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Dans ces vingt dernières années, pas un critique ne s’est donc révélé. Il y a là, à coup sûr, une pauvreté d’hommes. Mais il faut ajouter que jamais les circonstances n’ont été plus défavorables. Je signalerai surtout les transformations qui se sont opérées dans la presse, comme une des principales causes de la déchéance de la critique.
Le journal, il y a vingt ans, était un organe grave, donnant à la politique et à la littérature toute la place. Les faits divers se trouvaient relégués à la quatrième page. On s’abonnait par sympathie pour telle ou telle rédaction; on attendait les articles de tel journaliste, et on les lisait religieusement, eussent-ils cinq colonnes. La critique, à cette heureuse époque, s’étalait à l’aise. Elle ne se pressait pas, attendait deux mois pour parler du dernier livre paru, rendait des arrêts longuement motivés. Les lecteurs eux-mêmes n'’éprouvaient aucune impatience. Ils demandaient avant tout de la conscience, du talent et de la justice.
Nous avons changé tout cela. Le journal nouveau tend à mettre à la porte la littérature. Les faits divers, sous plusieurs appellations différentes, ont envahi les quatre pages. La presse à informations est née. Il ne s’agit plus d’analyser un livre. Les lecteurs se soucient bien de cela! IL faut leur dire ce qui s’est passé la veille
dans le salon de Madame *** et dans les coulisses des Variétés; il faut leur raconter le crime de la nuit en trois cents lignes, avec Le portrait de l’assassin,.ce qu’il mangeait, ce qu'il buvait; il faut tout réduire en petits faits précis, brutaux, sans ornements aucuns. Si le mouvement continue, les journaux, avant cinquante ans, seront transformés en simples feuilles d’annonces.
On comprend le coup terrible que la presse à informations est venue porter à la critique. Les longues études, sagement préparées; honnêtement écrites, n’ont plus été de mode. Elles tenaient beaucoup trop de place. L’axiome de tous les directeurs a été qu’on ne lisait pas les longs articles. Et l’on en est arrivé aux plaisanteries, on a traité de ganaches les écrivains qui s’entêtaient dans les vieux usages, on a prétendu que leurs articles servaient à essayer les ponts. Le premier mot d’un rédacteur en chef est devenu : ‘* Traitez-moi ça en cinquante lignes, pas davantage ”’. D'ailleurs, il na plus été question de conscience ni de justice. À quoi bon? Les lecteurs n’ont que faire de cela. Mais on a exigé que l’article fait sur un livre fût publié Le lendemain de l’apparition de ce livre, ou mieux encore la veille. Aucune étude n’est nécessaire. On ne lit pas même. Le critique coupe les pages, en attrapant un mot par ci par là; et, lorsque Le livre est coupé, il en sait assez long, il se met sur-le-champ à rédiger les cinquante lignes demandées. Souvent il ne parle pas du livre, il parle de n’importe quoi, à propos du livre. IL suffit que le titre et Le nom de l’auteur soient cités. L’important, en effet, est la nouvelle de la mise en vente qu’il s’agit de donner avant les autres journaux; quant au reste, au mérite réel de l’ouvrage, à son originalité, à son influence future, peu importe. Dans ces conditions, les critiques improvisés devraient se contenter d’annoncer l’apparition du volume en deux lignes. Le malheur est qu’on n’en est pas encore à cette sécheresse. Les critiques ajoutent au hasard des réflexions. Ils louent ou ils blâment pour des raisons particulières. Pas un n’a une méthode. Ils entassent les énormités, les erreurs et les mensonges. Rien de plus lamentable que ce spectacle, dans la presse, lorsque paraît un ouvrage. IL n’est pas de sottises qui ne soient dites, et si l’on veut avoir une
preuve de l’abaissement de la critique en France, il suffit alors de faire une collection des articles publiés, de les Lire et de voir s’étaler partout la sottise et la mauvaise foi.
La peur d’ennuyer, je le répète, a tué les études consciencieuses. On a habitué le public à lire un journal en courant. Il avale les petits faits, mais les études de trois colonnes ne passent plus. Où veut-on qu’un homme vivant notre vie affolée trouve un quart d’heure pour lire un article grave? Puis, il lui faudrait réfléchir, faire un effort d’intelligence, ce qui serait désastreux. Aussi ne lui sert-on que les lieux communs, les idées toutes faites qui se casent aisément dans la cervelle. L’enthousiasme, la foi littéraire, tout ce qui émeut, dérange la digestion. Le plus commode est d’aller à l’aventure, disant noir la veille et blanc le lendemain, flattant la foule en répétant ce qu’elle dit. De là l’effroyable vacarme. Je défie, au lendemain d’une première représentation par exemple, qu'on lise cinq ou six comptes rendus sur la pièce nouvelle, sans que le dégoût vous monte à la gorge.
Parlez de cet état de choses à un directeur de journal. Il vous répondra qu’il lui faut contenter son public. Il n’a pas charge d’âmes, il veille avant tout à la prospérité d’une affaire commerciale. Le public veut des informations, on le bourre d’informations. Sans doute la littérature en souffre, mais qu’y faire? D’après le système nouveau, un journal doit être fabriqué en quelques heures, au fur et à mesure que les nouvelles arrivent. Ainsi, beaucoup de journaux, qui se tirent à minuit, donnent l’analyse des pièces nouvelles, le lendemain même de la première représentation, de façon que le rédacteur chargé des théâtres est obligé de quitter la salle avant le dernier acte, et de venir bâcler son bout d’article, tandis que les machines attendent. Je vous demande quel jugement il peut porter, même si son article a été écrit en partie la veille, au sortir de la représentation générale? Toute justice est impossible dans ces conditions. La critique est ravalée au rôle d’un simple prospectus, rédigé souvent en mauvais français.
Les seuls articles longs que tolèrent les journaux à informations sont ceux qui sont fabriqués avec des
extraits des ouvrages nouveaux. Certains rédacteurs se procurent les livres, avant la mise en vente, et y coupent les passages intéressants. Ils ajoutent quelques lignes pour les relier, ils affriandent le public en se flattant d’être les premiers à lui servir ces primeurs. C’est de la rédaction à bon marché. En outre, elle rentre dans le système de l’indiscrétion, qui est très en faveur. Le roi public est enchanté. On ne lui impose aucune opinion, on lui évite même le travail de lire tout un livre, car lorsqu'il aura lu les extraits, il connaîtra assez l’ouvrage pour en parler, sans se donner une peine plus grande. Le journalisme contemporain est basé sur la. paresse et la vanité de la foule.
Et cet état de choses est si bien établi, que les auteurs habiles ne demandent jamais une étude, dans les journaux amis. Îls préfèrent de beaucoup qu’un chroniqueur parle de leurs ouvrages, entre une nouvelle sur la petite Z***, des Bouffes, et un scandale financier ou un procès célèbre. Là, au moins, ils sont certains que tout Paris lira la réclame; car on a beau raccourcir les études critiques, le lecteur les saute, en étouffant un bâillement. Les chroniqueurs sont devenus ainsi les critiques les plus influents; eux seuls arrivent à faire vendre quelques centaines d’exemplaires. Ils ont une influence supérieure à celle de M. Taine lui-même. Quand ils risquent une plaisanterie sur un ouvrage, l’édition s’enlève; et cela est profondément triste. Le talent n’est plus en cause. Le scandale trône comme un monarque absolu.
Et qu’on ne m’accuse pas de voir les choses trop en noir. Les journaux à informations sont des agents de perversion littéraire. Le mal est tel, qu’il a fini par gagner les journaux graves. Pas une feuille n’échappe à la contagion. Sans doute, dans la presse française, on compte encore plusieurs organes qui gardent leur ancienne dignité. Mais étudiez même ceux-là de près, et vous verrez que l’ennemi est dans la place. Les journaux les plus vénérables ont voulu se rajeunir; ils ont allongé les faits divers, ils ont créé une chronique. Puis, ils risquent de moins en moins souvent des études de longue haleine ; la lit'érature semble devenir chez eux, comme partout ailleurs, un embarras. qu’ils conservent uniquement pour ne pas
rompre d’une façon brusque avec leurs traditions.
Telle est donc la situation. La littérature est conspuée. Le livre surtout est un épouvantail. Dans les feuilles du boulevard, par exemple, vous trouverez rarement une étude critique; à peine, de loin en loin, une réclame se glisse-t-elle dans une chronique ou dans les Echos de Paris. Si je prends un journal dit sérieux, Le Temps, l’indifférence pour les lettres y est au fond la même. Des quinze et vingt jours se passent, sans qu’un article littéraire y soit publié. La politique envahit tout, et non seulement la politique, mais la Bourse, les tribunaux, les bulletins météorologiques, etc. Seul, le livre est dédaigné. Les théâtres sont beaucoup mieux partagés, un vaudeville occupe plus la presse qu’un roman. Cela tient à ce que le théâtre a des côtés qui ne sont pas littéraires. Les chroniqueurs dramatiques ont, pour égayer leurs articles, les aventures des comédiennes, les indiscrétions des coulisses, tout le brouhaha de ce petit monde de la scène qui fait tant de bruit. Jamais on ne lasse le public à lui parler du théâtre, et là est le grand point. Si le livre est condamné, si on le traite en intrus, c’est qu'il a le malheur de n'être pas toujours drôle et de manquer de femmes comme on dit.
Je me résume et j’accuse la presse à informations d’être la grande coupable, dans l’abaissement de la critique. Il est impossible, au milieu de cette bousculade des journaux, de trouver le temps d’écrire et de lire ure étude sérieuse. Le pis est que les lecteurs s’habituent à ce régime, savent lire de moins en moins. Cependant, si le journalisme actuel explique l’étrange cacophonie des jugements littéraires, je n’entends pas pousser les choses jusqu’à dire qu’il empêche la venue d’un critique véritable. Je crois que l’homme manque. Si l’homme naissait, il se ferait vite écouter, malgré les circonstances défavorables, au milieu des bégayements de tous ces reporters qui se mêlent de juger les écrivains et les œuvres.
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Certes, ce n’est pas que les journalistes s’occupant de critique fassent défaut. Au contraire, il n’est point de jeune homme arrivant de sa province qui ne rêve de distribuer des coups de férule. Et, comme les directeurs ont un beau dédain pour la bibliographie, ils la confient presque toujours aux nouveaux venus, aux apprentis, à ceux qui veulent se faire la main. La bibliographie est reléguée à la dernière page, dans un coin. On justifie avec elle, je veux dire qu’on l’allonge ou qu’on la raccourcit selon les besoins du numéro. Elle est moins importante que les accidents et les crimes, qui sont soignés avec un amour particulier. Un livre a paru, la grande nouvelle! personne ne s’y intéresse. C’est ainsi que les gâte-sauce du journalisme débutent dans la critique; on leur donne les livres à massacrer, comme dans les cuisines on donne aux marmitons les légumes à éplucher. Vous pensez la belle besogne! Ces pauvres jeunes gens n’ont souvent pas deux idées nettes dans la tête. L’expérience leur manque, ils tapent en aveugles. De là les jugements extraordinaires qui font ressembler notre critique actuelle à une véritable Babel, où l’on parlerait toutes les langues, sauf la langue de vérité et de justice qu’il faudrait y parler.
Je ne nommerai personne parmi ces jeunes gens. Le vént qui les apporte, les emporte. Le personnel de cette bibliographie courante change tous les trois mois. Un auteur qui fait paraître un volume chaque année n’est plus du tout au courant et se trouve forcé de se renseigner, s’il veut adresser son livre aux journalistes chargés d’en parler. C’est un va-et-vient continu, des apprentis succédant à des apprentis. Quand on ne sait que faire d’un collaborateur embarrassant, on lui donne les comptes rendus bibliographiques. Cela ne tire pas à conséquence.
Mais certains critiques s’entêtent. Ils n’ont aucune influence, leurs articles ne font pas acheter dix exemplaires d’un ouvrage. Ils n’en vivent pas moins du métier de
critique. La critique est leur spécialité. On leur ménage une place dans les journaux qui se piquent encore. de littérature. Je vais prendre les plus typiques, et tâcher d’esquisser en quelques lignes leurs physionomies.
Il y a d’abord le critique professeur, M. Aubé ou un autre. M. Aubé, qui enseigne le latin dans des maisons ecclésisatiques, je crois, a longtemps écrit au Français. Aujourd’hui, il écrit au Journal officiel ; seulement, il ne signe pas, parce que sa personnalité est peu agréable à la majorité républicaine de notre Assemblée nationale. Je ne fais pas de politique ici, je ne discuterai en aucune façon les idées politiques et religieuses de M. Aubé. Cependant, ces idées ont certainement une influence considérable sur sa manière de voir et de juger la littérature contemporaine. Elles l’empêchent d’accepter le mouvement positiviste, qui transforme en ce moment chez nous les lettres, après avoir transformé les sciences. Il juge en professeur et en catholique. Volontiers, il relèvera les fautes de grammaire, voudra enfermer le roman dans le cadre étroit des fictions sentimentales; il condamnera une œuvre dont la morale ne sera pas orthodoxe et qui ébranlera les dogmes. Nulle largeur de compréhension, aucune souplesse d’analyse. C’est un pédagogue, sans autorité heureusement, qui corrige les œuvres nouvelles, comme il corrige les devoirs de ses élèves. Je vous demande quelle peut être l’utilité de son rôle, dans ce siècle d’activité colossale, qui a toutes les audaces et qui risque toutes les expériences! Il nous voit sous le plus étrange des profils. Nous l’épouvantons. Le jour où il a besoin de louer quelqu'un, il prend le plus faible et le plus joli d’entre nous, effaré encore par certaines rudesses. En un mot, il ne compte pas, il n’est personne, il est trop en dehors du présent pour avoir sur le présent la moindre influence.
Le cas de M. de Pontmartin, le critique de La Gazette de France, est plus intéressant. Il défend, lui aussi, le trône et l’autel; mais il les défend avec le désespoir d’un homme qui se sait vaincu à l’avance. Il a écrit des romans, il a réuni en volumes ses études critiques. D'ailleurs, il ne manque point de talent. Mais ses quelques qualités semblent s’être noyées dans le dépit de sa vie manquée.
Longtemps, il s’est posé en rival de Sainte-Beuve; celui-ci avait ses lundis, lui a voulu avoir ses samedis; et cette rivalité était entretenue par le parti catholique qui l’exaltait et le mettait au-dessus de l’illustre critique. Quand Sainte-Beuve mourut, M. de Pontmartin s’imagina qu'il allait recueillir son héritage. Il n’en fut rien, il arriva même que, la rivalité cessant, il parut être mort lui-même. Depuis cette époque, il s’est aigri davantage. Il a publié des feuilletons étranges, où son rire tourne au ricanement, où son persillage de gentilhomme tombe dans le catéchisme poissard. Le grand malheur, l’irrémédiable malheur de M. de Pontmartin est qu’il est resté provincial, malgré ses efforts pour se déniaiser à Paris. Né près d’Avignon, possédant là-bas un château où il passe une partie de l’année, il a gardé Les étroitesses de la province, certaine tournure épaisse qui l’a certainement empêché de faire son chemin. Il mourra un jour du chagrin de ne pas entrer à l’Académie. Ce doit être là le mal secret qui le ronge. Tous ses amis y ont un fauteuil pour dormir. Lui seul continue à .errer dans une époque qu’il ne peut comprendre et dont les œuvres l’exaspèrent.
M. Paul Perret, qui a donné des études au Moniteur, est le romancier mécontent, le critique de hasard, saignant de ses insuccès. L’espèce est très commune. Il y a même, au fond de la grande majorité des critiques, un producteur manqué, qui se résigne à parler des œuvres d’autrui, quand il voit que personne ne parle des siennes. M. Paul Perret a publié plusieurs romans dans La Revue des Deux Mondes. Ces romans, d’une grande médiocrité, dorment dans les caves des éditeurs. Je ne connais rien de plus gris, de plus insignifiant. Imaginez les romans de George Sand détrempés à grande eau. Mais plus un romancier a une note douce et pâle, et plus ce romancier devient féroce, quand il juge ses confrères. M. Paul Perret s’est donc livré à une campagne furibonde contre l’école naturaliste, qui tient en ce moment le haut du pavé littéraire. La vérité est qu'il est trop intéressé dans la querelle pour juger avec justice. Cela n’est plus de la critique, c’est de la polémique, et qui manque d’autorité .
Je passe au type du critique consciencieux. M. Jules
Levallois a longtemps publié dans L’Opinion nationale de longs articles, pour lesquels il se donnaït un mal infini. II lisait jusqu’à trois fois les livres dont il avait à parler. Il prenait une quantité de notes, réfléchissait, comparait, consultait ses amis. Et, en fin de compte, il accouchaïit d’une étude parfaitement honnête, mais parfaitement médiocre. Je n’ai jamais [u d’articles plus lourds, plus indigestes. Ajoutez qu'ils étaient vides. Impossible d’en tirer une idée neuve. Cela se développait gravement; on aurait dit M. Prudhomme tirant de sa poche un mouchoir immense et finissant par se moucher dans un coin, avec majesté. M. Jules Levallois, un excellent homme au fond, combattait par tempérament toutes les tentatives originales. [Il représentait la bourgeoisie dans la critique. Et le plus étonnant est que le même homme était un chansonnier fort gai, dont je connais des chansons charmantes.
Citerai-je encore un type amusant, le critique qui a une réputation énorme dans les coulisses littéraires, et qui ne laisse tomber que trois ou quatre pages chaque année, comme il laisserait tomber des perles. M. Babou est le représentant de cette espèce aimable. Il touche à la cinquantaine, je crois; il bat le pavé depuis un quart de siècle, et tout son bagage se réduit à quelques études écourtées, qu'il a réunies dans des éditions de luxe. Le public l’ignore absolument. Cela n’empêche pas qu’il soit une illustration. Il faut entendre dire dans les brasseries : ‘* Babou va éreinter un tel, Babou a eu hier un mot sanglant ?”. On croirait qu’il y a eu mort d’homme. L’auteur tué par M. Babou ne s’en porte pas plus mal; souvent, il ne connaît pas, il ne connaîtra jamais le mot sanglant. M. Babou appartient à ce monde de paresseux qui font, chaque soir, une grande œuvre, en buvant une chope; seulement, le lendemain, ils ont sommeil et ne trouvent pas le temps d’écrire la grande œuvre. La vie se passe, l’âge arrive, ils restent des débutants. Ce qui ajoute du piquant au cas de M. Babou, c’est qu’il s’imagine représenter l’esprit français. Il s’efforce d’être énormément fin et spirituel. Quand il daigne écrire quelque chose, il est plein de sous-entendus, de petits sourires, de tournures alambiquées. On croit toujours qu’il vous conduit à des
choses extraordinairement délicates et drôles. Et, pas du tout, il s’arrête, tourne court. Cinq ou six pages ont épuisé son effort. Alors, on se questionne, et l’on s’aperçoit avec ennui que M. Babou n’a rien dit qui valût la peine d’être écouté. Inutile d’ajouter que M. Babou n’a pas la moindre influence sur le public.
J'aurais voulu encore vous parler du critique chroniqueur, de M. Jules Claretie par exemple, qui a du talent, celui-là, et qui produit comme jamais homme n’a produit. Il écrit dans cinq ou six journaux à la fois; il est très lettré, il sait des anecdotes sur tous les sujets. Je me permettrai simplement de dire qu’il est plus intéressant que puissant. On lit ses articles avec plaisir, mais on y chercherait en vain une analyse sérieuse et une méthode d’enquête. J’aurais également voulu dire un mot du critique poëte, de M. Anatole France, dont quelques études ont paru dans Le Temps. Ce journal, qui a une situation littéraire à garder, fait tout juste le nécessaire pour ne pas la perdre. Il a accueilli M. France, connu jusque-là comme poëte, et je dois ajouter comme poëte parnassien, plongé dans le pastiche néo-classique. Les amis de M. France m'ont assuré que son ignorance de notre littérature contemporaine était telle, qu’ils devaient lui fournir des notes pour chacun de ses articles. Au demeurant, il écrit proprement, et il vient même de faire sur le grand romancier russe Ivan Tourgueneff, une étude très sympathique, dont il faut lui tenir compte. Mais je préfère terminer ici cette série de petits portraits. Je craindrais de me répéter. Il suffit que j'aie indiqué comment il peut arriver que nous manquions d’un critique, lorsque tant de gens, des professeurs, des romanciers, des poëtes, s’improvisent critiques.
Je m'arrêterai plus longuement à une physionomie qui me tente par sa singularité. Les journalistes dont je viens de parler sont de dignes bourgeoises et rentrent
plus ou moins dans l’effacement commun. Je veux dire qu'aucun ne se distingue par quelque panache, tapageusement planté. M. Barbey d’Aurevilly, certes, ne juge pas plus sainement que les autres; au contraire, il a des fantaisies d'appréciation incroyables; maïs il a au moins adopté une manière de taper Les talons, qui force Les passants à se retourner quand il passe.
Toutes les fois que je lis M. Barbey d’Aurevilly, je ne sais si je dois rire ou pleurer. Voici son cas, un des plus curieux de notre littérature contemporaine.
Il est né, je crois, en 1811, dans un petit village de la Manche. Il a donc grandi pendant la période romantique. Ce fait doit être noté, car il est resté romantique de style et d’allure, à la note aiguë. Il torture la phrase, la brise et la fouette, ajoute des paillons à chaque incidente, met des intentions cavalières dans les points et les virgules. Et le style flamboyant ne lui suffit pas, il adore les imaginations sataniques, les complications prodigieuses, les héros immenses, les héroïnes fatales et pâles comme les lis. Les quelques romans qu’il a écrits sont des monstruosités d'invention maladive. D'ailleurs, je ne lui refuse pas du talent. Malgré l’effort continu dont il martèle son style, on sent la un puissant ouvrier littéraire.
Mais, bon Dieu! quelle continuelle pose et quelle originalité factice! Il ne s’est point contenté d’être un mousquetaire dans son style, il a voulu en être un sur le pavé. À vingt ans, il a été la proie du dandisme, il s’est agenouillé devant Brummel. Cruelle aventure, car aujourd’hui il porte encore le pantalon collant, la redingote à plis, les grandes manchettes et le grand col de sa jeunesse. Les dames le suivent d’un œil stupéfait. Lui, jouissant de l’effarement des trottoirs, s’en va triomphant, croyant qu’il dompte ainsi et tient sous sa semelle tout le xIx® siècle. Inrocente manie, dira-t-on. Sans doute. Seulement, il faut chercher l’écrivain et le critique dans l’homme.
M. Barbey d’Aurevilly habite un petit logement dans ua quartier perdu de Paris. Les meubles sont bourgeois, un lit, une armoire à glace, une table. Mais, dans son b:soin de mener une existence supérieure, il en est arrivé à se persuader certainement que son lit est tendu de bro-
cart, que son armoire à glace, un meuble du faubourg Saint-Antoine, vient de quelque garde-meuble royal. Un jour, il aurait dit à un visiteur, en lui montrant la glace : ‘‘* Cette glace me semble un grand lac ””. Il est tout entier dans cette phrase. Je suis persuadé qu'il agrandissait sa modeste chambre de bonne foi, en trouant ainsi le mur de toute la profondeur d’un vaste paysage.
Peu à peu, on arrive ainsi à se tromper soi-même. Il vient une heure où l’on ne sait plus nettement où la réalité finit et où Le rêve commence. Tel est depuis longtemps l’état de M. Barbey d’Aurevilly. Ce qui le complète, c'est qu'il a adopté le rôle d’un gentilhomme écrivain, défendant à grands coups de plume la noblesse et la religion. Il a pris une attitude de chevalier dévot, servant l’église, pourfendant la démocratie. Et c’est ici que la triste et charmante comédie commence. Ce mousquetaire a mené l’existence la plus bourgeoise du monde. IL vit très solitaire, comme un bon petit rentier qui chauffe le soir ses rhumatismes. Au fond, il n’y a pas d’homme meilleur. Tout ce tapage de ferraille, ces fanfaronnades, ces poings sur la hanche, ne sont que des façons d’être littéraires.
Est-il quelque chose au monde de plus gai et de plus touchant à la fois? M. Barbey d’Aurevilly est de deux ou trois siècles en retard. Il fait des orgies d’imagination. C’est un acteur qui garde à la ville sa voix et son geste de théâtre. C’est un martyr de la médiocrité contemporaine, qui s’est crevé volontairement les yeux, pour rêver à son aise toutes les splendeurs absentes. Quand il a bu un verre d’eau, il est ivre, et se dit plein de vin d’Espagne. Quand il heurte une fille en jupon sale dans une rue, il arrondit le bras et salue en murmurant : ‘* Mille excuses, marquise ! ?” Quand il grimpe son escalier étroit, il se fâche contre ses gens, en criant : ‘* Eh bien! marauds, allumez donc les torchères ! ”
Mais Le côté Le plus stupéfiant, chez M. Barbey d’Aurevilly, est le côté catholique. S'il croit à Dieu, ce n’est guère que pour avoir le droit de croire au diable. Le diable l’attire, parce que le diable est excentrique. Pour sûr, le diable sacrifie au dandisme et cache son pied fourchu dans une bottine de chevreau. On chagrinerait
beaucoup M. Barbey d’Aurevilly, si l’on paraissait croire qu'il ira droit en paradis. Il tient certainement à faire quelques années de purgatoire, et je n’affirmerais même pas que l’enfer ne le fasse point rêver. Quand il écrase un écrivain démocratique, quelque suppôt de Satan, on sent une sourde envie dans sa colère. En voilà donc un qui sera foudroyé! Etre foudroyé, quel rêve! Tomber comme l’archange rebelle, pâle encore de la splendeur divine, gardant dans la défaite un front d’une fierté insoumise! Voilà qui serait agréable! M. Barbey d’Aurevilly ambitionne certainement cela, par amour de la plastique. Ïl se voit dégringolant du ciel, étalé sur le dos, mais dans une pose sculpturale, et regardant encore Dieu en face. Cela poserait un homme tout de suite.
Hélas! ce n’est là qu’une ambition irréalisable! M. Barbey d’Aurcevilly n’a rien d’un lutteur. Dernièrement, il venait de publier un recueil de nouvelles, Les Diaboliques, où son singulier catholicisme s’était frotté d’un peu près aux ordures de l’enfer. Il y avait, là-dedans, des femmes comme il les entend, des femmes hantées par le démon et qui s’agitaient d’une étrange manière. Le parquet s’effaroucha, le livre fut saisi et M. Barbey d’Aurevilly dut se rendre auprès d’un juge d’instruction. Un tel homme, parlant haut, allait, n'est-ce pas? dire son fait à la justice. Il résisterait au nom de la liberté des lettres. Eh bien! nullement. M. Barbey d’Aurevilly a plié les épaules sous les remontrances, et a consenti à un marché, en laissant supprimer son livre dans l’ombre, à la condition que le parquet abandonneraït les poursuites. Cela est regrettable, je le dis hautement. M. Barbey d’Aurevilly, en tolérant cet étouffement muet de son œuvre, a reconnu par là même que son œuvre était dangereuse. Lorsqu’on a l’honneur de tenir une plume, on se consulte avant d'écrire, et quand on a écrit une page, on l’affirme, on la défend. Un bourgeois, un de ces bourgeois que M. Barbey d’Aurevilly plaisante du bout de sa badine aristocratique, aurait eu l’orgueil de son œuvre.
D'ailleurs, je serai tout aussi sévère pour l’attitude que M. Barbey d’Aurevilly a prise dans la critique. Romantique de tempérament, styliste très travaillé, il attaque d’une façon furibonde les romantiques et les
stylistes, en leur refusant jusqu’à du talent. On reste stupéfait, on ne s’explique pas quelle rage le pousse à brûler ce qu’il doit forcément adorer. Toutes les fois qu’il rencontre sur son chemin ou Victor Hugo, ou Gustave Flaubert, ou les Goncourt, il les dévore. Pourquoi cela? Il procède d’eux, il est de la même famille littéraire, il devrait avoir les mêmes goûts. Ses amis m’affirment que la mécanique qui lui tient lieu de cervelle est très compliquée, et qu’il se passe là-dedans un travail extraordinaire. D’abord, Victor Hugo, Gustave Flaubert, les Goncourt sont des incrédules, qu’il veut écraser. J’admets cela, mais après avoir terrassé l’impie en eux, il me semblerait strictement juste de saluer l’homme de talent. Seulement, ce mot de juste fait beaucoup rire les amis de M. Barbey d’Aurevilly. Etre juste, pourquoi cela? à quoi cela sert-il? Rien n’est bourgeois comme d’être juste. Un homme juste n’a pas de ligne plastique, il ne se campe pas d’une façon assez crâne, il manque de dandisme. Battre la campagne, faire claquer des mots sonores et Les jeter à la figure du monde, prendre des poses de capitan pour stupéfier la galerie, parlez-moi de ça, c’est le seul genre de critique que puisse exploiter un gentilhomme! Le paradoxe est un plumet qui fait merveille sur un chapeau galonné. Et c’est ainsi que M. Barbey d’Aurevilly a inventé la critique qui ne juge pas, mais qui assomme. Rien n’est plus simple à pratiquer. Il prend un écrivain quelconque et il exécute sur son dos des fantaisies de tambour-major, jouant avec sa canne de commandement. L'écrivain et son œuvre sont condamnés à l’avance, qu'ils aient ou non raison. Seulement, le critique tient à être beau devant les lecteurs. C’est le juge qui est en scène, et non le prévenu. Le juge salue, grossit la voix, fait tout pour étonner l'assistance, emploie des mots rares, combine des phrases imprévues, va jusqu’à danser le cancan, s il croit que le cancan fera de l’effet. Remarquez que M. Barbey d’Aurevilly ne réussit jamais un éloge. Il n’est véritablement beau que dans l’éreintement. Il ne donne pas de raisons, cela est inutile; il se fend dans le vide, il sue, il trépigne, il tue des fantômes. Et l’exercice terminé, il rentre dans la coulisse, persuadé que la France a frémi de cet effroyable combat. Une telle façon
d’entendre la critique est puérile. Depuis quelques trente ans que M. Barbey d’Aurevilly se livre à ces assauts enfantins, il devrait pourtant voir que les gens tués par lui se portent le mieux du monde, et que le public le laisse s’escrimer seul, sans lui faire l’honneur de ratifier un seul de ses arrêts. Il est peut-être une curiosité, mais à coup sûr, il n’est pas et ne sera jamais une autorité. On le surprendrait beaucoup sans doute, si on lui disait que la meilleure façon d’attrouper Le monde et de produire de l’effet, est encore d’être juste, de chercher la vérité et de la dire. Mon seul étonnement, en lui voyant brandir sa plume comme une flamberge, au cinquième acte d’un mélodrame, est qu’il ne se soit pas encore embroché lui-même, pour tomber avec grâce devant les dames.
Un dernier mot. M. Barbey d’Aurevilly a récemment consacré une longue étude à Diderot, uniquement pour arriver à l’écraser sous la grosse injure de bourgeois. Oui, si l’on veut, Diderot était un bourgeois; seulement, il a fait une besogne de géant. M. Barbey d’Aurevilly, qui fait une besogne d’enfant, a en outre le ridicule d’être un bourgeois dévoyé et enragé. J’insiste, un bourgeois, rien qu’un bourgeois, car il n’a encore assassiné personne, et il n’a pas même violé une marquise.
J'aime les contrastes, et le plus violent que je puisse établir est de parler de M. Francisque Sarcey, après m'être occupé de M. Barbey d’Aurevilly, Ils sont placés, par leurs tempéraments et par les rôles qu’ils jouent, aux deux bouts de la critique. D'ailleurs, dans cette étude, M. Sarcey représentera la critique dramatique. J’ai déjà expliqué pour quelles raisons la place faite à un drame ou à une comédie, dans la curiosité publique, est beaucoup plus grande que la place faite à un roman. Les critiques dramatiques forment une sorte de corporation à part, qui tient, sinon le haut du pavé, du moins toute la largeur du
trottoir littéraire des journaux. Or, parmi ces critiques, M. Sarcey est certainement le plus lu et Le plus écouté. Je citerai quelques faits qui prouvent quelle situation importante il occupe. On m’a affirmé que la vente du journal Le Temps montait de plusieurs centaines d’exemplaires, chaque dimanche soir, jour où paraît son feuilleton hebdomadaire. Si Le fait est vrai, il est bien rare en France. Nous aimons si peu les études sérieuses, nous lisons avec tant de répugnance tout ce qui sort du roman d'aventures et des faits-divers, qu’il est réellement beau de voir plusieurs centaines de personnes dépenser trois sous, pour connaître l’opinion d’un critique sur les pièces nouvelles de la semaine. Mais ce n’est pas tout, M. Sarcey trône aux premières représentations, il fait l’admiration de la salle. Dès qu'il entre, un murmure court de loge en loge. On se penche pour l’apercevoir, des maris le montrent à leurs femmes, des jeunes filles le contemplent. Je connais des gens de province qui sont venus exprès à Paris pour avoir le bonheur de connaître son visage. Les chuchotements sont longs à s’apaiser : ‘‘ Sarcey! Sar- cey!.. Où donc? Tenez, ce gros là-bas, qui manque d’écraser une dame... C’est lui, vous êtes sûr?... Oui, oui... Regardez Sarcey, regardez Sarcey... ?’ Et le peuple est heureux. C’est une véritable popularité. La puissance de M. Sarcey est d’ailleurs effective. Il a forcé parfois la main à des directeurs pour leur faire accepter des pièces, il a travaillé au succès de certains artistes qui lui doivent aujourd’hui leur situation. Les comédiens, les auteurs, les directeurs, jusqu'aux lampistes et aux ouvreuses de loge, le redoutent et s’inclinent devant lui. Dès qu’on joue une œuvre nouvelle, la première question dans les coulises est celle-ci : ‘‘ Sarcey a-t-il ri? Sarcey a-t-il pleuré? *?” S’il applaudit, la fortune de l’œuvre est faite; s’il bâille, tout est perdu. Le dimanche, on se précipite sur son feuilleton, on le dévore, et les arrêts qu'il rend bouleversent le monde des théâtres. Pour bien comprendre, il faut remonter à la royauté de Jules Janin, que l’on avait sacré prince de la critique. Celui-là régnait par les grâces de son esprit. On le lisait pour son charme, pour les jolies choses qu’il savait broder sur le canevas banal des vaudevilles et des mélo-
drames nouveaux. Théophile Gautier également a régné en écrivain hors ligne, qui écrivait des pages merveilleuses, à propos de quelque bouffonnerie inepte. Quand Théophile Gautier est mort. M. Paul de Saint-Victor, un autre mélodiste très adroit, qui joue du style comme on joue de la flûte, a cru qu'il allait hériter de sa haute situation. Il se voyait déjà prince, avec un peuple de lecteurs à ses pieds. Maïs point du tout. Les lecteurs l’ont laissé tirer tout seul les feux d’artifice prodigieux de ses phrases, et lui ont préféré M. Sarcey. C’est celui-ci qui est devenu roi.
Remarquez que M. Sarcey n’a pas la moindre grâce. la patte chez lui est singulièrement lourde. Il écrase, lorsqu’il veut caresser. D’encolure épaisse, riant d’un rire énorme qui inquiète ses voisins, il ressemble à un bon gros homme, qui viendrait se distraite le soir au théâtre, après avoir consciencieusement vendu de quelque chose, dans la journée. Il écrit ses feuilletons à la diable, comme un prêtre dépêche sa messe, disant ce qu’il veut dire, et pas davantage. Depuis une quinzaine d’années qu'il fait ce métier de critique dramatique, il a ses feuilletons dans son porte-plume, il lui suffit de les laisser couler. Pas la moindre recherche de style, pas une fleur. Parfois, certains articles sont même fort négligés, avec des phrases mal d’aplomb et à peine correctes. On dirait une causerie bon enfant, d’un esprit très gros, vivant avant tout au solide. Un poëte qui tombe sur un de ces feuilletons-là a forcément une crise de nerfs.
Eh bien! la grande puissance de M. Sarcey est parfaitement explicable. Il doit sa situation à deux choses : il dit toujours ce qu’il pense, et il représente dans une salle de spectacle la moyenne d'intelligence du public.
Dire toujours ce qu’on pense est une qualité très rare. Je pourrais citer plusieurs critiques d’une mauvaise foi parfaite; ce sont d’honnêtes gens sans doute, seulement la vérité dévie en passant dans leur crâne, ils voient les œuvres à travers mille préoccupations étrangères. M. Sarcey a pour lui la franchise de son impression. Il dit ce qu’il sent. Souvent ce qu’il sent est singulier. Mais son compte rendu n’en prend pas moins un ton de franchise auquel personne ne peut se tromper. On pense : ‘* Voilà un homme convaincu ”’. Et cela lui donne une force
immense, car peu à peu les lecteurs, en le voyant si consciencieux, ont mis leur confiance en lui; ils savent qu’il ne mentira pas, ils finissent par l’accepter comme un guide sûr. Je ne suis presque jamais de son avis, seulement je reconnais qu'il se donne tout entier.
Etre franc, cela ne suffirait pas, à la vérité. La grande chance de M. Sarcey est de venir au théâtre comme un bourgeois qui entend s’y récréer. Il ne s’embarrasse d’aucun système, il n’arrive pas avec des théories littéraires, il n’a même pas des aspirations vers le sublime qui le gênent. Tout ce qu'il paraît demander au théâtre, c’est l’emploi d’une bonne soirée. Il part de cette idée pratique que le théâtre est fait pour le public, et que, logiquement, les auteurs doivent donner au public ce que celui-ci désire. Tout son critérium est là. Il est l’apôtre du succès. Réussissez, et il applaudira. Lui-même se fait public, veut sentir comme le public. Dès lors, on comprend le grand succès de ses feuilletons. Un commerçant, un marchand de drap par exemple, est allé voir jouer une pièce nouvelle. Il a reçu une vive impression; seulement, comme il n’a pas l’habitude d’analyser ses impressions; il expliquerait difficilement ce qu'il a ressenti. Le dimanche soir, il achète Le Temps, illit l’article de M. Sarcey, et, en le lisant, il éprouve une satisfaction sans bornes. M. Sarcey a eu les mêmes impressions que lui, M. Sarcey lui explique ces impressions, non pas en termes difficiles à comprendre, mais en termes dont le marchand de drap lui-même aurait pu se servir. La communion entre le critique et son public est ainsi entière. Il devient le grand homme de la bourgeoisie. Elle ne peut lui reprocher de mal écrire, car elle n’a pas conscience d’un style plus élégant, pas plus qu’elle n’a conscience de vues plus hautes. Elle lui est simplement reconnaissante de la parité de goût qu'il a avec elle, de la bonhomie et de la conscience dont il fait preuve.
Enfin, il existe encore une raison pour que M. Sarcey soit l’idole de la foule. Il a été un des bons élèves de l'Ecole Normale, et, pendant quelque temps, il a enseigné le latin à des gamins, dans un lycée de province. L’enseignement, avec ses taquineries, n'était point son fait; mais il a eu beau jeter la robe aux orties, il est resté
quand même professeur. L’air qu’on respire à l’Ecole Normale met dans le sang le besoin de professer partout et toujours. Il professe donc, il fait la leçon aux petites actrices, il distribue des coups de férule aux auteurs, il a l’air de donner des bons points, lorsqu'il donne des éloges. Ses feuilletons gardent ainsi cette odeur de vieux papier, d’encre et de poussière, qui règne dans les classes. Et le public adore cela, un critique qui fait la leçon à tout le monde, qui parle avec des façons doctes et tranchantes de magister, qui enseigne à faire une bonne pièce, comme un maître d'écriture enseigne à avoir une belle main. Il semble pour M. Sarcey que la question de talent ne soit qu’une question d’application.
Certes, je me garde de discuter ici ses idées, car la besogne serait trop longue. Je tâche simplement de donner de lui un profil qui soit ressemblant. Parmi ses opinions les plus entêtées, je citerai les suivantes. Il fait du théâtre un domaine à part, où les hommes doués d’une façon providentielle peuvent seuls se hasarder. Tout le monde est capable d’écrire un roman, mais tout le monde n’est pas capable d’écrire un drame. Le théâtre est un sanctuaire où l’on pénètre avec des mots de passe. Il dit carrément : ‘‘ Ceci est du théâtre, cela n’est pas du théâtre ””, et il ne reste plus qu’à s’incliner. Peu importe le mérite littéraire de l’œuvre; un vaudeville idiot peut être du théâtre, tandis qu’un drame superbe peut n’être pas du théâtre. Tout se résume à une machine particulière, fonctionnant d’une certaine façon, une machine-type, de la fabrication de laquelle il ne faut pas s’écarter, sous peine de n’obtenir qu’une patraque. Même il pose sa machine comme la machine par excellence, qui contient l’unique vérité, l’absolu, dans les temps et dans l’espace. Il n’y a pas pour lui des théâtres, il y a le théâtre. Cela coupe court aux fantaisies des poëtes et aux écarts du génie.
Au fond, cela est plein de bon sens, je le confesse volontiers. M. Sarcey ne s’occupe pas du génie. Il est jusqu’au cou dans la cuisine dramatique contemporaine, il parle pour le plus grand nombre. Pris le plus souvent entre une opérette et un gros mélodrame, il lui faut bien rester à terre et conseiller la médiocrité. J’accepte pour
la médiocrité le code dramatique qu’il enseigne, mais je regrette qu’il n’ajoute pas de temps à autre : ‘‘ Ceci regarde les écrivains qui n’ont pas d’ailes; quant aux écrivains qui ont des ailes, ils peuvent tout se permettre, il n’y a pas de patrons pour eux ””’. La critique, telle qu’il l'entend, est .une simple vulgarisation du théâtre, excellente pour le commun des hommes, mais insuffisante dès qu'elle s’occupe d’un homme supérieur. Cela est très sensible, lorsqu'il veut aborder une question de théorie générale; tant qu'il se borne à juger les faits, les pièces qu’il a vu jouer, il donne très exactement l’impression de la salle; mais, dès qu’il s’égare dans les principes, dès qu’il veut bâtir un système, il patauge de la plus étrange des façons. Parfois il arrive qu’une semaine est vide, alors il se risque à étudier le rire au théâtre, ou le réalisme de la mise en scène, ou tout autre point. Rien n’est plus révélateur que ces feuilletons : il s’y débat dans le vide, il cite des exemples qu'il serait aisé de réfuter aussitôt par d’autres exemples. En vérité, il n’est pas fait pour le haut vol des théories. Il n’est excellent que dans la pratique terre à terre, dans l’étude du métier et du résultat immédiat obtenu sur le public. Qu’on ne lui demande pas d'élargir l’horizon, de s’exalter avec les audaces du génie, de prévoir un mouvement littéraire et d’annoncer l’avenir. Attaché au présent, il ne voit pas plus loin que les dix ou les cent représentations d’une pièce, il est par tempérament le public qui veut être amusé et qui désire savoir pourquoi il s’amuse ou pourquoi il ne s’amuse pas.
Je n’ai pas les yeux de M. Sarcey, et je serais désespéré de jouer son rôle. Mais je déclare que ce rôle, tout modeste qu’il est, me paraît encore fort beau. Je vois en outre, dans le succès de M. Sarcey, un excellent indice, un retour de tendresse vers la vérité. J’ai nommé M. Paul de Saint- Victor. Certes, celui-là est un artiste de talent, il cisèle ses phrases comme des bijoux. Seulement, lorsqu'il parle d’une pièce, il oublie de la juger, ou s’il la juge, c’est avec des fantaisies de critique singulières. Je comprends parfaitement que le public se soit lassé de toute cette splendeur de style. Quand on lit une feuilleton dramatique, c’est dans l’espoir que le feuilletoniste vous parlera
théâtre; et, s’il a Les mains pleines de joyaux, il a tort de les ouvrir, de ne pas garder de pareilles merveilles pour des œuvres personnelles, où les lecteurs seraient ravis de les trouver. Oui, le public se lasse de ce luxe romantique, de ces phrases drapées de soie et de velours, sous lesquelles on ne sent pas la chaleur et la vie d’un corps. On est affamé de réalité. Et voilà pourquoi on a sacré M. Sarcey roi de la critique, au milieu des mélodistes et des bâcleurs de copie qui l’entourent. Sans doute il écrit mal, sans doute il est de talent épais. Mais il voit ce qui est, et il dit ce qu’il voit. Cela suffit.
Comme j'écrivais cette étude sur la critique contemporaire, une physionomie très curieuse et très accentuée a disparu. Je veux parler de M. François Buloz, le fondateur de La Revue des Deux Mondes. Je ne puis résister au désir de terminer par quelques notes sur M. Buloz et sur le recueil célèbre qu'il dirigeait. D'ailleurs, je ne sors pas de mon sujet, et je reviendrai, dans ma conclusion, à mon point de départ.
M. Buloz était né à Valbens, près de Genève. La mort l’a frappé à l’âge de soixante-quatorze ans. Sa vie tout entière tient dans quelques grandes phases. Il n’était point complètement illettré, comme le rapportait la légende qui circulait sur son compte; il avait au contraire fait d’assez bonnes études. Sans fortune aucune, venu à Paris pour battre monnaie, il débuta par être prote dans une imprimerie. Puis, il traduisit pour vivre des ouvrages anglais. Mais son idée constante était déjà de fonder une publication périodique, d’exploiter ce commerce des lettres où il flairait les bénéfices considérables qu’il y a réalisés plus tard. Enfin, en 1831, il racheta La Revue des Deux Mondes, qui était alors un simple recueil de récits de voyages, et qui périclitait. On sait quelle importance énorme prit ce recueil sous l’impulsion énergique qu'il lui imprima. Pour compléter son histoire, il faut
ajouter qu'il fut pendant dix ans directeur de la Comédie- Française. Ses amis étaient arrivés au pouvoir, ils lui donnèrent pour sa part cette direction de notre première scène. Il succéda au baron Taylor et gouverna, de 1838 à 1848, avec la rudesse qui le caractérisait. La révolution de février seule put le renverser. Rue de Richelieu, à la Comédie-Française, comme rue Saint-Benoît, dans les bureaux de sa Revue, il trôna en homme heureux. Il semblait avoir fait un pacte avec la fortune. Tout ce qu'il tentait réussissait. Il faut dire qu'il avait une poigne solide et qu'il violentait le sort, de même qu'il violentait les hommes. Il vécut avec l'empire sur le pied d’une paix armée. L’empire tolérait M. Buloz, et M. Buloz tolérait l’empire. Au fond, il est resté parlementaire et classique jusqu’à sa mort, tout en sacrifiant aux idées républicaines et aux idées romantiques, quand les besoins de la Revue l’exigeaient. La mort l’a pris en plein combat, malgré son âge avancé, et il a eu l’amertume profonde de se voir mourir peu à peu. Il souffrait depuis longtemps d’une affection diabétique. En septembre, il fut frappé d’une attaque de paralysie. Un jour vint où la vue lui manqua pour relire les épreuves. Alors, il se survécut à lui-même, accablé d’une mélancolie immense.
M. Buloz était grand et fort, carré des épaules, taillé a coups de hache dans le granit de ses montagnes. Des cheveux roux lui descendaïent bas sur la nuque. Il tenait de l’ours et du dogue, avec ses mâchoires solides, ses cils blanchâtres, sa face borgne, où l’œil qui lui restait avait une profondeur extraordinaire. Chaussé de gros souliers lacés, portant du linge jaune et dés vêtements fripés, il avait une terrible allure de combattant, que les soucis de la mode n’embarrassaient guère. Il faut voir surtout en lui le triomphe d’une volonté. Il a voulu et il est arrivé. La Revue des Deux Mondes a été faite de son sang et de sa chair. Il lui donnait toute son existence. Pendant plus de quarante années, il l’a soignée comme une fille chérie. Il passait des nuits, travaillait dix-huit heures de suite, veillait sur les plus minces détails. Toutes les épreuves lui passaient sous les yeux, pas une ligne ne paraissait sans qu’il l’eût approuvée. On comprend quel résultat
il devait obtenir avec cette méthode. D'ailleurs, il aurait réussi dans n’importe quelle entreprise. Il était avant tout un dominateur, un conquérant. S’il avait dirigé une usine il aurait fait des soldats de ses ouvriers. Aussi ne faut-il pas voir en lui une force littéraire, car il n’était qu’une force commerciale. Dans l’épicerie comme dans les lettres, il se serait affirmé avec une égale puissance. Le hasard seul qui l’avait créé directeur de La Revue des Deux Mondes, en a fait la personnalité en vue dont le rôle a été si étonnant, dans la première moitié de ce siècle. L’heureuse chance de M. Buloz fut de grouper autour de lui les grands écrivains de l’époque. De 1830 à 1860, pendant trente ans, il sut attirer et garder toutes les célébrités qui portaient un nom dans les lettres et dans les sciences. Et, certes, il n’agissait pas par la séduction. Il procédait violemment, avec une âpreté et un emportement qui auraient dû écarter les moins fiers. Aujourd’hui, on se demande comment des poëtes délicats, des hommes du génie Le plus haut, ont pu supporter les violences de cet homme, son avarice, ses taquineries, la vie d’enfer qu’il leur faisait mener à tous. Et je n’exagère pas, les échos de la rue Saint-Benoît ont gardé le bruit des querelles les plus bruyantes. M. Buloz et Gustave Planche se prenaient à la gorge et se secouaient. Dans l'escalier, il y avait souvent des dégringolades, des calottes échangées pour un oui ou pour un non; on s’y cassait des parapluies sur l’échine, on s’y injuriait le moins académiquement du monde. Je ne parle pas des procès, qui tombaient dru comme grêle. Il n’est pas un écrivain de talent qui ne se soit plaint de M. Buloz aux tribunaux. Eh bien! ces rapports si difficiles n’empéchaient pas M. Buloz de continuer son rôle de dictateur. Il régnait quand même, se raccommodait avec l’un, lorsqu'il se fâchait avec l’autre, restait le dompteur et le cornac incontesté de tous les talents de l’époque. Et il n’était pas plus tendre, sur la question d’argent. Il avait trouvé cette idée triomphante de ne pas payer le premier article qu’on apportait à la Revue, estimant que l’honneur d'entrer dans la Revue suffisait. Ensuite, il payait le moins possible les articles suivants. Autrefois, ses prix étaient encore raisonnables. Mais, plus tard,
lorsque les prix montèrent dans la presse, il refusa toujours avec entêtement d’augmenter les siens. Je ne veux pas insister sur cette question, car il en est une autre beaucoup plus grave. La prétention la plus intolérable de M. Buloz était de retoucher les manuscrits. Il avait la rage des corrections, des atténuations et des suppressions. Dès qu’il recevait un manuscrit, il le sabrait à coups de crayon, il changeait les épithètes qui ne lui paraissaient pas convenables, enlevait des morceaux, ajoutait même de sa prose. Et les plus illustres passaient ainsi sous sa férule. Il y a là une obéissance de la part des écrivains, qui m’a toujours stupéfié. Que les grands écrivains consentissent à ne pas être payés, cela fait honneur à leur désintéressement. Que les grands écrivains voulussent bien faire de temps à autre le coup de poing avec M. Buloz, je l’admets encore, car l’aventure pouvait séduire par son originalité. Mais que les grands écrivains acceptassent ses corrections, c’est là que je cesse de comprendre.
On dit, je Le sais, que M. Buloz était un critique très fin et très pratique. Très pratique au point de vue de l'intérêt de son recueil, je le crois sans peine. Mais sa littérature se bornait au souci de contenter ses abonnés, et cela n’était pas suffisant pour faire de lui un bon juge du talent libre et personnel. Ses corrections, en somme, se bornaient à châtrer tout ce qu'on lui apportait. Il rêvait pour sa Revue un uniforme, cet uniforme gris de nos prisons et de nos couvents. Les premières années, il n’osa pas agir; mais, à mesure qu'il sentit grandir sa puissance, il devint le rédacteur unique, il fit endosser sa livrée a chacun de ses collaborateurs. La Revue des Deux Mondes prit la teinte neutre, froide et grave, qu’elle a gardée depuis. Chaque livraison exhale l’odeur de M. Buloz. Ses besoin de domination s’étaient élargis, il pliait à son image tous ceux qui l’approchaient.
Et quelles lamentables histoires, si je racontais les aventures des jeunes gens dont il a fait des machines passives, et qui sont morts chez lui, d’épuisement et de désespoir! Les romanciers, les poëtes célèbres, ne laissaient entre ses mains que quelques plumes de leurs ailes. Mais les inconnus, ceux qui jouaient les seconds
rôles, devenaient ses esclaves, ses bêtes domestiques. Ceux-là, il les pétrissait, il commençait par leur vider la cervelle de toute la flamme de jeunesse qu'ils apportaient; puis, il coulait du plomb à la place, il changeait en critiques froids et gourmés les fantaisistes rieurs, qui étaient venus se brûler à la clarté de sa lampe de travail. S'il n’avait tenu qu’à lui, il aurait supprimé la littérature française tout entière pour lui substituer l’unique Revue des Deux Mondes. Lui seul, c'était assez.
Heureusement qu’un homme, si despote qu'il soit, n'arrive jamais à arrêter le mouvement d’un peuple. M. Buloz a pu sentir avant sa mort craquer sa puissance de toutes parts. Il a été en réalité le maître du haut pavé des lettres, pendant plusieurs années. La Revue réunissait tous les grands noms. Elle était alors une consécration presque nécessaire du talent, elle conduisait aux honneurs, à un ministère aussi bien qu’à un fauteuil de l’Académie. Seulement, la faute de M. Buloz a été de ne pas comprendre que les temps changeaient, à mesure qu'il vieillissait. Après 1860, il a voulu garder les allures qu'il avait après 1830. Et cela a tout gâté. La lâcheté des écrivains avait seule fait la puissance de M. Buloz. S'il réussissait, c'était qu'ils se laissaient dominer. Quand une nouvelle génération d'écrivains s’est produite, il est arrivé que cette génération a eu moins de patience et qu’elle a très carrément envoyé promener M. Buloz. Depuis quelques années, l'isolement se faisait autour de lui.
La situation de La Revue des Deux Mondes est celle-ci. Voici dix ans que la Revue est complètement er dehors du mouvement littéraire contemporain. Elle a vécu grâce aux dernières œuvres de George Sand et de M. Octave Feuillet. Maintenant que George Sand est morte, et que M. Octave Feuillet produit moins, elle manque de romanciers, elle s’appuie sur MM. Cherbuliez et Theuriet, deux pâles copies de l’auteur de Mauprat, dont les œuvres passent sans bruit. Jamais les romancicrs naturalistes, ni M. Gustave Flaubert, ni MM. de Goncourt, ni M. Alphonse Daudet, n’ont consenti à y publier un de leurs ouvrages. Elle en est restée aux modes littéraires d’il y a trente ans, tout le travail
colossal du roman actuel s’est fait sans elle et contre elle.
On me dit que l’influence de La Revue des Deux Mondes est énorme à l’étranger. Cela est très fâcheux. Si l’étranger s’en tient aujourd’hui à ce recueil pour connaître notre littérature, il arrive simplement que l'étranger ne connaît pas notre littérature. Le recueil, je le répète, a cessé depuis longtemps d’être l’expression exacte de notre vie littéraire. M. Buloz a tout fait pour écraser la génération nouvelle d’écrivains, qui jette aujourd’hui un si vif éclat. C’est lui qui fatalement devait être vaincu dans cette lutte, et il est aisé de calculer le peu d’influence de la Revue chez nous. Elle a toujours beaucoup d’abonnés, elle reste un recueil dont il est de bon ton d’avoir les livraisons sur une table. Mais elle a perdu sa puissance effective. Etre exécuté par elle est une véritable recommandation. On sait que, par principe, elle trouve détestable tout ce qu’elle n’a pas publié. La meilleure partie de sa rédaction demeure la partie historique et scientifique, les relations de voyages, les études sur des points spéciaux. Littérairement, je le dis encore, elle n'existe plus. Elle a gardé une étroite influence de coterie, elle peut encore faire arriver un homme médiocre à l’Académie. Quant à la direction des esprits, elle lui a échappé.
Que va devenir La Revue des Deux Mondes, aujourd’hui que M. Buloz est mort? La est la question intéressante à se poser. Il est aisé de prédire que la Revue périra un peu chaque jour, si elle n’accepte pas le temps actuel et si elle ne rend pas aux écrivains une liberté entière. Lie meilleur souhait qu’on puisse lui faire, c’est de trouver un directeur intelligent qui comprenne notre époque, comme M. Buloz avait compris la sienne.
Et, pour en revenir à mon point de départ, je signalerai justement un article de critique que j’ai lu dans un des derniers numéros de La Revue des Deux Mondes. M. Emile Montégut y étudiait les nouveaux romanciers, en homme ahuri, effaré, qu’un coup de soleil a rendu aveugle. Certes, M. Emile Montégut n’est point le critique que j'attends. Il ne paraît pas se douter le moins du monde du mouvement naturaliste, auquel nous devons les seules grandes œuvres de ces vingt dernières années. Que penser alors
d’une publication comme la Revue, qui a la prétention d’être chez nous l’expression la plus haute de la littérature, et qui nie avec cette naïveté tout le grand travail littéraire du moment? Le critique attendu se produira, il faut l’espérer, et il fera la lumière sur notre situation, il mettra chaque chose à sa place, reculera le passé dans l’ombre et posera debout le présent, dans une grande lueur de vérité et de justice.
De la Moralité dans la Littérature
Un nouveau journal s’est fondé, le Gil Blas, qui, après avoir assez péniblement cherché sa voie, a tout d’un coup obtenu un grand succès, en se faisant une spécialité d'histoires grivoises. Son cas est des plus simples : il a d’abord tâté le public un peu sur tous les tons et dans tous les sens; puis, ayant risqué quelques unes de ces polissonneries qui ont fait autrefois le succès de La Vie Parisienne, et voyant que le public mordait a ces articles, il lui en a donné autant qu’il en a voulu, sans aucun scrupule sur la quantité ni sur la qualité. Naturellement, en dehors de toute indignation réelle, les autres journaux n’ont pas vu ce succès d’un bon œil. La plupart, particulièrement ceux qui se fondent en ce moment avec beaucoup de peine, et ceux qui, vivant de la curiosité publique, sentent le besoin de retenir sans cesse leurs lecteurs par de nouveaux piments, ont affiché un dégoût superbe; quelques-uns, plus adroits, se sont ingénié, tout en criant, à imiter le Gil Blas. On a donc
vu pulluler un instant les histoires grasses, les dessins polissons, au milieu d’une colère aussi bruyante que peu convaincue. Paris entier a paru pris d’un accès de vertu extraordinaire.
Je dirai d’abord que cela ne fait ni l’éloge de la presse ni l’éloge du public. Il est certain que le Gil Blas ne s’est pas fondé avec le parti pris formel de travailler dans l’ordure. Inquiet de son premier insuccès, il est allé ensuite où Le succès lui a paru être. Pour moi, ce sont ses lecteurs qui l’ont voulu tel qu’il est. Quant aux autres journaux, ils auraient un terrible examen de conscience à faire, avant de tomber si rudement sur le nouveau venu et de le dénoncer à la justice comme un pelé, un galeux, d’où vient tout le mal. Cela remet en question la façon d’être de la presse contemporaine. J’aime la presse, je la crois un outil puissant des temps modernes; mais il faut bien convenir qu’à côté de son excellente besogne d’enquête quotidienne, elle est terriblement lâche devant les abonnés. Dans toute évolution, il y a ainsi une part de désastre. Où est le journal qui refuse de suivre la foule dans ses appétits? On peut même dire qu’un journal n’existe que par les passions de son public spécial. Les feuilles à un sou vivent de la bêtise des classes illettrées qui les dévorent; il faut avoir assisté à la confection d’une de ces feuilles, fabriquées souvent par des hommes fort intelligents, qui mettent leur adresse à être bêtes, ayant le flair, écartant la nourriture trop délicate ou trop substantielle, collectionnant seulement les faits divers, les vaudevilles et les mélodrames. C’est une spéculation franche sur la sensiblerie des portières et sur la bonne foi des ignorants qui croient s’instruire. Ensuite, voyez les feuilles mondaines, ces feuilles du boulevard qui se sont fondées sur les curiosités malsaines de l’époque, sur ce besoin d’information immédiate que nous éprouvons même, je devrais dire surtout, dans les choses qui ne nous regardent pas. Il est inutile d’insister, ces feuilles ont été une véritable école de désorganisation publique. Et si je passais au côté financier! Personne n'’ignore que les journaux qui se posent en défenseurs sévères de la morale, sont pour la plupart vendus à des compagnies financières, embusquées à la troisième ou à la quatrième
page, détroussant les lecteurs naïfs qui se hasardent. Ce sont des coupe-gorge plus ou moins discrets, le vol organisé, des tripotages sans nom, des mensonges imprimés en grosses lettres et en gros numéros, raccrochant publiquement le monde. Que d’affaires véreuses lancées, que de familles ruinées, pour avoir cru au bulletin financier d’un journal, dont la première page défend la propriété et les bons principes en belles phrases! Songez enfin à la partie politique : un journal n’est plus que l’arme dangereuse de l’ambition d’un homme ou qu’un trafic éhonté sur les passions d’un parti; on y met en coupe réglée le public que l’on flatte et que l’on gorge de ce qu’on sait devoir lui plaire. Il y a là une exploitation sans merci et qui pousse aux catastrophes, dans le but parfaitement égoïste de faire fortune ou de monter au pouvoir. Aplatissement partout et en tout devant l’abonné, voilà en somme l’attitude universelle de la presse. On parle de la vérité, et il y a certainement des journalistes convaincus; mais la boutique l’emporte quand même, au milieu du tohu-bohu des opinions contraires.
Encore un coup, j'aime la presse, je n’entends pas lui faire son procès. Elle peut gâcher souvent sa besogne, elle n’en fait pas moins une besogne nécessaire et utile. Je veux simplement en arriver à ceci : vivant sur les passions du public, battant monnaie avec la bêtise, l’amour du jeu et de l’argent, les vols des uns et l’ambition des autres, elle est assez mal venue de s’indigner et de prêcher, quand un confrère s’avise de se tailler un petit coin de succès en chatouillant la polissonnerie du public. Mon Dieu! c’est une spécialité comme une autre, et je la trouve bien moins dangereuse que la spécialité financière qui dépouille les gens et que la spécialité politique qui escamote les provinces. Remarquez qu’un journal comme le Gil Blas ne trompe absolument personne; on le connaît, ceux qui l’achètent savent ce qu’ils y trouveront; tandis qu’il y a une duperie continuelle dans les casse-cou de la finance et de la politique, où les lecteurs de bonne foi s’engagent toujours à l’aveuglette. Et puis, franchement, la société va-t-elle crouler, parce qu’un journal reprend les contes de Boccace et de Brantôme? Cela n’est qu’aimable, lorsque le conte est bien écrit; et, s’il reste gros-
sier, un peu de silence suffit pour en faire justice. En vérité, nos pères avaient plus de largeur et de tolérance. N'est-ce pas stupéfiant, cette croisade brusque de la presse contre ce qu’elle nomme à pleine bouche l’obscénité? Elle a découvert cela, c’est l’obscénité qui est aujourd’hui le péril, la société est perdue si l’on ne fait as une guerre à mort à la littérature obscène. Mais où diable la voyez-vous donc, cette obscénité? Nous mourons au contraire de fausse vertu et de fausse pudeur. À cette heure du siècle, au point où nous en sommes de l’évolution scientifique, lorsque de si puissants agents travaillent les peuples et les transforment, s’en prendre à un pauvre petit journal et déclarer que ses contes grivois nous mettent en danger cela me semble tout aussi ridicule et imbécile que si un mécanicien, sur une locomotive lancée à toute vapeur, s’affolait et croyait le train brisé, en voyant tout d’un coup une puce gaillarde gambader dans sa machine.
Oui, certes, nous mourons de tartuferie. Une nation est comme une femme qui passe par l’impudeur naïve de l’enfance, par la réserve de la jeunesse, et qui arrive enfin à la rigidité hypocrite de l’âge mûr. Lisez notre histoire, vous trouverez nettement ces trois âges dans nos mœurs et dans notre littérature. Je n’insisterai pas sur les mœurs : le fond vicieux est toujours là, c’est la nature humaine elle-même; mais, selon les époques, il y a plus ou moins de franchise dans la satisfaction des besoins naturels. Nos pères vivaient davantage au grand jour. C'était une grossièreté bon enfant et souriante; ou du moins leurs façons d’être nous paraissent telles, aujourd’hui qu’une longue éducation de pudeur nous a affinés. D'ailleurs, je veux m'’arrêter particulièrement sur la littérature, l’expression écrite des mœurs. Voyez tout le Xv£ siècle et tout le XVI® : les sujets sont libres, l’écrivain ne recule jamais devant le mot. On trouve là une langue abondante, ne cachant rien de l’homme, nommant les choses par leur nom, et cela au point qu’il serait impossible de citer certaines pages des auteurs les plus lus de l’époque. Mais c’est dans les œuvres dramatiques qu’on rencontre les exemples les plus caractéristiques de cette iberté; on sait aujourd’hui avec quel soin on évite au
théâtre le moindre mot équivoque, par crainte des sifflets; il y a trois siècles, la comédie prenait toutes les licences, poussait jusqu’au bout les rencontres amoureuses, sans ménager ni les actes ni les termes. C'était, pour revenir à ma comparaison, l’impudeur naïve de l’enfance, dans notre société qui naïissait. Puis, est venue la réserve de la jeunesse, avec le siècle de Louis XIV. Molière est encore parfois d’une franchise et d’une netteté de langage qui nous choquent aujourd’hui; mais les choses ne vont plus au delà du mot, et encore le mot est-il rare et simplement toléré dans le genre comique. Arrive ensuite le XVIII siècle, d’un vice s1 raffiné, si entortillé dans l’élégance et la grâce de la phrase, et dont la rhétorique découvre si joliment les nudités; l’hypocrisie de l’âge müûür commence, la science de tout se permettre en style étudié et expurgé. Et nous arrivons ainsi à notre époque de protestantisme, à la pudeur exagérée des vieilles filles qui cachent leurs cheveux. Les mots nous effarouchent plus encore que les choses. Nous sommes comme ces personnes, lasses de vivre, pourries de débauche, voyant une allusion et une attaque personnelle dans toute parole franche et énergique. Les ivrognes ne parlent jamais du vin et ne veulent pas qu’on en parle devant eux.
Une réflexion qui m’a beaucoup frappé, c’est que le romantisme, dans ses audaces de langue, a pourtant toujours reculé devant le mot propre. Puisqu'’il avait la prétention de renouer avec le XvI® siècle par-dessus la longue période classique, de remonter au génie national, de reprendre à sa source la verdeur et la richesse du vieux langage, pourquoi s’est-il contenté du panache, de la phrase lyrique et éclatante, de ce flot d’images qui déborde chez les poëtes, sans jamais s'attaquer au mot propre, à la franchise et à la simplicité forte de l’expression? C’est tout simplement que le romantisme, malgré ses allures de mousquetaire, son horreur affichée du bourgeois, n’est au fond qu’un fils de notre âge pudibond et peureux. Il a vu le xvre siècle en pleine légende de mélodrame, il nous l’a rendu dans un cortège de mardi-gras, n’allant pas au delà de l’audace du costume, ne se souciant pas de pénétrer sous la chair et de nous donner cette belle enfance si libre et si mâle de notre société. Selon
moi, le romantisme a expurgé le xvI® siècle à l'usage des lectrices et des spectatrices de 1830. Il était trop en pleine fantaisie pour s’attaquer aux vérités et aux énergies de la langue. Théophile Gautier n’a fait que protester contre l’hypocrisie littéraire, dans la fameuse préface de Mademoiselle de Maupin; personnellement, il a raffiné encore sur la métaphore et la périphrase, sans se risquer à reprendre les mots de nos vieux auteurs. Pour que cette tentative fût faite, pour qu’un romancier osât tâcher de rendre un peu de sa carrure virile à notre langue, si travaillée et si émasculée aujourd’hui, il fallait attendre que le mouvement naturaliste se produisit et qu’il donnât aux écrivains la vérité pour base et la méthode pour outil.
Ce serait une étude bien intéressante que cette longue éducation de la pudeur. Nous en sommes arrivés à placer toute la pudeur en un point; et quand ce point est caché, ou simplement passé sous silence, tout va bien, la morale est sauvée. Cela rappelle la naïveté de l’autruche qui se croit invisible, lorsqu'elle a mis la tête derrière un caillou. Nous autres, nous cachons le sexe; une feuille de vigne suffit, parfois même un pain à cacheter; dès lors, dès que nous avons supprimé le sexe, nous pouvons tout montrer, les infirmités des membres, les plaies de la poitrine, les boutons de la face. On ment, on vole, on tue à visage découvert; mais, si l’on aimait en plein soleil, on serait hué et lapidé. Comment l’honneur a-t-il fini par se réfugier là? Comment un romancier, qui peut raconter un meurtre dans ses circonstances les plus horribles, ne pourra-t-il peindre l’accouplement de deux époux, sans être livré au dégoût des honnêtes gens et à la sévérité de la justice? Le meurtre est done plus propre et moins honteux que l’acte de la génération? il est donc plus convenable de tuer un être que d’en faire un? Absolument, je ne comprends pas. Remarquez que l’antiquité, les peuples enfants, grandis au soleil, promenaient des phallus et les baisaient avec dévotion. Il a fallu l’idée chrétienne de l’indignité du corps pour rendre le sexe honteux et mettre la perfection morale dans la chasteté. L’homme n’a plus été fait pour se reproduire, mais pour mourir. On a prêché la mort de tout, on a mis le bonheur
et lai puissance hors du monde. De là nos générations qui grelottent, qui se cachent, qui consentent encore à manger en public, mais qui ne s’y produisent pas, qui ont fait en un mot des organes perpétuant la race une honte dont on ne peut parler, bien qu’on en abuse jusqu’à la ruine et à la mort. Je n’ai pas envie de philosopher, de chercher si la pudeur est un sentiment naturel ou un sentiment d'éducation. Je m'étonne et je déplore simplement en écrivain que l’étude du sexe, j'entends dans ses vérités physiologiques, nous soit interdite comme une ordure presque infamante.
Ün autre fait qui me frappe souvent, c’est l’influence de plus en plus grande du protestantisme sur nos mœurs, en politique et en littérature. Les doctrinaires, les dogmatiques, les pudibonds, ne sont que des protestants plus ou moins avoués; et nous avons là un exemple bien caractéristique d’une secte qui, à sa naissance, nous à fait avancer d’un pas vers la liberté et la vérité, mais qui, depuis cette époque, est devenue un terrible obstacle à notre marche, en barrant la route et en s’entêtant dans une immobilité complète. Aujourd’hui, les protestants, ces révolutionnaires, ces libéraux d’autrefois, sont les pires réactionnaires que je connaisse, enfoncés dans le dogme comme des bornes, se disant les seuls détenteurs du bien et du vrai, se bouchant les yeux et les oreilles devant les nouvelles solutions des sciences. D'ailleurs, c’est là le sort de toutes les religions : elles commencent par un cri de liberté et se raidissent fatalement ensuite dans la négation de ce qui peut les ébranler. Il n’y a que la science qui marche du connu à l’inconnu, qui soit assez large pour corriger sans cesse ses erreurs et s’accroître de toutes les vérités nouvelles. De nos jours, le protestantisme est donc devenu, en morale et en littérature, un épouvantail bien autrement gênant que le catholicisme; nous nous entendrons encore avec un catholique, tandis que je défie un artiste de jamais faire bon ménage avec un protestant. Il y a là une antipathie de cerveaux. Nous autres romanciers naturalistes, observateurs et expérimentateurs, analystes et anatomistes, nous sommes surtout en guerre ouverte avec le protestantisme, par notre enquête continuelle qui dérange les dogmes et
les principes, qui passe outre aux axiomes de morale. Notre ennemi est là. Je le sens depuis longtemps.
En résumé, à cette heure, telle est donc la situation. Notre siècle a une longue éducation de pudeur, qui le rend d'autant plus hypocrite que ses vices se sont civilisés davantage. On fait la chose, mais on n’en rit plus; on en rougit et on se cache. La morale ayant été mise à dissimuler le sexe, on a déclaré le sexe infâme. Il s’est ainsi formé une bonne tenue publique, des convenances, toute une police sociale qui s’est substituée à l’idée de vertu. Cette évolution a procédé par le silence : il est des choses dont il est devenu peu à peu inconvenant de parler, voilà tout; de telle sorte que l’homme distingué, l’honnête homme est celui qui fait ces choses sans en parler, tandis que celui qui en parle sans les faire, comme certains romanciers de ma connaissance, sont traités de gens orduriers et traînés journellement dans le ruisseau. On tolère encore les vérités aux savants, attendu que personne ne s’occupe des savants, mais si un écrivain prend les vérités nouvelles de la science et se risque à les utiliser dans l’analyse et la peinture de ses personnages, il rompt le contrat de silence passé entre les membres de notre société, il dérange l’idée convenue de la vertu et passe dès lors à l’état d’ennemi public contre lequel tout est permis. Eh bien! cette situation qu’on nous fait, me paraît intolérable. Il me semble qu’il est grand temps de discuter et de résoudre la question de l’obscénité dans la littérature. Qu’est-ce donc que l’obscénité et où estelle? Le moment est bon pour le dire, car l’aventure du Gil Blas est venue poser la question, en ameutant les hypocrites qui se sont empressés de tout brouiller et d’apporter les jugements les plus étranges.
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Voyons d’abord le cas du Gil Blas. J’ai expliqué comme quoi ce journal, en quête du succès à tout prix, ce qui est la caractéristique de notre âge, avait senti le
public mordre à ses essais timides d’abord d’histoires grivoises, et s'était bientôt résolu à ne plus lui servir que cette gourmandise, ouvertement, sans le moindre scrupule. J'ai dit également que le Gil Blas n’avait pas même le mérite d’avoir inventé cette spéculation sur les instincts polissons des lecteurs, car La Vie Parisienne a publié bien avant lui une série de contes fort libres. De tout temps, cette littérature gaillarde a été très goûtée en France. Elle va de nos vieux conteurs, de Rabelais et de Brantôme, aux nouvellistes du XVII siècle, Crébillon et les autres, en passant par notre La Fontaine. Et, dès lors, elle est classique dans le bon sens, elle fait partie de notre génie national, on ne peut la renier, sans nous amputer. Reste la seule question du talent à examiner.
Pour moi, la question du talent tranche tout en littérature. Je ne sais pas ce qu’on entend par un écrivain moral et un écrivain immoral; maïs je sais très bien ce que c’est qu’un auteur qui a du talent et qu’un auteur qui n’en a pas. Et, dès qu’un auteur a du talent, j’estime que tout lui est permis. L'histoire est la. Nous avons tout permis à Rabelais en France, comme on a tout permis à Shakespeare en Angleterre. Une page bien écrite a sa moralité propre, qui est dans sa beauté, dans l’intensité de sa vie et de son accent. C’est imbécile de vouloir la plier à des convenances mondaines, à une vertu d’éducation et de mode. Pour moi, il n’y a d’œuvres obscènes que les œuvres mal pensées et mal exécutées.
Ainsi, voilà le Gil Blas. Je l’ai lu pendant quelques mois avec attention; des histoires grivoises m'y ont fait grand plaisir, le plaisir tout littéraire qu’on éprouve à lire un conte de La Fontaine; tandis que j'ai été absolument révolté par d’autres histoires, dont les sujets pourtant étaient semblables. Et rien n’est plus simple à expliquer : les premières avaient pour auteur des écrivains de talent, tandis que les secondes étaient bâclées par des journalistes bons à tout faire, qui travaillent dans le vice ou dans la vertu sur commande. Le plus grand tort du Gil Blas est donc de démarquer Boccace, Brantômeet La Fontaine, sans génie ; il lui faudrait Boccace, Brantôme et La Fontaine eux-mêmes pour rédacteurs, et les jour-
naux vertueux seraient alors assez mal venus de le dénoncer à la justice, car ce serait tout un coin de notre littérature qu’ils enverraient en police correctionnelle. Cette question de la forme est si bien la grosse affaire, qu’on n’a jamais injurié La Vie Parisienne avec cette passion, parce que, justement, les contes grivois de ce journal étaient écrits avec plus de finesse et de charme. De la polissonnerie mal faite, sans gaîté ou sans grâce, ce n’est plus que de l’ordure odieuse et inacceptable. Reste à juger la spéculation en elle-même. J’ai pu m’étonner que certains journaux, qui battent monnaie eux-mêmes avec les appétits les moins nobles et les plus dangereux du public, s’indignassent si violemment contre un confrère, qui fait fortune en flattant la gaillardise de la foule. Mais je n’entends nullement défendre ce journal, Je trouve même que son commerce est assez malpropre, d’autant plus, je le répète, que pour un conte agréable, on y en trouve vingt de parfaitement ignobles. Il faut seulement établir, comme j’ai tâché de le faire, que le Gil Blas, avec ses polissonneries, ne cause pas plus de mal à notre société, que certains journaux politiques et certains journaux financiers avec les catastrophes de sang et d’argent qu'ils nous préparent. J’insiste, parce que la vérité absolue est 1à. On crie que le conte grivois doit se cacher dans le livre et ne pas se répandre par feuilles volantes dans le public. D’abord, le livre reste, tandis que la feuille volante disparaît. Ensuite, il y a bien des choses qui feraient mieux de rester dans les livres, les déclamations de parti qui pourrissent la nation, tout ce flot de bêtises et de gredineries qui déshonorent la presse, dont le grand rôle est d’être l’instrument le plus puissant de notre enquête universelle. Sa véritable besogne n’est pas ailleurs, et ceux qui l’aiment, qui l’acceptent comme l’outil de l’époque, s’attristent d’avoir à faire une si large part à ses tâtonnements et à ses erreurs. Que de force perdue! Vous chassez la littérature de la presse, vous assommez le public de politique depuis dix ans : il est bien naturel qu’il s’amuse et fasse un succès aux gaudrioles du Gil Blas. La vogue des contes grivois, que vous attribuez au naturalisme, ce que nous examinerons tout à l’heure, vient au contraire, selon moi, de la
fatigue profonde des lecteurs à toujours tourner dans le cercle étroit de la polémique des partis, et du besoin irrésistible qu’ils éprouvent enfin de rire, d’être gais, beaux, jeunes, amoureux. Pour peu que vous imposiez encore à la France vos querelles, vos ambitions, votre phraséologie parlementaire, vos articles lourds et mal écrits, cette indigestion de politique dont le public crève, nous verrons certainement un beau soir les hommes et les femmes se prendre par les mains et danser dans les rues, fous d’ennui, résolus à prendre une récréation n’importe où et n’importe comment.
EÉtudions maintenant l’obscénité dans la littérature. C’est une expression très vague, qu’on applique au hasard, et qu'il faut définir. Rien de plus différent comme esprit et comme but que les œuvres traitées d’obscènes, en tas, sans distinction aucune. C’est ainsi que des critiques, doués d’une singulière clairvoyance, viennent de m'’accuser d’être Le père véritable du Gil Blas, qui serait né des crudités de L’Assommoir et de Nana. Voilà un exemple stupéfiant de la confusion où nous en sommes, en matière littéraire. On supprime Boccace, on supprime Brantôme, on supprime Piron, et l’on ne paraît pas se douter un instant que mes œuvres, si nues qu'elles peuvent être, viennent de l’amphithéâtre et non des alcôves galantes. Il faut donc remonter aux sources et tâcher de faire le plus de lumière possible. Analysons les œuvres, tâchons de les classer logiquement.
Chez nous, comme je l’ai dit, le conte grivois est un fruit du sol. Il y a poussé avant que l’Italie raffinât le genre. On le trouve aux balbutiements de notre littérature, et son caractère est alors une grossièreté d’une bonhomie joyeuse. Les mots sont crus, la plaisanterie est énorme, on y sent passer le large rire d’un public sans gêne, facile à amuser. Les dames de l’époque riaient très bien de certaines histoires toutes crues que nous n’oserions pas aujourd'hui raconter entre hommes. Puis, après les anecdotes de Brantôme, d’une si belle tranquillité naïve dans leur nudité, La Fontaine reprend les contes grivois, en les habillant de sa grâce et de sa malice; dès ce moment, les crudités disparaissent, la polissonnerie s’aiguise par Le sous-entendu, le siècle de
Louis XIV jette un bout de sa pourpre à la ceinture du vieux Priape. Au fond de tout mouvement littéraire, il y a simplement une évolution sociale. On le voit encore, lorsque, au Xxviri® siècle, la littérature grivoise se transforme de nouveau et tient une place si large, si décisive. Je ne puis écrire une histoire complète de cette littérature, histoire d’une grande utilité pourtant, et qu’un critique jeune et hardi devrait bien nous donner, car il y ferait justice des accusations d’immoralité dont on poursuit le naturalisme, en montrant l’abîme qu’il y a entre les conteurs grivois, qui procèdent de la fantaisie, et nous, qui procédons de la science.
Ainsi donc, voilà un filon de notre littérature, exploité à toutes les époques, avec les seules différences apportées par le milieu social. Très libre au xv® siècle et au xvI*, expurgé et d’un charme exquis au xVII*, débordant et finissant dans la férocité au xXvVItI® siècle, le conte ou le roman, que la critique qualifie d’obscène, a donné quelques chefs-d’œuvre à notre langue, au milieu d’un tas de médiocrités et d’ordures tombées dans l’oubli. Ce sont simplement d’abord des anecdotes sur des maris trompés, sur des femmes trop ardentes; l’imagination des conteurs n’est pas fertile, les mêmes bons tours reviennent sans cesse. Plus tard, le genre a beau s’affiner, il ne s’élargit guère. L’observation y est nulle, toujours reparaissent les mêmes anecdotes d’almanach; il faut arriver au xvViItI® siècle pour y trouver des peintures de mœurs développées. J’insiste, parce qu'il y a là un genre, parfaitement distinct, qui a sa place très nette dans notre histoire littéraire, et qu’il ne faut confondre avec aucun autre, sous peine de tout brouiller et de ne plus être juste. Ce genre présente les caractères du conte : il n’a l’ambition ni d’observer, ni de peindre, ni de faire la vérité sur un fait ou sur un être; il veut amuser, rien de plus, il reste un passe-temps, une récréation dont la pointe de fruit défendu augmente le ragoût. Quand il est traité avec talent, il devient ua mets très fin, qu’on peut défendre aux demoiselles, mais qui est un régal pour les esprits lettrés. S’il est conté sans talent, sans naïveté ou sans malice, sans le charme d’un style personnel, il n’est
qu'une ordure dont le mépris des lecteurs fait justice. Tel est le cas du Gil Blas, je le dis encore : agréable, quand il publie la polissonnerie aimable d’un journaliste d'esprit; parfaitement ignoble, quand l’article est d’un bâcleur de prose, qui livre sur commande quelque démarquage mal fait de Brantôme ou de Boccace. D'ailleurs, cette spéculation a existé, sinon de tout temps, du moins à partir du xviti® siècle. Personne, je suppose, n’accuse Brantôme d’avoir spéculé sur la polissonnerie de son époque. Il semble avoir écrit fort naïvement sur des faits dont tout le monde s’entretenait sans rousir; et on ne le voit pas se faisant imprimer en Belgique, répandant ses livres sous le manteau. De même pour La Fontaine; il y avait chez lui un goût littéraire, il rimait ses contes pour le plaisir, sans l’idée de chatouiller ses contemporains ni de battre monnaie avec le vice. Nous pouvons même pousser jusqu’à Piron, dont la bêtise de la critique brouillonne et cancanière a fait le type de l’auteur obscène; Piron avait simplement dans les veines beaucoup du sang gaulois de nos vieux conteurs; il riait gras, en Bourguignon qui ne boude pas devant le vin et les belles, mais c'était un tempérament, ce n’était pas un fabricant à froid d’ordures clandestines. Seulement, il est très vrai qu’à côté des écrivains de talent obéissant à leur nature, des spéculateurs finirent par se produire, surtout lorsque l’hypocrisie de déclara dans notre société de plus en plus civilisée. C’est l’histoire éternelle : du moment que les gaillardises trop salées firent rougir, on les cacha et on trafiqua sur elles; même elles prirent un accent d’autant plus vif et plus troublant, qu’on les lut à l’écart, avec la jouissance du péché. Dès lors, on retourna à la grossièreté du xv® siècle; on la dépassa, on entassa les mots crus, les mots que Rabelais seul s’était permis. Puisqu’on se cachait, puisque le volume n’était plus destiné à la libre circulation, toute réserve devenait inutile, et les auteurs se conduisirent dans un livre comme on se conduit dans une alcôve, les rideaux fermés. C’est de cette époque que la Belgique fut inondée et qu’un très vaste commerce de volumes orduriers s’établit chez nous et chez nos voisins. Voilà l’infection, la véritable et seule littérature obscène
qu’il faut traquer et condamner. Elle est plus bête encore qu’elle n’est dangereuse, car elle n’a jamais perverti personne; elle donne la nausée à tout lecteur en bonne santé, elle ne flatte que la perversion maladive des vicieux. Dans une société comme la nôtre, très raffinée, d’une hypocrisie savante et gouvernée par des convenances, elle me paraît être malheureusement une plaie incurable, comme la prostitution elle-même.
Et il n’y a pas que le livre infâme, que l’auteur ne peut mettre dans le commerce ouvertement, et qui se vend en cachette. IL y a le livre plus discret, fabriqué avec prudence pour l’étalage des librairies. Le mot crû y est évité, le vice y garde une gaze sous laquelle il apparaït plus séduisant. C’est une excitation à tous les rêves voluptueux, des demi-indiscrétions qui donnent le besoin immédiat de connaître le reste, des mensonges sur l’amour troublant les cœurs et les têtes. Ces livres-là, ceux qu’on peut voir partout, sont à mes yeux beaucoup plus dangereux que les volumes carrément orduriers, qui coûtent fort cher et qu’on ne peut se procurer aisément : ils séduisent, tandis que les autres dégoûtent. Nous en sommes envahis : biographies de femmes galantes, histoires d’amour à couvertures roses et à photographies décolletées, mémoires scandaleux de fille sortant du lit d’un prince, romans à la poudre de riz où les femmes du monde se conduisent comme des catins, idéalisations continuelles de la débauche qui la montre provoquante, toute puissante dans une apothéose de jouissance et de luxe. Encore un coup, voilà les seuls spéculateurs de l’obscénité moderne. Ils vivent du vice enguirlandé, ils battent monnaie avec l’hypocrisie de notre âge. Qu'ils soient en bas, qu’ils soient en haut, qu'ils aient écrit les aventures de Rigolboche ou les amours d’une grande dame, il suffit qu'ils aient menti, qu’ils aient voilé l’alcôve d’un rideau rose, qu’ils aient chanté le vice en idéalistes au lieu de le marquer d’un fer rouge en naturalistes, pour que leur besogne soit empoisonnée et tombe quand même à une immoralité finale.
Au xvirie siècle, le conte grivois étend son cadre et emplit des volumes entiers. En même temps, il fait une part à l’observation et à l’analyse, il tourne au roman
de mœurs, de mauvaises mœurs, si l’on veut. Je ne puis étudier cette évolution, qui correspond comme toujours au mouvement social, et je me contente de la constater. Il faudrait s’arrêter à Crébillon fils, à Laclos, à Louvet, à d’autres encore; et l’on verrait que la littérature galante, obscène comme on dit brutalement aujourd’hui, a sa racine dans la société de l’époque, qu’elle en procède et qu’elle la conduit à la fois. MM. de Goucourt, à un point de vue différent, ont indiqué cette étude, dans leur ouvraze si original et si intéressant : L’ Amour au dix-huitième siècle. Ils y montrent la vie du temps, les modifications lentes dans les idées et dans les faits, toute cette matière sociale qui détermine une littérature. Voici une page que je demande à citer en entier, car elle est caractéristique, et elle me permettra de faire la lumière sur ce terrible marquis de Sade, dont on abuse dans notre critique contemporaine.
‘ À quoi cependant, écrivent MM. de Goncourt, devait aboutir cette méchanceté dans l’amour, dont nous avons essayé de suivre dans le siècle l’effronterie, la profondeur, les appétits croissants et insatiables? Devait-elle s’arrêter! avant d’avoir donné comme une mesure épouvantable de ses excès et de son extrémité? Il est une logique inexorable qui commande aux mauvaises passions de l’humanité d’aller au bout d’elles-mêmes, et d’éclater dans une horreur finale et absolue. Cette logique avait assigné à la méchanceté voluptueuse du XVIHC siècle son couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât dans la tête et ne descendît pas jusqu’aux sens. On avait trop joué avec la souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la faire souffrir plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, après avoir épuisé les tortures sur son âme, ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout crûment dans son sang les jouissances que donnaient ses larmes? C’est une doctrine qui naît, qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé sans le savoir, et qui n’est au fond que la matérialisation de ses appétits; et n’était-il pas fatal que ce dernier mot fût dit, que l’éréthisme de la férocité s’affirmât
comme un principe, comme une révélation, et qu’au bout de cette décadence raffinée et galante, après tous ces acheminements au supplice de la femme, un de Sade vint pour mettre, avec le sang des guillotines, la Terreur dans l’Amour? ”
Voilà une explication historique du rôle du marquis de Sade. Il apparait comme une conséquence fatale, amenée par une longue évolution. Mais cela ne suffit pas; il faut, pour le comprendre, établir nettement qu'il était un catholique retourné, un fils de l’Eglise exaspéré contre sa mère. Dans ses orgies, il insulte Dieu avec un débordement d’ordures, et il l’insulte en homme dont l’athéisme n’est guère solide; je veux dire qu’il n’a pas l’indifférence scientifique, qu’il entasse rageusement des infamies pour étouffer en lui cette idée de Dieu qui ne veut pas mourir. D'ailleurs, il croit au diable, il en a sûrement une peur affreuse. Un cerveau pareil a dû être hanté continuellement de l’image de l’enfer. C’est l’enfer, et l’enfer catholique, qu’il peignait dans ses amours monstrueuses, dans les abominables supplices dont il aiguisait la volupté. Il y a là une imagination démoniaque, satanique, une jouissance dans la douleur, une révolte au milieu des crimes, qui caractérise très nettement la sombre folie d’où a pu sortir ce peintre de la bête humaine lâchée en plein rut de la chair. Pour moi, il sort logiquement du catholicisme, il larrive à l’agonie du xvine siècle, après les négations des philosophes, et il joue le rôle de Satan triomphant, le vieux Satan du moyen âge, monstrueux et lubrique, éventrant les femmes à coups de fourche, broyant les petits enfants d’une caresse, prêchant l'inceste et le meurtre, rêvant la désorganisation et l’écroulement final. La débauche d’un règne a préparé sa venue, à cette heure obscure où, sur les décombres d’une royauté et d’une religion, les sciences nouvelles n’avaient encore rien reconstruit. De là cette fin de tout, cette orgie meurtrière qui détruisait le monde, dans la victoire décisive de Satan sur Dieu. C’est, je le répète, le catholicisme retourné, Satan à la place de Dieu, l’enfer à la place du ciel, les chaudières, la flamme, les crocs, les tortures, les plaies, le sang, à la place de la musique
des séraphins et de l'éternité sereine des bienheureux. Un croyant seul a pu imaginer de telles horreurs. On trouve là le cauchemar d’un détraqué de la foi, qui se met à sacrifier au diable, avec la fureur sombre et épouvantée d’un fanatique changeant d’autel, par haine plus encore que par négation de son Dieu.
Tel est donc le véritable esprit du marquis de Sade. La démence religieuse a passé en lui, et il en est de même chaque fois que le sang coule dans l’amour. Ouvrez l’histoire du monde : vous trouverez, dans les religions, dans les centaines de sectes qui se sont disputé les hommes, toutes les aberrations et toutes les cruautés imaginables. Quand une croyance ne divinise pas la chair, elle la torture, et les monstruosités arrivent aussitôt, sous l’aiguillon du sexe. Nous avons, de nos jours, un écrivain, dont l’exemple m’apporte une dernière preuve. Je veux parler de M. Barbey d’Aurevilly. Certes, je ne l’accuse point de continuer le marquis de Sade; ce n’est ici qu’une comparaison faite avec toutes sortes de réserves. Mais enfin il est le seul qui puisse être comparé au marquis, logiquement. Il obéit au même esprit. C’est un croyant que l’idée du diable tourmente et qui cède parfois à la rébellion de l’enfer. Le mal, pour lui, est inné; dès lors, il fouaille la chair, il est bien près de goûter les délices de la douleur. Ajoutez l’allure satanique, des étrangetés d’ange que la malédiction attire. On trouve ces caractères dans toutes les œuvres ultra-romantiques de M. Barbey d’Aurevilly. Mais je signale surtout son recueil de nouvelles : Les Diaboliques, que le parquet le pria de retirer de la circulation. On y sent l’influence immédiate du marquis de Sade, à ce point que certains passages lui paraissent directement empruntés : par exemple, la femme qu’un mari trompé scelle avec le pommeau de son poignard, d’un sceau de cire brûlante. Je pourrais multiplier les rapprochements, et il y a tout au moins là une rencontre singulière. Cela vient, je le répète, de cej‘que la philosophie est la même. Avec M. Barbey d’Aurevilly, nous avons encore affaire à un catholique exaspéré, qui ne semble accepter Dieu que pour avoir la jouissance de croire à Satan. Son titre le dit : Les Diaboliques, c’est-àdire des créatures fatalement mauvaises, maudites, nées
pour l’ordure et le crime, possédées et tombant à la monstruosité. Elle aiment dans le sang, elles raffinent leurs joies par la cruauté, elles désorganisent et triomphent sur l’écroulement de tout. Or, telles sont aussi les créatures du marquis de Sade, des diaboliques qui apportent la révélation du mal et qui se satisfont en crachant sur les lois divines et humaines. Le marquis de Sade est allé jusqu’au bout de sa foi détraquée, risquant toute l’ordure, toute la démence des appétits, dans une langue d’une crudité ignoble. M. Barbey d’Aurevilly ne démusèle le monstre qu’à demi, en catholique qui a seulement des caprices permis pour le diable, et en artiste que le souci d’une forme originale absorbe. Voilà l’unique différence entre eux.
Si nous résumons ce court exposé de la littérature grivoise, nous la voyons donc naître chez nous avec les bons contes de nos pères, s’affiner au xXvVII® siècle, s’élargir au XVIIe et devenir l’expression profonde et vivante de la société, enfin tomber dans les saletés de la spéculation et aboutir à la boue sanglante du marquis de Sade. L’évolution devait nécessairement avoir cette conséquence finale, car l’histoire de notre société a marché parallèlement.
Voyons maintenant si, comme on le déclare chaque matin dans la presse, nos œuvres naturalistes de l’heure présente se rattachent à cette littérature de la polissonnerie et de l’ordure. Ce sera juger de leur moralité |
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D'abord, nous ne sommes pas grivois, dans le sens aimable et léger 1 mot. On nous accuse avec raison de manquer de gaîté et d’esprit, car nos études restent noires, austères, trop approfondies, pour garder cette fleur de surface qui est le grand charme du conte, tel que l’entendaient nos pères. Eux, s’arrêtaient, dans un adultère, à la ruse de la femme, à la grimace comique du mari; et si le drame intervenait, chose rare, il était expé-
ditif, un simple fait qui dénouait. Nous, dans le même adultère, nous poussons tout de suite au tragique, en prenant l’aventure, non par le côté plaisant, mais par le côté humain. Puis, nous ne nous en tenons pas au geste, au rire, à l’épiderme; nous fouillons les personnages, nous arrivons tout de suite aux misères de l’homme et de la femme. Dès lors, l’esprit n’est plus qu’un grelot qui sonnerait une gaîté fausse et misérable; le sujet devient grave, le vaudeville tourne au drame,noussommes des anatomistes qui ne pensons guère à la gaudriole. En un mot, notre roman naturaliste, quelles que soient ses audaces, ne saurait être polisson; il est cru et terrible, si l’on veut, mais il n’a ni le rire ni la fantaisie galante de la grivoiserie, qui n’est jamais qu’un jeu d’esprit plus ou moins gai et délicat sur un sujet scabreux.
Il faut donc écarter Boccace, Brantôme, La Fontaine et les autres. Nous ne procédons pas d’eux. C’est toute une autre formule littéraire, qui n’a aucune ressemblance avec la nôtre. Et, à ce propos, j’insiste sur le peu de plaisir que nos livres apportent aux débauchés. On lit Brantôme avec un sourire. Cette suite d’anecdotes, où sans cesse la joie du sexe revient, sans une souffrance, est faite pour la consolation du vice. L’amour y est facile et puissant, on n’y cueille que les fleurs de la jouissance, c’est comme un paradis où les amants sont dépouillés de leur humanité infirme et sale. Prenez, au contraire, un roman naturaliste, Madame Bovary ou Germinie Lacerteux, mettez-le dans les mains des débauchés : il les dégoûtera profondément, les effrayera, car ils s’y retrouveront laids et bêtes, avec la misère grelottante de leur bonheur. Même il arrivera peut-être qu’ils crieront au mensonge, révoltés, ne voulant pas se reconnaître, trop habitués dans leur galanterie à s’en tenir à l’épiderme, pour accepter le sang et la boue qui sont au fond. Nous ne chatouillons pas, nous terrifions, et une partie de notre moralité est là.
Je me permettrai de citer un exemple qui m'est personnel. Lorsque je publiais Nana dans un journal, tout le Paris boulevardier et demi-mondain protestait. J'avais pu me tromper sur certains détails techniques, dans une étude si complexe et si encombrée de faits;
mais les protestations portaient plus encore sur l'esprit même du livre, sur les mœurs et les caractères, particulièrement sur la peinture de cette débauche parisienne qui bat nos trottoirs. Ce n’était pas ça du tout, criait-on; cette débauche était plus gaie, plus spirituelle, moins enfoncée dans le drame de la chair. Des chroniqueurs, des auteurs dramatiques de talent, vivant dans le monde des actrices et des filles, juraient en souriant que ma Nana n'existait point; et ils regrettaient évidemment que je n’eusse pas crayonné d’un trait léger un de ces fins profils de Grévin, une de ces fleurs charmantes du vice convenu, ayant simplement la pointe d'élégance canaille à la mode. Eh bien, il y a eu là un phénomène dont l’explication est facile. Voilà des hommes d’esprit
i prennent du vice ce qu’il a de plaisant; ils jouissent de la belle humeur, du luxe et du parfum des filles; ils soupent avec elles, s’oublient avec elles, mais en acceptant seulement le côté agréable, dans une rencontre ou dans une liaison. Ce sont des fleurs qu’ils mettent dans leur vie. Même lorsqu’une femme les éclabousse de son ordure, lorsqu'ils tombent une belle nuit dans un égout par bêtise ou par folie personnelle, ils gardent le silence, ayant par tempérament l’horreur de ce qui n’est pas gai et aimable, préférant tout voir en rose, sous un nuage de poudre de riz. Dès lors, on comprend le malaise de ces témoins, de ces acteurs du vice parisien, dès qu’on les met en présence, comme dans Nana, d’un drame sans voile et qui descend jusqu’à l’infamie des personnages. Si vous ne vous en tenez pas à la surface charmante, si vous allez au delà de la robe pour entrer dans la peau, au delà du boudoir pour ouvrir publiquement l’alcôve, vous les bousculez terriblement, vous leur gâtez leur jouissance. Ils se fâcheront, en vous voyant avec les filles graves, sérieux, un scalpel à la main, fouillant le ventre de ces jolies personnes, dont ils ne tiennent à connaître que le satin. Et ils auront raison de se fâcher, et s’ils crient au mensonge, ils seront de bonne foi; car, personnellement, ils ont toujours refusé de voir la bête dans la créature. Vous avez voulu trop de vérité, c’est pour cela qu’ils ne comprennent plus et qu’ils déclarent votre peinture fausse. La chose dépend du
point de vue : si vous êtes parisien, j'entends au petit sens du mot, vous effleurerez les sujets, vous les traiterez en homme gai, sceptique, paradoxal, vous aurez une observation de surface, aiguisée de mots, fleurie par la mode, vous vous en tiendrez à la petite comédie qui se joue devant le public, avec toutes sortes de réserves et de conventions; au contraire, si vous êtes humain, vous épuiserez les sujets, vous les traiterez en savant qui veut tout voir et tout dire, vous mettrez à nu vos personnages et vous les poursuivrez jusque dans les misères et les hontes qu'ils se cachent à eux-mêmes. Voilà pourquoi Nana a été déclarée fausse par les débauchés parisiens, désireux d’en rester aux crayonnages menteurs et provocants de La Vie Parisienne.
Depuis longtemps, je sais bien que notre grand crime est là, aux yeux des idéalistes. Nous n’embellissons pas, nous ne permettons plus les rêveries sur les sujets malpropres. Qu'on nous reproche de désoler la pauvre humanité, qui a besoin d’aveuglement, je le comprends sans peine. Seulement, il ne faudrait pas, d’un autre côté, nous accuser de flatter la débauche, de provoquer la polissonnerie par nos tableaux, ce qui n’est plus logique du tout. Rien ne pousse moins à la gaudriole
e nos livres, le fait me paraît indiscutable. |
Et, dès lors, c’est dire que nous ne sommes pas plus les fils du roman licencieux du xviriI siècle que du conte grivois des siècles précédents. Nous retrouvons, dans ce roman, la peinture caressée et idéalisée du vice; il y a encore là une traduction de la débauche, faite pour l’agrément des lecteurs. Le but scientifique, la leçon du vrai n’apparaît jamais; quand il y a un dénoûment moral, ce qui arrive souvent, ce dénoûment a été plaqué après coup; il ne découle pas des faits, il n’a pas l’utilité d’une expérience essayée sur des éléments humains.
Notre roman est donc absolument original et ne tient en rien au roman du passé; ou, du moins, depuis le commencement de ce siècle, l’ancienne formule a été tellement modifiée par l’emploi des méthodes scientifiques, qu’il en est résulté une formule toute nouvelle, apportant avec elle un art et une morale. Cette morale, je l’ai définie dans mon étude sur le roman expérimental, et je ne puis
que répéter cette conclusion : ‘* Nous montrons le mécanisme de l’utile et du nuisible, nous dégageons le déterminisme des phénomènes humains et sociaux, pour qu’on puisse un jour dominer et diriger ces phénomènes. En un mot, nous travaillons avec tout Le siècle à la grande œuvre, qui est la conquête de la matière, la puissance de l’homme décuplée ”.
Mais un exemple fera mieux saisir notre rôle. Je reviens au marquis de Sade. Dès que nous publions un roman, on nous jette le marquis de Sade à la tête. C’est la ‘‘ tarte à la crème ””’ de la critique. L’injure suffit, elle s’applique à n’importe quelle œuvre, sans qu’on en ait étudié l’esprit ni le but. Je ne sais rien de plus inepte ni de plus injuste. En effet, le marquis de Sade est un romantique exaspéré, il n’a absolument rien d’un naturaliste, d’un romancier expérimental. Je l’ai étudié à larges traits tout à l’heure, et il doit être évident pour les esprits logiques que ce démoniaque, ce catholique retourné, est juste notre contraire, à nous positivistes, analystes du vrai. Il part du fait extraordinaire, presque surhumain; nous partons du train ordinaire des choses. Il a derrière lui l’enfer, le diable mis à la place de Dieu; nous avons derrière nous la science. Et c’est ici que la séparation est décisive. Les deux philosophies se combattent et s’excluent. Chez lui, il n’y a qu’un triomphe de l’ordure humaine; il est dans la monstruosité pour la monstruosité; il a cru à Dieu, il croit maintenant à Satan, ce qui est la même chose, et toute son œuvre reste Le chancre affreux d’une foi détraquée. Nous autres, quand nous touchons à l’ordure, c’est uniquement pour la constater et la définir; nous soumettons les monstruosités à l’expérience, afin de nous en rendre les maîtres; nous ne sommes pas les ouvriers de la foi, mais les ouvriers de la méthode, je veux dire que nous nous en tenons aux faits prouvés, sans nous embarrasser des dogmes d’une religion sur le bien et le mal. Toute notre besogne est d’aller du connu à l’inconnu, et nous avons la certitude d’être d’autant plus utile, que nous faisons davantage de vérité. Enfin, si le spectacle de la débauche pour la débauche est une chose abominable, l’étude exacte d’une passion, cette étude fût-elle poussée jusqu’au sang,
prend une haute moralité, lorsqu’elle offre les certitudes d’une expérience, et qu’elle devient un document, dont les criminalistes et les législateurs devront tenir compte. Je ne parle pas de la langue infâme du marquis de Sade, qui a prodigué les quelques termes honteux du dictionnaire, sans autre intention que d’ajouter à la lubricité des faits l’excitation sensuelle du mot lui-même. Ce n’est ni l’érudition d’un linguiste, ni la fantaisie d’un artiste; c’est le rut d’un homme qui s’excite avec des aroles immondes. Tout cela est morbide et relève de L pathologie. Le cas de cet homme rappelle celui des possédés, de ces convulsionnaires, qui, dans l’affolement de leurs croyances, se donnaient au diable et allaient au sabbat, souillant les églises d’orgies furieuses, se mettant à quatre pattes devant les autels, beuglant et s’accouplant comme des bêtes. La nymphomanie est au fond de l’antique superstition; un vent de terreur emporte les croyants et les fait tomber de la foi dans la magie. Au bout, il y a le miracle, j’entends le monstrueux, le surhumain, l’infernal. Qu’on lise La Sorcière, de Michelet, ce terrible tableau du détraquement religieux du moyen âge, et l’on y retrouvera tout lemarquis de Sade : le viol, l’inceste, les amours bestiales et hors nature, une rage de fornication et de meurtre qui s’assouvit a chaque heure dans la boue et dans le sang. C’est la même démence, le même éréthisme de la chair, sous l’ébranlement des dogmes catholiques. Dans notre littérature, le marquis de Sade est l’expression directe du sabbat, de l’enfer tel qu’il sortait des églises, hurlant, gambadant, salissant et cassant tout, à certains jours de licence populaire.
. Et c’est ici que je retrouve M. Barbey d’Aurevilly. Il a la même conception du mal que le marquis de Sade. Chez lui, les personnages mauvais sont des possédés que le diable pousse à des actes monstrueux et surhumains. Il ne va pas si loin que le marquis dans le délire sexuel, mais il en dit assez pour qu’on devine le reste. Lui aussi est hanté par le sabbat et ses abominations charnelles. Il s’y plaît, avec le frisson, la jouissance aiguë d’un catholique qui risque la damnation. Au fond, il éprouve des tendresses pour les sorcières, il a le dan-
dysme de sentir le roussi. Sa fatuité est de laisser croire qu'il passe les nuits avec ses diaboliques, quitte le lendemain à s’en confesser. Or, où est la morale, dans tout ceci? M. Barbey d’Aurevilly la met sans doute dans la peur de Dieu. Il ne conclut pas et ne saurait conclure. Comme il n’est pas un esprit banal, il ne veut pas dénouer ses histoires, ainsi que les romanciers inférieurs, en faisant intervenir la Providence pour punir le crime; ou du moins, quand il fait intervenir la Providence, comme par exemple dans Un Prêtre marié, c’est d’une façon si extraordinaire, si miraculeuse, que la leçon paraît être tirée d’un conte de fée. On n’a donc jamais avec lui qu’une échappée sur l’enfer, une peinture du mal caressée avec un amour romantique, poussée à l’aigu et à l’extraordinaire; en un mot, du marquis de Sade possible en société. Et cette peinture est faite pour le plaisir de la peinture elle-même, sans aucun souci du vrai, avec le dédain même du vrai et l’intention 2 arrêtée de l’exagération dans le sens du surnaturel. :
Prenons un exemple. M. Barbey a Aa peint une fille publique. Cela lui est arrivé; ilen a mis particulièrement une dans Les Diaboliques ; cette fille, ilest vrai, est une grande dame espagnole qui s’est jetée dans la prostitution pour se venger de son mari : une jolie histoire, comme vous voyez, et bien simple, et bien nature. N'importe, voilà une fille. L’auteur, non content de lui avoir donné une telle origine, par haine du commun, se complaît ensuite dans un cadre extravagant. Il la loge au fond d’un bouge, qu’il meuble d’une façon somptueuse; il lui prête des discours stupéfiants, il l’enlève en un mot de la réalité pour la mettre dans un cauchemar charnel et sanglant. Voilà du de Sade très caractérisé. C’est un conte abominable inventé par un écrivain d’une originalité tourmentée et bizarre. Et ce conte, à coup sûr, n’apporte ni document vrai, ni leçon morale, du moment où il est bâti en l’air et où il veut être l’expression satanique du mal! Cela nous rejette en pleine métaphysique. J’y vois, quoi que l’auteur puisse dire, une préoccupation maladive de l’ordure pour l’ordure.
Maintenant, voici un romancier naturaliste qui veut
étudier une fille publique. Il prendra la fille dans sa
généralité, dans sa vulgarité. Il la montrera déterminée par l’hérédité et par le milieu; si elle glisse à la débauche, c’est qu’elle y a été poussée par l’ivrognerie des parents et par les promiscuités des faubourgs. Puis, l’auteur, en la suivant pas à pas, en l’analysant dans ses vêtements, dans sa demeure, dans les hommes qui l’approchent, montrera son rôle social, établira nettement de quelle façon elle désorganise et détruit. Dès lors, on voit quelle haute morale pratique découle de l’œuvre. Ce n’est plus le cauchemar d’un catholique détraqué par la préoccupation du diable; c’est un savant, un observateur et un expérimentateur qui fournit et classe des documents humains. Voilà une vraie fille, voilà comment elle pousse et comment elle fonctionne ensuite, voilà des faits établis par l’observation et l'expérience; désormais, puisque l’expérience nous rend maîtres des faits, c’est à nous de les empêcher de se produire : assainissons les faubourgs, supprimons scientifiquement les filles. Et quand même l’œuvre n’apporterait pas cette conclusion pratique, elle aurait toujours l’utilité d’une enquête exacte, d’une vérité humaine mise debout, indestructible.
Cette fois, ai-je réussi à me faire comprendre? Est-il clair pour tout le monde que, lorsque la critique, avec sa belle inintelligence, nous jette le marquis de Sade à la tête, elle ne sait absolument pas ce qu’elle dit? Notre conception scientifique de la nature est diamétralement opposée à sa conception catholique. Le marquis de Sade est un idéaliste, un idéaliste terrible, qui triomphe dans le surnaturel et dans l’irrationnel. De sorte que ses fils directs, aujourd’hui, sont précisément nos adversaires, ceux qui nous accusent de travailler dans l’ordure, parce que nous travaillons dans la vérité. Ils déclarent la vérité sale et banale, lorsque toute la morale est en elle, en elle seule. Ils croient être d’autant plus nobles, qu'ils se perdent davantage dans les mensonges de l’imagination; et ils vont jusqu’à la culbute finale, ils sautent en pleine démence, ils tombent en plein marquis de Sade, dans ce dernier effondrement de la raison, où la bête humaine se vautre sous l’étreinte épouvantée et voluptueuse du diable.
Qu’on nous appelle positivistes, matérialistes, athées,
c’est une querelle de philosophie, et nous l’acceptons. Les catholiques et même les simples déistes, qu’ils soient romantiques ou doctrinaires, ont la prétention d’être les seuls grands, les seuls vertueux, les seuls charitables, parce qu'ils laissent l’inconnu à l’homme. Nous croyons, nous autres, que tous nos maux viennent de l’inconnu, et que l’unique besogne honorable est de diminuer cet inconnu, chacun dans la mesure de sa force. Je ne puis ici traiter ces hautes questions; tout mensonge apporte le mal avec lui, ce mensonge eût-il une apparente grandeur. Mais où les arguments de nos adversaires deviennent odieux, c’est quand ils nous accusent d’obscénité et de spéculation honteuse. J’ai établi que nous ne procédions ni du conte grivois, ni du roman licencieux; j’ai montré que les fils directs du marquis de Sade, loin de se trouver parmi nous, étaient au contraire au milieu des romanti-
es impénitents et exaspérés. La littérature obscène, j'entends la littérature d’imagination libertine, qui invente des ordures pour le plaisir, et sans aucun but d’enquête exacte, ne peut pousser que dans la tête d’un romancier spiritualiste. Nos analyses ne sauraient être obscènes, du moment où elles sont scientifiques et où elles apportent un document. Voilà ce qu'il faut répéter à toute heure, prouver sans relâche, pour que chacun, dans nos lettres modernes, prenne enfin sa vraie place au soleil.
On accuse les romanciers naturalistes de spéculer sur le vice. Ils auraient beau jeu, et ce serait une campagne amusante, s'ils accusaient leurs adversaires de spéculer sur la vertu. Tartufe a toute une descendance qui emplit les journaux, les livres, les théâtres.
Ce qu’il faut établir d’abord, c’est qu’en somme la spéculation sur le vice ne mène pas loin; et je parle ici de la spéculation réelle, de celle qui se réfugie en Belgique et qui a eu lieu sous le manteau. Les malheureux
réduits à chercher leur pain dans ce honteux trafic sont tous des pauvres hères; on n’en citerait pas un qui ait réalisé une fortune même médiocre. D'autre part si l’on veut équivoquer et salir les vrais artistes, en insinuant qu'ils étudient l’homme jusque dans ses hontes, pour exciter le lecteur et pousser à la vente, on appuie uniquement cette calomnie sur certains succès rares et exceptionnels, dus à des causes diverses, sans tenir compte de l’insuccès presque général des œuvres de vérité et d’audace. On citera bien la vente énorme de Madame Bovary, et l’on dira que cette vente a été simplement déterminée par l’épisode du fiacre. Mais on passera sous silence les longues hésitations, je dirai presque les répulsions du public pour les romans de Stendhal et de Balzac; ces écrivains n’ont certes rien gagné, durant leur vie, à être des analystes hardis de la réalité. Et MM. de Goncourt, dont la Germinie Lacerteux ne s’est pas vendue d’abord à deux éditions en dix ans? Dira-t-on que ceuxlà avaient voulu battre monnaie, en contant les amours vraies d’une servante? En tous cas, ils auraient fait un bien mauvais calcul; car, pendant que leurs livres âpres et forts restaient en magasin, les histoires menteuses de M. Octave Feuillet, ces histoires trempées dans les vertus de convenance et à la mode, s’enlevaient couramment à trente mille exemplaires, au milieu d’un prurit sentimental et hypocritement sensuel.
J’en veux arriver à ceci: c’est que la spéculation sur la vertu est beaucoup plus productive que La spéculation sur le vice. Comme je l’ai dit, nos œuvres sont trop noires, trop cruelles surtout pour chatouiller le public au bon endroit et lui faire plaisir. Elles révoltent, elles ne séduisent pas. Si quelques-unes arrivent à une large vente, le plus grand nombre laisse la foule des acheteurs inquiète et indignée. Aussi les débutants qui, par calcul, se lanceraient dans la peinture de l’infamie humaine, éprouveraient-ils bientôt de terribles mécomptes. D'abord, ils comprendraient que la sincérité y est nécessaire; il faut rimer la vérité et avoir beaucoup de talent, pour oser la peindre toute nue, sans tomber dans l’ignoble et l’odieux. Ensuite, ils s’apercevraient qu’une hypocrisie réelle mène plus directement à la fortune
qu’une brutalité affectée. L’hypocrisie est choyée, payée grassement; tandis que la brutalité a contre elle la masse énorme des gens que gêne la franchise. Si cette brutalité, si cette audace de tout dire n’est pas dans le tempérament même de l'écrivain, cela paraît bien vite, la spéculation devient évidente et l’écrivain spéculateur tombe presque immédiatement dans un juste mépris. Je veux dire, en somme, que la spéculation du mensonge ne présente pas de danger, la foule étant toujours là pour approuver et s’attendrir; lorsque la spéculation du vrai, au contraire, est un casse-cou dans lequel un auteur vénal finit toujours par se rompre les os. Voilà comme quoi, si aucun tempérament ne les pousse, les habiles ont raison de travailler dans la vertu plutôt que dans le vice.
Je veux insister sur cette nécessité absolue du talent, quand on s’attaque aux terribles réalités humaines. Cela est d’autant plus évident que, seuls, les esprits solides osent envisager ces réalités en face, et ont assez de puissance pour les analyser et les mettre debout. Le don de la vie renverse toutes les barrières des conventions et des convenances, de sorte que plus un écrivain sera créateur, plus il nous donnera l’humanité telle qu’elle est, sans mensonge. On mesure le génie aux vérités qu'il apporte sur l’homme et la nature. De là, je le répète, le péril qu’il y a à vouloir jouer, dans un simple but de trafic, le rôle d’analyste, tourmenté par le besoin du vrai; car une conviction sincère et une grande intensité d’art peuvent seules sauver du dégoût public les peintures de nos infirmités et de nos bassesses, en leur soufflant la vie.
Au contraire, tout est douceur et profit, dans le métier d’écrivain hypocrite. Un grand talent y est inutile; il gènerait. On y réussit beaucoup avec un talent moyen, souple, coulant sans effort. Mais on y a encore de très jolis succès avec pas de talent du tout. Songez que la foule ne demande qu’à être trompée; elle ne résiste jamais à un auteur qui lui ment, elle l’accepte du coup, heureuse de ses consolations et de ses flatteries. Il peut mentir pendant cinquante ans, elle ne s’en fâchera pas et trouvera le breuvage de plus en plus délicieux. Dans
cette foule, une bonne moitié sait que l’auteur ment; n'importe, elle sourit d’un air d'intelligence; à quoi bon soulever cette question-là, tout n'est-il pas pour le mieux et va-t-on se plaindre que la mariée soit trop belle? Nous ne sommes plus dans le cas précédent, lorsque le public se trouve devant un écrivain de vérité et qu'il regimbe contre des documents désagréables. Ici, les auteurs sont de miel, et les lecteurs ne peuvent que les avaler, en fermant béatement les yeux. On leur dit que les femmes sont belles, que les hommes sont bons, que la terre est un lieu d’aventures extraordinairement amusantes et d’amours éternellement heureuses. C’est charmant, tout le monde se pâme. Donc, pas de lutte, les auteurs qui travaillent dans cette vertu idéale, sont certains de ne rencontrer aucune opposition. On ne les fouille pas, ils peuvent faire entrer en contrebande les choses les plus suspectes. Dès lors, le talent est parfaitement inutile, puisque tout passe, puisque les lecteurs sont acquis à l’avance. Les dames sourient, un murmure flatteur monte sur le passage du romancier vertueux. Acclamé par les salons, son début, quel qu'il soit, le classe au rang des écrivains ‘‘ sympathiques ””. On le couronne à l’Académie, en attendant qu’on lui en ouvre les portes toutes grandes. Il est récompensé, décoré, embaumé. C’est le triomphe du médiocre, dans l’apothéose de la bêtise universelle.
Réfléchissez donc, jeunes gens, et si vous vous sentez médiocres, n’écoutez pas la presse qui prétend qu’on fait fortune rapidement dans le naturalisme; ce qui, pour la presse, veut dire dans l’ordure. Jeunes gens, on vous trompe. ÆEcoutez-moi : si vous n’avez aucun talent, ne venez pas à nous, pour l’amour de Dieu! Allez aux vertueux, à ces gaillards de l’idéal qui ont mis en coupe réglée l’hypocrisie humaine. Là tout est facilité et plaisir. En quinze leçons, quelque maître du genre vous enseignera l’art du personnage sympathique; et vous gagnerez gros, et vous serez honorés, et vous pourrez vous payer le régal de nous jeter de la boue, lorsque nous passerons. Quant à ceux d’entre vous qui auraient du talent, ils n’ont pas besoin de mes conseils. Je me contente de les plaindre, car ils seront diffamés et égorgés.
Voyons maintenant de plus près cette spéculation sur la vertu, dont on abuse dans notre littérature. Elle est basée sur le personnage sympathique. On vous dira qu'il n’y a pas de livre, surtout pas de pièce possible sans personnages sympathiques. Le personnage sympathique représente l’idée que l’hypocrisie d’un public, plus ou moins consciente, se fait de Ja créature humaine. Ainsi une jeune fille sympathique est une essence de pudeur et de beauté. Voyez les héroïnes de nos drames et de nos romans : il n’en est pas une de vivante parmi elles, j’entends qui se conduise raisonnablement, en bonne et simple créature. Ce ne sont qu’abnégations sublimes, qu’ignorances ridicules, que bêtises emphatiques et volontaires. Notre jeune fille française, dont l’instruction et l’éducation sont déplorables, et qui flotte de l’ange à la bête, est un produit direct de cette littérature imbécile, où une jeune vierge est d'autant plus noble qu’elle se rapproche davantage d’une poupée mécanique bien montée. Eh! instruisez nos filles, faites-les pour nous et pour la vie qu’elles doivent mener, mettez-les le plus tôt possible dans les réalités de l’existence; ce sera faire de l’excellente besogne. Or, il en est de même pour tous les personnages sympathiques; toujours ils mentent. Le fils aura de l’honneur pour le père, si celui-ci s’est permis quelques peccadilles, non pas un honneur sensé et logique, mais un de ces honneurs de théâtre qui raffine devant la galerie. Le père sera noble et superbe, une abstraction de toutes les vertus. L’amante apportera la pureté la plus impeccable, jointe à la passion la plus tendre; tandis que l’amant, dégagé des bas soucis de ce monde, crachera sur l’argent, luttera de beaux sentiments, vivra dans cet héroïsme romantique qui est la négation de la vie. Voilà donc les poupées fabriquées pour l’amusement des âmes sensibles, et avec lesquelles il est facile au premier venu d’obtenir un succès.
Que de spéculations, si nous passions en revue les œuvres bâclées avec ces personnages sympathiques! Voici le tas énorme des romans prétendus honnêtes : tirades sentimentales, plaidoyers sociaux, peintures du beau monde, quintessence de la mode et du bon ton, raffinement sur la religion aimable, mœurs étrangères
où passent des Italiennes couleur clair de lune et des Russes blanches comme neige, toutes les niaïiseries des têtes vides, tous les mensonges dont se bercent les cerveaux oisifs et détraqués, toutes les débauches tolérées de l’imagination! Mais où la spéculation devient brutale et irritante, selon moi, c’est au théâtre. On trafique là sur les bons sentiments du public avec un aplomb impudent. Un drame est médiocre, les spectateurs bâillent, et la pièce va tomber. Seulement, l’auteur, qui est un malin, a semé habilement son œuvre de tirades vertueuses; à toutes les scènes, reviennent des déclamations sur l’honneur, sur la vertu, et chaque déclamation est forcément ‘accueillie par des tonnerres de bravos. L’enthousiasme ne connaît plus de borne, lorsque la tirade est patriotique; alors la salle trépigne, l’auteur est déclaré non seulement un grand homme, mais encore un honnête homme. Depuis nos désastres de 1870, que nous en avons vu, de ces drames sans talent, obtenir un semblant de succès, en spéculant sur le chauvinisme des foules. C’est une honte littéraire, c’est manquer de la simple probité, que de duper ainsi le monde, en plantant au bout de chaque hémistiche des drapeaux tricolores. Les auteurs de ces œuvres bâtardes hurlent : Vive la France! aux oreilles des spectateurs, et profitent de la secousse nerveuse pour leur voler des applaudissements, comme un voleur bouscule un passant sur un trottoir, afin de lui enlever sa montre.
Examinons à présent la morale de ces mensonges. On dira : ‘* Oui, il existe une spéculation sur la vertu, comme il y en a une sur le vice. Seulement, les gens qui battent monnaie publiquement avec le bien, font en somme une besogne louable, puisqu'ils ne donnent que de bonnes leçons. ”’ C’est ce que je nie absolument. Je ne puis ici traiter la question à fond et répéter ce que j’ai dit souvent dans mes autres études. Mais je dirai une fois de plus que le mensonge, si noble qu’il soit, a toujours des conséquences désastreuses. Si l’on pouvait ouvrir le crâne d’un homme nourri de ces romans et de ces drames menteurs, où ne retentissent que des mots sonores, et qui sont le contraire de notre existence quotidienne, on en constaterait le vide, le vague et l’obscur. De pareilles lectures et de pareils spectacles encouragent les débauches
solitaires, les réserves jésuitiques, les compromis et les détours du cœur. Walter Scott a fait plus de filles coupables et de femmes adultères que Balzac. George Sand a créé toute une génération de rêveuses et de raisonneuses insupportables. Chez une femme qui prend un amant, il y a toujours au fond la lecture d’un roman idéaliste, que ce soit Indiana ou Le Roman d’un jeune homme pauvre. Rien ne trouble comme ces pages, qui emportent le lecteur dans le rêve de grandes passions, et où, quel que soit le dénoûment, la faute devient le seul bonheur désirable sur terre, grâce au tableau mensonger et séduisant que l’auteur fait de l’amour. Ce ne sont que tourelles éclairées par la lune, que promenades sous les allées au chant du rossignol, que longs serments et que baisers assurant une éternité de jouissance. Les personnages ne mangent pas, ne vieillissent pas, n’ont aucune des infirmités de la nature; ce qui change ces livres, avec leur morale relâchée, leurs tolérances poétiques, en une terre supérieure qui. dégoûte de la nôtre et fait prendre en mépris nos réalités, le ménage, le train-train quotidien, les nécessités du corps, tout ce qui nous attache au sol. Le détraquement cérébral et la perversion sensuelle sont au bout. Prenez, au contraire, un roman naturaliste, et vous en tirerez continuellement les leçons du réel. Les rêveries dangereuses ne sont plus permises : voilà le mal dans son horreur; voilà la faute dans les saletés et les tourments de ses conséquences; voilà comment on aime, et toujours sort cette conclusion que la vertu et le bonheur sont dans la logique, dans l’acceptation du vrai, dans le juste équilibre de l’homme avec la nature qui l’entoure. De même pour le patriotisme, dont je parlais tout à l’heure : le vrai patriotisme n’est pas dans cette folie héroïque qui donne sa vie, sous l’ébranlement nerveux d’une grande excitation cérébrale; il est dans la raison et dans la connaissance exacte des besoins de la patrie, dans l’étude et dans l’application des sciences qui la sauveraient. À cette heure surtout, je me méfie de ces drames à tirades qui chatouillent notre orgueil pendant une soirée, puis qu’on oublie en rentrant chez soi; et je préférerais de beaucoup des écoles où l’on nous enseignerait à vaincre, par les moyens nouveaux que les récentes découvertes peuvent
offrir. En toutes choses, l’observation et l’expérimentation doivent remplacer l’empirisme, la démence lyrique, le saut dans l’inconnu. Aucune morale pratique ne saurait être basée sur des œuvres d’imagination, tandis que les œuvres de vérité apportent forcément avec elles une leçon certaine et profitable.
Il me faut conclure. Ce sera une conclusion toute littéraire. Au-dessus des spéculateurs du vice et des spéculateurs de la vertu, il y a les vrais écrivains, ceux qui obéissent à un tempérament et qui ne se préoccupent même pas d’être vicieux ou d’être vertueux. Ils étudient l’homme et la nature, en toute liberté. Un seul tourment les occupe : vivre dans les siècles; et c’est pourquoi ils sont insoucieux de la mode, pleins de mépris devant les convenances et les conventions sociales. Aussi est-il imbécile de voir, dans leurs hardiesses de langue et d’analyse, une exploitation réfléchie des curiosités ordurières de la foule. Que la foule essaye de contenter son ordure dans leurs œuvres, c’est là un passe-temps ignoble qui ne salit que la foule; il y a bien des gens qui feuillettent uniquement Rabelais pour y chercher les mots sales. Un véritable écrivain, un grand romancier comme Balzac, bâtit son œuvre à l’image de l’humanité, aussi haute et aussi vraie qu’elle doit être, même dans l’atroce. La leçon est dans l’exactitude des documents. Dès lors, les impuissants et les hypocrites peuvent injurier l’œuvre et l’auteur, les couvrir de boue, les nier. Le monument ne s’en élève pas moins pierre à pierre, et il vient un jour où, devant cette masse superbe, la postérité qui en comprend enfin la grandeur logique, s'incline d’admiration.
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