Le P. Séguran, V antagoniste du P. Thomas, était doué de remarquables aptitudes scientifiques et ses supérieurs le désignèrent pour continuer les travaux du savant P. Sicard. — Nos documents témoignent aussi de son zèle et de son fructueux api)stolat. a Nous perdimes le 25 nov. dernier le R. P. Séguran missionn lire Jésuite, dont on ne peut trop exalter le zèle. Les R. P. Jésuites ont fait une vraye perte en ce digne religieux que tous les catholiques regrettent infiniment». Lettre de Thomas, consul d'Alep, au Ministre, 14 février 1754.
6. — Il n'y a guère à douter que le peu d'union qui a régné jusqu'à présent parmi ces Missionnaires, n'ait pu contribuer aux persécutions que les Grecs Schismatiqiies leur ont quelquefois suscitées. Le prétexte de ces persécutions est que nos Capitulations ne permettent la résidence des Religieux Latins dans le Levant qu'à l'occasion des Négociants et Consuls Français qui y sont établis, et auxquels ces Religieux servent d'Aumôniers et de Curés, en sorte qu'il parait qu'on ne peut pas faire d'usage des Capitulations par rapport aux Villes où il n'y a point de Nations établies. Il est vrai que, par l'article 40 des Capitulations renouvelées en 1673 par M. de Nointel, il est dit que le Gr. Seigneur confirme la résidence de tous les Religieux Latins qui se trouvent établis dans ses Etats, et les Missionnaires de Damas prétendent que leur établissement est antérieur à ce renouvellement des Capitulations, y ayant eu autrefois en cette ville des Négociants et un Consul qu'on a depuis transféré à Seyde ; mais cette confirmation de l'établissement des Religieux est restreinte par cette clause qu'ils resteront dans les bornes de leurs devoirs ; ce que les Turcs et les Grecs interprètent de façon à faire entendre, que ces Religieux ne peuvent exercer leur rit que pour eux mêmes ou pour leurs nationaux, mais qu'il ne leur est pas permis de recevoir des Chrétiens sujets du Grand Seigneur dans leurs Eglises, ni moins encore d'aller les instruire chez eux, et élever leurs enfants dans leurs écoles, ce qu'ils regardeïit comme autant de moyens pour assujettir au Pape les sujets du Grand Seigneur.
7. — C'est sur cette interprétation qu'après la révolution arrivée à Chio en 1702, le Gr. Seigneur donna un Commandement qui interdisait tout commerce de ses sujets avec les Missionnaires Latins. M. des Alleurs en obtint la révocation; mais en 1725 les Patriarches Grecs, assemblés à Constantinople, firent expédier à force d'argent deux Commandements, l'un qui, en rétablissant celui de 1702, ordonnait aux Gouverneurs d'empêcher que les Religieux Francs n'allassent dans les maisons des Chrétiens sujets du Grand Seigneur, et de faire des recherches de ceux qui suivraient la loi des Francs, et de les obliger de retourner à leur Religion ; l'autre par lequel il était porté que les Missionnaires seraient chassés de tous les endroits où il n'y a point de Consul, ce qui fut
exécuté à Diarbékir, Mossoul, Bagdad et Erzerum, et a été souvent à la veille de s'exécuter pareillement à Damas (1). ^
8. — L'animosité des Grecs Schismatiques de cette ville contre nos Missionnaires, y est fomentée par un nommé Ebn Thoma, Procureur de Sylvestre, Patriarche d*Antioche. Les Missionnaires regardent ce Patriarche comme intrus et sollicitent depuis longtemps le rétablissement du Patriarche Cyrille qui a été dépossédé de ce siège malgré la canonicité de son élection ; et comme ce dernier est favorable aux Catholiques, la cour de Rome a destiné quelques fonds pour les dépenses qu'il faudra faire à la Porte pour le succès de cette affaire.
Le Procureur du Patriarche intrus, informé de l'intérêt que les Missionnaires prennent dans le schisme, et des mouvements qu'ils se donnent pour le rétablissement de son compétiteur, n'a laissé passer aucune occasion de leur en témoigner son ressentiment, et entr'autres en 1733 il fit rendre par le Pacha de Damas un Commandement portant défense aux Missionnaires d'entrer dans les maisons des Chrétiens du pays, et à ceux-ci d'entrer dans celles des Missionnaires, à peine de mort, aux enfants d'aller à l'école chez eux, et à tous les Chrétiens de fréqueuter d'autres Eglises que celles qui sont soumises à la juridiction du Patriarche Sylvestre ; ce Commandement fut suivi d'une violente persécution qu'une conduite plus réservée et plus prudente de la .part des Missionnaires aurait pu prévenir.
9. — Mais quelques représentations que les Ambassadeurs aient pu leur faire à ce sujet, ils n'ont jamais voulu modérer leur zèle, ni concevoir que l'exercice de leurs fonctions par rapport aux sujets du Gr. Seigneur, n'étant pas autorisé par les Capitulations, ils ne peuvent le faire tolérer qu'en usant de bdaucoup de réserve, et éviter d'aigrir ceux qui peuvent en prendre occasion de les persécuter : au contraire, dans le préjugé où ils sont, qu'il doit leur
Dans plusieurs lettres, notamment celle du 5 février 1733, le Père Le Camus raconte les persécutions subies à Damîïs par les missionnaires. Le P. de Lerne, super. S.J., le P. Chabert et le frère David ont été mis aux fers avec double carcan, accablés d'outrages pendant vingt jours et vingt nuits. Un Père capucin et un P. de Terre Sainte ont subi un traitement analogue.
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être permis d'exercer indistinctement leurs fonctions envers toutes sortes de personnes, avec autant de liberté que s'ils étaient dans la Chrétienté, ils ont toujours voulu parvenir à leur but, et ont proposé pour cela trois moyens qu'ils ont fait envisager tant à la Cour de Rome qu'à celle de France, .comme étant si faciles, qu'on serait tenté de croire à leurs discours, qu'il n'y a que le peu de bonne volonté des Ambassadeurs qui puisse porter obstacle à l'effet qu'ils en attendent.
Le premier de ces moyens, est la révocation des Commandements obtenus par les schismatiques en l'année 17*:^5. En effet, pourquoi le Marquis de Villeneufve ne fera-t-il pas révoquer ces Commandements comme M^ des Alleurs fit révoquer celui de 1702 ? La réponse est aisée : C'est parce qu'après la révocation du Commandement de 1702 les Missionnaires ont mis par leur indiscrétion la Porte dans la nécessité de revenir à son ancien, à son premier système, et qu'elle croit inutile de s'en départir une seconde fois, persuadée qu'il faudrait bientôt y reVenir une troisième. C'est parce que les Grecs sont plus irrités que jamais, et n'ont pas diminué de crédit à la Porte, et qu'indépendamment des donativos qu'ils y font et qui seront toujours plus considérables que celles que nous ferions nous-mêmes, ils font envisager qu'ils n'exécutent pas à la rigueur les Commandements de 1725, suivant lesquels ils pourraient chasser les MissiT)nnaires de Damas; mais qu'ils leur font du moins quelque chose pour mettre un frein aux vues des Religieux Francs qui, suivant eux, ne tendent à rien moins qu'a réduire le clergé Grec à la mendicité en les frustrant des aumônes que la fréquentation de leurs Eglises par les sujets du Grand Seigneur doivent leur procurer (1).
(i) On ne saurait contester que les convertis, en désertant les églises schismatiques privaient le clergé non-uni d'une partie de ses ressources. Mais, il est bien clair que, dans certains cas, l'abandon de ces églises était un devoir ; quand, par exemple, renseignement donné était hérétique, et proscrivait la doctrine catholique. Il importe aussi de rcmarquer'que des prêtres se convertissaient aussi bien que des fidèles, et que le clergé schismatique devenu moins nouibreux pouvait recevoir a peu-près les mêmes ressources.
Qjuoiqu'il en soit du malaise auquel les convertis [réduisaient leur ancien clergé, on se tromperait grandement, si on s'imaginait que les Missionnaires tiraient quelque sérieux profit matériel de ces conversions, — Dans
Ce clergé Grec forme une partie importante du peuple soumis à la juridiction du Grand Seigneur et mérite son attention puisqu'il en tire dans Toccasion des subsides considérables, et ce clergé a toujours un protecteur puissant en la personne du Drogman de la Porte, qui étant ici comme le chef de la Nation Grecque, ne peut se dispenser de soutenir ses intérêts, quelqu'envie quMl pût avoir d'ailleurs; d'obliger les Ambassadeurs de sa Majesté (1).
Dans ces circonstances, on trouve sans doute, que le Marquis de Villeneufve a fait tout ce qui pouvait être pratiquableen faveur •de ces Missionnaires, quand il a sollicité et obtenu, lorsque l'occasion l'a exigé, des lettres de recommandation pour le Pacba de Damas et les autres puissances du pays. Ces lettres ont produit un si bon effet, que non seulement les persécutions ont cessé, mais que les Missionnaires sont restés dans le libre exercice de leurs fonctions, et la Cour considérant que les Commandements de ^725 pouvaient obliger les Missionnaires à tenir une conduite plus circonspecte, et engager d'un autre côté les schismatiques à se contenir, dans la crainte que, s'ils inquiétaient les Missionnaires, on ne se donnât de plus grands mouvements, pour les faire révoquer, la Cour, dis-je, a trouvé que les choses pouvaient rester dans cet état sans inconvénient et que cette situation était peut-être préférable à celle où l'on se trouverait après la révocation des Commandements, parce qu'il se pourrait que les Missionnaires voulussent en profiter pour introduire des nouveautés et pousser plus loin leurs prétentions, ce qui leur attirerait des avanies, et causerait de nouveaux embarras.
les Documents que nous avons sous les yeux, et même dans ceux que nous avons publiés, les témoignages les plus véridiques abondent, qui nous montrent les Missionnaires recevant leurs ressources à peu-près uniquement de TEurope, ou mieux de la France. Qu'on lise, par exemple, les lettres latines du P. Maniglier. Elles nous font voir des résidences réduites à la plus extrême pénurie, recevant souvent le nécessaire de la charité de quelques généreux marchands français, attendant des supérieurs de leur société Paraortissenient ou l'acquittement de leurs dettes, mais ne tirant à peu-près aucune ressource des catholiques, anciens ou nouveaux, d'ailleurs trop pauvres pour concourir à Pentretien de leurs apôtres.
(t) Le personnage, auquel fiiit surtout allusion de Villeneuve, est le fameux Alexandre Maurocordato ; élevé à Rome dans la reHgion catholique, retourné ensuite au schisme, il usa de sa grande influence au détriment du catholicisme. Voir dans les Tables ce nom.
On peut observer au reste q^ue le Marquis de Villeneufve n'a pas seulement procuré aux Missionnaires une tranquillité passagère, mais qu'il leur a fait même obtenir de la Porte des Commandements qui autorisent la possession où ils sont de leurs hospices à DamSts, ce qui est une révocation indirecte du Commandement de 1725, du moins pour ce qui concerne la crainte où pourraient être les Missionnaires qu'on ne les fit sortir de cette Echelle, sous prétexte qu'il n'y a ni nationaux ni consuls.
11. — La seconde demande qu'ont fait les Missionnaires, a été le rétablissement du Patriarche Cyrille, ou du moins l'exil du Procureur du Patriarche Sylvestre. Le premier a rencontré des obstacles qu'on n'a pu jusqu'à présent surmonter. Quant au second, la pétulance de ce Procureur du Patriarche Sylvestre, étant montée au dernier période, et ses vexations n'étant plus tolérables, le Marquis de Villeneufve proBta du premier moment favorable que lui procura la demande que la Porte fit en 1730 de la médiation de Sa Majesté, pour en obtenir un Commandement suivant lequel Ëbn Thoma devait être traduit à Constantinople pour y être puni de ses méchancetés. Cependant après avoir obtenu ce Commandement, il recommanda au Consul de Seyde à qui il fut adressé, d'examiner avec les Missionnaires de Damas de la prudence et de la discrétion desquels il serait assuré, s'il n'y aurait pas de l'inconvénient de précipiter l'exécution de ce Commandement, et sur cet examen il fut convenu qu'elle ne servirait probablement qu'à irriter sans fruit le Clergé Grec, et peut-être aussi les Puissances du pays auprès des quelles Ebn Thoma s'était ménagé du crédit ; au lieu que la suspension de l'exécution de ce Commandement pourrait assurer pour longtemps la tranquillité de ces Missions, tant par la crainte qu'aurait Ebn Thoma d'être arrêté et traduit à Constantinople s'il ne tenait à l'avenir une conduite plus modérée, que par le bon gré que sauraient aux Missionnaires les Puissances du pays qui le protégeaient, de n'avoir pas traité leur créature avec toute la rigueur que ce Commandement pouvait autoriser. Ce parti a été fort approuvé par la Cour, et il ne parait pas que les Missionnaires s'en soient mal trouvés jusqu'à présent.
12. — La troisième demande des Missionnaires de Damas aurait été d'établir un Consul à Damas, afin de faire cesser le pré-
texte que pourraient avoir les Grecs de les expulser de cette ville ; mais il a été reconnu qu'il n'était guère praticable qu'un Français pût se soutenir seul dans cette Echelle. Ceux qui avaient projeté d*y établir un Comptoir, étaient des gens ruinés dont on a été fâché même d'écouter les propositions. On ne pouvait avoir plus d'égard à celle des Missionnaires de donner le titre de Consul à un Juif de leurs amis, étant assez difficile de concevoir qu*un sujet du Gr. Seigneur et d'une nation aussi méprisée que Test dans le Levant la nation juive, fut en état de donner aux Missionnaires une protection que le titre de Consul aurait bien de la peine à lui procurer a lui-môme ; de sorte que cette idée a été entièrement abandonnée, d'autant mieux qu'il n'y avait rien de si difficile à obtenir de la Porte que l'érection d'un nouveau Consulat, et l'expédition du Barat nécessaire pour l'autoriser (1).
13. — Il reste à faire observer que c'est en partie par rapport à ces Commandements de 1725, que le Marquis de Villeneufve a eu soin de faire insérer dans les nouvelles Capitulations un article qui confirme aux Religieux les maisons et les Eglises qu'ils possèdent, et un autre par lequel tous les Commandements contraires aux Capitulations, qui ont été obtenus ou qui pourraient l'être à l'avenir, sont déclarés nuls, et doivent être bitfés des registres. Cet article révoque indirectement les Commandements de 1725. Je dis indirectement, parce qu'il n'a pas été possible de les faire révoquer expressément. Cependant ce n'est pas peu de chose d'avoir fait insérer dans le nouveau traité cette révocation des Commandements contraires aux Capitulations, quelques généraux que soient les termes dans les quels cet article est conçu, parce que dans les cas particuliers qui surviennent, et pour lesquels il faut demander des Commandements à la Porte, les requêtes que les Ambassadeurs font
(i) Nous trouvons dans une lettre du P. Le Camus au ministre certains dclails intcressiints qui cclaircnt plusieurs des passages du Ménipire de M. de Villeneutvc. Il .ifFiiine cjue les PP. de Terre Sainte voudraient « faire quitter aux (Trocs le rit ^rec pour leur faire prendre le latin » ; que la maison la [^luh menacée est Técole des Jésuites qui compte au moins 150 jeunes enlants ; eniin la même lettre nous apprend que le juif proposé parle P. Séguran etc., cmime consul est un nommé Joseph Lochas de Damas, qui sous la direction de M. de \ illeneufve a déjà rendu plusieurs services aux Missionnaires.
(Lettre du 2f* mai 1732. Affaires Relig. et Missions du Levant).
présenter à ce sujet, sont renvoyées par le Gr. Seigneur au Reys Effendi, afin qu'il mette à la marge Tarticle des Capitulations qui peut autoriser la demande, et alors un Reys ËtTendi de la bonne volonté du quel on est assuré, peut en faciliter le succès, pour peu qu'il trouve dans les Capitulations de quoi mettre en œuvre l'envie qu'il a d'obliger.
14. — Ainsi, il ne faut pas, à la vérité, que sous prétexte de ces nouvelles Capitulations, les Missionnaires agissent et s'abandonnent à leur ^èle, comme si les Commandements de 1725 étaient anéantis; cette idée pourrait n'être pas justifiée par l'événement, et les jeter dans de fausses démarches dont ils auraient lieu de se repentir ; mais on peut dire que si en usant de circonspection et de prudence,' ils avaient le malheur de ne pouvoir éviter de se trouver dans quelque cas fâcheux par l'injustice des gens du pays, ce qui a été inséré en leur faveur dans les Capitulations pourrait mettre les Ambassadeurs de Sa Majesté à portée de les garantir des vexations dont ils seraient menacés ; faire cesser les persécutions, et rejnédier aux avanies qui leur auraient été suscitées. Nous sommes entrés dans le détail qui a longtemps occupé l'Ambassade du Marquis de Villeneufve à l'occasion du peu d'union qui règne, parmi les Missionnaires des différents ordres Religieux.
15. — La Cour de Rome a été longte.nps fatiguée des contestations survenues à Seyde entre les Pères de la Terre Sainte et les Capucins : ceux-ci prétendaient avoir le privilège d'enterrer leurs Religieux sans que les PP. de Terre Sainte, Curés de la Nation, pussent faire aux obsèques aucun acte de juridiction curiale.
Ceux-là prétendaient au contraire, avoir le droit de faire les cérémonies, et dire les prières accoutumées lorsqu'il meurt quelque Capucin et que le corps du défunt vient à passer devant l'Eglise paroissiale. Cette altercation a été portée à un tel point, qu'il co'uvient, pour l'honneur de la Religion, de jeter un voile sur les circonstances qui l'ont accompagnée ; n'ayant jamais été possible d'accorder les parties, il a fallu un changement de li^ux pour faire cesser la dispute (1).
(i) Si regrettables que soient ces conflits enlrc Ordres relii^ieux, également dévoués à la gloire de Dieu et nu salut des âmes, il ne faut pas oublier que d*ordinaire, ils étaient inspires par le souci de maintenir des privi-
16. — Si la diversité des Ordres Religieux occasionne des divisions parmi les Missionnaires, la diversité des Nations empêche souvent la bonne harmonie qui semblerait devoir régner du moins parmi ceux qui sont d'un même Ordre. Pour mettre un certain équilibre à cet égard entre les Religieux de Terre Sainte qui sont à Jérusalem, il est établi que le Gardien doit être Italien de Nation, le Procureur Espagnol, et le Vicaire Français. Ce dernier a souvent l'occasion d'éprouver les effets de la jalousie que les Etrangers portent à notre Nation. Les tracasseries qu'elle occasionne exigeraient un trop long détail ; mais on ne peut passer sous silence les plaintes qu'on a eu souvent l'occasion de porter, que les Religieux Etrangers nommés par le Consistoire de Terre Sainte aux Cures de la Syrie refusaient de dire à la Messe les prières journalières pour le Roi ; qu'il n'était fait, même à Jérusalem, aucune mention de Sa Majesté dans les prières publiques où l'on nomme le Pape et l'Empereur, et que dans les Messes qui s'y chantent pour le Roi tous les vendredis, on affectait de supprimer de la prière qu'on ne peut éviter de dire les paroles, hostes superare (1).
17. — Pour remédier à cet abus, il a été donné des ordres aux Supérieurs fie Terre-Sainte, d'envoyer dans les Missions de Syrie un nombre de Religieux Français suffisant pour desservir les Eglises paroissiales de la Nation. II a été prescrit en même temps
lèges aux quels les Religieux, comme d'autres corporations, n'ont pas le droit de renoncer. En ce qui touche aux funérailles des défunts d'un Ordre religieux, ses privilèges sont aujourd'hui clairement définis par le droit canon. Voir dans le Codex jurïs canomci, canon 1221.
Voir les Collectatiea S. C. de Prop. Fide ; vol. i, p. 103 ; n. 315, 19 Martii 1735. S. Cougregatio, ad tollenda jurgia et dissensiones quae non raro oriri soient in partibus Syriaî et Palestmas occasione tumulationis cadaverum missionariorum Ordinum Regularium, confirmavit et renovavit décréta super hujusmodi re alias édita, et prasserlim anno 16^2, itemque confirmata anno 1702, per quas sancilura fuit quod deferatur private cadaver a propriis Religiosis. In cœraeterio autem adesse debeat parochus cum stola et cruce, et dicat orationes juxta formam prsescriptam m Rituali, permittendo poiitea ut reliquic orationes dicanlur a Superiore Religionis, et per ipsura ac suos religiosos dari sepulturam.
(1) Il faut reconnaître, à la décharge de ces" Religieux, gue dans certains cas, il leur était bien difficile de prier pour le triompHe clés armes de la France ; quand celle-ci par exemple était en guerre avec leur propre patrie.
au Vicaire de Jérusalem, de proposer au P. Gardien ceux qu'il jugerait à propos pour remplir ces places, et au Gardien de n'y destiner des Etrangers que lorsqu'on manquerait absolument de sujets Français; et enfin il a été pris des mesures pour que dans-ces Eglises et à Jérusalem les prières pour le Roi fussent dites conformément au droit et à l'usage. Mais le P. Vincent Collon, sur les avis duquel cet ordre a été émané, a été à la fin la victime du zèle avec lequel il avait travaillé à le faire exécuter, ses Religieux lui ayant suscité tant de tracasseries et de désagréments qu'il a été enfin contraint de se retirer de Jérusalem. On a vu de pareilles contestations à Rhodes de la part des Religieux Soccolans, qui desservent l'Eglise latine de cette isle ; ils conviennent que leur hospice et cette Eglise est sous la protection du Roi et ont voulu se dispenser de dlre^ les prières pour Sa Majesté, sous prétexte qu'ils étaient d'un ordre qui, dans le Levant, est sous la protection de l'Empereur, ou en cas de guerre, sous celle des Etats généraux d'Hollande.
18. — : Le droit de protection est un droit réel par rapport aux Eglises comme celui de patronage, et doit par conséquent obliger ceux qui les desservent à rendre au Souverain qui les protège, les devoirs qui lui sont dus ; et, pour ce qui est du droit de protection personnelle accordée aux Missionnaires, il est surprenant que la Cour de Rome n'ait pas senti l'indécence qu'il y a de voir dans le Levant des Religieux Catholiques protégés par des MinisFres hérétiques, et qu'elle n'ait eu aucun égard aux représentations qui lui ont été souvent faites de la part du Roi, que les Missionnaires du Levant n'y doivent reconnaître d'autre protection que celle de Sa Majesté.
19. — Si la qualité du Roi très chrétien, si celle de Fils aîné de TEglise, si une possession immémoriale et une suite non interrompue de services rendus à la Religion n'assuraient pas déjà à nos Rois le titre si justement acquis de protecteurs suprêmes de la Religion dans l'Orient, pourrait-on la refuser aux bienfaits qu'elle y a reçus sous l'auguste Règne de Sa Majesté.
C'est sous ce règne, et sous le^ auspices de notre Monarque, que.M. de Bonnac obtint de la Porte la permission de faire rebâtir la voûte du S^ Sépulcre. C'est sous ces mêmes auspices, qu'après l'incendie de Galata qui détruisit en 1731 les trois Eglises et les
maisons des Capucins, Jésuites et Dominicains, le Marquis de Villeneufve profita habilement des dispositions favorables de Topai Osijian Pacha, pour obtenir de ce Grand-Vizir la permission de faire rebâtir ces trois Eglises et maisons, qui sont aujourd'hui plus grandes et plus logeables qu'elles n'étaient auparavant. Celle des Dominicains qui, jusqu'alors, n'avait été que tolérée, se trouve à présent autorisée par les commandemens qui furent obtenus à cette occasion. L'Hospice des PP. de Terre Sainte du Caire, qui avait été détruit par la populace ameutée, a été rétabli on vertu d'un catchérif du Gr. Seigneur dont les Puissances du Caire ont voulu avoir le soin de l'exécution, jusqu'au point de diriger eux-mêmes la construction de ce nouvel édifice ; et sans parler d'un nombre d'Eglises nouvelles qui ont été successivement bâties dans diverses Echelles par la permission particulière des Pachas, et dans la possession des quelles nos Missionnaires viennent d'être confirmés par les nouvelles Capitulations. C'est un témoignage bien éclatant de la considération que la Porte a pour Sa Majesté, et de la reconnaissance qu'olle conserve des services qu'elle en a reçus, que le Gr. Seigneur se voit obligé par un article de ces Capitulations de permettre à la réquisition des Ambassadeurs de Sa Majesté, toutes les réparations nécessaires pour la conservation des Saints Lieux dans lesquels le Sultan ne veut pas que ses officiers puissent faire des visites plus d'une fois l'année, pour éviter les vexations auxquelles elles servaient de prétexte. Après de si grands avantages dont la Religion est redevable à la protection du Roi, on a également à s'étonner qu'il y ait des Missionnaires dans le Levant qui reconnaissent celle de quelqu'autre prince, et que ceux qui ont le bonheur de jouir de celle du Rôi soient si peu attentifs à la ménager, et à éviter de la compromettre.
20. — La Sacrée Congrégation ne paraît pas avoir sur ces deux points des idées assez justes ; c'est inutilement qu'on lui a représenté qu'il était également contre la gloire du Roi, et contre l'intérêt propre des Missions en général, que des Religieux choisissant et recherchassent une protection étrangère ; et d'un autre côté, elle n'a jamais assez bieil compris l'inconvénient qu'il y avait de nommer des sujets du Gr. Seigneur aux Archevêchés et Evêchés de l'Archipel, par rapport au danger qu'il y a de compromettre
la protection du Roi, sous laquelle ces Prélats se trouvent ; elle croit, à la vérité, que pour maintenir la Religion dans ces isles, il est nécessaire de donner aux Grecs du rit Latin des pasteurs qui soient de leur Nation ; mais elle doit considérer que les Turcs regardant toujours ces Evêques comme leurs sujets, et quoique pour les faire jouir des privilèges qui leur sont accordés par les Capitulations il leur soit accordé des Barats que le Marquis de Villeneufve a fait renouveler, il arrive à leur égard ce qui est arrivé souvent à regard des Rayas du Gr. Seigneur qui exerçaient autrefois les Consulats de l'Archipel, que lorsque les Turcs trouvent à leur im-' pu ter quelques fautes, les Patentes de protection dont ils sont revêtus et les Barats mémea n'empêchent pas qu'ils soient soumis à la juridiction du Pays, et souvent châtiés ou vexés par les officiers de la Porte de qui ils n'ont pas cessé d'être sujets ; et on a vu, aif grand scandale de la Religion, un Evèque de Scio rester plusieurs années aux galères, en conséquence des tracasseries qui s'étaient élevées dans ce pays-là entre les Grecs et les Latins. Ces inconvénients doivent, a plus forte raison, éloigner la Cour de Rome de choisir pour Vicaire patriarcal un sujet du Gr. Seigneur ; plus cette dignité est importante et plus grand est l'inconvénient et le risque de la confier à une personne qui peut l'avilir. C'est une observation dont la Cour de Rome va avoir occasion de faire usage quand il s'agira de nommer un successeur à M^' Bona qui est sur le point de se retirer, et on peut y ajouter cette réflexion, qu'il n'y aurait peut-être pas moins d'inconvénients de nommer à cette place Un Religieux à cause des tracasseries que peut occasionner la partialité de ces Religieux pour les Missionnaires de leur Ordre (1).
(i) Le successeur de Mgr Bona, comme pro-vicaire patriarcal, fut son neveu Biaise Pauli de Raguse, en mars 1750 ; il fut sacré archevêque de Larissa et prit possession du patiiarcat par un Bref du 2 Juillet 1753. Diairc des Capucins de 5* Louis de Péra-Constant'mople, p. 83 sq.