SUR
PHILIPPE DE GOMMYNES
PREMIERE PARTIE LA FERME DU SEL AUX PONTS-DE-CÉ ET LA GALÉASSE NOSTRE-DAME
« Des foibles qui ont division,... celluy qui aura t bonne cause, et la pourchassera bien et des- « pendra largement, a longueur de temps aura « raison, si la court (c'est a entendre le prince...) • n'est contre luy. »
(Ph. D£ Commyicss, Mémoires, Y, 18, Ed*" de Mlle Dupont, t 2, p. 137).
Une des premières faveurs qui furent octroyées par Louis XI à Coramynes, en récompense de sa défection, fut une pension annuelle de 6000 livres, dont 4000 à prendre sur « toute la revenue de la crue de LX sols pour chascun « muy de sel passant aux ponts de Sée, » à partir du l®»" mars 1472/3 (1).
(1) D'après les Lettres patentes du 28 octobre 1473, Commynes avait le droit de faire lever cette crue « soubs ses mains, par ses commis et
« députes, ou la bailler a ferme, ainsi que bon lui sembleroyt a quel-
« que valeur que icelle crue puisse monter, laquelle valeur ne lui sera « décomptée sur sa dicte pension que pour la dicte somme de 4000'* par « an,... et s'il advenoit que la dicte crue... fust de plus grande valeur par « an, le surplus en demourra a icelluy nostre conseiller et chambellan... •
{Mém. de Commynes, t, 3jp. 20'20).
Je ne sais à qui fut allouée la ferme pendant les trois premières années : mais, du l®"" mars 1475/6 au V mars 1478/9, elle était confiée, au-dessus de sa valeur primitive, à une compagnie de marchands de Tours (Jean Brizeau, Jean Briçonnet (1) et Raoullet Toustain), pour XIV mille francs ou XIV mille CC livres (2).
A l'époque du renouvellement, tout alla mal : fermiers et concessionnaire, tous voulurent bénéficier de la situation. Commynes (si nous en croyons un mémoire, peutêtre rédigé par lui, et présenté à la Cour des aides en 1484) fit publier à Tours le bail de la ferme des Pontsde-*<;é (3). A la séance de l'adjudication se trouvèrent des marchands d'Angers, de Tours, d'Orléans et de Saumur. Défense leur fut signifiée de faire « ensemble aulcunes » pactions ou monopolles au préjudice de la dicte ferme, » qu'ils mirent cependant à vil prix, « comme a X ou XII
(1) Ce Jean Briçonnnet, dit le jeune^ était ronde de Guillaume Bri- ^nnet qui devint plus tard cardinal, n appartenait à cette grande bouiv geoisie de Tours où Louis XI trotivÀ nombre de serviteurs intelligents et de familiers dévoués. — « Jean Briçonnet le jeune fut d*abord élu sur le fait des aides pour la guerre à Tours (1446-1453), puis commis à la recette des deniers de la confiscation de Jacques Cœur, puis encore receveur des aides de la province de Tours, et receveur pour le paiement des gens de guerre (1466, 1468 et 1469), notaire et secrétaire du roi, maire de Tours (1469)... 11 faisait le négoce en même temps qu'il ma* niait les deniers du roi. Cétait un des riches et puissants marchands de Tours dont le commerce s'étendait au loin dans les pays étrangers et particulièrement sur tout le littoral de la Méditerranée. En 1470, Louis XI le chargea, conjointement avefc Jean de Beaune, son beau-père et associé (père du fameux Semblançay), d'une mission commerciale en Angleterre. La même année il fut envoyé k Berne... * A. de Boislisle : Notice biographique et historique sur Etienne de Vesc, dans V Annuaire- Bulletin de la Société de V Histoire de France, t. xvi, année 1879, 8»* partie, pp. 305-310.
{%) Pour apprécier l'importance des sommes dont il est question dans ces procès, il ne faut pas oublier que la livre, à la fin du xv* siècle, représente environ 40 francs de nos jours.
(3) La publication fut faite par Jean Pellieu et Gilles Le Flamand. L'adjudication devait se faire b un jour fixé « de a 10 heures de nuyt, a » la chandelle... eu l'auditoire du bailli de Touraine. •
mille francs,... et attendoient que aalcun d'eux n'y voullut plus mettre enchères et que la chandelle fust brullee. » En présence de cette attitude, les commissaires à ce députés refusèrent de faire l'adjudication, et conseillèrent à Commynes (l) d'envoyer proposer aux fermiers sortants de reprendre le bail pour l'ancien prix (2). Brizeau, Briçonnet et Toustain s'y refusèrent d'abord, « sperant que per- € sonne aultre que eulx n'y osast mettre pris et que, pour € cest moyen, ils l'eussent a tel pris qu'ils vouldroient. » Mais quand ils virent leurs manœuvres déjouées et la ferme donnée à des marchands d'Angers, avec une augmentation de deux ou quatre cents francs, ils comprirent leur faute (3) et, au bout de cinq ou six mois, Brizeau offrit 800 ou 1000 francs de plus que ne payaient les Angevins. Il fit remarquer en outre à Commynes € qu'il y avoit € ordonnances et ooustumes notoirement tenues et gar- € dees par tout le royaulme, qui estoit que de trois en « trois mois on pouvoit tiercer ou doubler toutes fermes « royalles. » — Néanmoins, si on lui donnait la ferme, Brizeau « commandoit que le sieur d'Argenton lui baillast € quittance de l'outre plus des XV mille GC ou CGCO « livres » payées par les Angevins qui alors ne pourraient élever aucune plainte.
Commynes accepta; mais Brizeau ne lui semblant pas assez « recevant », il voulut avoir pour « pleiges et principaulx preneurs, » Briçonnet et Toustain. Il donna la quittance qu'on lui demandait, mais « sans recevoir ung € denier de plus des dites XV mille CC ou CCCC livres a € quoy la dicte ferme avait este mise. »
Alors les fermiers, en gens avisés, firent passer tant
(1} Commynes était alors à Chinou.
(i} Ce prix était de « xiiii raille francs ou xiiii mille ce livres. »
(3) En effet « ils perdoient beaucoup a gagner, voyre et si ne pourroient • si bien faire leurs marchandises eu plusieurs sortes et qualités comme « ils avoient fait. »
de sel par les détroits Aea Ponts-de-Gé, i)ernlant un an et demi, que la ferme était manirestement perdue pour l'avenir.
Peu après survint un incident d'une certaine gravité. Le roi Louis XI, < pour aulcunea causes,... Ilst partir de « Tours Toustain et Briçonnet, et les relégua en la ville « de Montpellier, dont et de laquelle relegacion le seigneur « d'Argenton l'ut très desplaisant, pour ce qu'ils estoient « ceulx qui le dévoient payer. »
Par surcroît de mésaventure, Brizeau mourut.Commynes resta sans fermier, et « se trouva fort hebay comment il « avoit a soy gouverner et conduyre pour estre sati.-^faict... « tant du temps qui estoit ja esclieu comme d'iceuli « qui estoient a eschouer. » — Quelques « gens de bien < et de justice i» furent d'avis qu'il IHgérer la fernie«par « ung sien feable... jusques a ce que quelque ung rece- « vant se feust compareu pour Briçonnet et Toustain. » ^C'était le parti qu'allait prendre Commynes, quand la veuve de Jean Brizeau, Jacquette Hamelin (1), intervint près de ses gens, demanda à être maintenue, promit de payer régulièrement et même de donner en outre « ung bien bon cUeve! de mil escuz. »
Commyne.s ne céda aux instances qui furent faites près de lui qu'après une certaîtie résistance (2), mais enfin les mille écus qu'on lui proposait le dédommageaient de la
(1) Son bul. dil Commj'i vraie valeur de Ja ferme, e[ des ■ facteurs et
l'empêcher qa' e pu* laïi
serviteurs de a<
(S) il diuit : t que c'eelojl une femme encore» reufve, et que de aei
■ facultés il n'esloyl [ihs tiieii certaiu, et nultrea telles pnrolles doulces
■ et gracieuses, et BUasi que elle pourrait bien assayer a icelle ferme
■ des gens qui j l'eroîent encore» descendis grand foison de sel, par
■ le uiojen de quoy ils pourrolent du tout atintchiler la dicte ferme pour
■ le temps advenir, eomiliu avoienl jh commence a faire Briçonnet et • Toustain. ■
perte qu'il pourrait faire plus tard (1). La veuve Brizeau n'avait pas d'argent comptant; il eoaaeiitit ( € quoiqu'il € eustdeu entendre avoir promptemenit la somme conve'- € nue » ) à ce qu'elle lui signât une obligation (2)^ sous réserve « que le sieur d'Argenton ne donnast aulcun € empeschement de la jouissance de la dicte ferme. » Le paiement intégral fut fait, quatre mois et demi après (3), € voluntairement et sans contraincte et aultres parolles, € menasses, force ne viollence, » et la veuve Brizeau fut tranquille jusqu'à la fin de son bail (l®*" mars 1481/2).
€ Néantmoins, quant elle vit, après la vie du feu roy € Loys, que le sieur d'Argenton n'estoit si près du roy € nostre sire,... comme il avoit este d'iceluy feu roy Loys « son père, et que il estoit bruyt qu'on le voulloit mal € recompencer des grans biens et services que il avoit € faiz au feu roy Loys et au royaulme, — elle, afin de le € cuider esclandre ou pour exigez de luy quelque somme € d'argent parfaulx et subreptif donne a entendre, impe- € tra, des le mois de février mil III*' IIII" et quatre, € des Lettres royaulx » où il lui fut fait commandement de restituer les mille écus en question, « ensemble plu- € sieurs dommaiges et interetz que elle avoit euz et € souffers. »
(1) Commynes prétend quMl ne vit pas la veuve Brizeau o ne celle « foiz la, ne auparavant, ne depuys, et il s'en alla avec le roy devers c Vendosme, Chartres et illec autour. •
(2) Cette obligation fut faite à Tours, par devant notaire,^le 24 avril 1480 après Pâques, sous la caution « d'honorables hommes Yve Leboutillier c et Hamelin Charpentier, bourgeoys marchants demeurant a Angers et € au Pont de See. •
(3) c Je Jehan Lefevre secrétaire de Monseigneur d*Ârgenton et en son nom confesse avoir receu de lad. veuve de Jehan Brizeau Yve Leboutillier et Hamelin Charpentier tous nomm<;s au blanc de ces présentes la somme de mil escus d'or en laquelle somme les dessus dits estoient tenus a mon dit Seigneur d'Argenton pour les causes enumerees ou dit blanc I^ xii« jour de septembre l'an mil iii« un". »
En 1493 nous retrouvons ce Jean Lefèvre, devenu procureur au Parlement, et continuant de faire les affaires de Commynes dans le procès qu*il soutenait à propos de Tofiice de sénéchal de Poitou.
Commynes mit opposition à l'entérinement de ces Lettres : de là un procès. — A n'entendre que son récit, il avait loyalement agi, et Ton profitait de la disgrâce dans laquelle il était tombé pour le dépouiller (1). — Mais était-ce bien la vérité ?
S'appuyant sur les termes de la donation que lui avait faite Louis XI, il avait employé tous les moyens pour augmenter le revenu de la ferme des Ponts-de-Cé; Il l'avait élevé de 4000 à 6000 livres dont toujours € il « avoit e^ite bien et deuement paye, de terme en terme. »
Après le décès de Brizeau (2), il avait voulu effrayer sa veuve « par grosses parolles comminatrices » (3), et il n'avait cessé de la persécuter, « elle qui estoit simple femme € et depourveue de conseil, » abusant « de l'auctorite que il € avoit a Tentour de la personne du roi. » Les choses en étaient arrivées au point qu'elle* avoit mieulx aime faire « traicte avecques luy et luy donner quelques sommes «^'argent pour une foys, et que sa ferme luy demourast, € pour obvier a plus grans dommaiges. »
Bien plus, malgré l'engagement contenu dans Tobligation du 24 avril 1480, « ung an et demi auparavant le « terme fini de la dicte ferme... occultement et de son « auctorite, sans observer et garder les solempnites « requises es bailles, )^ Commynes avait engagé sa ferme
(1) Déjà, quelques mois auparavant, Charles VIII, par Lettres du 23 septembre 14B3, Tavait condamné k restituer aux La Trémoille la principauté de Talmont confisquée par Charle.n VII, en 1434, sur le seigneur d'Amboise, et dont Louis XI lui avait fait présent en octobre 1472 ; il devait définitivement perdre, en juin 1489, le procès qu'il intenta à ce sujet.
(2) On prétendit qu'il avait été averti que cette ferme « estoit en train, « par la pressante diligence et conduyte d'icelluy defunct et ses aultres c parsonniers, de valloir plus largement d'argent que la somme de xviii" c livres. »
(3) Ces menaces avaient été proférées c nonobstant quelques remons- € trances que elle seust faire... jaçolt quelles feusseut peremptoires. »
à Jean Moreau, fournisseur de tous les greniers à sel contribuables des Ponts-de-Cé, € pour et au moyen que « le passaige durant le temps que icelle veufve avoit « retenu feust nul, parcequ'il estoit en la faculté et puis- « sance de Moreau d'empescher et faire différer que on € passast aulcun sel durant icelluy an et demi.
Cet acte frauduleux avait rapporté XIIF livres à Commynes, et Moreau , « pour se recompencer d 'icelle somme, . . . € fist traicte exprès avec les marchants que durant icelle « année et demye... ils ne passeroient aulcun sel par le € Pont de See, ne aucuin destroit de la ferme. » De son côté, il s'était bien gardé « de faire aulcune fourniture « ne descente de sel es greniers que il avoit reservez a € luy a fournir. » — Les conséquences furent un dommage de plus de VI™ livres pour la veuve Brizeau, et € plusieurs inconveniens a la chose publique. »
Ce Jean Moreau était un marchand, d'une vieille famille de Tours, alors grand ami de Commynes, et comme lui attaché au service de Louis XI (1). Ce que nous savons de lui nous permet de croire que, comme la plupart de ceux qui entouraient alors le roi, il était peu scrupuleux sur les moyens de faire fortune (2). Aussi, quand on put parler librement, ne craignit-on pas d'accuser ces favoris d'un autre règne. « Il en a admendede W mil escuz et plus » au sieur d'Argenton d'avoir servi le roi, disait la veuve Brizeau ; à elle et à ses parsonniers il en a coûté « de « pertes plus de cent mil livres. » Elle mettait Commynes
(1) c DictuB Philippus de Commynes, propter magnam amicitiam et c familiaritatem que erat inter ipsum et Johannem Moreau, scutiferum « scutiferie domini nostri régis Ludovici, vita functi, eo quia eodem
c tempore ambo simul erant illius continui servitores »
« Anno u* cccc* nu" tercio et mense aprilis. •
{Pièces de procédure pour la galéasse N. D., Archives des Côtesdu-Nord).
(3) « Sous un prince si rusé tout le monde raffinait sans doute ; c'était • la manie du siècle, c'était la fantaisie de la cour. • {Boêsueî : Panégyrique de S^ François de Paule).
au déâ de nommer les marchands qui avaient fait une entente pour mettre sa ferme à vil prix (1), et elle lui disait que, « sauf sa révérence, il y avoit d'aussi gens de € bien en leur estât que luy,... et estoit bien besoing qu*il « y en eust,.. et au temps de quoy il parle il les repu- « toyt telz...pour ce qu'il ne congnoissoit que lesienpro- € pre en desprisant ung chascun. » D'ailleurs ce n'était pas à lui, mais au roi ou à ses commissaires de faire le bail de la ferme ; € mais le «leur d'Arf^nton, qui « e«toU pour loim Roy » voulait user des prérogatives royales, « ce qui estoit très mal faict a luy. »
Il avait outrepassé ses droits en donnant la ferme aux marchands d'Anjou ; en la cédant de nouveau à Brizeau, Toustain et Briçonnet, il n'avait agi que dans son propre intérêt, puisqu'il en retirait III™ VIII^ livres de plus (2) : « et n'est pas de merveilles » qu'il se soit ainsi conduit, « veu sa complexion qui ne feut jamais aultre « que de faire son proufflct. » Il avait donné quittance de XTIII"™ livres pour trois ans, mais, malgré son dire contraire, il les avait bel et bien reçues (3) et pendant ce
(1) « n les met ea termes generaulx comme 8*il estoit ainsi que es c dictes villes il ne feust trouve un homme de bien, qui est très mal c dict et mal parle pour ung chevallier. »
(2) « Repondent les dicts demandeurs que quand ils n^eussent jamais
c eu la dicte ferme, ils n'en feussent ja demoures derrière, et que toutes « fennes c^est la fille au villain^ qui plus en baille il Va : et pour ce qu'ils c en baillèrent plus que nul aultre de m" viii^ livres, elle leur demoura, c en quoy faisant ils ne furent aulcunement avantages, mais fut le
« sieur d'Ârgenton qui en eust le prouffîct et encores n'a il este con-
c tent, car.... comme ingrat et non congnoissant le grant bien qu'on lui c faisoit, il a exige sur la dicte veufve femme du dict BrizeaUf femme « ignorante, la somme de mil escuz dont a présent est question. >
(3) Comme surcroît de précaution, Commynes avait exigé que Brizeau c baillast pour pleiges et principaulx preneulx Briçonnet et Toustain... « qui estoient bon pleiges de cent mil livres... et devoit suffire du dit « Brizeau, quelque chose qu'il plaise a dire audict sieur d'Argenton, car « la ou il n'y eust eu que luy, il estoit solvable de toute la dicte ferme. » Du reste, dans tout ce qu'il alléguait, il n'y avait que de frivoles raisons. Ce n'étaient pas, comme il le voulait faire croire, les fermiers qui avaient
temps il n'était passé de sel que la quantité rigoureusement nécessaire, attendu que « selon les ordonnances royaulx, € les greniers doivent estre fourniz pour deux ans. »
C'était « contrairement a la vérité » qu'il parlait des démarches faites près de lui par la veuve Brizeau pour conserver la ferme après la mort de son mari. Bien au contraire, c'étaient ses gens qui l'avaient menacée de la lui ôter et qui « tellement la menèrent de parolles que € elle qui estoit ignorante et craintive que le sieur d'Ar- € genton ne lui fist ou pourchassast aulcun dommaige, € veu l'auctorite que il avoyt entour de la personne du € Roy, meisme qu'elle veoit que Briçonnet et Toustain, € soubs quelque occasion et par mauvais rapports, € estoient reléguez a Montpelier, doubtant thumber « en cest inconvénient ou en aultre dommaige, » elle avait consenti, bon gré, mal gré, à souscrire l'obligation des mille écus, « ce qui feust très mal et laschement faict au € sieur d'Argenton, » car sa conduite envers une pauvre veuve était non seulement injuste, mais « chose inhu- € maine (1). »
fait passer une grande quantité de sel par les Ponts-de-Cé ; n*est-il pas vrai que « ce sont les mariniers qui le passent quand ilz veoyent leur « bon, et aussi quand la rivière est bonne et grande f Et y a les deux parts « de Tan et mieulx que on n'en sauroyt passer par les destroits de la « dicte rivière parce que la rivière y est si petite que n*est batheau qui « voyse par la rivière, et y en passe aulcunes foys plus en xv jours que c il ne faict en demi an. • En outre, Toustain, Tun des fermiers, « avoit sur la rivière de Loire peu de greniers et comme riens ; mais « tout son faict estoit en Normandye, et pour tout le sel que luy falloyt « passer par la dicte ferme n'eust sceu valoir par an vi« francs, et que « s'il n'eust eu les greniers que il avoyt, ung aultre les eust euz et que « les eust fournis comme lui, et qui vouldroit empescher de passer le sel « par la dicte ferme ce seroyt grandement le dommaige du Roy et de la « chose publique, meismes que selon les ordonnances royaulx les grec niers a sel doivent estre fourniz pour deux ans. »
(l) « Cela est cler et manifeste que ce a este par Texortation « sedicion, menasses et aultres mauvaises pratiques menées par ledict « d'Argenton, ou ses gens, a elle qui estoit nouvellement veufve, ignoc rante en telles matières et despourveue de conseils, et par la crainte,
Commynes, tombé du faite de son ancienne grandeur, avait beau dire que les Lettres obtenues contre lui étaient subreptices et « taisoient la vérité telle qu'elle est, » la veuve Brizeau maintenait ses accusations et offrait d'en prouver le bien fondé « se mestier estoit (1). »
Ces démentis continuels et ces violentes attaques piquaient Commynes au vif; il n'était pas, disait-il, « ung « imputeur de gens ; . . . et n'estoit qu'i7 est congneu de € toutes gens de bien, aussi bon et honneste chevalier 4c que il y a en France, sans avoir faict mal ne desplaisir € (2) a personne qui soit veu, l'auctorite que la dicte « veufve dict qu'il avoit entour du feu roy Loys, plusieurs « personnes en eussent peu avoir imaginacion aultre que « a la raison (3). »
Mais la veuve Brizeau, « s'en rapportant ad ce que en « est de la bonté de Commynes, » révélait à sa charge et à celle de Moreau des faits entachés d'indélicatesse et
« menasses dudict éC Argentan ou de ses gens que elle redoubtoyt, qui c n'estoyt sans cause, veu le règne qui couroyt lors, ainsi qti'il est « asses notoire... Et quand elle eust este si ignorante que de avoir c vouilu bailler iceulx mil escuz, veu que elle n'en devoit riens, le dict c sieur d*Argenton, se eust este que doyt estre, il ne les deust avoir « pris >
(1) Commynes se retranchait en vain derrière cette réponse dilatoire qu'il ne pouvait lui avoir t'ait de menaces « car jamais il ne parla a c elle... et a tousjours ayme ceulx qu'elle dit estre ses parsonniers, • et qu'il n'aurait jamais songé k demander les mille écus si elle ne les lui eût fait offrir : « La veuve Brizeau n'estoit point si folle que de avoir fait « offrir au Sieur d'Argenton les mil escuz, sans avoir este bien menée € du dict sieur d'Argenton ou de ses gens, et quand elle Teust faict c comme bon chevalier doibt faire, il ne les deust avoir pris. • Sa conduite était donc de tout point condamnable « en bonne raison c quant il ne seroyt ne juge ne justice. • — Quand il prétendait que Briconnet et Toustain avaient commis de graves abus dans leur gestion, on lui répondait : « c'est très mal dict et n'est pas vray.... « et s'y sont les dict demandeurs gouvernez ainsi qu'ils devoyent.... •
{2) Voir : Pii^ces justificatives, première partie, n» i.
(3) Voir : Pièces jttstifieatives, première partie, n* ii.
d'illégalité (1), et elle soutenait avair dû céder à ses exigences parce que « la force n'estoit pas sienne, mais estoit € au sieur d'Argenton qui estoit près de la personne du « Roy plus que homme du royaulme; ,,. or force n'est € pas droict. »
Que Louis XI eût ou n'eût pas ordonné de confier la ferme à Moreau, l'insistance seule que mettait Commynes à produire ce système de défen*se prouvait que la veuve Brizeau avait raison de tout redouter, d'autant plus qu'il déclarait que du rnoment € que il estait content, tout € le mofide debvoit et doibt estre content (2). »
(l) « Ad ce qu'il dict qu'il ^Commynes) ne bailla jamais la dicte ferme an et demy devant le terme des dicts demandeurs escheu, et que il ne la bailla que les troys années ne feussent escheues. et encores quand il la bailla ce fut par le commandement du roy Loys, — dient les demandeurs qu*t/* ne croyent pas que jamais le roy Loys en fist au dict sieur d*Ârgenton aulcun commandement de icelle bailler, et quelque chose qu'il plaise dire au sieur d'Argenton que ra baillée jusques ad ce que le temps feust expire du bail faict aux dict« demandeurs — ad ce respondent que il bailla icelle ferme a Jehan Moreau longtemps devant qu'il feust temps de la bailler, au moyen de quoy ils eurent dommaige de plus de vi" livres, parceque le dict Moreau avant le temps des dicts demandeurs escheu fist dire aux mariniers pour ce que lors il avoyt le fournissement de tous les greniers du royaulme^ que Hz différassent a passer par les destroys de la ferme du Pont de See, et que il estoit fermier pour le temps a venir et ce que leur coustoyt lx sols tournois pour muy il leur donneroyt pour XL ou L sols tournois. Et par ce plusieurs mariniers, pour gaigner, différèrent de passer durant le temps des dû^ts fermiers : ce que ilz n'eussent faict si n'eust este la dicte promesse, laquelle promesse n'eust peu estre faicte si la dicte ferme eust este baillée ainsy que elle avoyt accoustume et que elle se devoit bailler. •
(3) Cette théorie de Commynes sur les fermes royales est au moins curieuse : voici le texte de ce passage de son mémoire : « .... Puisque le « feu roy Loys voulut que le dict Moreau eust la dicte ferme et aussi « que celuy qui pretendroit icelle lui appartenir par le don d'iceluy feu
« roy Loys, qui estoit le sieur d'Argenton estoit content, tout le
« monde debvoit et doibt estre content et ne serviraient et ne servent € les dictes solempnitez a bailler la dicte crue a ferme.... sinon afin € qite les dictes fermes soient mi^es a plus grant et plus ?iaut c pris... afin que au bail on ne fasse aulcune faute au préjudice de « celuy a qui elle est... mais.., quant les partyes prétendant a elles c appartenir le droit et prouffiet de tels fermes sont contentes^ il
Quelle fut l'issue de ce procès ? nous ne savons ; mais Commynes, qui était alors poursuivi de tous côtés pour ses anciens abus de pouvoir (1484), n'était déjà plus l'ami de Jean Moreau que, trois ans auparavant, il avait si ouvertement favorisé. Il était même en procès avec lui : cette fois du moins il avait le beau rôle.