PROCÈS POUR LA SUCCESSION I^ARGENTON
(troisième partie)
Commynes était à peine mort (1), qu'une double question se trouva posée : celle de son héritage ; celle de la possession et de la propriété d'Argenton. — L'héritage de Commynes n'était pas aussi simple qu'il aurait pu l'être d'après son contrat de mariage; aussi y eut-il de nombreuses consultations d'avocats.
D'après un mémoire adressé au conseil de René de Brosse, & Paris, on posait entre autres les questions sui-
(1) Nous ne savons rien sur les derniers moments et sur la cause de la mort de Commynes; on ignorait mAme la date de cette mort quand !!"• Dupont la fit connaître pour la première fois, d'après une pièce tirée des Archives nationales. M. Kervyn de Lettenhove a donné de nouvelles preuves de Texactitude de cette date, et je Tai trouvée moi-m^me dans les archives de St-Brieuc. — Toutefois, si je ne me suis pas trompé eu croyant lire septembre ioii dans la pièce que j'ai citée p. ii9, note 5, je crois pouvoir affirmer que Commynes est mort ou d'un accident ou cfaoe courte maladie. Cette hypothèse serait justifiée par le passage suivant du Séjour de deitl j)our le trexpas de messire Philippe de Cornntffnes (Kervyn de Lettenhove, ibid., 1. 1, p. 8) : « . . . Kn disant lesquelles < paroUes, me transporta, conduyt et mena en une moult grant et estan- « due place, me passant par une nmltitude de gens menant deul oultre « mesure, tous revestus de noir a l'occasion de leur bon nutistre et sel-c gnenr^ que subit accident nvoit d'eulx sépare et ouste par mort
c coMualle » M. Chantelauze a émis la mAme conjecture, d'après
ce passage, dans son récent et excellent travail sur Ph. de Commynes.
vantes : A qui devaient appartenir les terres acquises par Commynes en Normandie, qui était un pays couturaier;
— Commynes avait-il fait don de ces acquêts à Hélène de Chambes, et ce don pouvait-il être valable au préjudice de ses héritiers, malgré les coutumes ; — la seigneurie de Villentrois, au ressort de St-Aignan, (qui avait des usances différentes de celles du comté de Blois) acquise durant le mariage de Commynes,devait-elle appartenir à sa veuve ou à sa fille ; — à qui devait revenir la seigneurie de Bue (?) assise dans le comté de Dreux, qui était pays coutumier; — Jeanne de Commynes n'en devait-elle pas avoir la moitié et mettre arrêt sur les coupes de gros bois de futaie vendues du vivant de son père ; — comment se devait répartir la rente de 200 écus d*or acquise par Commynes de M. d'Albret et assise sur la seigneurie de Môntignac-le-Comte, en Périgord (1);
— à qui appartenaient les 15,000 livres dues par Jean de Cliâtillon à Commynes, d'après le don que lui en avait fait le roi, et pour lesquelles il avait fait mettre en criée les terres de Farcheville et de Boêsse, au ressort de Paris ; — à qui devaient être payées les dettes d'un nommé Costyn, — et « les debtes deues a mond. seig' d'Argen-
* « ton es Ytallies, qui est pais ou l'on use de droit écrit ? »
Commynes n'avait pas laissé de testament authentique ; mais on se demandait « s'il se trouvoit qu'il eust escript « quelque mynute de testament de sa main, parce qu'il « eust faict quelque don de ses acquests a quelques per- « sonnes, lequel testament n'est aucunement signe dud. « sgf d'Argenton ne d'aucuns notaires, ne autrement « autentique, savoir s'il devroit sortir son effect attendu « qu'il n'est signe et n'est que une escripture. »
La baronnie d'Argenton semble avoir été mise hors de discussion ; les avocats étaient unanimes à déclarer que,
(1) Cette rente avait d'abord été payée au grèneiier de Dreux ; dans les dernières années, Commynes Tavait reçue lui-même à Dreux.
devant être considérée comme acquêt fait dans le mariage, elle revenait à Hélène de Chambes, moitié en propriété, moitié en usufruit. Un règlement intervint dans ce sens. Hélène de Chambes eut en outre, d'après la coutume du Poitou, tous les biens meubles ou censés tels (1). Les hommages durent être rendus à René de Brosse et faits par lui, mais aux dépens d'Hélène de Chambes, puisqu'elle jouissait de tout. Les procès pour dettes ou choses mobilières restèrent à la charge d'Hélène ; les procès pour les propriétés territoriales devaient être poursuivis ou repris en nom commun^ mais aux frais d'Hélène, et les titres devaient rester entre les mains de René de Brosse et de sa femme ; les sceaux établis aux contrats devaient être aux armes de Penthièvre-Commynes, bien que les officiers fussent établis et payés par Hélène. — Par une convention du 20 mars 1513/4 René de Brosse transporta à sa belle-mère la seigneurie et le fief Lévêque, mais elle n'en prit réelle possession que le 3 août 1517(2). — Restaient à débattre quelques détails relatifs à la dot de Jeanne de Commynes, qui n'avait pas été liquidée (3); il s'agissait principalement des pierres précieuses qui avaient été données pour 4,442 écus, en 1504, et dont le prix était alors contesté (4). Mais ces petites difficultés furent bientôt aplanies en présence des graves débats qui allaient s'ouvrir.
Hélène de Chambes et René de Brosse s'empressèrent
(1) C*est ce qui fait que nous ne trouvons pas d'inventaire du mobilier de Commynes.
(2) Voir : Pièces justificatives, 2* partie, >i« VIII.
(3) Commynes avait promis de racheter au sieur de Bouguemond 100 livres de rente que lui devait le comte de Penthièvre et d'en rendre les Lettres k ce dernier, ou de lui donner mille écus, dans un délai de quatre mois : ce qu'il n'avait pas fait. Le comte de Penthièvre réclamait à sa belle-mère cette somme de mille écus, plus les arrérages.
(4) Au moment de son mariage, René de Penthièvre, qui était criblé de dettes, n'avait pas dû se montrer diihcile sur les clauses de son contrat, trop heureux d'être libéré de ses créanciers et d'avoir eu perspective an bel héritage.
de faire acte de propriété pour la baronnie d'Argenton. Le 20 novembre 1513 et le 10 juillet 1514, René de Brosse fit offre d'aveu à Pierre d'Armagnac, seigneur de Mortagne et, le 14 mars 1514/5, à Yolande de La Haye, à laquelle Hélène de Chambes avait fait la fnême office le 5 et le 7 janvier précédents. Le 25 mars 1514/5, six jours après la mort de sa femme, René de Brosse revint à la charge. Mais Yolande de La Haye refusa de le recevoir, s'il ne se conformait à certaines prescriptions contenues dans l'arrêt du 6 juin 1511 (1). — Ces discussions étaient d'autant plus graves que Jean de Châtillon avait repris devant le Parlement le procès de succession d'Antoine d'Argenton, et poursuivait avec ardeur l'annulation de l'arrêt de récréance obtenu par Commynes le 10 juillet 1473. — Cette fois la question de faux en écritures fut entièrement vidée. Décidant au possessoire, la Cour rendit, le 21 juillet 1515, un arrêt qui condamnait Hélène de Chambes et René de Brosse à rendre à Jean de Châtillon le château d'Argenton, ses préclausiires et la moitié des autres biens et terres qui avaient appartenu à Antoine d'Argenton, sous la charge des 2,200 livres de rente et autres. L'arrêt ordonnait en outre la restitution entière des fruits du château et de ses préclausures (2), et la moitié de ceux de la ville et seigneurie d'Argenton,. la Vacherasse, La Carrie, Vauzelles, Massais, Agenais, la Touche-de-Faye et leurs dépendances, depuis le 10 juillet 1473 (3). — Jean de Châtillon requit aussitôt l'exécution
(1) Le 25 septembre 1515, François de la OofhtB, serviteur de François de Beaumont, écuyer, seigneur des Dorides (en St-Clémentin), produisit deux aveux, l'un du 13 avril 1506, par lequel François de Beaumont, écuyer, avait fait foi et hommage à messine Philippe de Commynes, seig' d'Argenton, pour sa maison et hôtel des Dorides ; l'autre du 7 septembre 1514, par lequel il était constaté que René, comte de Penthièvre, avait reçu François de Beaumont à foi et à hommage pour ce même hôtel des Dorides.
^2) Cette première partie det revenus était évaluée k 1,500 livres.
(3) Hélène déclara qu'elle n*av&it pas reçu les fruits pendant toute la durée de ces 43 ans, car elle avait suivi la court devers le roy^ ainsi que le comte de Penthièvre.
de cet arrêt, et demanda son entrée immédiate en possession.
C'était la mine complète des héritiers de Commynes : il s'agissait non seulement de perdre les quatre cinquièmes de leurs propriétés, mais encore de verser plus de 100,000 livres (1). Hélène de Chambes lit une résistance désespérée. Son gendre était alors au service du roi en Italie (2); elle fit nommer M« Olivier AUigret, avocat au Parlement, curateur de ses petits-enfants, Fran^'ois, Jean, Charlotte et Jeanne de Penthièvre, et dès le 28 août 1515 elle obtint un arrêt qui lui adjugea les dépenses qui avaient été faites depuis 43 ans, sur presque tous les points de la seigneurie d'Argenton, par Commynes et par elle (3). — Une enquête rigoureuse eut lieu ; elle dura du 12 septembre 1515 au 29 janvier suivant. — Elle fut confiée à M® Germain Chartelier, conseiller au Parlement, qui mit yieuf jours à venir de Paris à A rgen* ton (4). Il se fit présenter tous les anciens comptes des receveurs, ceux des réparations et les pièces à l'appui; il procéda à de nombreux interrogatoires et à la visite des
(I) Dans les Lettres-Royaux du 2i octobre 1515, les fruits sont évalués à 1S0,000 ou 200,000 livres, et les réparations k 100,000 livres pour le chAteau et à 40,000 livres pour le reste.
(3) On ne le trouve de retour à Argenton que le 7 novembre 1515.
(3) Elle demanda aussi qu*on lui tint compte des dépenses qu*ellc et Ph. de Commynes avaient dû faire depuis 43 ans, à Paris, à Tours, h Poitiers, à Thouars, à C^Don, etc. pour la seigneurie d*Argenton.
(4) M* G. Chartelier, fMirti de Paris le 12 septembre 1515, arriva à Argenton le 91, et descendit à Thôtellerie de Jean Coutureau, marchand et hdtellier, oti pendait pour enseigne Vimage St-Julien. Les séances furent tenues au prieuré, qui était situé en face. — I/enqu^te se pour- •uÎTit K Bressuire, oti Chartelier descendit chez Lucas (rabriau, H rh<^teUerieoù pendait pour enseigne le Dauphin II y a encore aujourd'hui à Bressuire Thotel du Dauphin}, le 21 novembre 1515 ; — h Parthenay, 4 janvier 1515/6, où il descendit chez Jacques I^doux, h fhôtel de la Come-de-Cerf; — à Poitiers, 13 janvier 1515/C, à V Hôtel Notre-Da/ne;
— à ChAtellerault, 17 janvier 1515/6, chez Simon 13ernier, au Lion d*ov;
— à Ligueil, 20 janvier 1515/6, à l'hôtel de la TèteSoire. De là il reutra à Paris.
lieux. La première inspection sommaire du château d'Argenton eut lieu le 26 septembre 1515.
Une foule de circonstances imprévues vinrent entraver la marche des choses ; on avait besoin du procès-verbal d'exécution de Tarrét de 1469 rendu en faveur de Louis Chabot : mais il était à Moncontour et on n'osait y aller, car la peste y sévissait et on y enterrait jusqu'à neuf personnes par jour (30 septembre 1515) (1). — Jean de Chambes, seigneur de Montsoreau, demeurant au château de la Constancière, sommé par Hélène d'intervenir à l'enquête (27 septembre 1515), refusa de comparaître avant le retour de René de Brosse. — Vu la difficulté d'établir promptement le montant des réparations et améliorations faites à Argenton et ailleurs (2), M* Chartelier dut décider (12 octobre 1515) que provisoirement Jean de Châtillon jouirait de la moitié de toutes les terres en question, excepté des châteaux d'Argenton et de Villentrois où avaient été faits les plus grands travaux. Dès lors l'administration des domaines et la justice furent exercées à frais communs ; on cassa les sceaux alors en usage (de Chambes, Commynes et Bretagne), et on en fit faire d'autres aux anciennes armes d'Argenton (3). — D'après le 23^ article d'une ordonnance de Louis XII, il était enjoint aux membres de la Cour de ise trouver â
(1) La peste durait eacore le 36 octobre suivanL
(9) Il y avait plus de 400 articles h examine^.
(3) La façon des nouveaux sceaux d'Argenton coûta 6 livres pour six sceaux gravés et deux marques pour les boisseaux. Toutefois il se trouva qu'ils n'étaient pas conformes aux anciennes armes ; les croix n'étaient pas fleuronnées de la fleur de lis, et étaient dans un autre ordre. Aux contre-sceaux il y avait une barre et une bande qui n'étaient pas dans les anciennes armes, comme on pouvait le voira Parthenay et dans la chapelle du château d'Argenton, et à un sceau de cire verte appendu à un acte du 10 juillet 1446, qui fut remis à Guillaume Céleste, orfèvre à Bressuire, et à Pierre Mernache, peintre de Poitiers. — Ils avaient été faits par Jean Foullet, orfèvre à Parthenay, qui prit 10 sous pour les X^parer. — Voir : Pièces justificatives^ 2* partie, rC IX,
Paris à la fête St-Martin. Olivier AUigref, curateur des mineurs de Penthièvre refusa donc de rester à Ar^enion et partit le 9 novembre 1515, après s être présenté < tout € housté et esperonné » à l'audience (1), en ppjtestant de nullité contre tout ce qui serait fait après son départ. — Cependant, par Lettres-Royaux données à St-Gauthieren-Berry, le 26 octobre 1515, la duchesse d'Angouléme» r^ente du royaume, avait autorisé la poursuite du procès d'exécution et d'indemnités pour les réparations après la St-Martin, en reprenant tout l'historique de ces longs débats qui duraient depuis plus de 53 ans, et pour lesquels il s'agissait de 100,0i» livres réclamées de part et d'autre.
Llncident le plus imp'jrtant et celui qui devait avoir le plus de retentissement dans la suite, fut la sai^ie des terres de B«>êsse, Chilieuse, Bouville, Farcheville, etc., faite dès Tan 1508 p«>ur le paiement des 15,000 livres d'amende auxquelles Jean de Chàtilion avait été alors condamné envers Commynes. — Le 25 octobre 1515, par Lettres-Royaux donnée^ à L«>che>, à la requête de Jean de Chàtilion. Franri.âs P% consi'ierant que la ^omme à laquelle Hélène «!e Cham^e^ avait été condamnée p<jur restitution de? revenu- d'An.'ent'>n pendant 43 an-, s'élevait bien à ne^'f ringts >j»a de^'x cents miUe Hrres /ow/'nois et que, aprè- la -iéfalcaîr^û *\vl montant de- réparations faites à Ar^enton ^t ailleurs, elle était redevable à Jean de Chàtiiion de plu- -ie l»>i/>>i livre'?, ordonnait que l'on confjn^it le pn^-ce- *\^, B'>ê--e, CIiill»îrfj-e, B'^u- Tille, Farcheville. etc.. avec celui d'Ar^renton, et que compensât! >n fit faite -le- 15,*»> livre- pari-i- p*>ur lesquelles ce* terre- étaient en criée depni- sept an-, -ur le plus clair de^ -'/mme- die- par Hélène de Chanibe? à Jean de Châiiîion. (Iftn terre-» valaient, parait-il, isf)Sf]f} livres, et si la compen-ation n'était pa^ faite f Hélène d«
1) M» Caarut.^tT i\\ «- îjlj^ l*jfgr i»ey^ qu'ii '^nfjùx «a oîr*.
Chambes n'ayant en biens meubles et immeubles de quoi payer la moitié de ce qu'elle devait), Châtillon perdait le bénéfice de l'arrêt qui l'instituait propriétaire d'Argenton.
Hélène de Chambes était à table (dimanche 11 novembre 1515) quand le sergent royal François Bory vint pour lui notifier ces Lettres. Elle lui fit refuser l'entrée et il dut attacher son exploit à la porte du château. Le lendemain elle se dit malade^ ne reçut pas le commissaire du Parlement, et ne l'admit près d'elle que le mardi; mais ce fut pour protester contre l'assignation clouée à sa porte, € un jour de dimanche et feste d'apostre ou pareille (1) », et elle déclara en appeler.
En effet, le 23 novembre, elle obtenait à son tour des Lettres-Royaux de relief d'appel, données à Paris, interdisant la confusion du procès d'exécution de la terre d'Argenton avec le procès relatif aux 15,000 livres parisis. — Cette décision nouvelle ne faisait pas l'affaire de Châtillon qui voyait lui échapper le fruit de toutes ses démarches (2). Aussi les diflîcultés succédèrent aux diflacultés, soit dans les visites faites au château d'Argenton, avec les oflficiers, conseillers et serviteurs d'Hélène de Chambes (3 et 10 décembre) (3), — soit pour les comptes de Villentrois qui n'avaient pas été produits, et pour l'ouverture du château de cette seigneurie, qui n'avait pas
(1) C'était le jour St-Martin.
(2) Pendant deux mois il avait assisté personnellement, jour par jour, à toutes les audiences, avec son conseil, jusqu'au 19 novembre.
(3) Châtillon demanda que Ton constatât les ruines et les déinolitions faites au château sous prétexte d'améliorations et de réparations ; il demanda aussi que ses adversaires fussent condamnés à remettre le chârteau d'Argenton dans l'état oti il était en 1473, k Tépoque où avait été donné l'arrêt « sous couleur duquel messire Pb. de Commynes s'eatoyt c empare dud. chasteau, et en aussi bonne seurete qu'il estoyt lors. » Pour ces démolitions et autres, il requit une indemnité de 100,000 livres, prétendant même que importance des démolitions était plus grande que celle des réparations.
été faite; — soit pour la prise de possession du château de La Motte-Coppoux où se trouvaient des meubles appartenant à Hélène de Chambes.
L'enquête terminée (29 janvier 1515/16), mais non la procédure, les débats se portèrent désormais sur les terres de Boésse, Bouville, Farcheville, etc. Hélène de Chambes se retira à la Constancière (1), dans les domaines de sa famille ; mais René de Penthièvre resta provisoirement au château d'Argenton, jusqu'à ce que la question des réparations fût résolue. Le 20 février 1517/8 il offrit même de faire hommage à Renée de la Haye, dame de Passavant et de Mortagne, hommage qui fut ajourné jusqu'à la Pentecôte.
Hélène de Chambes n'abandonnait cependant pas la poursuite du procès de succession. Nous la voyons en février 1519/20, avec son gendre et le curateur de ses petits-enfants, produire au Parlement de longues séries de pièces afin d'établir ses droits à l'indemnité qu'elle réclamait pour les dépenses faites par Commynes et par elle. Mais il lui fallait aussi une compensation qu'elle trouvait dans les terres confisquées sur Jean de Châtillon. — Par appointement pris par devant Jean Verrier (2), commissaire du Parlement (11 juillet 1516), elle avait demandé l'exécution de l'arrêt du 28 août 1515, auquel Châj^illon n'avait pas voulu obéir, et qui lui accordait, en paiement des 15,000 livres parisis qui lui étaient
(1) Kn la paroisse de Brain-sur-AUonnes, k trois lieues de Saumur.
(2) M^ Jean Verrier fut commis le 14 mars 1515/6 à rexécution de rarrét du 38 aoAt 1515. Il se transporta sur les lienx le 26 mars 1516, après PAques, pour procéder à la déclaration réelle et actuelle des domaines alloués par cet arrêt à Hélène de Chambes, à laquelle, le 18 avril, le roi (étant à Lyon) octroya tous les droits de quint et requint, profits de fiefs et droits seigneuriaux qui lui appartenaient, à cause de Tacquitition par décret des terres et seigneuries de Boësse, Chilleuse, Farche- YiUe, La Maison-Rouge, Varennes, la moitié du petit FranqueTille et le grand Franqueville, à quelque .valoar qn* cet droits pussent monter.
dues, les terres et seigneuries de Boêsse, Chilleuse, La Maison-Rouge, Varennes, le grand Franqueville, la moi*tié du petit Franqueville, et telle part de Farcheville qui appartenait à Chàtillon, avec leurs dépendances.
Une première contestation s'engagea sur les flefs de Bou ville, Villiers et autres, que Chàtillon voulait faire distraire de l'exécution de l'arrêt, bien qu'à entendre Hélène, ils eussent toujours fait partie de ces seigneuries (1). C'était à Farcheville qu'étaient les prisons et qu'avaient lieu les assises de Bouville; c'était à Farcheville que se payaient les censives et les redevances de toute nature de la chàtellenie de Bouville et Villiers (2). La portion de la chàtellenie de Farcheville et Bouville, qui appartenait à Jean de Chàtillon, s'étendait jusqu'au grand Franqueville et au territoire de Puiselet. La séparation de la chàtellenie de La Ferté-Alais et de la chàtellenie de Farcheville était faite par la grand'rue de Franqueville, qui est le grand chemin par où l'on va d'Ëtampes à Milly et à Maisse ; les terres à gauche de la route étaient tenues en censive de Farcheville ; celles de droite étaient en la mouvance du fief de La Maison-Rouge, assis en la chàtellenie de La Ferté, et qui était un fief séparé, également adjugé à Hélène de Chambes. Elle accusait Jean de Chàtillon, dont la continuelle résidence était au château de Farcheville, qui était « de grand cir- € cuit, estendue et magnificence », de vouloir en distraire tout le revenu et de ne lui en laisser que les parois.
Une contestation semblable s'engagea à propos des fiefs
(1) Cela semblait d'autant plus vrai, disait Hélène, que a le chastelde c Farcheville estoit de tout temps et jusqu'à présent tenu et repute le c principal manoir et lieu seigneurial de la terre, seigneurie et chastelc lenie de Bouville et Villiers en Bauce, et n'ont este reputes que pour t une seigneurie, sous le nom de Farcheville. »
(2) Le chAtel et chàtellenie de Farcheville et Bouville était tenu à foi et hommage du roi, sous une seule foi et hommage, et Villiers était la paroisse de la chàtellenie de Farcheville.
de Boèsse et Chilleuse-en-Gâtine, à propos du flef de Boessy, et des fiefs de Villiers, du Noyer, du Ponceau, que les uns prétendaient être, que les autres soutenaient ne pas être dépendants des fiefs décrétés. — Les ordonnances se multiplièrent pendant quatre ans, sans amener de résultat, et Jean de Chàtillon mourut en 1520 laissant ses deux fils, Tristan et Claude de Chàtillon, poursuivre cet interminable procès.
Je ne saurais dire par suite de quel concours de circonstances Hélène de Chambes, René de Penthièvre et W Olivier Alligret furent condamnés à payer aux deux frères 17,000 livres 1 sol 9 deniers parisis. Faute de paiement, commission exécutoire fut donnée à Argenton le 15 octobre 1521 pour saisir sur Hélène les terres de Chilleuse, Boèsse, La Maison-Rouge, Vairennes, le grand Franqueville, la moitié du petit Franqueviile, et la portion de Fai'cheville qui lui appartenaient (1). — C'était encore une nouvelle complication et il est diflîcile de s'orienter dans ce dédale inextricable de revendications. — En 1523 je retrouve un autre procès relatif aux bois de Beaumont qui avaient été coupés et vendus pendant les criées de 1506 à 1515. Hélène avait été obligée de renoncer à ses prétentions sur Bouville et sur Villiers-en-Bauce. Mais Tristan et Claude de Chàtillon allaient plus loin. Non seulement ils avaient fait vendre à Jean Texier, huissier, la seigneurie de Varennes et de La Maison-Rouge, mais ils soutenaient que la chàtellenie de Farcheville, propre-
(1) Cet arrêt fut signitiê k Holène, qualidée dame de Montsoreau, le Il novembre 1521, au chilteau de la Coiistancière, par le serf^ent royal Guillaume de Nouault, qui ne put parler qu*à Franooid de la Couple, écuyer, son maître d'hôtel, et h Li^çier Voyer son chapelain, qui d'abord déclarèrent qu'elle était malade, puis qu'elle était absente, quand (d'après le témoignage de certains paysans) non seulement elle était au chdteau, mais encore « elle estoit preste d'entrer <lans la chapelle dud. lieu de la c Constanciere, pour entendre la mosso. » Copie coUationnée de cet exploit fat remise par Doche, sergent h cheval au ChAtelet <le Paris, k (Guillaume Brusseau, laboureur, demeurant k La Maison-Kouge, au nom et comme procureur d'Hélène de Chambes.
ment dite, « se consistait seulement au chasteau dud. € lieu, et en ung petit carre de terres labourables que € quelques bonnes gens de la tenoient a censive et autres « debvoirs de grain qui ne sauroient monter par an a « quarante sols en argent, et en grain un muy, mesure € du lieu (1). »
S*il en était ainsi, les domaines obtenus par Hélène de Chambes, en compensation d'Argenton, se réduisaient à bien peu de chose, car Claude de Châtillon était entré en possession d'Argenton depuis deux ou trois ans.
A partir de ce moment, je ne puis indiquer que les grandes lignes de ce procès si rempli d'incidents de toute sorte. — René de Penthièvre mourut le 1«' août 1524; Hélène de Chambes lui survécut quelques années et mourut le 11 février 1531/2, conservant encore quelques illusions sur l'issue des luttes judiciaires qu'elle avait eu à soutenir depuis si longtemps (2). Ses restes furent réunis à ceux de son mari et de sa fille dans une des chapelles des Grand s-Augustins à Paris. On voit encore sa statue à genoux et celle de Commynes, au musée du Louvre (3). Elle méritait de passer à la postérité avec
(1) Le 14 décembre 1539,. Hélène de Chambes prenant fait et cause pour messire Ligier Voyer, prêtre, son procureur, obtint des Lettres- Royaux de relief en cas d'appel, pour faire comparaître devant le Parlement Gacian Baujou, prévôt de Bouville.
(2) Cette date, que je donne pour la première fois,, se trouve dans un cahier en papier, de 1536/7, contenant un Mémoire pour M, le duc d'EtampeSt comte de Penthièvre^ demandeur en matière pétitoire pour raison du châtel d*Argenton, etc. . . — Le 20 mai 1538, noble homme Mathurin de Terves, maître d'hôtel d'Hélène de Chambes, dame d'Argenton, alors absente, avait acheté pour elle de Pierre de Tonnays, seig' de Tonnaya, pour le prixTie 300 livres, « nombrees, poyees et livrées en lx c angeîotz, li escus sol et le surplus en monnoye nombree, » une maison a (este et ses dépendances, assise en la ville d'Argenton.
(3) Af"« Dupont y Notice, etc., pp. cxxxi, cxxxii. — M. Chantelauze en a donné une magnifique chromolithographie, en tète de son édition des Mémoires de Ph. de Commynes, Paris, Didot, ïnS* 1881.
d dont elle fox non seulement la fidèle épouse, mais aussi lanxiliaire dévouée et active (1).
La cause des Penthièvre et leurs prétentions sur Argenton étaient fort compromises : cependant les débats durèrent encore près de trente ans. Philippe de Chambes. seigneur de Montsoreau. neveu d'Hélène et deCommynes, flit appelé eu garantie (2) par Jean III de Penthièvre, petit-fils de Commynes (3). qui plaidait au pétitoire, contre Claude de Chàtillon, seigneur de la Orève. Ce n'était que justice, car évidemment Ph. de Commynes avait cru acquérir un domaine sur lequel les droits de son beaupère, Jean I*' de Chambes, étaient assurés. Jean II de Cbambes, Marie de Chateaubriand, sa femme, et plus tard
(1) n nous reste une lettre d*Helèae de Chambes. veuve de Ph. de Coiumynes, adressée à Hîlaire Coiereau, procureur d'Arg«?ntou, à Vouvans. EUe doit ^tre datée de 1511 à 1515.
Suscription : c Au procureur d'Argentou, M» Hylaire Cotereau, « Procureur, j'ay reu ce que m'avez escript : je vous renvoyé huit c frans et ay fait compter vostre quictance de cinq st^us : vous dictes que € TOUS Tiendrez d*icy a quinze jours qui est bien atart si me semble c pour mon affiiire. Car je me doupte que a Saulmur, il fault estre lundi € prouchain. Touchant toutes les autres choses qui vous touchent, vous
€ ou moy {illisible) vous entendez que vous ne vîntes point
€ . . . . a Saulmur heures près que vous ay mise f^ lignes effacées) et € devez congnoistre les affaires que j'ay eues ceste anntn?. Je croy bien € que Tostre femme vous veult bien tenir de la et quant vous aurez parle € a moy vous ferez ce que bon vous semblera, car je ne vous ay point « force jusques ycy ; aussi ne le voudrois-je point faire. De rien fynir, c . . . . sans estre sur le lieu, il nVst possible, et si vous ne venez a tant pour € aller lundi a Saulmur envoyez moy le double de rappoinct«»ment. Ton- € (efois si j*estoye vous, je prendroys a honte d'avoir commence les chose» € et de les achever pas. Kf a Dieu i>our qu'il v<>us doint ce que vvms € desirez. A Argenton ce penultienne jour de s<»ptembre.
€ La vostre : IIki.knk dk rii.vMHKs.
c Vostre fils n'a pas voulu disner céans qui n'est pas bien lait. »
{Collection de M. Etienne Charamy ; la copie m'a ét«» comniuniqu«V par M. Chantelauze.)
(9) Par arrêt du Parlement du 15 f^^vrier 153«»,7.
(3) Il avait eu le triste cournge d'épouser Anne de PisseltMi, duchesse d*Etampes, maltresse de François I*' (1530 \
François de Chateaubriand, tuteur de Philippe de Chambes, avaient pu se soustraire à cette garantie que l'influence de la duchesse d'Etampes réussit enfin à faire obtenir à son mari.
Il était d'autant plus important d'essayer de porter remède au mal que, depuis l'arrêt de possessoire, donné le 21 juillet 1515, une grande partie des domaines d'Argenton avait été aliénée par Tristan et Claude de Chàtillon (1).
Pendant quelque temps le duc d'Etampes put se croire fondé à avoir gain de cause, et le 9 février 1554, il échangea la moitié de la seigneurie d'Argenton contre celle de Paluau, avec Claude Gouffler, comte de Carnas et de Maulevrier, marquis de Boissy, grand écuyer de France, époux de Françoise de Bretagne, à charge à ce dernier de suivre le procès pendant contre Claude de Chàtillon (2). — Enfln le 13 mai 1560, ce dernier obtint un
(1) c Convient entendre que, depuis led. arrest de possessoire, donne Tan 1515, quelques parties de ce qui fut adjuge aud. Jehan de Chastillon ont este aliénées, savoir : la moitié de la seigneurie de Lairegodeau^ vendue par Tristan, tiis aisne dud. Jehan de Chastillon, a Georges Reneau (f )« dont partie est au fief de Parthenay, appartenant a la duchesse de Liongueviile, comme ayant l'administration du duc de Longueville, son fils, laquelle a retire par retrait féodal ce qui est assis aud. fief et seigneurie de Parthenay, et jouit du surplus, qui n'est aud. fief, led. Reneau acheteur ; — la moitié de la seigneurie de Gourge^ vendue par led. feu Tristan aux Pidoux de St-Lou, appartenant depuis a moud, seig^" le duc, par retrait lignager que fist lad. dame Hélène desd. Pidoux ; — la moitié de Souvigney aliénée par led. Claude, et aussi la moitié de Precigne auxd. Pidoux qui en jouissent ; — aussi led. Claude a transporte la moitié du chastel, chastellenie et seigneurie de Villentras a mond. seig*" le duc qui en jouit ou madame de Bressuire, a titre d'icelle seigneurie, dont est bon voir la Lettre de transport fait par led. Claude, qui fut passe a Paris et s'il est fait sans yndice du petitoire quant auxd. seigneuries... »
(2) Par suite d'un partage, Claude de Gouffîer possédait déjà Tautre moitié d'Argenton, du chef de sa femme. — Les clauses du contrat de René de Penthièvre et de Jeanne de Commynes n'avaient donc pas été exécutées et Philippe de Commynes avait échoué dans ses rêves d*agrandissement de la baronnie d*Argenton.
arrêt définitif, « par lequel le duc fut condamné a se « départir de la détention de la moitié des terres et sei- € gneuries de la Motte-Coppoux, la Motte-Brisson, Vil- € lentroiSy Lairegodeau, le Beugnon-en-Gàtine, Vauzelles, f Gourgé, Pressigny, Souvigné, Agenais et la Vacherasse, € avec toutes leurs dépendances, et des autres terres et € héritages qui avaient appartenu à défunt Antoine d'Ar- € genton et Louis Chabot, et en laisser la libre possession « à Claude de Chàtillon (1). »
Le procès de succession d'Argenton était terminé : il durait depuis cent ans. Antoine d*Argentou avait bien dit qu'en haine du procès d'interdiction qu'on lui intentait, € il ferait telle chose pendant qu'il vivroit que jamais ses € héritiers n'amenderoient après sa mort de chose qu'il € eust. ...»
Le fils aine de Claude II, Charles de ChAtillon, mourut en 1604, sans postérité. Son second (ils, Gilles de Chàtillon, né en 1574, et baptisé à St-Gilles d'Argenton, était encore baron d'Argenton au moment où André Duchène publiait son histoire de la maison de Chàtillon-sur- Marne (2).
Voici ce qu'écrivait Colbert, en 16G4 (3) : « Monsieur le € baron d'Argenton, de la maison de Chàtillon-sur-Marne, € et issue des comtes de Blois, est une des plus illustres € maisons de France. Il porte de gueules à trvis pcUes « de vair au ehef d'or. Il fait sa demeure à Argenton € près Thouars. Cette terre qui vaut 3,000 livres de € rente (4), est tout son bien, encore est-elle saisie réel-
(1) André Duchesne^ ibid., P» 514.
(î) Paris, in-f», Sébastien Cramoisy, 1H21.
(8) Mémoire sur la noblesse du Poitou, dressé par Colbert en 1661 (Revue historique de la noblesse, par A. liorel d'IIattUrive^ Paris, in-8v t. II, 1841, p. V29\
(4) Cette somme <loit être multipliée par 4, pour avoir la valeur actuelle, et représente 12,000 francs, c'est-à-dire la 7« ou 8' partie de ce que valait la baronnie d* Argenton à la fin du xv* siècle.
« lement pour ses dettes. Elle consiste en la ville dud. € Argenton, un fort chasteau, juridiction sur les paroisses € deBreuil,Moustier, La Coudre, Chambroutet, Voutegon, € St-Sauveur, St-Aubin-du-Plain, St-Clémentin, Estus- « son, Beaulieu et partie de Massay, foires, marchés, « fours et moulins banaux, droits de péage en plusieurs € endroits. »
Aujourd'hui Argenton est un simple chef-lieu de canton du département des Deux-Sèvres ; le château construit par Philippe de Commynes a été brûlé en 1793, et n'a plus que des ruines à montrer au visiteur.