Lettre de Fberiol au Pape
Constantinople, 6 Janvier 1709.
(Aff, Etrang. correspond, diplom, Turquie, t. 4; fol, 21 j)
Sommaire : A. — Persécution violente de la part du patriarche arménien hérétique. Martyre de Der Gomidas ; apostasies. B. — Mômes vexations de la part des Grecs hérétiques dans les îles de l'Archipel. Trop de condescendance de la part de Rome. Il faut traiter les Grecs schismatiques comme ils traitent leurs frères catholiques.
Très Saint Père, la persécution contre les Arméniens Latins est devenue si grande, depuis que Der Joannès a été élevé au Patriarchat de Constantinople sur la recommandation du Grand Patriarche des Arméniens qui réside à Eczmiasin (1), qu*on n'en a pas encore vue de semblable. Elle a été portée jusqu'à la fureur. Der Joannès ayant dit au vezir qu'il ne regardait plus les Arméniens Latins comme ses frères et lui ayant donné une somme considérable pour les faire mourir, le vezir qui est avare et cruel n*a pas balancé, il en a condamné en deux fois onze des principaux à la mort ; et ce qui est déplorable dix se sont faits turcs, du nombre des quels est le Patriarche Sary et le seul Cosmas a souffert le
(i-) Ce catholicos, Alexandre de Djoulfa, siégeant à Edchemiadzin près d'Érivan (1706-1715), affecta une certaine modération ; il écrivit même au pape une lettre à peu-près orthodoxe. Il n'en mérite pas moins d'être placé parmi les persécuteurs des catholiques. %
Nous avons sous les yeux une lettre pleine d'injures et de violences, dans laquelle il excommunie les Capucins de Bagdad... Il appelle les catholiques, « de méchants hérétiques, qui ont la perverse corruption de l'immonde Léon... Je vous commande de quitter leur perverse tradition. Si jamais vous laissez pénétrer en vous cette méchante Frankérie, je vous châtierai corporellement et spirituellement...» Edchemiadzin 30 nov. H56 de l'ère armén. (15^ nov. 1707).
De Ferriol écrit à de Pontchartrain (13 nov. 1707, t. 45, fol. 210) que le catholicos Alexandre a aussi excommunié Der Sahak, patriarche de Constantinople en 1707, afin qu'on mette à sa place Jean de Smyrne Ti 707-1708). Voir sur Alexandre de Djoulfa notre article dansai e Diction, aHi$i, et de Géogr. éccUs. publié sous la direction de Mgr Baudrillart.
martyre (1). J*en ai fait une relation que je prends la liberté d*envoyer à V. S.
Joannès a l'esprit et le caractère de son maître Avëdik (2) dont il a été en divers temps le vicaire et le procureur, disant aux Arméniens. Faites-vous plutôt Turcs que Latins. Il met à contribution les Arméniens qui sont au Bagne ou sur les galères pour les en faire. sortir, et le vezir lui laisse ce pouvoir parce qu'il lui donne de l'argent qu'il en retire, de sorte qu'un peut dire que le démon se sert des Arméniens hérétiques pour persécuter les Latins, et qu*il les aveugle au point qu'ils sacrifient tout pour venir à leurs fins (3).
B. — Les Grecs en usent à peu -près de même dans les isles de l'Archipel. Ils ont dernièrement enlevé deux églises aux Latins de Santorin où ils ont renversé nos autels et brisé jusqu'aux pierres sacrées ; ayants employé pour cet effet l'autorité du Capitan Pacha.
Il serait trop long de rapporter à V. S. tout ce qui s'est passé dans cet Empire depuis deux ans contre les pauvres catholiques ;
(i) Sur le martyr Der Cosmas ou Goumidas (Ter Koraitas Qeomurdjian) voir plus haut^ et le t. 1.
(2) Sur Jean de Smyrne et Avédik, voir ci-dessus, (p. 555, 556) et t. I des Documents. Voir aussi sur le Grand vizir de ce temps la lettre de Panlaléon Lomaka avec là note (p. 248-249).
(3) Nombreuses sont les lettres de Ferriol ayant trait à cette persécution.
« Depuis la mort de Der Goumidas la persécution contre les Arméniens Latins (c.-à-d. catholiques) ne parajt plus si violente ; il est vray que la plupart ont fui ou se sont cachés ». (Lettre du 6 déc. 1707, t. 45, fol. 134)^
« On vient de mettre Der Joannès aux galères, où il parait moins sQpsible à sa disgrâce qu^aux reproches que les autres esclaves lui font d'avoir fait mourir Der Goumidas et obligé le patriarche Saary et plusieurs autres Arméniens à se faire Turcs d. (Lettre de Ferriol à de Torcy,6 janvier 1709, / t. 46, fol. 71).
« Les 5 3 Arméniens que le vezir avait fait mettre au bagne comme Latins (catholiques), quoi qu'il ne s*en trouva que quelques-uns qui le fussent, en sont sortis sans argent. La Sultane Mère (une grecque d'origine) avait demandé, leur liberté. Toute cette persécution ne vient que de l'avarice du vezir et de la division des Arméniens. Le seul Patriarche Joannès qui a fait mourir Der Goumidas est demeuré aux fers avec deux de ses adhérens.» (Le mêms au même, 7 février 1709, t. 46, fol. 96).
ils sont dans un état (ligné de compassion ; le travail de nos missionnaires devient inutile, de même que mes soins et la protection que le Roy mon maitre a accordée de tout temps aux catholiques d'Orient ; s'il m'est permis d'en dire la raison à V. S. c'est que d'une part les catholiques sont persécutés des Turcs par le moyen des hérétiques et qu'ils ne trouvent aucune protection du costé A^ Rome, et que de l'autre les hérétiques qui sont favorisés des Turcs obtiennent encore tout ce qu'ils demandent à Rome; nou»en avons des exemples récens par les restitutions qui ont été ordonnées à plusieurs corsaires maltais des effets que les Grecs out reclamés à la Cour de Rome. Les preuves qu'ils ont données que les effets leur appartenaient seraient très équivoques si elles m'avaient été envoyées pour être examinées.
L'intention de Rome est taute sainte et pleine de charité ; elle veut ramener par la douceur des brebis égarées du troupeau ; mais les Grecs et les Arméniens deviennent plus insolens et plus obstinés par les grâces qu'on leur fait ; les Turcs, qui les connaissent bien, les gouvernent avec le bastoil et en font tout ce qu'ils veulent (1).
D'ailleurs, les Latins qui se voient persécutés par les Turcs et pour ainsi dire abandonnés de Rome, se laissent aller au torrent et se -font hérétiques ou schismatiques ; ainsy, on perd ce qu'on a, dans la vaine espérance de gagner ce qu'on ne scaurait avoir.
Il est donc nécessaire d'assister les Latins en cette façon du costé de Rome ; je le feray de celuy-ci au nom du Roy mon maitre, et de traiter à la rigueur les hérétiques et les schismatiques, c'està-dire que bien loin d'ordonner la restitution des effets qu'on leur
(i) Perriol déploya pour défendre les catholioues une énergie remarquable. Cependant, le coup de force contre Avédik et sa déportation en France provoquèrent, de la part des Arméniens non-unis et des Turcs, de violentes représailles qui ne hivorisèrent pas les progrès du catholicisme. Peut-être cependant les lettres du successeur de l^erriol et celles du P. Hyacinthe supérieur des Cyipucins de Péra exagèrent-elles le préjudice porté à la cause religieuse par ces persécutions.
« L'évèque Arménien catholique de Mardin et ceux qui 1^ suivaient ont été mis au bagne avec les fers, le ii de ce mois. Voilà le fruit de l'enlèvement d'Avédik ». (Des Alleura au Roi ; i8 févr. 1715. T. 55, fol. 62).
prend à la Mer, et qu'ils font monter bien haut, parce qu'ils prestent leurs noms aux Turcs, il faut encore confisquer leurs personnes et les mettre aux galères sans leur donner aucun espoir de retour, les traitter enfin comme ils traittent leurs frères ; alors on les verra humiliés, et revenir de leur égarement, les persécutions cesseront et ce sera une rigueur heureuse qui leur ouvrira les yeux, au lieu qu'une suite de bontés pourrait même leur être funeste : car les corsaires ne manqueraient pas de les jetter à la mer pour faire cesser toute sorte de discussion et les empêcher de réclamer à tlome des prises qu'ils ont faites au péril de leur vie et de leur liberté.
65* Lettre de Mr le comte de Câstellane (ambassad.) A Mr le gomtb de Maurepas (Ministre).
12 sept. 1741.
(Bibîioih, nat. fonds fr. nonv. acquisti. franc, n. j.ioo f, 66)
* Sommaire : Libération d'un député catholique d'Alep ; accord en faveur des catholiques arméniens conclu avec deux patriarches par l'Ambassadeur de France.
Les Catholiques d'Alep avaient envoyé, il j a quelque temps, à Constant inople un député, que le patriarche par ses donatives et ses intrigues a fait condamner aux Galères ; je viens d'obtenir de le faire mettre en liberté. Le Grand-Vizir, dans l'ordre qu'il a donné à ce sujet, a exprimé qu'il n'accordait cette grâce qu'à la prière de l'Ambass. de France (1). Je ne désespère pas de pouvoir engager ce patriarche de vivre avec moi de meilleure intelligence qn'il n'a fait par le passé, et de suivre l'exemple de son prédécesseur (2).
(i) Le Grand-Vizir El-Hajj-Aussade (juillet 1740-avril 1742).
(2) Le précédent patriarche arménien de Constantinople Hovhannès Kolot Baguîchetsi ou cie Bitlis (171 5-1740) s'était secrètement engagé par écrit auprès de l'ambassadeur de Câstellane à n'exercer aucune vexation contre les catholiques. Il avait d^aiileurs fait parvenir au pape sa profession de foi catholique. Son disciple et successeur Jacques Nalian (1741-1749), qui
Je crois, tout bien considéré, que c'est ce que nous pourrons obtenir de plus favorable dans la conjoncture présente. Quoique cette affaire ait été terminée gracieusement par le Vizir, et sans aucune donative, je crois pourtant que je ne pourrai me dispenser de^faire à cette occasion quelques présents, surtout audrogman de la Porte, eu égard à Timportauce de l'affaire, et du bon effet qu'elle peut produire pour l'avantage de la Religion.
66. Le p. Cuisset (de la Prov. de Champagne). Lettre du R. P. Desorgues, Supérieur de la Mission de Strie.
Alep, 22 août 1761.
{Archives de S' Benoît, IIL B, s?)
Sommaire : A. — P. Cuisset atteint de la pesle ; sainte mort. B. — Qualités du Religieux et du Supérieur. C. — Immense crédit du P. C. auprès des Chrétiens de tout rite. D. — Son zèle universel et industrieux.
Le cœur serré de la plus vive douleur, j'éaris à V. R. pour lui apprendre la mort du R. P. Ferdinand Cuisset, arrivée aujourdhuj sur les trois heures du matin, la 56® année de son âge et la 21® environ depuis sonarriveedanscetteMission.il s'alita le 29 (19?) du courant, se plaignant d'un grand mal de tête accompagné de vomissements et d'un flux de ventre. Le 20, son mal ayant un peu calmé, nous nous rassurâmes d'autant mieux que le médecin nous assura qu'il n'avait presque plus de fièvre ; mais le 21 matin, m'ayant fait avertir de ne plus paraître chez lui, parce qu'il était frappé de peste, luy étant sortis à l'aine et ailleurs trois boutons, cette nouvelle nous jeta tout à la fois dans une douleur et un embarras incroyables. Quant au malade, il ne songea qu'à se disposer à une mort aussi sainte et religieuse que l'avait été toute sa vie. Dès ce jour-là même, il se confessa avec une grande présence d'esprit, et ne s'entretint plus qu'avec le Seigneur dans des sentiments
était entouré de lettrés catholiques, après quelques tergiversations, prit le môme eng^agement que son prédécesseur. Quand il eut abdiqué, il signa lui aussi un formulaire de foi catholique.
de la piété la plus tendre et la plus généreuse jusques à ce qu'il rendit son âme à son créateur le lendemain sur les trois heures du matin, assis sur sa chaise, auprès de la porte de sa chambre, où il s'était traîné pour pouvoir plus facilement parler avec celui des nôtres qui le veillait et à qui il demanda encore Tabsolution avant de mourir.
B. — Pour bien faire connaître la grandeur de la perte que notre Mission et, en particulier, notre maison d'Âlep vient de faire, il faudrait pouvoir étaler dans tout leur jour les qualités qui font le saint religieux, le grand missionnaire et le supérieur accompli. Il faudrait pouvoir représenter cette rare modestie, dont il ne se départait jamais, jointe à une certaine douceur et gaieté qui gagnait tous les cœurs ; il faudrait peindre ce zèle ardent, infatigable, universel, que la discrétion la plus exacte accompagnait partout. Il faudrait enfin pouvoir rapporter une infinité de traits de la plus rare prudence jointe à une fermeté qui savait céder en temps et lieu lorsqu*un plus grand bien l'exigeait ou qu'il s'agissait d'éviter un plus grand mal. Les éloges qu'il a reçus en bien des occasions importantes des supérieurs majeurs tant de Paris que de Rome, et la satisfaction qu'ils ont toujours témoignée avoir de sa conduite est une preuve que je n'exagère rien sur les qualités du supérieurque cette maison vient de perdre.
Personne de ceux qui composent notre Mission de Syrie n'ignore les services importants qu'il lui a rendus et la sagesse avec la quelle il l'a gouvernée, dans les temps les plus difficiles, l'espace de 9 ans, en qualité de supérieur général.
C. — Mais ce qu'il a fait à Alep, pendant les 16 ans qu'il y a demeuré, rendront sa mémoire immortelle, parmi les nombreuses nations qui composent la très nombreuse et florissante chrétienté de cette ville. Grecs, Arméniens, Suriens, Maronites, tous généralement sans exception avaient pour lui cette vénération que concilie une grande probité, jointe à une' grande capacité. Prêtres et séculiers, riches et pauvres, grands et petits, sa charité s'étendait à tous, et tous avaient pour lui une confiance qui seule pourrait faire son éloge .
Ce qui est très certain, c'est que l'espace de [seize ans qu'il a
demeuré à Alep, il n'y a eu aucune affaire concernant la religion tant soit peu considérable, qui n*aye passé par ses mains. La nation grecque l'avait élu depuis plus de 10 ans supérieur d'une congrégation qu'ils appellent propagande, composée de tous les prêtres de la nation et des chefs des familles les plus considérables. Mgr l'archevêque Surien l'avait constitué pendant sa vie et après sa mort son vicaire général pour la nation Surienne d'Alep.
Les Arméniens n'ont jamais reconnu d'autre directeur que lui dans tout ce qui concerne le maintien de la Catholicité de leur nation. Aussi tous les hérétiques de cette ville Tont-ils toujours regardé comme leur fléau, et quelles conquêtes n'at-il pas fait sur eux ?
D. — Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cet homme vraiment apostolique, c'est que tant et de si importantes occupations ne l'empêchaient pas de donner ses soins à un nombre presque incroyable de disciples, dont il cultivait la piété par toutes sortes d'industries et de moyens. Un de ceux qu'il a employés avec plus de succès, c'est l'érection des congrégations de la T. S. Vierge jusques au nombre de huit dans notre maison d'Alep, les quelles s'y font encore aujourd'hui avec une exactitude et une piété qui enchante ceux qui en sont témoins (1).
Enfin, son zèle s'est étendu jusqu'aux petits enfants- qui ont d'autant plus besoin de secours spirituels que personne ne recherche d'ordinaire une œuvre de cette nature et qui est pourtant si importante. Le R. P. Cuisset l'avait si fort à cœur qu'il a établi jusques à 15 catéchismes tant de garçons que de filles dans les divers quartiers de cette grande ville.
Une vie si pénible et si laborieuse, si pleine de bonnes œuvres maigre une santé très faible, devait ce semble, être terminée par une mort extraordinaire qui en fit un sacrifice entier et parfait. Dieu a accordé à la vivacité de ses désirs une mort à la quelle l'obéissance semblait avoir mis obstacle. En effet, la permission de servir les pestiférés ayant été retirée après deux mois de services
(i) Voir notre article sur Alep, dans le Dict'tonnaire d'Histoire et dt Géographie ecclésiastique.
qu'il leur avait rendus avec tant de générosité, il s'en abstint entièrementt sachant bien que l'obéissance vaut mieux que les victimes.
Mais Dieu voulut qu'il ait été attaqué peu de temps après du mal contagieux, sans y avoir contribué en rien, sans doute pour couronner ses travaux par une mort qui avait toujours été l'objet de ses désirs les plus ardents.
Il serait inutile de rapporter ici les regrets des peuples, le concours du monde à ses funérailles, les éloges qu'on en a fait en pleine église : ou n'a pas craint de le traiter de martyr ; enfin les bénédictions qu'on ne cesse de lui donner de toutes parts.
Les suffrages, suivant la coutume qui s'est toujours observée entre les Missions de Gonstantinople et de Syrie.
Dernières aimées de Pancienne C'^ de Jésus dans les Missions du