Le p. Michel Nàu, s. j
Lettre du P. Verjus au R. P. L'Estrioguant, supérieur général des Missions S. J. en Grèce, à Constantinople.
Paris, 10 Mars 1683.
(Archives de S" Bettoît, ConstantinopU).
sommaire : A. Qualités d'esprit el de cœur du P. Nau. — B. Sa connaîsssince des Eglises orientales et sa méthode d'apostolat. — C. Sa douceur au milieu des persécutions, à Mardin. — D. Sa mort très édifiante.
A. — Il a plû a Dieu d'affliger nos Missions d'Orient par le décez du P. Michel Nau, qui y a travaillé infatigablement depuis dix-huict ans, et qui a été durant plusieurs années supérieur de cejiles de Syrie et de Perse. Dieu, qui l'avait dès sa jeunesse destiné pour un si saint ministère luy avait donné des qualités propres pour la vie apostolique : un esprit droit et solide, un cœur tendre et charitable, une humeur laborieuse et ré^ée, une modération rare dans tous les désirs ; une grande fermeté de ses résolutions et une application constante et invariable à tous ses devoirs. Il a donne des marques continuelles de toutes ces qualités dans les emplois que la C^^ lui a confiés durant les douze ou treize ans qu'il a esté employé à enseigner la jeunesse dans les classes et à eslever un grand prince; outre son application à l'estude, il a fait paraître une grande innocence de mœurs, et une mortification continuelle. Il a eu d'autant plus de part à l'estime des Grands qu'il a moins recherché leurs faveurs, ayant toujours cru qu'un véritable Jésuite qui doit être tout à tous, devait pourtant tascher d'être moins à ceux qui pouvaient par leur autorité le soustraire à l'obéissance religieuse.
B. — La ferveur à demander les Missions étrangères, lors même qu'il était à la Cour porta les Supérieurs a luy accorder enfin celles d'Orient. Il y acquit en peu de temps une connaissance parfaite des principaux livres des hérétiques et des schismatiques
des diflférentes sectes, et par ce moyen il en retira de Terreur un très grand nombre. Il s*était'fait une méthode de controverse éloignée de toute dispute par laquelle il faisait voir aux évesques et aux prostrés d'Orient par leurs propres livres et par leurs liturgies anciennes qu'il n'y devait pas avoir de différences entre leurs Eglises et la Nostre que dans le rit et les cérémonies ; mais que la foy estait la mesme. Et il les engageait ainsi insensiblement à approuver et deffendre les dogmes catholiques auxquels ils avaient été jusqu'alors les «plus contraires. Il avait même le don de gagner les mahométans, de les porter aux vertus morales,de leur donner de la vénération pour notre auguste Loy.
II a laissé des ouvrages savants qui produisirent dans tout l'Orient des fruits immortels, en apprenant aux missionnaires ces saintes industries de la charité pour gagner et convaincre l'esprit sans éloigner et rebuter le cœur. C'est à ce zèle et à cette sagesse évangélique que Dieu a donné des succez admirables dans les Missions de Syrie, qu'on peut dire qu'il a comme établies et fondées de nouveau ; dans celle de Perse à laquelle il a procuré les secours nécessaires ; dans celles de Grèce et de l'Archipel, où il a suggéré les moyens d'assister toute sorte de nations, et enfin dans celles de Mésopotamie et de la Grande Arménie pour lesquelles il a souffert des peines incroyables.
G. — Sa tendresse pour tous nos mistères paraît dans ses Voyages de la Terre Sainte qui ont été si bien reçus du publique. Sa patience dans les souffrances a paru dans toute la conduite de sa vie, mais surtout dans la joie avec laquelle il endura l'année dernière à Mardin les incommodités extrêmes des fers, et du cachot avec deux de nos missionnaires et plusieurs catholiques, pour leur avoir enseigné les vérités de l'Evangile. Non seulement il pardon nait de tout son cœur les injures ; mais il était même ingénieux à excuser la mauvaise volonté de ceux qui l'avaient persécuté et à chercher à leur rendre service ; et il ne disait jamais pour sa justification que ce qu'il ne pouvait éviter de dire pour le bien et l'avantage de la religion. Son humilité lui faisait toujours regarder avec admiration et confusion les travaux de tous nos missionnaires d'Orient ; et il ne manquait jamais d'attribuer aux autres le succès des choses mesme ou il avait eu le plus de part.
Il avait été tellemeut affaibli par les incommodités de sa prison de Mardin, et par celles de ses derniers voyages de Mésopotamie et d'Arménie qu'il n'y avait plus que son courage qui le souttenait.
D. — Estant envoyé par son supérieur en France pour les affaires de sa Mission, il fut attaqué de beaucoup de maladies dans le vaisseau et dans Tisle dp Chypre où il aborda et arriva ensuite malade à Marseille. Ses indispositions continuèrent dans son voyage de Marseille a Paris, où depuis quelques mois qu*il y a esté, l'ou ne pouvait qu'avec beaucoup de peine le résoudre à prendre les moindres soulagements, ni à rien relascheri de ses exercices ordinaires. Il fut arrêté à l'inârraerie, le jour du mercredi des cendres, 3^ de ce mois, par une fièvre continue et une inflammation de poitrine ; il avait dit la messe ce même pour avec un si grand pressentiment de sa mort prochaine dont il avait été aussy averti deux jours auparavant par la sentence du mois qui estait : mémento, homo, quia pulvis es et putredo es, qu'il fit sa communion par forme de viatique, le lendemain se confessa généralement pour se disposer à la mort ; et il commençât dès lors à demander la viatique et extrême-onction qu'il receut deux jours après avec une ferveur extraordinaire ; il était à genoux au milieu de la chambre, l'orsqu'on lui apporta N. S. qu'il désira recevoir en cet état malgré son extrême faiblesse ; et il dit en voyant venir ce pain des anges : Credd, Domine, quia tu es Christus Filius Dei vivi qui in hune mundum venisti ut salvos faceres peccatores quorum primus ego sum. Domine Jesu, miserere mei.
La grande peine qu'il avait de parler ne l'empescha pas de s'adresser à tous les assistants avant que de recevoir la sainte hostie et de leur dire ces paroles : Mes Pères et mes Frères, je vous demande pardon des mauvais exemples que je vous ay donnés dans les divers collèges de cette Province où j'ay autrefois demeuré. Je vous supplie de prier Dieu pour moy et de le remercier de ce que je suis né de parents chrétiens, de ce qu'il m'a fait la grâce de m'appeler a la S^^ C^^, et de ce que j'ay esté destiné aux Missions Etrangères par obéissance et de ce que j'en suis retourné par obéissanco pour venir ici mourir entre vos bras. On le fit ensuite asseoir sur une chaise pour lui donner l'extrême onction, qu'il
receut aussy avec beaucoup de présence d'esprit en répondant à tout avec des sentiments de dévotion dont tout le monde estait touché. Il demanda une relique des entrailles de S* François Xavier qu'il tint et baisa tendrement en disant ; voilà notre bon ami. Et comme on voulait diverses fois le porter à demander la guérison par rintercession de ce saint pour annoncer encore la gloire de Dieu dans ses Missions, il respondit toujours qu'il ne demandait ni la vie ni la mort, mais uniqument la volonté de Dieu.
Plusieurs s'approchant de luy pour luy baiser les mains et pour se recommander à ses prières, luj-même se recommandait aux leurs et tesmoignait tout attendre de la miséricorde de Dieu. Il sembla se mieux porter, ayant receu les derniers sacrements et avoir encore plus de force pour s'appliquer à Dieu. Il passa la nuit dans cet estât, ajant jusqu'à la fin une parfaite connaissance. Vers les 5 heures du matin, on luy vit joindre les mains et baisser doucement la teste sans la moindre convulsion ni le moindre soupir, comme s'il n'eut fait que prier; et il expira ainsy le 8* de-ce mois, la 34® de son entrée dans la C*^^ et la 52^ de son àge(l).
(i) L'auteur de cette biographie, dont le ton élogieux paraît n'admettre aucunes réserves, connaissait sans doute les démêlés que le missionnaire Jésuite avait eus à Alep, avec Je consul, le bouillant chevalier d*Arvieux. On peut consulter sur ce sujet, les Mémoires du susdit chevalier, cites dans les Docunictits, Voir t. VI, p. 1-24, 69-71.
Le conflit entre le chevalier d'Arvieux et le P. Nau éclata lorsque les Jésuites furent nommés par le roi chapelains du consulat d*AIep," fonctions exercées auparavant par les Pères Franciscnns. Nous avons sous les yeux diverses lettres du P. Nau. dans les quelles il accuse le consul d'avoir voulu exercer sur les Jésuites une sorte de chantage, et obtenir de la cour de France, par leur intermédiaire, d'importants avantages. Les Jésuites n'ayant pu réaliser les désirs du chevalier d'Arvieux, celui-ci leur fit une vive opposition, qui du reste cessa après le départ du P. Nau pour Diarbékir.